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CHAPITRE III

LES PEUPLES PRIMITIFS

Les commencements de l'art se trouvent là où se trouvent aussi les commencements de la civilisation. La lumière de l'histoire éclaire seulement la dernière et courte partie du long chemin parcouru par l'humanité; l'histoire ne saurait donc nous renseigner sur la première moitié de ce chemin ; l'ethnographie par contre peut nous montrer des peuples primitifs dans les temps actuels. Avant de nous acheminer vers notre but, sous l'égide de l'ethnographie, nous devons d'abord nous entendre sur le sens d'un terme qui a besoin d'être précisé beaucoup plus qu'on ne l'a fait jusqu'à maintenant. Tous les sociologues parlent de peuples primitifs et chacun emploie ce mot dans une acception différente.

Il est certain, et nous n'avançons pas trop en disant cela, que le terme de « peuple primitif » est l'un des moins clairs et des plus variables de toute la terminologie ethnographique. Si nous faisons abstraction des vieilles nations civilisées de l'Asie, nous aurions peine à trouver un peuple extra-européen qu'on n'ait pas déjà appelé primitif (l). L'autre expression « sauvages » (Naturvôlker), dont l'ethnologie aime à se servir, est également peu précise, et ne saurait l'être. Waitz, par exemple, tient pour des « sauvages » les nègres du Soudan qui forment des États

(1) C'est ce manque de précision dans les termes fondamentaux qui constitue peut-être le plus grand faible de Ja jeune sociologie ; il justifie aussi en quelque sorte la méfiance que portent aux résultats de la sociologie les représentants d'autres sciences plus mûres.

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et les Boschimans vagabonds du désert de Kalahari. Ratzel a essayé, il est vrai, de mettre les nègres du Soudan à part et les appelle « demi-civilisés », pourtant il réunit sous la dénomination de « sauvages » un ensemble très varié de civilisations diverses. Les tribus de nains qui mènent une vie de chasseurs dans les forêts de l'Afrique centrale sont pour lui des sauvages au même titre que les Zoulous, qui sont une nation organisée, s occupant d'agriculture et d'élevage ; il range aussi les Polynésiens horticulteurs, artistes habiles et techniciens experts à côté des misérables Australiens. Entre un habitant des îles Sandwich et un indigène du continent australien, il y a une différence de civilisation sans doute plus grande que celle qui sépare un Arabe et un Européen instruits; et pourtant, Ratzel, qui distingue les Arabes « demi-civilisés » des peuples « civilisés » européens, réunit les Polynésiens et les Australiens. Une classification aussi sommaire peut avoir une valeur provisoire, suffisante pour une orientation générale ; elle doit cependant être résolument rejetée quand il s'agit de tirer des conclusions sociologiques. Les suites déplorables de ces classifications superficielles se montrent assez clairement dans certaines fantaisies sociologiques qui passent pendant quelques années pour des lois.

Qu'est-ce qu'un peuple primitif, ou, en d'autres termes, quels sont les peuples qui possèdent la forme la plus basse et la plus primitive de la civilisation? Nous avons donc pour tache de classer les différentes civilisations que nous ont fait connaître l'histoire et l'ethnographie suivant leur degré de développement plus ou moins élevé. Il n'est pas inutile, à notre avis, de rappeler ici à nos lecteurs qu'il ne s'agit nullement des caractères physiques, mais de la civilisation des divers groupes ethniques, car on a souvent embrouillé ce problème en essayant de le résoudre anthropologiquement. La construction de l'échelle de civilisation des peuples incombe à l'ethnographie, qui n'a ici aucun rapport avec l'anthropologie physique. Celle-ci pourrait tout au plus nous fournir une échelle du développement physique des races (1). Race et nation sont deux

i) Ce problème n'a pas été résolu jusqu'ici et ne le sera probablement jamais, s'il est permis de s'en rapporter au jugement des anthropologistes les plus autorisés.

choses bien distinctes. Les qualités ou caractères qui classent un individu dans une certaine race, ne disent rien sur le degré de civilisation auquel il appartient ou auquel il pourrait atteindre. Nous serions beaucoup plus autorisés à considérer les différences dans le caractère des diverses races comme une suite des diverses formes de civilisation que de considérer celles-ci comme un résultat du caractère d'une race. Nos recherches sur l'art primitif nous fourniront du reste une nouvelle preuve du peu d'influence du caractère sur la civilisation.

Affirmer qu'un peuple est plus ou moins original est en même temps affirmer que sa civilisation est plus ou moins< élevée. Y a-t-il un moyen de déterminer le degré relatif d'une civilisation ? JGe qu'on appelle civilisation est si compliqué, même dans les formes les plus simples, qu'il nous est impossible, au moins de nos jours, de déterminer avec quelque certitude les facteurs qui produisent cette civilisation. Si nous comparions les diverses civilisations dans toutes leurs manifestations, nous n'atteindrions probablement pas notre but; mais nous pourrions résoudre notre problème assez facilement, si nous réussissons à trouver un facteur de civilisation isolé facile à déterminer et assez important pour pouvoir passer pour la caractéristique de toute une civilisation. Or il y a, en effet, un facteur qui remplit les deux conditions indiquées : c'est la production. La forme de la production adoptée exclusivement ou presque exclusivement dans un groupe social, c'est-à-dire la façon dont les membres de ce groupe produisent leur nourriture : c'est là un fait qu'il est facile d'observer directement et de déterminer avec une précision suffisante pour toute espèce de civilisation. Quelle que puisse être notre ignorance des croyances religieuses ou sociales des Australiens, nous ne pouvons avoir le moindre doute sur leur production : l'Australien est chasseur et ramasseur de plantes. Il nous est peut-être impossible de connaître la civilisation intellectuelle des anciens Péruviens, mais nous savons que les citoyens de l'empire des Incas étaient des agriculteurs, et c'est là un fait qui n'admet pas le doute. Avoir établi quelle est la forme de production d'un peuple donné ne suffirait cependant pas encore pour atteindre le but que nous nous sommes proposé si nous ne pouvions prouver en même temps que la forme spéciale de la civilisation dépend de la forme spéciale de la production. L'idée

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de classer les peuples d'après le principe dominant de leur production n'est en rien nouvelle. Dans les ouvrages les plus anciens sur l'histoire de la civilisation, on trouve déjà les groupes bien connus de peuples chasseurs et pêcheurs, d'éleveurs nomades et d'agriculteurs établis dans leur pays. Peu d'historiens semblent cependant avoir compris toute l'importance de la production. Il est plus facile de la réduire que de l'exagérer. La production est en quelque sorte le centre de vie de toute forme de civilisation; elle a une influence profonde et irrésistible sur les autres facteurs de la civilisation ; elle est déterminée ellemême, non par des facteurs de civilisation, mais par des facteurs naturels, par le caractère géographique et météorologique d'un pays. On n'aurait pas tout à fait tort d'appeler la production le phénomène primaire de la civilisation, phénomène à côté duquel les autres directions de la civilisation ne sont que des dérivés secondaires, non pas en ce sens qu'elles seraient sorties de la production, mais parce qu'elles se sont formées et sont restées sous l'influence puissante de la production, bien que d'origine indépendante. Les idées religieuses ne sont pas certainement sorties des besoins de la production ; et malgré cela la forme des idées religieuses dominantes d'un peuple se laisse réduire en partie à la forme de la production. La croyance aux âmes des Cafres a eu une origine indépendante ; mais sa forme particulière, la croyance à l'ordre hiérarchique des âmes des ancêtres, n'est pas autre chose qu'un reflet de l'ordre hiérarchique des vivants qui à son tour est la conséquence de la production, de l'élevage des bestiaux et des tendances guerrières et centralisantes qui en résultent. C'est pour cela que, chez les peuples chasseurs, dont la vie nomade n'admet pas d'organisation sociale fixe, on trouve bien la croyance aux âmes mais point d'ordre hiérarchique. L'importance de la production ne se montre cependant nulle part avec autant d'évidence que dans l'organisation de la famille. Les formes étranges qu'a prises la famille humaine, formes qui ont inspiré aux sociologues des hypothèses plus étranges encore, nous paraissent très compréhensibles du moment que nous les considérons dans leurs rapports avec les formes de la production. Les peuples les plus primitifs se nourrissent des produits de la chasse, — le terme de chasse pris dans son sens le plus large — et des plantes qu'ils recueillent.

Cette forme de production primitive nous montre eu même temps la forme la plus primitive de la division du travail, la division entre les deux sexes, qui a une base physiologique. Tandis que l'homme se réserve le droit de procurer à sa famille la nourriture animale, les femmes s'occupent à cueillir des fruits et à déterrer des racines. Dans ces conditions, la partie la plus importante de la production incombe aux hommes, la famille primitive a donc partout un caractère patriarcal. Quelles que puissent être les idées qu'on se fait de la parenté, l'homme primitif est le maître et le propriétaire de sa femme et de ses enfants, même s'il ne passe pas pour être un proche parent de ces derniers (1). En partant de cette forme primitive la production peut prendre deux directions différentes, suivant le développement que prennent les hommes ou les femmes. Ce développement dépend naturellement des conditions naturelles dans lesquelles vit le groupe ethnique en question. Si le climat et la flore du pays permettent de ménager d'abord et de cultiver ensuite les plantes qui servent à la nourriture, c'est la production par les femmes qui se développe, et de ramasseurs de plantes les peuples deviennent agriculteurs. L'agriculture est en effet toujours l'occupation des femmes chez les peuples primitifs. En môme temps le centre delà production se déplace dans le camp féminin, par conséquentnous trouvons une sorte de matriarcat ou au moins des traces de matriarcat dans toutes les sociétés primitives dont la production est principalement l'agriculture. La femme, maîtresse du sol et dispensatrice des vivres, occupe le centre de la famille. Les cas de développement complet du matriarcat, c'est-à-dire de la domination des femmes, sont rares; ils se trouvent là où le groupe social reste toujours à l'abri des attaques des ennemis extérieurs. Dans tous les autres cas, l'homme a repris son importance, il joue alors le rôle de protecteur, après avoir perdu celui de producteur. C'est de cette façon que se sont développées la plupart des formes de la famille chez les peuples agriculteurs, formes qui ne sont qu'un compromis entre le matriarcat et le patriarcat. Une grande

(i) On a souvent cru que les idées théoriques d'un peuple sur la consanguinité déterminaient la forme réelle de la famille. 11 suffit cependant d'étudier la civilisation australienne pour voir que cette hypothèse manque entièrement de hase. Les Arabes, qui ont développé la forme patriarcale de la famille jusqu'à l'extrême, pensent néanmoins que c'est le giron qui « teint l'enfant ».

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partie de l'humanité s'est cependant développée dans un autre sens. Ceux des peuples chasseurs qui vivaient dans des pays où l'agriculture était difficile, mais où il y avait des animaux qu'on pouvait domestiquer avec fruit, ont progressé en se faisant éleveurs de bestiaux. Mais l'élevage qui est sorti de la chasse est partout un privilège de l'homme. C'est ainsi que la position prédominante de l'homme s'affermit encore, et cet étal de choses trouve son expression dans le fait que le patriarcat est en vigueur chez tous les peuples qui s'occupent surtout d'élevage. Il y a encore une autre circonstance qui affermit et élève la position dominante de l'homme chez les peuples éleveurs. Ceux-ci ont des tendances à faire la guerre et par conséquent à établir une organisation guerrière centralisante. La conséquence inévitable de ces tendances est rétablissement de cette forme extrême du patriarcat, où la femme est une esclave sans droits, soumise au pouvoir despotique de son époux. Ces deux grandes lignes de développement ne laissent cependant pas de s'embrouiller quelquefois. Le caractère agressif des peuples pasteurs les excite continuellement à attaquer les agriculteurs paisibles, et leur organisation et leur capacité supérieures leur assurent partout la victoire finale. On ne tue pas l'agriculteur vaincu, mais on lui prend sa propriété. Il ne travaille plus le sol pour son propre profit, mais en servant l'étranger, maître du pays conquis. Tous les grands États civilisés sont sortis d une semblable union par la force de groupes d'agriculteurs et d'éleveurs. Les formes de la famille en portent partout les traces visibles. Avec le temps, les vainqueurs imposent aux vaincus leur système patriarcal; c'est pourquoi nous trouvons aujourd'hui chez toutes les nations civilisées une forme plus ou moins rigoureuse du patriarcat (1).

Mais ce n'est pas seulement sur la forme de la famille et de la religion que s'exerce l'influence de la production ; elle s'exerce aussi sur l'art comme sur toutes les autres branches de la vie civilisée. Pour le moment, nous ne pouvons fonder notre assertion que sur les analogies que nous venons de citer, mais les pages qui vont suivre en fourniront la preuve directe, en montrant que chez les peuples primitifs une forme donnée de fart correspond partout à une forme donnée de la production.

i, Voir E. Grosso. Die Formen der Famille (N. d. T.}.

Selon notre définition, les peuples primitifs seraient donc des peuples qui ont une façon primitive de se procurer leur nourriture. Les formes les plus simples de la production sont la chasse et la collection de plantes. Tous les peuples supé rieurs les ont pratiquées à une époque donnée ; un nombre assez considérable de groupes sociaux plus ou moins importants ne se sont pas encore élevés au-dessus de ces formes. Ce sont ces groupes auxquels nous devons nous adresser si nous voulons connaître les formes les plus anciennes de l'art qùi soient accessibles à nos recherches.

Mais nous avons encore une objection à réfuter.

On pourrait nous demander si la civilisation des peuples chasseurs est réellement une civilisation primitive. Peut-être ces tribus n'étaient-elles pas de tout temps aussi grossières qu'elles le sont de nos jours ; peut-être sont-elles descendues d'un niveau supérieur à leur niveau actuel ; peut-être leur civilisation n'est-elle pas pour ainsi dire physiologique, mais pathologique; c'est un phénomène de dégénérescence qui ne permet pas de tirer des conclusions de l'évolution normale de la civilisation. Cette théorie, qui a été formulée depuis longtemps et qui a de nos jours encore trouvé des défenseurs parmi les savants, peut devoir son origine à deux hypothèses qu'il faut distinguer avec soin. L'une prétend que l'humanité n'est jamais partie d'un niveau aussi bas, mais que , grâce à l'intervention divine elle a été douée dès le commencement d'une certaine civilisation que quelques peuples auraient développée, tandis que d'autres l'auraient perdue par suite de leurs péchés. Cette hypothèse n'invoquant pas des considérations scientifiques, on ne peut pas la réfuter par des arguments savants. Elle est partie ou conséquence d'une croyance religieuse qui fait intervenir un auteur inaccessible à nos sens ; la science, qui ne s'occupe que des phénomènes que nous pouvons sentir, n'a donc pas à en tenir compte (1). L'autre hypothèse prétend que la culture de tout peuple a commencé par la chasse et la récolte de plantes, mais elle prétend aussi que la plupart ou du moins

( i) Schneider, l'auteur d'un assez bon livre (Die Naturvôlker), se base sur cette hypothèse. Il déclare déjà dans sa préface, avec une franchise qui mérite tous les éloges : Philosophia quœrit, Religio possidet veritatem. C'est sincère, et il est, en effet, inattaquable tant qu'il ne quitte pas ce terrain.

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une partie des peuples chasseurs actuels se composent, non de peuples primitifs, mais des descendants dégénérés de groupes sociaux qui occupaient autrefois un degré supérieur sur l'échelle de la civilisation. Il est impossible de nier que les choses ont pu se passer de cette façon ; la question est de prouver qu'elles se sont réellement passées ainsi. Cette preuve n'a jamais été fournie pour aucun peuple chasseur, bien qu'on ait plusieurs fois essayé de la donner. Martius était convaincu que les Indiens du Brésil « ont été tout autres jadis, et qu'au courant des siècles mainte catastrophe les a frappés, ce qui les a fait descendre à leur état actuel de dégénérescence et d'atrophie. Les Américains, dit-il, sont un peuple dégénéré, assauvagi » (1).

Les arguments qu'il invoque en faveur de son hypothèse ne convaincront cependant pas les sociologues modernes. Gerland croit « que l'état de civilisation des Australiens démontre qu'ils étaient autrefois plus civilisés ». Malgré les études sérieuses que cet auteur a faites, il ne peut baser son hypothèse que sur son <( impression », qui n'est cependant pas celle de la plupart des autres savants (2).

Pendant qu'on cherche ainsi d'un côté des preuves convaincantes en faveur de l'hypothèse de dégénérescence, on trouve, d'autre part, une foule de faits qui parlent clairement en faveur de la thèse contraire. L'ethnologie a prouvé que la civilisation des peuples primitifs, à quelque race qu'ils puissent appartenir, a partout, jusque dans les moindres détails, le caractère d'une uniformité surprenante, uniformité qui disparait pourtant peu à peu dans les civilisations supérieures. Il nous est facile d'expliquer cet état de choses de façon très simple. La civilisation précaire, qu'un peuple de chasseurs peut acquérir, doit en effet montrer partout le même caractère, parce qu'elle est partout une conséquence des mêmes conditions simples et uniformes. Pour l'hypothèse de la dégénérescence, cette uniformité demeure une énigme insoluble (3). Car, si l'on admet que ces peuples soient descendus d'un niveau de civilisation plus élevé, comment expliquer

(1) Martius, Beitrœge zur Ethnogr. and Sprachenkunde Amerikas, t. I, p. 0.

(2) Waitz-Gerland, Anthropologie der Naiurvôlker, VI, 796.

(3) C'est justement l'ornementation primitive qui démontre le mieux cette monotonie, et pourtant c'est là qu'on devrait s'attendre à la plus grande variété.

qu'ils se soient tous appauvris de la même façon, et que tous aient conservé les mêmes restes des richesses d'autrefois.

Rien, donc, qui puisse nous empêcher de considérer les tribus de chasseurs et de ramasseurs de plantes comme les porteurs d'une civilisation primitive, partant, d'un art primitif. Il est clair que nous n'employons ici le mot primitif » que dans un sens relatif. Les chasseurs, eux, non plus, ne sont guère près des origines, — s'il est possible de parler ici d origines ; — ils ont, au contraire, derrière eux une évolution peut-être fort longue, Si nous les appelons quand même primitifs, c'est pour dire par là que leur civilisation est la plus primitive relativement aux autres civilisations connues, qu'elle est plus rapprochée des commencements qu'aucune autre. Les recherches qui vont suivre concerneront exclusivement les peuples chasseurs proprement dits, et nous ne nous occuperons de l'art des autres peuples qu'en vue d une comparaison possible. Sous ce rapport, notre travail se distinguera de la plupart des travaux sociologiques qui attribuent aux peuples chasseurs et aux agriculteurs une valeur égale pour l'étude des relations primitives. La différence entre ces deux formes de production est cependant assez considérable en ce qui concerne leur civilisation. Si l'on se place à notre point de vue, on approuvera difficilement la méthode actuellement en vigueur ; on se convaincra, au contraire, qu'il est difficile d'arriver à des résultats clairs si l'on étudie des matériaux où tout est confondu (4). Encore actuellement on trouve partout, excepté en Europe, des tribus qui se nourrissent exclusivement des produits de leur chasse et de plantes ramassées là où elles en trouvent. Partout, cependant, elles sont moins nombreuses que les autres groupes plus avancés: il en était déjà ainsi avant la formation des colonies euro-

(1) Lubbock (cf. les Origines de la civilisation) cite comme peuples sauvages : Hottentots, Veddhas, habitants des îles Andamanes, Australiens. Tasmaniens, Fidjiens, Maoris, Tahitiens, Tongans, Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord, Indiens du Paraguay, Patagoniens, Fuégiens. C'est l'étude de l'évolution de la famille qui a eu le plus à souffrir de cette confusion. Pour ne pas parler d'ouvrages anciens, Westermark, l'auteur de l'ouvrage le plus nouveau sur l'histoire de la famille [The History ofHuman Marriage, Londres, 1891), cite les uns après les autres les Botocudos, les habitants du Queensland, de la Nouvelle-Bretagne, les Tongans et les Samoans, pour prouver que le mari a déjà au commencement le devoir de nourrir sa famille (p. 1") et suiw).

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péennes; c'est là un fait qui n'a pas besoin d'une explicationparticulière. L'immense continent africain ne contient qu'un seul peuple chasseur — abstraction faite des tribus de pygmées du centre, dont la civilisation nous est complètement inconnue — ce sont les Boschimans, les vagabonds du Kalahari et des pays environnants. En Amérique, nous ne trouvons de vrais [chasseurs qu'au nord et au sud, les Aleutes et les Fuégiens. Tous les autres peuples sont plus ou moins agriculteurs, à l'exception de quelques tribus brésiliennes, tels les Botocudos qui vivent encore dans des conditions très primitives. En Asie, il n'y a guère que les Mincopies des îles Adamanes qui présentent encore l'état primitif dans toute sa pureté ; les Veddhas de Ceylan ont trop subi 1 influence des Cingalais et les Tchouktchisdu Nord et leurs parents ethniques sont plutôt des éleveurs. 11 n'y a qu'un continent qui soit occupé dans toute son étendue par des peuples primitifs — abstraction faite des colonies européennes, — c'est l'Australie, continent que nous pouvons considérer aussi au point de vue ethnographique comme la dernière trace d'un monde disparu. C'est ici que nous trouvons, à l'abri de toute influence extérieure, une forme de civilisation qui a disparu depuis bien de's siècles dans la plupart des autres pays du monde. C'est en Australie que nous trouvons les matériaux les plus riches et les plus précieux pour l'étude des commencements de la civilisation.

Comme nous l'avons déjà dit, la civilisation de tous ces peuples est marquée au coin d'une uniformité extraordinaire. Étant chasseurs, ils sont tous astreints à une vie nomade. Leur technique industrielle est donc très peu développée et seulement dans un sens très étroit. Chez les Esquimaux seuls on peut parler d'un commencement d'architecture, parce qu'une habitation solide est pour eux l'une des premières conditions de l'existence, et ce n'est guère que chez les Mincopies que nous pouvons observer un art céramique rudimentaire. L'armement seul a pris un développement assez grand et quelquefois très ingénieux, et cela pour des raisons sur lesquelles nous n'avons pas à insister ; nous rappellerons seulement les harpons des Esquimaux, le boomerang des Australiens et la flèche empoisonnée des Boschimans. A ce point de vue, les chasseurs sont incontestablement au-dessus des agriculteurs et des éleveurs. Ouant à leurs idées religieuses, on trouve chez tous une Grosse . 3

LES DÉBUTS DE l'.\RT

croyance grossière aux âmes et aux démons, qui n'a cependant nulle part produit de culte organisé. Nous avqps déjà caractérisé la forme de la famille en vigueur chez ces peuples. Socialement ils sont à peine organisés. En règle générale, tous les hommes d une horde ont les mêmes droits ; s'ils reconnaissent temporairement l'un des leurs comme chef, la puissance de celui-ci n'est ni bien limitée ni établie sur des bases solides. La politique enfin est encore moins développée : nulle part une population de chasseurs n'a formé un peuple de chasseurs, c'est-à-dire une unité politique englobant les tribus disséminées. Celles-ci vivent plutôt en guerre perpétuelle. Nous ne sommes donc pas autorisés à parler de peuples chasseurs; il n'y a que des tribus de chasseurs.

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