‹ Les débuts de l'artChapitre 7 sur 66 · L ART · texte numérisé non relu

L ART

sut par l'exercice même, soit par le résultat de l'activité artistique. Pour citer des exemples, nous dirons qu'un corrobori australien est une activité artistique qui procure aux danseurs un plaisir accompagnant immédiatement leurs propres mouvements rythmiques; au contraire, les peintures dont ils se barbouillent le corps avant chaque danse ne produisent leur effet artistique que quand ces danses sont terminées.

Dans ces deux cas, le plaisir artistique n'est pas normalement réservé aux personnes qui déploient une activité esthétique — il se communique aussi aux auditeurs et aux spectateurs. Cet effet sur l'esprit des autres n'est cependant pas fortuit ou accessoire; c'était au contraire l'intention de l'artiste de le produire. L'artiste ne travaille pas seulement pour lui-même, mais aussi pour les autres, et bien que nous ne puissions pas prétendre que la création artistique soit uniquement un résultat du désir de l'artiste d'exercer une influence sur autrui, elle est cependant soumise au goût du public, non du public tel qu'il est, mais du public tel que l'artiste se le représente. En tout cas, une œuvre d'art doit son origine, non seulement à lartiste,mais aussi au public. Mill se trompe beaucoup s'il croit avoir trouvé la qualité caractéristique de la poésie dans ce fait « que le poète ne pense pas du tout à un auditeur possible » (1). Chez tous les peuples et à toutes les époques, l'art est un phénomène social ; on renonce d'avance à comprendre sa nature et son importance si on le considère seulement comme un phénomène individuel. Tout au contraire, le poète ne ferait pas de poésies s'il n'y avait pas de public. Un art individuel, clans le sens le plus étroit du mot, quand bien même on pourrait le concevoir (2), n'existe nulle part, nous l'avons déjà dit.

Les recherches qui vont suivre concerneront uniquement le

i) Ail poetry is of Lhe nature of soliloquy. The peculianty of poetry appeàrs to us to lis in the poet's utter unconsciousncss of a listener ! — Toughts on Poetry and its Varieties. Dissertations and discussions, I, 7.

(2) On pourrait invoquer ici les manifestations artistiques de prisonniers isolés, qui ne sont exécutées que pour l'artiste lui-même. Cet argument ne prouve rien du tout. Tout d'abord un prisonnier dans sa cellule se trouve dans des conditions anormales, qui ne permettent pas de conclure pour les conditions normales. Ensuite le prisonnier ne s'est pas toujours trouvé dans ces conditions. Le besoin du prisonnier d'occuper son isolement par une activité artistique est, comme son caractère entier, un résultat du milieu social dont il est sorti et dans lequel il a vécu autrefois.

caractère social de la production artistique. Nous considérerons l'art des primitifs comme un phénomène et une fonction sociale. Notre conception n'a aucune prétention d'originalité, elle est simplement la plus ancienne et aussi la plus générale, si nous faisons abstraction des temps modernes. L'antiquité n'en connaissait pas d'autre; les auteurs anciens considéraient l'art comme une affaire publique. C'est l'individualisme moderne qui trouve que cette conception n'est ni la seule possible ni la seule juste.

Nous avons encore à résoudre la question de savoir quel est l'ordre à adopter dans la classification des arts. C est là une question purement pratique ; le plus simple sera de nous servir de la classification la plus connue sans vouloir lui attribuer d'autre avantage que la commodité.

On divise les arts en deux grands groupes : arts de mouvement et arts de repos. La différence qui les sépare a été indiquée très clairement par Fechner : les uns veulent plaire par des formes en repos, les autres par des formes en mouvement ou se suivant dans le temps; ceux-ci transforment ou combinent des masses en repos et ceux-là produisent des mouvements du corps ou des changements dans le temps, capables d'atteindre le but artistique (1). Nous commencerons par les arts du repos, qu'on appelle ordinairement arts plastiques. La forme la plus primitive de ces arts est probablement la décoration ; l'objet qu'on orne le premier est le corps humain. C'est pour cette raison que nous étudierons d'abord la parure du corps. Mais les hommes même les plus primitifs ne se contentent pas d'orner leur corps, ils embellissent aussi leurs armes et leurs ustensiles. L'ornementation de ces objets occupera donc la seconde place dans notre étude. Ensuite nous étudierons l'art plastique libre (freie Bildnereï), qui a pour but la création d'oeuvres artistiques indépendantes et non la décoration. — La danse sert de transition entre les arts du repos et les arts du mouvement ; on peut la définir : art créateur de mouvements (lebende Bilclnerei), art plastique animé. Nous accorderons une étude spéciale à cet art; car l'étude de la danse, qui chez les peuples primitifs a une importance beaucoup plus grande que chez les peuples civilisés, est tout à fait

(1) Fechner, Vorschule der Aesthetik, II, 5.

l'art

désignée pour approfondir nos connaissances sur le rôle social de l'art. Chez les primitifs, la danse est toujours liée au chant; nous aurons ainsi une transition commode pour passer à la poésie, dont nous étudierons les formes primitives au moins dans leurs traits essentiels. Enfin nous étudierons la musique primitive. Il nous restera ensuite à résumer les résultats de nos recherches spéciales.

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