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CHAPITRE V

LA PARURE

Darwin, ayant l'ait cadeau à un Fuégien nu d'un morceau de drap rouge, vit avec étonnément que celui-ci, au lieu de s'en servir pour se vêtir, le déchirait en petits morceaux et les distribuait à ses camarades qui en paraient leurs membres gelés. Cette manière d'agir n'est pas propre aux seuls Fuégiens ; Dar win aurait aussi bien pu constater ce fait dans le désert du Kalahari ou dans la jungle australienne. A l'exception des Esquimaux qui ne pourraient pas vivre sans vêtements complets, tous les peuples chasseurs sont beaucoup plus parés qu'ils ne sont vêtus. On peut appliquer à bon droit aux Australiens, aux Mincopies, aux Bosehimans et aux Botocudos ce que Cook disait autrefois des Fuégiens : They are content to be naked but ambitions to be fine.

Ceux des historiens de la ci vilisation qui s'appliquent à montrer, par lavulgarisation scientifique, aux gens instruits de toutes les classes, quels progrès splendides nous avons faits, mettent en général bien en lumière cette disproportion entre les vêtements et les ornements et la considèrent comme une preuve comique de la naïveté des sauvages qui ne savent pas encore distinguer entre le superflu et le nécessaire. Cette preuve n'a en fait qu'un seul défaut : elle prouve un peu trop. Si les sauvages étaient réellement de grands enfants naïfs, comme ou le prétend, comment comprendrait-on qu'il y en ait encore : ils devraient avoir péri depuis longtemps pour fournir un exempte à tous les autres peuples mieux doués. Des créatures

LA P\RURE

qui ne connaissent même pas leurs besoins peuvent à peine vivre quelques jours; les primitifs cependant vivent depuis des milliers d'années, malgré leur manque de vêtements et leur abondance de parures ; et pourtant les peuples supérieurs se gardent bien de leur faciliter l'existence. Ou bien les peuples primitifs n'ont pas le droit de vivre, ou ce sont les historiens civilisés qui ne savent pas distinguer entre le nécessaire et le superflu. Il se pourrait que la parure ne soit pas pour le sauvage une chose aussi superflue que le croit le sens pratique du xixe siècle; elle lui est peut-être aussi indispensable que le sont pour nous les vêtements.

Mais avant de pouvoir apprécier le rôle de la parure primitive, nous devons apprendre à la connaître. Nous distinguerons entre la parure fixe et la parure mobile. Nous désignerons par parure fixe toutes les transformations durables du corps, les cicatrices, le tatouage, la perforation du septum, des lèvres et des oreilles. La parure mobile n'est fixée au corps que pour un temps ; ce sont tous les rubans, ceintures, anneaux, boucles, fibules qui constituent la précieuse propriété des primitifs. Nous étudierons en premier lieu la forme la plus simple de la parure mobile, c'est-à-dire la peinture ; car, selon nous, la peinture n'est pas seulement la forme la plus primitive de la parure ; il y a aussi, de cette parure mobile à certaines sortes de parure fixe, des relations de cause à effet.

Les peuples les plus primitifs se peignent presque tous le corps. Il n'y a. que les Esquimaux qui ne le font pas, parce qu'ils ont toujours le corps entièrement couvert, du moins lorsqu'ils quittent leurs huttes.

L'Australien a toujours dans son sac une provision d'argile blanche et d ocre rouge et jaune. Pour la vie journalière, on se contente de quelques taches sur les joues, les épaules ou la poitrine ; pour les occasions solennelles, on se barbouille le corps entier (1). Il n'y a pas, dans la vie des Australiens, d'événement important qui ne soit marqué par une certaine peinture du corps. C'est lors de son initiation que l'adolescent australien se peint la première fois de blanc ou de rouge ; il fait désormais partie de la communauté des hommes (2). Les adultes qui as-

(1) Brough Smyth, The Aborigines of Victoria, I, 275.

(2) Angas, South Australia Illustrated, n° 22, Brough Smyth, I, 58 ff.

sistent à cette cérémonie se couvrent également le corps de dessins rouges et blancs. Quand les hommes partent pour la guerre, ils se peignent de diverses couleurs. Il est probable qu'on ne choisit pas les couleurs ad libitum, mais que des règles fixes déterminent l'emploi de telle ou telle couleur. Pourtant l'arrangement des couleurs sur le corps et les dessins sont au choix de chaque guerrier (1). Dans une bataille sur le Macleay River, à laquelle assistait Hodgkinson, l'un des adversaires s'était fait des raies rouges sur le corps (2). Le rouge est, en effet, la couleur de guerre chez la plupart des tribus ; au nord et à l'ouest seulement, les guerriers emploient la couleur blanche (3). C'est pour ses grandes danses que l'Australien se pare le plus et le mieux. « Pour la fête, dit Lumholtz des indigènes de Queensland, ils se barbouillent le corps entier, ou tout au moins une partie du corps de couleur rouge et jaune ; quelquefois ils emploient un mélange de charbon pulvérisé et de graisse, comme s'ils n'étaient pas assez noirs (4). » « Les orbites des danseurs, dit Thomas dans sa description d'un grand corrobori qui avait lieu dans Victoria, sont entourées de cercles blancs, des lignes blanches longent le nez et le front est paré de lignes parallèles. Les lignes sur le corps sont fantastiques ; on y observe cependant un certain ordre (5). A l'occasion du corrobori ordinaire, les danseurs australiens se peignent presque toujours en blanc; pour d'autres danses cependant, on emploie d'autres couleurs. « Quand on danse la danse Palti, on se barbouille de rouge et de blanc ; quand les indigènes de Moorunde dansent la Pideku, ils se font seulement des raies d'ocre noire. Pour la danse du canot, on se peint le corps d'argile blanche et d'ocre rouge (6). La peinture rouge, caractéristique de l'entrée dans la vie, est employée aussi pour la mort. Les Narrinyeri peignent les corps de leurs morts d'ocre grasse rouge (7) ; cet usage est probablement très répandu, car H.-E. Meyer l'a aussi observé chez les tribus de l'Encounter Bay. Dans l'Australie du Nord, on peint les os du cadavre pourri, et on les

(i) Brough Smyth, I, iG5.

<i) Hodgkinson, Australia froni Port Macquarie lo Moreton Bay.

(3) .Waitz-Gerland, Anthropologie der Naturuolker, VI, 739.

(4) Lumholtz, Unter Menschenfressern, i53.

(5) Brough Smyth, I, 167.

(6) Brough Smyth, I, 173.

(7) Toplin, les Narrinyeri.

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porte pendant longtemps avec soi en signe de souvenir (1). Dans le continent entier, enfin, on se peint en signe de deuil. Les couleurs de deuil diffèrent en Australie et en Europe comme les couleurs de la peau des indigènes des deux pays. L'Européen qui est blanc s'habille de noir, l'Australien qui est noir se barbouille d'argile blanche. Dans quelques tribus, les femmes, qui se couvrent aussi la tête d'une calotte d'argile blanche, se barbouillent le corps entier, tandis que les hommes se peignent seulement la figure ou le dos (2). La couleur de deuil est le blanc, comme nous l'avons déjà dit, mais on en emploie aussi quelquefois d'autres. Les indigènes du détroit de King George, par exemple, se font des taches noires et blanches sur le front, les tempes et les pommettes; les Diyeri se couvrent le corps entier de taches rouges et blanches. Ces diverses couleurs ne s'emploient cependant pas indistinctement, on en a la preuve, du moins pour quelques cas ; d'après les renseignements de Schuermann, on se peint de blanc si le mort est un proche parent, on emploie la couleur noire pour indiquer qu'il s'agit d'un parent par alliance.

Les Tasmaniens ne se distinguaient pas essentiellement des Australiens en ce qui concerne l'emploi de la peinture. Cela n'a rien de surprenant quand il s'agit de deux peuples voisins, parents par la civilisation et la race ; mais l'esprit de l'observateur est frappé quand il retrouve les mêmes usages dans les îles Andamanes. Cette analogie entre les Mincopies et les Australiens n'est cependant que la première d'une série très longue. Certes, il faut se garder de la faute habituelle des ethnographes qui veulent voir dans ces analogies des preuves d'anciens rapports entre les deux peuples. Mais les analogies entre la civilisation des Australiens et celle des Mincopies sont si nombreuses et portent sur tant de détails qu'il nous est presque impossible de penser que les deux peuples se soient développés à part l'un de l'autre. « Les Mincopies emploient trois couleurs pour la peinture du corps ; à la façon dont ils se peignent, on peut voir immédiatement si l'individu est malade ou triste ou s'il va à une fête (3). » Il n'y a cependant pas ici

(1) Waitz-Gerland, II, 808.

(2) Brough Smyth, I, 118.

(3) E.-H. Man, On the Aboriginal In habitants of the Andaman Islands. Journal of Anthr. Inst., XII, 333.

de différence entre les hommes et les femmes, comme nous l'avons constaté chez les Australiens. Les célibataires des deux sexes seuls ne peuvent pas se peindre le cou. La première des trois couleurs andamanes est une argile de couleur olive pâle, qu'on emploie délayée dans de l'eau pour se barbouiller le corps entier en signe de deuil. On porte aussi la calotte d'argile dont nous avons fait mention en [parlant des Australiens. Cette calotte sert aussi dans des buts pratiques ; on la met quand on a chaud après la chasse ou la danse. La seconde couleur, une argile blanche, ne s'emploie que pour la parure. C'est avec cette couleur que les femmes et les hommes se barbouillent pour les fêtes, en se dessinant avec l'ongle de l'index des lignes droites sur les joues, le tronc et les membres. La troisième couleur, mélange d'ocre jaune brûlée et de graisse, sert principalement pour la parure. On l'emploie souvent comme remède, « mais jamais, malgré ce qu'on en a dit, pour protéger la peau contre les piqûres d'insectes ». Quand on emploie l'ocre jaune pour se parer, on se fait toujours des dessins qui ne sont jamais autre chose que des raies et des lignes en zigzag. De même qu'en Australie, on barbouille aux îles Andamanes les morts de la couleur qu'ils ont aimée pendant leur vie ; on recouvre les cadavres d'ocre jaune (1).

La peinture corporelle des Boschimans, par contre, est très uniforme. Ils se mettent de l'ocre rouge sur la figure et les cheveux.

Chez les Fuégiens, nous trouvons une variété relativement grande des couleurs et des dessins. Le rouge est leur couleur favorite ; on trouve aussi le noir et — maïs plus rarement — le blanc. Cook dit : « Ils s'étaient peint de blanc la région des yeux ; le reste de la figure était orné de raies verticales noires et rouges (2). » Dans un autre passage, il fait mention de deux hommes» qui avaient orné leurs corps de raies noires s'entre-croisant dans tous les sens ».Giacomo Bove nous renseigne plus exactement sur les dessins généralement employés : « On portait très souvent des raies parallèles de couleurs différentes qui traversaient la figure, des lignes courbes sur les joues et le nez, et les

1) Man, op. cit., XII, 333-334.

2) Cook, citant le Journal de Banks, Joest, Korperbemalen. Xarbenzeichnen et Taltauiren, i3.

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dessins les plus étranges sur la poitrine et sur les bras (1).

Les Botocudos possèdent une couleur de moins que les Fuégiens. Il leur manque le blanc, mais les deux autres couleurs font beaucoup d'eiïet : c'est un rouge jaunâtre très éclatant d'origine végétale et un noir bleuâtre très sombre. « Ils emploient le rouge, qui s'ote facilement de la peau, dit le prince de Wied, surtout pour se peindre la partie supérieure de la figure à partir de la bouche : ce qui leur donne un aspect très sauvage. D'habitude ils se barbouillent le corps entier de noir, excepté la figure, les avant-bras et les pieds à partir des mollets, dont on sépare la partie barbouillée de l'autre par une raie rouge. D'autres se divisent le corps en deux parties ; ils peignent l'une en noire et ils laissent l'autre dans son état naturel ; d'autres encore se peignent seulement la figure de rouge. Je n'ai trouvé chez eux que ces trois sortes de peinture. S'ils se barbouillent de noir, ils se font habituellement encore une raie noire qui va d'une oreille à l'autre et traverse comme une moustache le rouge de la figure (2). » Le prince ne dit malheureusement rien de la signification des divers dessins.

Il ressort clairement de notre description que ces peintures appliquées sur le corps ont tout d'abord un but esthétique ; elles ne sont aucunement, comme on l'a prétendu quelquefois, une espèce de vêtement primitif (3). Nous sommes donc pleinement autorisés à étudier d'abord la peinture du corps au point de vue esthétique.

Le nombre des couleurs dont dispose la parure primitive n'est pas grand. Elle en emploie tout au plus quatre dont une seule, le rouge, se retrouve partout.

Le rouge, surtout le rouge jaunâtre, est la couleur favorite des primitifs, comme de presque tous les peuples. Nous n'avons

(j) Globus. XLIII, 157.

(2) Wied, Reisen in Brasilien, II, u.

(3) Il est vrai que, chez quelques peuplades plus civilisées que celles dont nous venons de parler, la peinture remplace les vêtements. Les Hottentots, par exemple, se frottent le corps avec des cendres et de la graisse pour se garantir du froid ; les Schillouk couvrent leur peau noire d'un mélange rougeâtre de bouse de vache et de cendres pour se garantir des piqûres des moustiques. Dans tous ces cas, on couvre le corps le plus possible. Les peuples primitifs se font cependant des raies et des taches qui ne peuvent pas servir à protéger la peau.

qu'à observer nos enfants pour nous convaincre que le goût a peu changé à ce point de vue. C'est le rouge qui s'use le plus vite dans leurs boîtes à couleurs et quand ils parlent d une couleur ils pensent presque toujours au rouge. Les adultes eux-mêmes résistent rarement au charme du rouge malgré l'affaiblissement de notre sentiment des couleurs. Goethe exprime certainement un sentiment général en parlant dans sa Farbenlehre de la force excitante du rouge jaunâtre (I). C'est pour cette raison que le rouge a toujours joué un grand rôle dans la toilette, surtout dans celle des hommes. L'habitude qu'avaient les généraux romains victorieux de se peindre de rouge a disparu avec la république romaine; l'écarlate était cependant jusque dans le siècle passé la couleur favorite pour la toilette de gala des hommes (2), et, de nos jours, 4e rouge est très en honneur dans les armées européennes, malgré l'usage des armes à longue portée. — Il serait intéressant de savoir si l'effet de cette couleur est un effet immédiat ou s'il est la conséquence de certaines associations. Beaucoup d'animaux sont affectés par le rouge de la même façon que les hommes. Tous les enfants savent qu'un lambeau d'étoffe rouge met en grande excitation les taureaux et les dindons, et tous les zoologistes ont observé la fréquence de la couleur rouge dans les organes sexuels secondaires, tels que les callosités rouges du pavian, la crête écarlate du coq et la crête rouge jaunâtre sur le dos de certaines salamandres. Ces faits nous semblent établir péremptoirement que l'effet du rouge est immédiat. D'autre part, il n'est pas douteux que l'effet direct de cette couleur s'augmente chez l'homme, grâce à certaines associations qui ont un retentissement émotif. Il est surtout un fait qui nous paraît important : le rouge est la couleur du sang, qu'en règle, générale l'homme voit justement au cours des plus grandes excitations, pendant le combat ou la chasse. En second lieu, il faut tenir compte des représentations liées à l'usage de la couleur rouge, c'est-à-dire des souvenirs des danses et des combats. Malgré tout, l'usage du

i) Gœthe, Farbenlehre, 77^: «... la force activey arrive à son plus haut développement d'énergie et il n'est pas étonnant que des gens sains, énergiques et grossiers aiment particulièrement cette couleur. On observe chez tous les sauvages une certaine prédilection pourle rouge.»

2 Voyez los tableaux du Moyen Age et de La Renaissance.

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rouge serait probablement moins répandu chez tous les peuples primitifs, s'il n'était pas partout si facile de se procurer cette couleur. Il est probable que le premier rouge dont l'homme primitif se soit barbouillé était le sang du gibier ou celui de l'ennemi (1). Actuellement, on se peint presque partout avec de l'ocre rouge; on la trouve très fréquemment, et les tribus qui n'en ont pas dans leur pays se la procurent par voie d'échange. Les Dyeries d'Australie entreprennent des expéditions de plusieurs mois pour renouveler leur provision de rouge — c'est une preuve de plus de la grande estime en laquelle ils tiennent cette couleur. — Toutes ces considérations nous font comprendre pourquoi le rouge occupe la première place parmi les couleurs qu'on utilise pour se peindre le corps. La valeur esthétique du rouge est si considérable et si facile à comprendre qu'on n'a vraiment pas besoin [d'attribuer à cette couleur une signification religieuse hypothétique, pour en expliquer l'emploi universel (2).

Le jaune a une importance semblable, aussi l'emploie-t-on de la même façon. Aux îles Andamanes il remplace le rouge: l'emploi du jaune chez les Mincopies a le même but que celui du rouge chez les Australiens (3). Dans la parure, ceuxci emploient presque indifféremment ces deux couleurs, et, si le jaune est relativement peu employé dans le sud du continent australien, c'est uniquement parce que l'ocre jaune y est rare et manque complètement dans beaucoup d'endroits. Chez les Boschimans, les Fuégiens et les Botocudos, l'absence de la couleur jaune dans la peinture du corps a probablement une autre cause. Nous savons du moins d'une façon certaine qu'ils connaissent l'ocre jaune et qu'ils l'emploient

(1) L'usage de l'ocre rouge est cependant très ancien. Parmi les objets trouvés dans la « Schussenquelle » et qui datent de l'époque diluvienne, il se trouvait une boule de sanguine dont on se servait probablement pour se peindre. Nous trouvons qu'on se peint de sang encore de nos jours, dans d'autres endroits, en Australie, par exemple. Les tribus de Cooper's Creck se barbouillent avec le sang d'un oiseau ou d'autres petits animaux. Howitt dans Brough Smylb, II, 3o2.

(2) Waitz-Gerland,Il, 738. Le rouge parait être chez eux (les Australiens) la couleur la plus sacrée; en différents endroits, on peint les morts de rouge. Quant à nous, nous croyons plutôt que les Australiens peignent leurs morts pour la raison qui nous amène à couvrir de fleurs les nôtres... pour les parer. — N. du Tr : Cf. cependant Sydney Hartland, TheLegend of Perseus.

(3) Le jaune qu'on emploie aux îles Andamanes se rapproche beaucoup du rouge brun ou jaunâtre employé en Australie.

LES DÉBUTS DE l'aKT

pour leurs peintures sur les rochers. S'ils renoncent donc à s'en servir pour s'en parer, c'est que cette couleur ne trancherait pas suffisamment sur leur peau jaune ; il en est probablement de même des Botocudos et des Fuégiens qui mériteraient plutôt le nom de Peaux-Jaunes que celui de Peaux-Rouges.

Cette influence de la teinte de la peau sur le choix des couleurs ornementales se montre bien plus encore si nous étudions l'usage qu'on fait de la couleur blanche. Celle-ci est employée aussi souvent que le rouge, mais seulement chez les Australiens et les Mincopies qui sont noirs. Elle manque complètement ou est beaucoup moins en usage chez d'autres peuples à peau plus claire, comme les Fuégiens. Le rouge et le jaune servent presque exclusivement de couleurs ornementales; le blanc toutefois s'emploie à deux fins. Nous l'étudierons d'abord comme couleur ornementale dans les occasions solennelles. Les Australiens et les Mincopies se font des raies d'argile blanche. Ils ont pour cela des raisons excellentes : aucune autre couleur ne permettrait de mettre mieux en relief les dessins eux-mêmes et la couleur foncée de la peau dout les races noires sont aussi fières que les races claires de la leurs. Ces raies blanches des Australiens et des Mincopies ne sont pas autre chose que la forme primitive des « mouchts » que les dames de l'ancienne époque mettaient sur leuis joues fardées de blanc. Les Européens, il est vrai, ne trouvent pas ces peintures blanches très belles. Bulmer croit que les danseurs du corrobori « voulaient se donner un aspect terrible. Ils accentuaient chaque cote par une ligne d'argile blanche et ils se faisaient sur les bras, les jambes et la figure des raies blanches, de sorte qu'ils avaient l'air de squelettes vivants, lorsqu'on les regardait à la lueur vacillante du feu du campement » (1). Reste à savoir si les danseurs avaient l'intention de se donner un aspect terrible et si les raies qui accentuent les ligues du squelette produisent en réalité sur leurs compatriotes l'impression macabre qu'elles produisent à un Européen, [chez qui elle est plutôt due à certaines associations qu'au seul aspect direct du squelette. La plupart des auteurs croient, il est vrai, que ces associations se produisent tout aussi bien chez un Austra-

(1) Brough Smyth, I, 275.

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lien que chez un Européen civilisé; Liais rien ne nous permet de conclure qu'il en est réellement ainsi (1). Jusqu'à preuve du contraire, nous préférerons donc une explication moins fantaisiste. Le corrobori australien se danse surtout la nuit. L'endroit de la fête est éclairé par un feu, très souvent aussi par la lune; mais cet éclairage est si maigre qu'on pourrait à peine voir les mouvements des danseurs sans ces raies blanches qui n'imitent aucunement les os du squelette, mais qui mettent simplement en relief les lignes principales du corps. Chose étrange, chez les Australiens et les Mincopies, la couleur blanche n'est pas seulement la couleur de la joie, des fêtes, mais aussi celle du deuil. Souvent, il est vrai, on distingue facilement les peintures qui servent à marquer la joie de celles qui marquent le deuil. Celui-ci est symbolisé par une couche uniforme de couleur blanche qui couvre le corps entier, tandis que la joie s'annonce par des dessins. En iVustralie, où l'on se fait toujours des dessins pour la danse, on se barbouille le corps entier en cas de deuil (au moins chez quelques tribus) ; dans d'autres cas, les survivants se font sur le corps certaines figures qui indiquent généralement le degré de parenté entre le mort et la personne en deuil (2).

Mais pourquoi les Australiens et les Mincopies ont-ils choisi justement la couleur blanche comme signe de deuil? — Si on étudie la peinture funèbre, on a l'impression bien nette qu'elle

(ij Les revenants jouent, il est vrai, un grand rôle dans le folklore australien, mais nous y chercherions en vain le squelette qui revient si souvent dans nos contes.

12) « Pour exprimer leur deuil, dit Wilhelmi des tribus du Port-Lincoln, les femmes se peignent le front, se font des cercles autour dos yeux et. une raie dans la région de l'estomac ; les hommes se font sur la poitrine des points et des lignes, qui descendent de la région des épaules pour se réunir à l'ombilic. Les divers dessins caractérisent le degré de parenté qui les réunissait au mort. » Un Diycrie en deuil, à qui l'on demandait pourquoi il se mettait des taches rouges et blanches, répondit que c'était pour ne pas tomber malade quand il toucherait le cadavre. (You sec very good make-im likc that ; suppose me no make-îm, me tumble down too ; that one (c'est-à-dire le cadavre) growl along-a-mc. La mémo tribu mange aussi la graisse des morts lors des funérailles. « Ensuite les hommes se font avec du charbon et de la graisse un cercle noir autour de la bouche. Cette marque s'appelle Munanuirroomurroo. Les femmes font de même, elles se peignent en outre deux raies blanches sur les bras pour démontrer qu'elles ont pris part au repas. Les autres hommes se couvrent le corps entier d'argile blanche pour donner une expression visible à leur deuil. » Brough Smyth, I, 120.

Grosse

doit surtout rendre méconnaissable (t). « r.ette coutume, dit Joest, s'explique peut-être simplement par la peur qu'ont les vivants des âmes errantes des morts. Pour se soustraire aux persécutions des esprits méchants, les hommes essayent de se rendre méconnaissables en se peignant d'une couleur qui ne leur est pas très familière. » L'explication de Joest est purement hypothétique, mais elle a un certain degré de vraisemblance; nous pouvons l'adopter jusqu'au moment où elle sera remplacée par une explication meilleure.

Lumholtz dit des habitants du Queensland qu'ils se peignent quelquefois le corps entier avec un mélange de charbon en poudre et de graisse, « comme s'ils n'étaient pas assez noirs sans cela », ajoute-t-il. Les noirs, en effet, ne se croient pas assez noirs, tout comme chez nous les femmes souvent ne se croient pas assez blanches; demème que celles-ci augmentent la pâleur intéressante de leur teint par la poudre et le fard blanc, ainsi les Australiens essayent d'augmenter le charme de leur peau noire en y mettant du charbon en poudre. Quelques Européens avouent même que cette peinture noire ne produit pas un effet désagréable; plus d'un voyageur a vanté la belle nuance profonde, à reflets métalliques, qu'elle donne à la peau des indigènes. Il est évident que la couleur noire a pour les Américains jaunes une autre signification que pour les Australiens. Pour ceux-là, le noir bleuâtre a probablement la même valeur que le blanc pour les noirs : c'est la couleur qui tranche le plus sur celle de leur peau.

Si nous sommes relativement bien informés sur les couleurs de la cosmétique primitive, nous le sommes par contre beaucoup moins sur les dessins. La description détaillée des dessins botocudos, que nous devons au prince de Wied, est une exception dans notre littérature ethnographique. La plupart des voyageurs croient avoir fait tout leur possible en disant que les dessins sont « fantastiques » ou « étranges » ou « remarquables » ; il est aussi très difficile de les voir clairement et complètementsur les illustrations des livres, surtout sur les photographies. Dans ces conditions, il nous est impossible d'expri-

(i) Voir pour les peintures de deuil le Journ. Anlhr. Insl., XII, pl. IX, fig. 2, pour l'Australie, entre autres Brough Sinyth, I, fig. 2. Cette figure barbouillée de blanc rappelle un masque d'une manière frappante.

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mer un avis positif sur leur signification. Ces dessins ont-ils été inventés de toutes pièces ou sont-ils des imitations de certains objets ayant servi de modèle? Il est impossible de prouver Tune ou l'autre hypothèse ; il y a cependant des raisons qui nous font «croire que l'imitation a joué un grand rôle dans l'évolution de la peinture cosmétique. Disons tout d'abord que l'invention est très rare dans tout le domaine de l'art primitif; partout on trouve, au contraire, que l'artiste a imité dans ses ornements et dans ses autres créations artistiques des modèles que lui offrait la vie de tous les jours. Quand nous étudierons les ornements des ustensiles, nous verrons que les dessins dont les Australiens ornent leurs manteaux, leurs boucliers et leurs massues et qui ressemblent souvent aux dessins qu'ils se peignent sur le corps, ne sont en dernière analyse que des imitations stylisées de figures d'animaux (1). L'idée de se déguiser en animaux en usant d'une peinture appropriée ne doit pas être très étrangère aux peuples chasseurs qui vénèrent souvent dans certains animaux les dieux protecteurs de leurs clans et qui aiment à imiter la mimique de certaines bêtes. Nous avons réussi du reste à trouver au moins un cas, où le dessin appliqué sur le corps représente indubitablement un animal. Howitt mentionne dans sa description de l'initiation des jeunes gens de Gippsland « que les Bullera-wreng (les parrains) peignent lies figures des Zerryale (les candidats) avec de l'argile à pipes,

i) Cf. Alfr.-C. Haddon, Evolution in Art. London, 1890, passîm : « The fondamental law in biologyis that expressed in the well known aphorism,

Omne viuuni ex vivo In studying savage art we are irrésistible

forced to an analogous conclusion. By carcfully studying a numher of •designs we find, providing the séries is sufficiently extensive. that a coniplex, or even an apparently simple pattern, is the resuit of a long séries •of variations from a quite dissimilar original. The latter may in very manu cases be proved to be a direct copij or représentation of a nulural or artificial objeci. From this il is clear that a large number of patterns can he shown to be natural developments from a realistic représentation ol •an actual object, and not to be a mental création on the part of the artist. Op. cit., p. 3o8.

Thèse observations... together with hints, rather than definite statements, which have bcen made from various parts of the world, suggesl the conclusion that the painting, tattoing, or scarifying of designs on the bodyis mainly due to totemism... A good deal of body-painting bas other significances... ; but itwould probably be fair to assume that the origin of what may be termed domestic tattoing or scarification belongs to totemism. Here... is a fascinatinq and unworked field for research. Haddon, op. cit., p. 254. (N. d. T.)

et cela de façon à 1rs faire ressembler à un canard Nurt : on leur peint un cercle blanc autour de chaque œil et une raie blanche qui traverse les pommettes ou les sourcils » (1).

Nous ne pensons naturellement pas qu'il faille interpréter lous les dessins sans exception comme étant des imitations d'animaux. La peinture de deuil, par exemple, n'a probablement d'autre but que de rendre méconnaissable l'homme peint, sans cependant viser à une ressemblance avec un animal quelconque ; un guerrier bôtocudo, par exemple, qui barbouille d'un bleu noir la moitié de son corps, n'imite certainement aucun objet naturel, il veut seulement se donner un aspect étrange pour effrayer ses ennemis.

La parure du corps par la peinture a évidemment un grand défaut, celui d'être trop peu solide. On chercha donc des moyens pour appliquer ces dessins d'une façon durable sur la peau ; les peuples les plus primitifs en ont su trouver deux principaux : la scarification et le tatouage. La répartition ethnique de ces deux méthodes dépend à son tour de la couleur des peuples en question. Les Boschimans jaunes et les Esquimaux cuivrés se tatouent ; les Australiens et les Mincopks qui sont noirs tous les deux se bornent à se faire des cicatrices.

11 est inutile de donner une définition de ce que nous appelons la scarification ; le terme est assez clair. On incise la peau à divers endroits avec un éclat de silex, de coquillage ou avec un autre couteau primitif ; les blessures en se cicatrisant forment des saillies claires sur le fond sombre de la peau. Quelques tribus australiennes agrandissent les cicatrices en mettant pendant quelque temps de l'argile dans les blessures fraîches (2) ; d'autres (des tribus du nord et du nord-ouest) les frottent avec des sucs de plantes frais (3). Les diverses tribus du continent australien se font des cicatrices sur diverses parties du corps. Ouelques-unes se les font sur le dos, d'autres sur les bras, la poitrine, sur le bas-ventre ou sur les cuisses. Les deux sexes portent ces cicatrices ; en règle générale, les hommes en ont cependant plus que les femmes. Des points, des lignes droites ou courbes, qui s étendent parfois sur toute la poitrine, constituent

î) Brough Smyth, I. ('/,.

2 Brough Smyth, 1. •>.</>.

(3) Waitz-Gerkind, II. —;>*>.

LA PARURE

ces dessins (1). Dans le voisinage du détroit de Towes, les hommes portent sur chaque épaule une cicatrice épaisse enfer à cheval, qui rappelle un peu les épaulettes des officiers européens. L'opération de la scarification est une partie des cérémonies accomplies à l'époque de la puberté. Elle est cependant trop douloureuse et trop fatigante pour pouvoir être exécutée entièrement à ce moment. On la reprend plus tard à plusieurs reprises ; ce n'est que chez les individus d'un certain âge qu'on trouve les dessins complets. « Les lignes, dit Lumholtz des habitants de Queensland, indiquent toujours un certain rang qui dépend de l'âge de l'individu. On ne fait pas de cicatrices aux garçons au-dessous d'un certain âge, on leur met plus tard quelques lignes en travers de la poitrine et de l'estomac. Peu à peu, on augmente le nombre de ces lignes ; à l'approche de l'âge d'homme, on leur incise un croissant autour de chaque mamelon (2). » Au sud-est, on désigne les différents âges d'après le nombre des cicatrices ; il y avait pour les adultes cinq degrés de scarification (3).

Les Tasmaniens, eux aussi, paraissent s'être tous soumis à cette opération douloureuse. Cook parle des lignes pointillées qu'ils portaient sur la poitrine et les bras, Bonwick dit que les cicatrices ont la forme d'une étoile. Les femmes portaient aussi des cicatrices en demi-cercle sur le ventre (4).

Aux îles Andamanes, toutes les tribus et tous les clans connaissent cette coutume. On commence et termine cependant l'opération à un Age plus tendre qu'en Australie. « 11 y a peu d'enfants qui n'aient pas de cicatrices après leur huitième année; l'opération ne se termine cependant qu'à seize ou dix-huit ans. » Il n'y a pas de fête particulière à cette occasion comme en Australie. Ce sont les femmes, — sauf dans les tribus du nord — qui se chargent de l'opération ; elles se servent pour cela d'un éclat de quartz. On met les cicatrices de préférence sur le dos et les épaules, sur la partie supérieure du sternum,

(1) On trouve de bonnes reproductions d Auslr.diens parés de cicatrices dans les livres suivants ( pour ne citer que les ouvrages principaux : Ratzel, Vôlkerkunde, II, 20, 36, 38, 39, 40: Wood, Nalural Hisiory of Man. II, et Brough Smytb, I, 11, où l'on voit des cicatrices hypertrophiées sur le dos d'un indigène de Victoria.

(2) Lumholtz, 177.

(3) Waitz-Gerland, II, 740. (D'après Teiclielinonn cl Schùrmann.)

(4) Waitz-Gerlnnd, VI, 812.

sur la poitrine, les flancs, le ventre et sur le dos des mains et des pieds. C'est toujours un homme, un ami, qui incise les lignes du dos. Ces dessins sont très simples ; ce sont chez toutes les tribus de courtes lignes horizontales ou verticales, placées en séries ; l'arrangement et le nombre de ces séries seuls diffèrent chez quelques tribus (1).

Un Européen qui voit pour la première fois un Australien ou un Mincopie paré de ces cicatrices a tout d'abord quelque peine à croire que ces cicatrices doivent servir de parure, parce qu'elles ont plutôt le don de le dégoûter que de lui plaire. Ce dégoût nous explique pourquoi on a pu prétendre que ces cicatrices devaient jouer, non pas un rôle esthétique, mais un rôle religieux secret. C'est surtout Gerland qui défend cette opinion ; il voit dans la cicatrice comme dans le tatouage une marque de propriété qu'on se met sur le corps pour indiquer à quel dieu on s'est voué (2). Il nous est impossible d'étudier ici d'une façon générale les cicatrices et le tatouage; pour nousr il s'agit seulement de savoir si, chez les Australiens etles Mincopies, c'est-à-dire chez les peuples les moins civilisés, ces cicatrices ont une signification religieuse ou esthétique. Gerland trouve une preuve de ce qu'il allègue dans une légende, suivant laquelle « un revenant aurait appris aux hommes l'art de se faire des cicatrices, après quoi il aurait été transformé en un grand cangourou » (3). Cette légende cependant, dont nous ne connaissons ni l'âge ni la provenance géographique, ne parle pas d'un dieu, mais d'un revenant ; elle ne parle pas non plus de la signification des cicatrices. Si nous étions obligés de conclure de ce fait que l'introduction chez un peuple d'un art technique est attribuée à un revenant, à une signification religieuse primitive de cet art, nous serions également autorisés à reconnaître une signification religieuse à l'art de faire du feu, car celui-ci aussi a été enseigné aux hommes par des êtres surnaturels, comme l'attestent de nombreuses traditions australiennes. Aux îles Andamanes, il existe également un mythe sur l'origine de l'art de faire les cicatrices. « Maïa Duku, qui semble être identique à l'ancêtre mythique des Mincopies, est censé avoir été le premier qui se

(1) Man, Joiirn. Anthr. Intl.. XII, 333.

(2) Waitz-Gerland, VI, 37-575.

(3) Waitz-Gerland, VI, 7^0.

LA PARURE

soit marqué de cicatrices. Un jour qu'il était à la pêche, il lança une flèche qui manqua son but et alla heurter un objet dur : le premier morceau de fer qu'on ait jamais trouvé. Duku s'en fit une pointe de flèche, se tatoua avec et chanta ensuite : «Qui saurait maintenant me battre ? Je suis tatoué, je suis tatoué » (1). On voit que la légende andamane parle encore moins en faveur de la théorie de Gerland que la légende aus tralienne. Ici l'inventeur n'est ni un dieu, ni un revenant ; c'est simplement le premier Mincopie ; rien ne nous fait supposer en outre qu'il se soit incisé avec sa flèche une marque de propriété divine. S'il attribue dans son chant un pouvoir protecteur à ses cicatrices, nous pouvons interpréter cela très naturellement en ce sens qu'un homme qui a prouvé son courage en se faisant des blessures douloureuses n'a plus à craindre aucun ennemi. En effet, les Mincopies considèrent le tatouage comme un moyen « de mettre à l'épreuve le courage et la résistance d'un homme » (2). Gerland se base aussi sur les cérémonies (3) qui accompagnent l'opération du tatouage. Il n'existe cependant rien de semblable aux îles Andamane- è1 en Australie ces cérémonies ont moins un caractère religieux qu'un caractère social. Telles que nous les connaissons, les cérémonies d'initiation marquent moins l'union de l'adolescent à une divinité que son admission parmi les adultes ; cela suffit à nous expliquer pourquoi on soumet à cette occasion les jeunes gens à l'opération dont nous parlons. Celle-ci a deux buts : elle met à l'épreuve le courage du novice et elle marque sa nationalité, pour ainsi dire, par un signe ineffaçable. Gerland ne nie pas, il est vrai, que les cicatrices sont souvent « des marques de famille ou de tribu ». mais il soutient aussi « que cela prouvait justement que c'étaient autrefois des marques religieuses » (4). Nous avouons ne pas comprendre entièrement cette conclusion. Sans doute, il est possible qu'une tribu choisisse pour marque distinctive un symbole religieux quelconque, mais personne, et Gerland pas plus que les autres, n'a prouvé jusqu ici qu'il en était de même pour toutes les tribus. Nous ne sommes pas convaincus davantage par ce fait, cité

•î.i Man, Jouçn. Anthr. Inst., XII, 170.

(2) Man, op. cit., XII, 33i.

(3) Waitz-Gerlatfd, VI, 740.

4) Waitz-Gerland, VI, 740.

par Gerland, et suivant lequel « Perron aurait découvert sur une tombe tasmanienne des dessins identiques à ceux dont les indigènes se couvraient Lavant-bras, ce qui prouve qu'ici aussi le tatouage n'a d'autre but que de mettre sur le corps de l'homme L'image de son dieu » (1).

C'est là une preuve étrange. Nous ne comprenons pas pourquoi on ne pourrait pas aussi mettre sur la tombe d'un homme une marque de tribu ou de nom sans caractère religieux ; rien ne prouve non plus que les points et les lignes que les Tasmaniens se tatouaient sur l avant-bras aient été l'image de leur dieu protecteur. Les preuves de Gerland sont donc très faibles, en tant qu'elles concernent les peuples les plus inférieurs; les faits qui contredisent à sa théorie ne manquent pas davantage. Gerland admet lui-même que ces cicatrices sont souvent « des marques de famille ou de tribu » ; il pourrait en appeler au témoignage des meilleurs connaisseurs et observateurs de la vie australienne, qui s'accordent tous à attribuer le caractère de marque de tribu au moins à une partie des cicatrices en question (2). Dans quelques cas isolés, les marques de tribu peuvent avoir également une signification religieuse; il est cependant impossible d'en fournir la preuve. Mais même si Gerland l'avait prouvé, nous serions néanmoins autorisés à considérer d'abord toutes les cicatrices des Australiens et des Mincopies comme des ornements. Une marque de tribu ou un symbole religieux peut être en même temps un ornement, les observateurs les plus divers s'accordent à soutenir que, si quelques cicatrices ou groupes de cicatrices servent de marques de tribus, la plupart ont néanmoins une signification purement esthétique. Que l'importance esthétique en soit plus grande que l'importance sociale, nous en avons aussi une preuve dans le fait que plusieurs observateurs ont entièrement nié que les cica-

(1) Waitz-Gerland, VI, 814.

(2) Ils s'ornaient de cicatrices en relief faites d'après un dessin commun à tous les membres d'une tribu. Une certaine forme de dessin devait toujours se retrouver dans leurs dessins ; les autres étaient une affaire de goût personnel. Brough Sinyth, I, XLI. Bulmer déclare d'une façon absolue que les cicatrices sont des marques de tribu, il va même jusqu'à énumérer les diverses figures qui caractérisent les différentes tribus. La première figure est un boumerang/les autres sont des combinaisons de points et de lignes. Cf. aussi Wilhelmi, Lumholtz et autres.

LA PARURE

trices pourraient avoir la moindre signification sociale (1). La plupart des observateurs cependant ont bien saisi les rapports entre les diverses marques de signification sociale et esthétique. Wilhelmi, par exemple, distingue dans sa description d'une cérémonie d'initiation chez les tribus de Port- Lincoln les marques sur les épaules et sur le cou, qui font rentrer le jeune homme dans la tribu, des incisions sur la poitrine et les bras, « qui servent uniquement d'ornement » (2). Chez les ha bitants du Queensland cette différence est également exprimée d'une façon très claire. Après avoir décrit leurs marques sociales, Lumholtz ajoute : « A coté de ces cicatrices, marques de sa dignité, l'homme s'en fait d'autres qui lui servent seulement d'ornements et qui se trouvent toutes sur les bras. Ce sont de courtes lignes parallèles qu'on met par groupes sur le bras et qui ne sont pas très distinctes parce que les blessures se ferment en guérissant. On fait aussi parfois des incisions sur le dos et les omoplates, mais je n'en ai jamais vu sur la figure. — Les hommes seuls portent ces cicatrices; elles sont interdites aux femmes; d une façon générale on trouve inconvenant que les femmes se parent. Elles doivent se contenter de quelques incisions sur la poitrine, le dos et les bras ; elles attribuent beaucoup de valeur à ces ornements, et, malgré leur grande sensibilité, elles ne craignent aucune douleur quand il s'agit de se faire belles (3). Une remarque d'Eyre, qui a vu une jeune fille du sud de l'Australie se soumettre à l'opération, faite du reste sans aucune solennité, prouve que ce ne sont pas les femmes de Queensland seules qui versent leur sang par amour de la mode. « Malgré des tortures atroces, dit-il, les jeunes filles sans exception souhaitent qu'on leur fasse ces dessins, parce qu'un dos couvert de cicatrices passe pour être un grand charme. » Brough Smyth, enfin, résume les nombreuses informations qu'il a rassemblées pour écrire son livre, et dit : « Bien que les cicatrices servent certainement de marques de tribus, on supporte la douleur qu'elles provoquent plutôt pur

(1) Cuit, par exemple [Australia II, 47^), prétend que les cicatrices se portent seulement comme ornements ; de même Palmer {Journ. Anthr. Inst., XIII, 286) qui ajoute expressément : « The y corivey no idea of tribal connection. »

(2) Wilhelmi, Brough Smyth, I, 68.

(3) Lumholtz, 178.

vanité que pour toute autre raison » (1). En ce qui concerne les Mincopies, Man, qui a vécu de longues années parmi eux, dit que « les cicatrices sont chez eux tout d'abord (primarily) un ornement » (2). Il est évident que Gerland, l'homme qui connaît le mieux la littérature ethnologique, n'ignore pas ces opinions qui expriment pour la plupart la pensée même des peuples en question ; il croit cependant les réfuter en disant que la signification originelle pouvait avoir été oubliée par les indigènes (3). C'est possible, mais il ne s'agit pas ici de savoir si pareil oubli peut avoir eu lieu, mais s'il a eu lieu réellement ; tant que la preuve en fera défaut, nous n'aurons pas le droit de mettre en doute les explications formelles des indigènes, sous prétexte qu'elles contrarient les hypothèses construites dans nos cabinets de travail.

Nous avons déjà dit qu'un Européen arrive difficilement à comprendre le plaisir qu'éprouvent les Australiens et les Mincopies à regarder leurs cicatrices. Il ne faudrait cependant pas oublier que chez nous aussi le goût a subi des transformations considérables et très rapides ; nous espérons qu'une génération future regardera les tailles de guêpe et les pieds estropiés de nos dames avec autant d'horreur que les cicatrices des chasseurs primitifs. On a voulu faire disparaître ce contraste entre le goût des peuples primitifs et celui des civilisés en émettant l'hypothèse que les Australiens n'admiraient pas leurs cicatrices pour leur beauté, mais parce qu'elles étaient un signe de courage et de constance de la part de ceux qui se les faisaient ; il suffit cependant de tenir compte du fait qu'on admire aussi ces cicatrices chez les femmes, dont on n'exige pas ce courage qui distingue les hommes ; donc, on porte ces cicatrices pour leur beauté. Du reste même, un Européen est capable de sentir le charme esthétique des cicatrices s'il regarde les jolis dessins qui couvrent la peau des indigènes du bassin du Congo, particulièrement des Bakuba et des Baluba. Il est vrai qu'en Australie et aux îles Andamanes ces dessins sont trop simples et trop grossiers pour qu'un Européen puisse vaincre son aversion contre de telles pratiques, mais même chez ces peuples

î) Brough Smyth, I, 296.

(2) Man, Journ. Anthr. Imtr., XII, 33i.

(3) Gerland, Atlas der Volherkunde. texte. \.

LA PARURE

primitifs on observe déjà un effort artistique. Les points et les lignes du tatouage ne manquent pas d'un certain ordre dans leur répartition sur le corps; on s'efforce, au contraire, de leur donner une certaine symétrie et un certain rythme. Malheureusement, nous ne savons rien du sens des divers dessins, rien qui parlerait pour ou contre l'hypothèse de Gerland, suivant laquelle ils auraient été primitivement des représentations de dieux protecteurs.

Les cicatrices ne se retrouvent que chez des peuples à peau sombre; ce n'est que sur un fond sombre quelles tranchent suffisamment. Pour une raison analogue, le tatouage n'est en faveur que chez les peuples à peau claire. Ce sont les Boschimans et les Esquimaux qui pratiquent le tatouage, si nous voulons seulement tenir compte des peuples les plus primitifs. Cette opération du tatouage consiste en l'introduction subcutanée d'une couleur, — dans la plupart des cas, c'est du charbon pulvérisé; — après la guérison des blessures le dessin apparaît en un bleu sombre indélébile. Le tatouage permet de donner aux dessins beaucoup plus de variété que la scarification ; aussi a-t-il atteint un haut degré de perfection chez divers peuples civilisés, par exemple chez les Japonais ; quant aux chasseurs primitifs, ils se contentent de dessins qui remportent très peu en valeur esthétique sur les cicatrices dont nous avons parlé plus haut.

Les dessins du tatouage des Boschimans ressemblent tout à fait aux cicatrices des Mincopies. Les échantillons vus par Tarini consistaient en lignes courtes et droites sur les joues, les bras et les épaules ; Virchow a trouvé les mêmes traits formant des séries parallèles chez les quelques individus qu'il avait étudiés à Berlin (l). Jusqu'à présent, nous ne savons rien de leur signification.

Nous trouvons des dessins un peu plus artistiques chez les femmes des Esquimaux ; nous disons chez les femmes, car, chose étrange, le tatouage, qui est, en règle générale, un privilège des hommes, est, chez ce peuple, un privilège des femmes. On tatoue les jeunes filles dans leur huitième année; l'opération se fait avec un instrument à pointe comme en Po-

(1) Verhandl. der Berliner Anlhrop. Gesellsch., 18S6, 222. 2) Bons, The Central Eskimo. Annual Report of the Bureau of Ethnol.y 884-85, 56 1.

lynésie ou avec un fil qu'on tire à travers la peau. Comme teinture, on emploie la suie ou la poudre à canon, surtout depuis quelque temps. On tatoue généralement la figure, les bras, les mains, les hanches et les seins. Boas donne dans son ouvrage quelques dessins de ces tatouages, qui sont d'après lui assez uniformes dans leurs traits essentiels Sur le front, on imite les sourcils par deux lignes en biais ; deux autres partent des narines pour traverser les joues et d'autres s'étalent en dessous de la Douche en éventail sur le menton. Tout cela produit l'impression d'être fait pour imiter la barbe des hommes. Sur les mains et les mollets, on fait des lignes et des séries de points parallèles, séparées quelquefois par une ligne en zigzag ou par une série de petits carrés. Nous ne connaissons pas la signification de ces dessins. A en juger d'après leur aspect, on pourrait les tenir pour l'imitation d'une broderie (1). Par contre, nous savons avec certitude que le tatouage passe chez les Esquimaux pour un ornement. Crantz a déjà mentionné dans son Historié von Grônland que les mères tatouent leurs filles de très bonne heure « de peur qu'elles ne trouvent pas de mari ». 11 n'y a aucune contradiction entre les paroles de Crantz et celles d'Armstrong. qui dit que « Les dessins du tatouage servent aussi à distinguer les diverses tribus et les diverses castes ». « Dans certaines tribus, les femmes des basses classes (c'est-à-dire probablement les femmes des classes pauvres) ne peuvent se parer le menton que d'une ligne verticale -au milieu et de deux lignes latérales, tandis que les femmes des classes supérieures se font deux lignes partant de chaque coin de la bouche (2). » En Europe aussi, certains bijoux servaient autrefois d'emblème de classe sans que ces bijoux aient été autre chose que des bijoux. Nous ne trouvons nulle part un fait qui nous permette d'attribuer une signification religieuse aux tatouages des Esquimaux, ni dans leurs nombreux mythes, ni dans l'exécution de l'opération elle-même qui se fait sans la moindre solennité.

Résumons maintenant nos recherches sur la signification des cicatrices et des tatouages chez les peuples primitifs. Ces dessins servent en partie de marques de tribus; comme tels, ils

(1) On trouve un peu partout, et surtout en Polynésie, des tatouages imitant des pièces de vêtement ou des bijoux. Comparez les illustrations dans le livre de Joest.

(2) Bancroft, Native Races of the Pacific States, I, 48.

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peuvent avoir quelquefois une signification religieuse, bien que nous ne puissions prouver cette assertion pour aucun des cas que nous avons étudiés. D autre part, et c'est là le cas le plus fréquent, cicatrices et tatouages servent d'ornements. Rien ne nous fait croire que les marques ornementales soient d'origine plus récente que les marques sociales. Au contraire, si l'une des deux fonctions esl antérieure à l'autre, c'est certainement la fonction esthétique. Le besoin de se parer est l'un des besoins les plus anciens et les plus puissants de l'homme ; il existait probablement déjà avant toute formation de tribu ou de clan. En tout cas, la lente transformation de cicatrices ornementales en marques sociales nous semble plus naturelle que l'évolution régressive des marques sociales en simples cicatrices ornementales. Bien, du reste, ne nous empêche de croire que les deux groupes se soient développés d une façon indépendante.

Les Botocudos el les Fuégïens ne connaissent ni le tatouage ni la scarification. .Mais nous trouvons chez les premiers une autre espèce d'ornement, très répandue d'ailleurs, les bâtons [botoque) qu'on se met dans les oreilles et les lèvres et auxquels ces peuples doivent leur nom. On alïuble les enfants de cet ornement étrange dans leur septième ou huitième année (1). On leur fait d'abord des trous en forme de boutonnières dans la lèvre inférieure et dans le lobe de l'oreille ; on y insère ensuite des disques en bois léger. Quelque temps après, on remplace ces disques par de plus grands et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on arrive à des disques de 4 pouces de diamètre (2). Sans doute, ces disques, qui atteignent les dimensions indiquées chez les Botocudos seuls, servent en premier lieu de marques de tribu. Reste à savoir si les indigènes les considèrent aussi comme une parure. En tout cas, l'aspect qu'offre cette espèce d'ornement ne saurait produire aux Botocudos l'impression désagréable qu'elle produit aux Européens ; autrement ils ne conserveraient certes pas cette coutume douloureuse et peu commode. Mais peut être a-t-elle cessé de leur être désagréable par suite de rhabitude ; peut-être l'a-t-on adoptée originairement pour effrayer les ennemis. Si les choses se sojil passées de cette façon,

i Wied, op. cit., II, 5,

■2 Martius, Beitrfige zur Ethnographie Amerikas, 1, 3-2i.

LES DÉBUTS DE l\\RT

les Botocudos n'auraient pas regardé originairement leurs butoques comme des ornements, en quoi ils se seraient transformés peu à peu, surtout sous l'influence de certaines associations reliées aux marques de tribu. D'autre part, on pourrait leur attribuer une certaine valeur, en tant qu'ils sont les signes visibles du courage de celui qui les porte. Dans ce cas, ce seraient les incisions qui formeraient les vrais ornements, les disques ne seraient là que pour donner plus de relief aux blessures, signes de courage. Toutes ces interprétations sont ad* missibles; ce qui est certain, c'est que les Botocudos sont très fiers de leurs disques, au moins tant que les plaisanteries des Européens n'ont pas gâté leur plaisir.

Nous avons déjà dit que les « botoques» ne se trouvent pas seulement chez les Botocudos. Cette coutume est très répandue parmi les indigènes de l'Amérique, nous l'observons môme chez les Esquimaux (1). Si chez eux les femmes se tatouent, les hommes ont une autre façon, non moins douloureuse, de s'embellir. Ils percent la lèvre inférieure au-dessous des coins de la bouche et introduisent dans le trou ainsi produit un morceau d'os, d'ivoire, de coquillage, de pierre, de verre ou de bois ; ce morceau a la forme d'un bouton de manchette. Ils agrandissent la blessure qui n'a au commencement que le diamètre d'un tuyau de plume, jusqu'à ce qu'elle atteigne une largeur de trois quarts de pouce anglais. Bancroft dit que cet ornement a probablement une origine religieuse, parce que l'opération est accompagnée d'une fête religieuse (%). Nous n'avons pas réussi à trouver sur ce sujet des renseignements plus précis.

Chez les autres peuples chasseurs, les formes de parure immobile dont nous venons de parler sont peu représentées ou ne le sont pas. Les Fuégiens et les Mincopies ne portent de parure ni dans la lèvre ni dans le nez; les Boschimans, par contre, s'en mettent aux oreilles ; les Australiens, du moins dans certaines tribus, se perforent le septum pour y mettre un os ou un morceau de bois qu'on remplace dans les occasions solennelles par deux plumes (3). Les femmes du Murray inférieur portent dans le nez un petit anneau, taillé dans l'os de l'aile d'une

(1) C'est-à-dire seulement chez les Esquimaux de l'ouest, qui l'ont peutêtre emprunté aux Indiens voisins.

(2) Bancroft, I, 47~48- h nc décrit pas la fête religieuse.

(3) Howitt, Brough Smytli, I, 278.

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buse (1). La perforation du septum fait partie des cérémonies destinées « à faire des hommes » des jeunes gens. Les indigènes de Gippsland croyaient que tous ceux qui ne portaient pas cet ornement dans le nez seraient soumis dans l'autre monde à une peine infamante (2). Ceux qui veulent à toute force voir dans •cette croyance une preuve du sens mystico-religieux attribué par les Australiens à la parure en question feront probable ment peu de cas de l'observation qui suit : la menace des punitions célestes pourrait avoir été inventée pour effrayer les candidats rébarbatifs ; elle ne permet donc pas de conclure de façon certaine à la signification originelle de ces bâtonnets « qu'on porte actuellement comme parure assurant à son propriétaire l'estime des hommes et des femmes » (3).

L'étude de la parure immobile nous a appris que l'homme «est capable de vaincre sa lâcheté par amour de la vanité ; la parure mobile nous prouvera que l'homme est capable de sacrifices plus grands encore, et vaincre même sa paresse. Il ne collectionnera pas seulement tous les objets possibles qui pourraient, à son avis, servir à son embellissement... il fera aussi preuve, pour fabriquer ses colliers, bracelets et autres ornements, d'un soin et d'une patience complètement en désaccord avec ses habitudes. On peut dire, sans exagération, que l'homme primitif se met sur le corps tous les ornements dont il peut s'emparer et qu'il pare toutes les parties de son corps capables de porter une parure. Lippert a fait dans son Histoire de la civilisation la remarque très juste « que le principe suivant lequel on choisit les endroits du corps destinés à porter la parure est un principe pratique et qu'on fait abstraction de toute considération ^d'ordre idéal ». « Sont destinés à porter la parure, dit-il, tous les endroits du corps qui forment des rétrécissements au-dessus des parties osseuses et musculeuses plus larges. Ces endroits sont les suivants : le front et les tempes avec les os qui font saillie en dessous et le support formé par le pavillon de l'oreille, le cou et les épaules, les flancs et les hanches ; aux jambes, c'est la région au-dessus des chevilles, aux bras ce sont le biceps, le poignet et, dans une moindre mesure, les doigts. L'homme

(1) Brough Smyth, I, 277.

(2) Bulmer, Brough Smyth, I, 274.

(3) Thomas, Brough Smyth, I, 271.

primitif se sert de tous ces endroits pour y fixer des ornements ; mais il n'a pas été amené à ce choix par des raisons esthétiques, mais par des considérations purement pratiques. »

C'est la coiffure, en tant qu'arrangée d'après des considérations esthétiques, qui forme le passage de la parure immobile à la parure mobile. Les peuples primitifs n'obéissent cependant pas toujours à des influences esthétiques dans le choix de leur coiffure. Si l'art de se coiffer s'est développé d'une façon fantastique chez les peuples agriculteurs de l'Afrique et de l'Océanie, il est, par contre, resté assez rudimentaire chez les peuples chasseurs, dont quelques-uns ne le connaissent pas du tout. Les Fuégiens, qui laissent pousser leur crinière noire comme elle veut, se coupent bien de temps en temps les mèches au-dessus du front, mais c'est là une opération purement pratique. La coiffure des Botocudos des deux sexes n'a pas non plus de valeur esthétique. Ils coupent et rasent tout autour de la tète une bande de cheveux de la largeur de trois doigts et ne laissent subsister qu'une espèce décalotte qui couvre l'occiput. Nous ne connaissons pas les raisons de cette coiffure bizarre qu'on retrouve, chose étrange, chez les Mincopies des îles Andamanes. Ici, les hommes seuls la portent et elle est loin d'être la mode adoptée par tous. Les femmes cependant se rasent le crâne entier et ne laissent subsister que deux bandes parallèles qui vont du sommet du crâne à la nuque (1). Il se peut que cette coiffure ne soit qu'un symbole de I* position subordonnée de la femme, parce que la tondre a cette signification chez beaucoup d'autres peuples Un nombre restreint seulement d'entre les coiffures nombreuses et variées des Esquimaux offrent un intérêt esthétique (3), celles des Esquimaudes cependant montrent clairement qu'avant tout elles doivent plaire. La description qu'en donne Boas peut s'appliquer à toutes les tribus : « Les femmes arrangent leur

(i) M an, Journ. Anthr. Inst., XII, 77-78.

(a) Cf. Spencer, Principes de Sociologie, pari. IV. § 3Gi Paris, F. Alcan). II est vrai que deux circonstances parlent contre l'interprétation que nous venons de donner : la liberté relativement grande des femmes Mincopies et l'existence partielle de la tonsure chez les hommes.

(3) Dans le détroit de Davis et dans la baie d'Hudson, les hommes laissent pousser leurs cheveux assez longs, mais ils se les coupent très souvent au-dessus du front. Si tous les cheveux sont longs, -on les retient à l'aide d une bandelette. Frobisher dit que les Nugumiut se rasent la tète en

LA PARURE

coiffure de deux façons. Elles se font d'abord une raie au milieu. Les cheveux de la partie postérieure de la tète sont réunis en une mèche faisant saillie, ou bien on en fait un nœud. Sur les côtés, on les tresse, on les fait passer sur les oreilles et on les lie au nœud de derrière la tête. Une autre sorte de coiffure consiste en petites tresses qui dépassent un peu les oreilles. Un anneau de bronze ou d'ivoire les tient à leur place (1). Nous trouvons également la tonsure chez les Boschimans, le plus souvent chez les femmes de cette race. Les deux sexes s'enduisent les cheveux d'un mélange d'ocre rouge et de graisse, de sorte que le crâne est couvert d'une calotte presque rigide. Souvent les hommes tirent sur leurs maigres mèches — ces petites nattes atteignent tout au plus une longueur d'un pouce anglais — pour y fixer des queues de lièvres, des plumes, des boutons de métal et d'autres choses précieuses (2). Il faut avouer que les Boschimans ont poussé la coquetterie de leur coiffure aussi loiu que le maigre terrain qu'ils ont à leur disposition a pu le permettre.

Ils n'atteignent cependant pas la variété qu'on trouve dans les coiffures des Australiens, qui sont ce que l'art capillaire primitif a pu faire de mieux. Les femmes des Australiens laissent pousser leurs cheveux d'une façon désordonnée, tout comme les Fuégiens ; les Tasmaniennes portent la tonsure, mais les hommes du continent australien soignent beaucoup leurs coiffures, surtout dans les grandes occasions. Partout en Australie on se poudre les cheveux d'ocre rouge, parure qui était aussi très en vogue parmi la population masculine de Tasmanie. Quelquefois on met tant d'ocre rouge et de graisse sur la tète que les cheveux prennent la forme d'un gâteau. Les habitants du Oueensland se mettent de la cire dans les cheveux qui brillent au soleil comme s'ils étaient vernis (3). Il est évident qu'une

partie. Les Kinipetu se rasent le sommet de la tète, les Netchillirmin, portent les cheveux tout courts. (Boas, Anima Report Bureau of Ethnol. i884-85, 558). La plupart de ces coiffures doivent évidemment leur existence à des raisons pratiques. En même temps elles servent probablement de marques de tribu. La tribu des Iglulirmiut, par contre, conn.iil une coiffure réelle qui d'après la description de Parry ressemble à la coiffure des femmes.

î Boas, Annual Report, i88/r85, 558; Dessins, p. 56i. (2) Fritzsch., Eingeborne Sud-Afrikas, 429. '.I Lumholtz, op. cit., i53.

Grosse

matière si bien préparée peut prendre des formes très artistiques. On met donc des plumes, de la mousse, des pincesd'écrevisse dans les boucles gluantes ; on les couvre du duvet blanc des cacatoès, ou bien on en forme de longs faisceaux, dont chacun est orné d'une dent blanche. Ces coilïures se rapprochent beaucoup des chefs-d'œuvre des artistes de Viti (!).. On se pare aussi la barbe et on y attache quelquefois la queue d'un chien sauvage ou un coquillage blanc.

La parure de la tête [Kopfputz) est si étroitement reliée à la coiffure (Haarputz), qu'il est souvent impossible de les séparer nettement. L'étude théorique doit donc tendre à séparer exactement la coiffure, qui est une parure essentiellement immobile, d'avec la parure de la tête, qui, elle, est mobile.

La pièce la plus importante de la parure de la tête des peuplades primitives est le frontal, que portent tous les peupleschasseurs, à l'exception des Esquimaux. C'est aux îles Andamanes que nous le trouvons dans sa forme la plus primitive : c'est une feuille de pandanus roulée. La bande de peau de quelques tribus australiennes est tout aussi primitive. Cependant la plupart de celles-ci se parent le front de bandes qu'on tresse très artistement avec des fibres d'origine végétale ou des tendons de cangourou, et qui, peintes avec de l'ocre rouge ou blanche, forment une très jolie parure (2). Les Boschimans et les Fuégiens portent également des bandes faites de peau ou de tendons ; les Botocudos se font des cordons avec des baies noires brillantes et des dents de singe. Le frontal, qui plus tard est devenu symbole de la dignité royale, rend aussi des servicespratiques à l'homme primitif : il empêche ses cheveux de lui tomber sur le front et sert aussi à cacher le boomerang, une flèche ou un autre objet de petites dimensions (3). Mais il sert

(1) On trouve aussi des coiffures très simples. Les indigènes de l'intérieur de la presqu'île du cap York se brûlent les cheveux et la barbe.

(2) Comparez les descriptions 'et les illustrations dans BroughSmyth, op. cit., I, p. 276. Quelquefois on emploie aussi des cheveux d'hommes. Dans le Queensland on trouve des cordons de front auxquels on a enfilé des morceaux ovales d'un coquillage de l'espèce du Nautilus. Les Narrinyeri tressent des cordons avec les cheveux des morts, et les guerriers les portent comme amulettes. Celui qui porte un de ces cordons magiques voit bien, se meut rapidement et évite [toutes les lances ennemies. Taplin, Brough Smyth, I. 112.

(3) Les Boschimans, par exemple, portent (en temps de guerre et à la chasse) leurs flèches empoisonnées dans le frontal.

LA PARURE

principalement de parure et de support de parure. En Australie, on fixe souvent aux frontaux deux petits pendants de dents de cangourou qui tombent sur les tempes ; par derrière on y attache la queue d'un chien sauvage (1). Les tribus de la côte septentrionale de l'Australie y suspendent souvent un disque de coquillage blanc qui vient s'appuyer sur le front. Mais le frontal fixe aussi la partie la plus précieuse de la parure : quelques plumes noires d'émou, la huppe jaune du cacatoès, les touffes de poils des oreilles d'un ours, les plumes des ailes d'un oiseau de proie, ou les merveilleuses plumes d'un oiseaulyre (2). Souvent, on porte aussi des imitations de plumes, c'est-à-dire des morceaux de bois tailladés qui, de loin, ressemblent assez à des plumes. D'après Mitchell, qui a visité les tribus de la River Bogan,le frontal s'est développé, chez quelques tribus de l'Australie centrale, en une espèce de filet qui enfermait la chevelure entière des hommes et qui portait devant un faisceau de plumes de cacatoès blanc. La forme la plus originale qu'a prise la parure de la tête chez les Australiens est l'Oogee, porté par les hommes du cap York quand ils dansent le corrobori (3). L'Oogee est une sorte de bonnet en forme de casque, fait d'une étoffe de coton et peinte avec de l'ocre rouge ; au-dessus de chaque oreille, une touffe de plumes de cacatoès jaunes et blanches se penche vers l'oreille opposée. Brough Smyth a ajouté à la description détaillée qu'il donne de cette parure un dessin qui montre clairement que les Australiens sont parfaitement capables de faire preuve de beaucoup de patience et d'habileté quand il s'agit de se parer.

Les Boschimans se servent du frontal presque de la même façon que les Australiens : ils y suspendent de petites lanières de cuir qui portent des morceaux de coquilles d'œuf d'autruche et ils y fixent des plumes. Baines a vu des parures bizarres sur la tête de deux ^Boschimans : l'un d'entre eux portait sur le front la tête d'un oiseau de proie, l'autre celle d'une

(1) Voir Brough Smyth, I, 276.

(2) Brough Smyth, I, 271, 274, 280.

(3) Brough Smyth, I, 280, fig. 32. La découverte de YOogee est aussi intéressante parce qu'elle a jeté une lumière très vive sur les peintures de cavernes, que Grey avait trouvées sur la rivière Glenelg. Si nous ne nous abusons pas, il se trouve un exemplaire jde YOogee, assez semblable à la description que donne Brough Smith de cette parure, dans YEthnologieal Département du British Muséum.

corneille (1). C'est partout aux dépens des oiseaux qu'on se fait des parures de tête. Le prince de Wied rapporte que les Botocudos se collent sur les cheveux, au-dessus du front, des sortes d'éventails faits de plumes d'un jaune éclatant (2) ; les Fuégiens entrelacent avec beaucoup d'habileté des plumes dans leurs frontaux et se font de la sorte de belles couronnes (3).

La partie du corps humain la plus apte à porter des parures est le cou, aussi est-il presque toujours richement orné. Souvent il porte aussi le seul vêtement ; c'est donc en étudiant la parure du cou que nous pourrons nous renseigner le mieux sur les rapports qui existent chez les peuples les plus primitifs entre la parure et le vêtement.

Le seul vêtement que portent les Fuégiens pour se protéger contre le froid, la tempête et l'humidité, est une peau qui, fixée au cou, pend sur le dos ; ils n'endossent, du reste, ce vêtement primitif qu'en cas de très mauvais temps. On ne voit, par contre, que très rarement un homme qui n'ait pas des cordons ou des rubans autour du cou. On est frappé du contraste entre la richesse de leur parure et la pauvreté extrême de leur propriété. Nous trouvons dans nos musées des colliers de peau de phoque, des cordons sur lesquels sont enfilés des os, des dents et des coquillages de diverses espèces, des objets tressés avec les tendons du guanako, des cols de plumes ; et toutes ces « fanfreluches inutiles » sont fabriquées aussi soigneusement que les armes avec lesquelles on se procure la nourriture de tous les jours (4).

La même observation s'impose si nous étudions les Boschimans. A côté de leur kaross, qu'ils ne mettent que lorsqu'il fait froid, ils ont de vraies charges d'ornements, des chaînes de perles, achetées ou volées à leurs voisins les Cafres, des cordons faits de tendons et peints d'ocre rouge, auxquels sont suspendus des coquillages, des dents, des griffes, des carapaces de tortue, des cornes d'antilope et autres objets, servant en partie de récipients pour le tabac et les onguents, en partie d'amulettes et, pour la plupart d'objets de parure (5).

(1) Baines, Explorations in South-West Africa,

(2) Prinz von Wied, op. cit., I, 12, i5.

(3) Ratzeï, Vôlkerkunde, II, 672.

(4) Ratzel, Vôlkerkunde, H, 672 (avec illustrations). Une bonne collection de parures fuégïennes se trouve au Museo Kircheriano de Rome.

(5) Fritsch, op. cit., 43o.

LA PARURE

Chez les Mincopies, qui ne connaissent aucun vêtement, Man n'a pas trouvé moins de douze espèces de cordons et de rubans portés au cou par les deux sexes. Il y a là des rubans faits de feuilles tortillées, des espèces de filets fins faits de fibres végétales, des cordons portant des coquillages marins et d'eau douce, des grains de palétuvier, des coraux rouges, des os de tortue et d'iguane ; on emploie même des phalanges humaines, et bien que ces chaînettes d'osselets serventen premier lieu pour la sorcellerie, on les porte aussi comme parure, ce qui est prouvé par le fait qu'on les orne très élégamment de petits coquillages (1).

Les Botocudos, qui vont toujours nus, se pendent au cou de jolies chaînes du genre de celles dont ils s'entourent la tête. Les cordons de plumes d'ara rouges, que le prince de Wied a vus chez un chef de tribu, doivent être trop chers pour être portés d'une façon générale (2).

La parure du cou la plus ordinaire des Australiens, que portent même les femmes, est un cordon de laine d'opossum sur lequel on enfile des petits morceaux de jonc. Ce cordon, qui mesure quelquefois une trentaine de pieds, entoure plusieurs fois le cou et pend sur la poitrine (3). La parure composée de dents de cangourou est moins longue, mais faite également avec beaucoup de soin : c'est une lanière de peau de cangourou à laquelle sont suspendues les incisives de cet animal. Chaque dent est insérée à sa racine dans un petit morceau de cuir, qui est à son tour noué d'une façon soignée à la lanière. Il faut probablement beaucoup de temps et de soin pour faire ces colliers (4). Les habitants du Queensland se font des cordons auxquels ils suspendent quelques morceaux ovales du coquillage du nautilus. Les Tasmaniens portaient de petits coquillages verdàtres, enfilés sur des cordons faits de fibres végétales ou de tendons de cangourou.

La partie la plus intéressante de la parure primitive est la parure des hanches, non à cause de sa richesse et de son intérêt ar-

(1) Joiim. Anthr. Inst., XIII, 4oi, XI, 295. Illustrations, VII, pl. XIII.

(2) Wied, op. cit., I, i5.

(3) Voir les dessins qu'en donne Brough Smyth, I, 278. Sur le Murray intérieur on remplace le jonc par des carapaces de pattes de homard. C'est l'une des variations nombreuses de la parure en question.

(4) Brough Smyth, I. 278.

tistique possibles, — elle est, au contraire, très pauvre, — mais parce qu elle a joué un très grand rôle dans la fameuse discussion relative à l'origine du sentiment de la pudeur. Tandis que les uns prétendaient que l'existence d'un vêtement destiné à cacher les parties sexuelles — et ce vêtement n'est rien d'autre que la parure des hanches dont nous parlons ou une partie de celle-ci — ne saurait s'expliquer que par un sentiment de pudeur inné, les autres disaient que ce sentiment était non pas la cause mais la conséquence du port d'un vêtement cachant les parties en question. N'oublions cependant pas que nous voulons étudier la parure des hanches elle-même, et non sa signification ou son origine.

Chez plus d'un peuple chasseur, nous n'en trouvons pas la moindre trace. Les Fuégiens ne portent pas même un ruban, moins encore un pagne autour des hanches ; les parties sexuelles des deux sexes ne sont pas couvertes. « Encore actuellement, dit Ehrenreich des Botocudos, les tribus sauvages vont complètement nues, clans la tribu Pancas ; je n'ai même pas vu l'étui de feuilles qui cache, d'après le prince de Wied, les parties génitales (l). » Aux îles Andamanes, les hommes portent une ceinture étroite faite de feuilles de pandanus ou un cordon fait de fibres végétales, mais ni le cordon ni la ceinture ne cachent la région du pubis (2). Les femmes cepen- , dant la cachent toujours. Elles s'entourent les hanches de plusieurs ceintures, dont l'une porte un tablier de feuilles. Chez quelques tribus, les gens mariés ont une deuxième ceinture de feuilles d'une forme un peu différente. Il y a cependant une tribu dont les femmes se mettent autour des hanches rien qu'une ficelle très mince de laquelle pendent quelques fibres très courtes: ce n'est évidemment qu'une parure (3). Les Boschimans se mettent autour du corps une courroie qui porte un petit [tablier de cuir en forme de triangle, on le fait passer entre les jambes et on le noue par derrière à la ceinture. Si ce tablier est destiné à couvrir leur nudité, il atteint son but d'une façon très incomplète. Les femmes portent un tablier fait de peau d'antilope à bourse [antilope Euchore) ; il est orné de perles et de coquilles d'oeufs et est coupé en lanières ; « mais ces

(1) Ehrenreich, Ueber die Botocudos. Zeitschr. f. EthnoL, XIX, 22.

(2) Man, Journ. Anthr. Inst., XII, 33o.

(3) Ibid.

LA PARURE

lanières, dit Barrow, sont si petites et si minces qu'elles ne cachent rien et, en effet, les femmes jeunes ou vieilles n'ont aucunement honte de leur nudité (1) ». Les formes les plus instructives de la parure en question se trouvent en Australie. Les hommes ont, en règle générale, une ceiuture faite de peau ou de fibres végétales. Cette ceinture ne comprend généralement aucun ornement, elle ne sert probablement qu'à des fins pratiques (2). Mais on porte souvent une deuxième ceinture, qu'on apprécie beaucoup parce qu'elle est une parure précieuse ; c'est un cordon fait de cheveux humains et qui atteint chez quelques tribus la longueur immense de 300 coudées (3). Ces deux ceintures ne couvrent en temps ordinaire que la région des hanches ; ce n'est que dans certains cas qu'on fixe un appendice à la partie antérieure de la ceinture, — une branche avec ses feuilles, un faisceau de plumes d'émou, une mèche de poils de chien volant, d'écureuil, une queue de dingo, etc. ; cet appendice pend sur les parties génitales, sans les cacher cependant. Ces tabliers ne se mettent que pour les occasions solennelles, surtout pour la danse. « Quand les hommes se préparent pour le corrobori, dit Bulmer, ils fixent par devaul et par derrière des lanières de peau à leurs ceintures, mais ils ne portent rien en temps ordinaire. Ce qu'ils portent aux danses ne sert pas de vêtement, mais de parure (4). » Le tablier de lanières de peau, qu'on retrouve chez beaucoup de tribus, est également une parure de fête ; le tablier fait de queues de lapins blancs, dont les Diyeris se parent quelquefois, a évidemment lui aussi un caractère ornemental (5). Les seuls membres de la société australienne qui portent toujours un tablier, même là où les deux sexes vont complètement nus, ce sont les jeunes filles. Aussitôt qu'elles se marient, elles quittent le tablier. Les femmes ne portent généralement rien qui cache leurs hanches ou les parties génitales. Ce n'est que pour les danses libertines qu'elles se parent d'une ceinture de plumes qui descend à peu près jusqu'aux genoux ((>). Les Tasmaniens

(1) Barrow, Travels into the inlerior of Soulhem Afriea, I, 27G.

(2) Pour y suspendre les petites armes et les ustensiles, et pour les serrer en cas de besoin.

(3) Brough Smyth, I, 281.

(4) Brough Smyth, I, 275.

(5) Brough Smyth, I, 281.

(6) Brough Smyth, I, 272 (Illustrations).

ne se couvraient pas mieux que les Australiens. Hommes et femmes portaient une ceinture étroite « mais seulement pour l'usage pratique et non pas comme vêtement ou comme parure » (1).

Voilà les faits. Reste à savoir comment il faut les interpréter. Ces objets qu'on suspend aux ceintures, cordons, etc., sont-ils destinés à cacher ou à parer les parties sexuelles ? La plupart des historiens de la civilisation prétendent qu'ils servent à les cacher. Schurtz, qui a écrit le dernier livre sur l'accoutrement (Tracht), exprime cette conviction de façon très énergique. Après avoir cité plusieurs cas d'absence complète de toute espèce de vêtement, il dit : « La meilleure preuve de l'existence générale du sentiment de la pudeur nous est fournie par l'existence d'un vêtement destiné à cacher les parties sexuelles, qui ne saurait être expliquée par d'autres raisons. » Une page plus loin, il affirme même catégoriquement que « l'origine des vêtements est due uniquement au sentiment de la pudeur » (2).

Si un vêtement est réellement la meilleure preuve de l'existence d'un sentiment de la pudeur, l'absence de vêtement prouve la non-existence de ce sentiment. Nous venons de voir que, chez les Fuégiens et les Botocudos, les deux sexes vont complètement nus, que les hommes mincopies ne couvrent jamais leurs parties génitales et qu'en Australie les hommes et les femmes, à la seule exception des jeunes filles, vont sans tablier (3) : en d'autres termes, le vêtement destiné à cacher la région du pubis n'est rien moins que d'un usage général chez les peuples primitifs. Et la nudité n'est pas ici une exception temporaire ; au contraire, tout ce que nous savons de ces peuples nous fait croire que la nudité est l'état normal et que le vêtement est l'exception. En Australie, on ne met le tablier que dans les occasions solennelles, ordinairement on se borne à se ceindre les reins d'une ceinture. Le tablier, le pagne, les feuilles, etc., ne sont presque partout que des ornements tixés à la ceinture ; ce ne sont pas des vêtements, ce sont des parures. Quel besoin l'homme primitif éprouverait-il de cacher ses parties génitales ? Les animaux ne connaissent pas cette

(î)Brough Smyth, I, 399.

(2) Schurtz, Grundziige einer Philosophie der Tracht., 9, 10.

(3) Comparez les renseignements nombreux donnés par Waitz-Gcrland, [II, 735, 738.

LA PARURE

pudeur, d'où l'homme posséderait-il ce sentiment? Un philosophe orthodoxe répondrait à notre question en disant que le sentiment de la pudeur est inné chez l'homme. Mais, si ce philosophe a raison, que penser de nos enfants qui montrent leurs organes génitaux sans nulle honte et qui ne comprennent pas tout d'abord pourquoi on le leur défend ? Ceux même qui n'ont pas cette modestie qui consiste à se fier plus aux paroles d'autrui qu'aux siennes propres, doivent sentir que cette innocence enfantine ébranle leur philosophie. La théorie suivant laquelle le sentiment de la pudeur serait inné chez l'homme nous paraît avoir le même droit à l'existence qu'une théorie qui prétendrait que l'Anglais a le besoin inné de porter un chapeau haut de forme. On paraît avant tout avoir oublié que ce n'est pas tout à fait la même chose de montrer sa nudité, [pour un philosophe européen ou pour un guerrier australien. Westermarck a fait une très bonne remarque sur cette question. « Là, dit-il, où tout le monde va nu, la nudité est quelque chose de naturel, car ce que nous voyons tous les jours ne fait pas d'impression sur nous. Mais du moment que l'un ou l'autre, homme ou femme, commençait à se mettre une frange à couleurs vives, quelque plume bariolée, un collier de perles, une poignée de feuilles, un morceau d'étoffe, un coquillage brillant, cela ne pouvait échapper à l'attention de ses compagnons,'et le vêtement le plus pauvre produisait l'effet de l'aphrodisiaque le plus'puissant qu'on puisse se procurer (1). » Si le sentiment de la pudeur inné a inventé les objets servant à cacher les organes génitaux, il s'est étrangement trompé ; car, bien loin de soustraire ces organes à l'attention, ces objets attirent, au contraire, les regards sur ce qu'on cache. Et c'est là sans doute le but de tous les tabliers, pagnes et autres objets des peuples primitifs. Nous comprenons maintenant pourquoi les femmes australiennes, qui vont généralement nues, portent un tablièr de plumes quand elles exécutent des danses libertines, évidemment destinées à exciter le sentiment sexuel des assistants ; nous comprenons pourquoi, dans les mêmes occasions, les Mincopies se mettent une feuille particulièrement grande (2).

(1) Westermarck, Ilistory of human Marriage, 192.

(2) Joam. Anthr. lnstv XII, 390. Man a prétendu, il est vrai, que cela se faisait pour sauvegarder les bienséances au moins dans une certaine mesure.

Feuilles, tabliers de plumes, etc., ne prouvent pas qu'on veut cacher, mais qu'on veut montrer quelque chose. En un mot, ces objets ne sont pas dans leur signification première, — la plus importante, — un vêtement, mais bien une parure, qui sert, comme du reste la plupart de tous les objets analogues, à assurer à celui qui la porte la faveur de l'autre sexe.

On ne saurait donc expliquer l'origine du vêtement des parties génitales par le sentiment de la pudeur, mais on peut expliquer l'origine du sentiment de la pudeur par la coutume de cacher ces parties. La fonction que nous venons d'attribuer aux parures primitives des parties génitales (Schamschmuck) devait leur assurer une répartition générale. Si l'usage de ces parures est très limité chez les peuples les plus primitifs, il devient plus général à mesure que la civilisation avance, et bientôt il est une partie indispensable de l'accoutrement des hommes et des femmes. Ce n'est qu'alors qu'on est choqué, frappé de voir les parties génitales nues, et pareille infraction aux mœurs provoque partout un sentiment de honte. Ce sentiment se produit — avec ses symptômes physiologiques : rougeur, abaissement des yeux — dans tous les cas où l'individu a conscience d'avoir enfreint une coutume, une loi sociale. Ce n'est, en effet, rien d'autre que l'instinct d'animal blessé. Les femmes d'Alaska ont honte de se faire voir sans leur vieille marque de tribu, le botoque. « Nous leur faisions quelquefois sortir ces ornements de la lèvre, dit Lapeyrouse, bien que cela ne fût pas sans résistance de leur part ; elles montraient alors le même embarras et faisaient les mêmes gestes qu'une Européenne qui dénude son sein. » Une Européenne aurait honte de passer dans la rue les seins découverts, parce que cela va à rencontre de toute coutume établie ; elle n'a cependant aucunement honte de montrer ses charmes à la lumière éclatante d'une salle de bal parce qu'alors elle agit conformément aux mœurs. Pour la même raison, la négresse du Nil montre ses seins et cache soigneusement sous un tablier la région du pubis. Il y a cependant encore un autre motif, celui-là très puissant, qui s'est ajouté au premier pour augmenter considérablement l'aversion qu'on éprouve à montrer ses parties génitales. Les cacher est, chez les peuples primitifs, un moyen d'excitation sexuelle; mais, à mesure que l'habitude de cacher ces organes s'établit, le vêtement perd son effet aphrodisiaque. « Ce que nous voyons tous

LA PARURE

les jours ne produit plus d'impression. » La conséquence de •ce changement est que c'est maintenant la nudité qui excite. La civilisation a ainsi changé le jugement qu'on porte sur les divers moyens de provoquer l'excitation sexuelle. L'homme primitif ne choquait nullement ses camarades lorsqu'il cachait ses organes génitaux; l'homme civilisé, au contraire, choquerait tout le monde s'il s'avisait de montrer sa nudité. C'est qu'un grand progrès éthique s'est accompli : l'abstinence sexuelle est devenue une vertu. Ce progrès éthique est, comme tout progrès, la conséquence d'un progrès social, c'est-à-dire de l'établissement et du développement du principe patriarcal qui considère la femme comme la propriété de l'homme et qui punit toute infidélité comme une infraction aux droits de propriétaire de l'homme. Une femme qui maintenant laisserait voir ses parties génitales, commettrait une double infraction aux lois sociales, et, en effet, c'est chez la femme que le sentiment de la pudeur s'est développé le plus fortement. Ce n'est que très lentement qu'il s'est aussi étendu aux hommes ; de nos jours encore, on constate chez les deux sexes une différence sensible sous ce rapport. C'est donc, en effet, par pudeur qu'on cache certaines parties du corps chez les peuples civilisés; chez les peuples primitifs, on les cache pour des raisons tout autres. Chez eux, le vêtement destiné à cacher ces parties n'est qu'une parure; nous étions donc pleinement autorisés à l'étudier ici.

Nous pouvons être très brefs en ce qui concerne la parure des membres. On se les pare avec des cordons ou rubans du genre de ceux qu'on porte autour du cou. Tous les objets que les primitifs s'attachent aux membres ne sont cependant pas des ornements. Les poignées de feuilles, par exemple, que les danseurs australiens se fixent aux chevilles servent seulement à augmenter le bruit des mouvements des danseurs. Certains bracelets servent d'amulettes, comme, par exemple, les lanières faites de la peau de l'écureuil volant, que les hommes de la tribu Yarra se mettent au bras pour le rendre fort. Les lanières de cuir dont les Boschimans se cuirassent les jambes sont, elles aussi, moins destinées à embellir les jambes qu'à les protéger contre les épines.

Jusqu'ici nous avons négligé entièrement l'un des peuples primitifs : les Esquimaux. Il faut, en effet, leur faire une place à part, car, tandis que tous les autres peuples chasseurs se

parent plus qu'ils ne se vêtent, les Esquimaux doivent avant tout se procurer des vêtements suffisants pour se protéger contre le froid terrible de leur pays. 11 est vrai qu'ils n'oublient pas pour cela de se parer, mais il nous est impossible de faire rentrer leurs parures dans les catégories que nous avons établies au présent chapitre. Chez les Esquimaux, il ne saurait être question d'une parure du cou, des hanches ou des bras ; ils ne connaissent que la parure des vêtements. Ils ornent leurs fourrures de lanières de peau de couleurs et ils suspendent sur leur poitrine et sur leur dos, surtout le long des coutures, des franges de cuir, des dents, des perles d'os ou de métal, des petites clochettes de bronze, etc. Les femmes ne le cèdent en rien aux hommes sous ce rapport ; elles ont, en outre, une sorte de parure des hanches, voire un allongement en forme de queue des pans de la veste qui descend jusqu'aux genoux (1). Cette répartition de la parure parmi les deux sexes distingue les Esquimaux de tous les autres peuples de même civilisation.

Notre description de la parure primitive est terminée, et nous n'avons pas encore dit un seul mot du changement des modes. Les peuples chasseurs sont les seuls qui ne soient pas soumis aux caprices de la mode. Il est vrai que certaines parties de la parure primitive changent assez souvent, mais rien qu'individuellement; la peinture, surtout, dépend du goût personnel de chaque individu; mais le changement de la mode ne consiste pas en divergences individuelles, mais en un changement général social. La parure sociale cependant, c'est-àdire les ornements portés par tous les membres d'une tribu, ornements qui constituent la partie essentielle de la parure primitive, ne change plus dès qu'elle est adoptée par un peuple chasseur. Les descriptions que nous donnent les observateurs les plus anciens ne dilïèrent pas, au moins dans leurs traits essentiels, de celles des plus récents voyageurs (u2). Cette mode rigide et constante observée par les primitifs forme un contraste frappant et profond avec ce qui se passe chez les peuples civilisés. Nous verrons plus loin qu'il y a des rapports

(i) Bon?. Annual Report Bureau ofElhn., i884-85, 544, texte et dessins, fa) Nous faisons naturellement abstraction des cas dans lesquels il y a influence européenne.

LA PARURE

très étroits entre la durée d'une mode et l'organisation des diverses sociétés. Jetons cependant un coup d'oeil sur la valeur esthétique de la parure avant de nous occuper de son rôle social.

La parure des peuples chasseurs n'est brillante qu'au sens propre du mot. Aux yeux des hommes primitifs, le lustre, le brillant prête aux objets plus de valeur ornementale que n'importe quelle autre qualité. Les Fuégiens ont souvent pour parure principale un tesson de bouteille; les Boschimans sont heureux quand ils peuvent se procurer un anneau de fer ou de cuivre poli. Les peuples inférieurs ne dépendent cependant nullement de la camelote industrielle des peuples supérieurs, et s'ils ne disposent pas de pierres fines et de métaux précieux (1), ils ont néanmoins assez de choses à leur disposition pour satisfaire leur goût. La mer leur fournit les coquillages, la flore leur donne des fruits et des épis brillants, les animaux leur cèdent des dents, des fourrures, des plumes.

Nous avons déjà parlé de la valeur esthétique des couleurs employées par les primitifs pour la peinture. Si nous voulons maintenant apprécier l'effet produit par la couleur de la parure mobile, nous tiendrons compte de la teinte de la peau qui la doit porter. Dans nos musées d'ethnographie, les objets de parure s'étalent dans des armoires à fond blanc, jaune ou brun, ce qui, au lieu de nous permettre de juger de leur valeur esthétique, nous induit souvent en erreur (2). Un collier australien, fait de dents blanches de cangourou, ne fait aucun elïet sur un fond clair ; il suffit cependant de voir ce môme collier sur un fond brun pour comprendre immédiatement pourquoi les Australiens aiment tant à le porter. Les peuples à peau foncée aiment en général les parures claires ; pour la même raison, les races à peau claire préfèrent les objets sombres. Les Boschimans jaunes, par exemple, se parent de perles foncées, que les Cafres dédaignent. Les chasseurs choisissent, du reste, pour leur parure mobile, les mêmes couleurs que pour leurs peintures. Les Australiens barbouillent leurs ceintures, colliers et frontaux

(1) Les Australiens apprécient beaucoup les cristaux de quartz; ils ne s'en servent cependant pas pour la parure, mais pour la sorcellerie, et on les cache soigneusement.

(2) Il serait cependant facile de remédier à cet état de choses fâcheuses avec peu de frais. Il suffirait pour cela de mettre les objets en question sur un morceau de papier ou de carton de la couleur de la race par qui ils sont portés.

(Tocre rouge, blanche ou jaune ; les Boschimans et les Fuégiens font cle même. Chez les Botocudos, des plumes d'ara rouges — leur parure la plus précieuse — étaient l'insigne du chef. Les autres portent dans les cheveux des éventails de plumes jaunes, et des plumes jaunes se dressent au-dessus du front du chasseur australien. Les couleurs froides se retrouvent très rarement dans la parure primitive. Le bleu est extrêmement rare, la couleur verte des botoques des Esquimaux est une exception.

Nous avons expliqué la prédilection qu'ont les peuples chasseurs pour les parures faites de plumes, par le plaisir qu'on éprouve à contempler la couleur et le lustre de ces dernières, mais la valeur esthétique de la plume est aussi clans sa forme. Il n'est pas possible de décrire ou d'analyser le charme toujours changeant des plumes en mouvement ou en repos ; ce n'est pas non plus nécessaire, car tous ceux qui ont le sentiment des formes l'ont assez souvent ressenti. La plume a, en effet, conservé sa place dans la parure à travers tous les changements de modes et de civilisations. Elle se balance sur le casque du soldat civilisé comme sur le frontal du guerrier primitif ; elle a disparu depuis longtemps, il est vrai, du costume d'apparat de l'homme, mais elle a conquis une place de plus en plus importante dans la toilette féminine. La coutume des Boschimans, de se mettre des têtes d'oiseau entières, a reconquis la faveur des femmes européennes; c'est là une preuve visible de l'unité intellectuelle de l'humanité entière. Les coquillages ne sont pas appréciés non plus uniquement pour leurs formes. Les chaînes et les pendants australiens en coquillages ne sont généralement faits que de fragments ; les Tasmaniens, les Mincopies et les Fuégiens préfèrent cependant les formes les plus jolies. Nous ne savons pas si Grant Allen a raison de dire que le choix de ces formes est en partie déterminé par leur ressemblance avec certains produits de l'industrie humaine.

L'évolution de la parure a été moins favorable pour le coquillage que pour la plume. En Océanie, le coquillage a trouvé un emploi universel dans la parure ; il a presque complètement disparu de celle des peuples civilisés (l). Le charme esthé-

(1) Les classes pauvres seules se servent encore en quelques endroits du coquillage. A Venise, par exemple, on voit des bracelets composés de

LA PARURE

tique de la parure primitive est donc, en grande partie, un cadeau de la nature, la part de l'art n'est cependant pas négligeable. Le peuple même le plus grossier n'emploie pas les objets naturels tels qu'il les trouve; il cherche, au contraire, à leur donner une valeur supérieure par un travail dirigé vers un but esthétique. On coupe les fourrures en franges, on fait des chaînes régulières des dents, des coquillages et des fruits, on réunit en une couronne ou en un faisceau les plumes. Il suffit ici de faire allusion aux principes esthétiques qui entrent en ligne dans ces divers résultats du travail humain. Ce sont les principes dont nous avons déjà pu observer l'application à la parure immobile : celui de la symétrie et celui de l'eurythmie. Le premier résulte de la nature des corps employés pour la parure, le second est un résultat du caractère de la parure. La symétrie de son corps oblige l'homme à arranger symétriquement sa parure. Et, en effet, la parure immobile aussi bien que la parure mobile des primitifs est arrangée de la sorte, sauf dans les cas où l'on a pour but de produire une impression ridicule ou terrifiante par l'asymétrie, qui choque toujours le sentiment esthétique. Si les cicatrices et les tatouages sont parfois asymétriques, cela ne prouve nullement qn'on les voulait tels, mais seulement qu'on n'avait pas encore pu les rendre symétriques. Les parures de cette sorte exigent de longues années de travail ; les dessins asymétriques sont donc, en règle générale, des dessins incomplets ; les dessins complets sont presque toujours symétriques (1).

L'homme primitif n'a du reste pas besoin de chercher avec soin le principe rythmique. Du moment qu'on enfile un certain nombre de dents ou de coquillages sur une ficelle pour les porter au cou, on établit une série symétrique. Si on veut conclure de là que l'ordre rythmique observé dans la parure primitive n'a qu'une signification pratique, on n'a qu à étudier les colliers ordinaires des Botocudos : ce sont des baies noires alternant avec des dents blanches, et cet arrangement prouve que celui qui a fabriqué le collier n'était nullement insensible

petites coquilles nacrées de limaçon. Les coquillages jouent cependant un grand rôle comme pièce de décoration. Les grands orfèvres de la Renaissance en ont souvent fait des objets d'apparat.

(1) Il ne faut pas confondre ces cicatrices chirurgicales, si fréquentesen Australie, avec des cicatrices ornementales.

au charme du rythme ; sinon il eût enfilé dents et baies sans aucun ordre. Nous voyons en même temps que ce collier représente avec ses deux éléments rythmiques un stade supérieur à celui des simples chaînettes de dents ou de coquillages et qu'il n'est pas beaucoup plus difficile d'appliquer le principe rythmique de façon multiple que de le trouver.

Nous avons déjà dit à plusieurs reprises que la parure primitive ne vaut pas seulement parce qu'elle est mais aussi par ce qu'elle représente. Une ceinture australienne, faite de trois cents queues de lapins, excite en elle-même l'admiration des indigènes ; mais il est probable qu'on l'admire surtout parce qu'elle prouve la grande habileté cynégétique de son propriétaire. Un grand nombre des parures primitives, faites de plumes et de dents ont probablement la même signification (1). Mais pareilles associations déterminent sur tout la valeur et l'estime de cette partie de la parure immobile, dont l'acquisition est douloureuse. Il est hors de doute que l'Australien trouve belles les cicatrices dont la couleur pale tranche sur sa peau noire, mais ne les croirait-il pas trop chèrement acquises si elles n'étaient pas en même temps une preuve de son courage et de sa persévérance ? Le chasseur australien porte ses cicatrices avec autant d'orgueil que l'étudiant allemand ses balafres.

Au début de nos recherches, la différence entre la parure des primitifs et celle des civilisés nous paraissait si grande qu'il nous était difficile d'attribuer à la première une valeur esthétique si minime qu'elle fût; mais, à mesure que nous l étudions, elle se rapprochait de la parure des civilisés, et maintenant que nous sommes arrivés à la fin de notre étude, nous sommes obligés d'avouer qu'il est très difficile de trouver entre elles une dilïérence portant sur les caractères essentiels. Il y a peu de chose qui, à travers les âges, ait moins jchangé que la parure. La civilisation n'a même pas réussi à nous débarrasser de celles d'entre les formes de la parure qui, chez les primitifs, nous frappent le plus par l'impression désagréable qu'elles nous produisent. Au contraire, les cicatrices, qui sont les plus grossières des parures primitives, se portent avec orgueil et sont ad-

(1) Les peuples chasseurs ne connaissent pas les trophées de guerre qui jouent un si grand rôle chez les peuples ngriculteurs et éleveurs.

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mirées dans les centres de la civilisation moderne. Si les fils de nos classes supérieures aiment les cicatrices, nos classes inférieures aiment le tatouage, beaucoup plus répandu parmi les Européens qu'on ne le croit généralement. Il est vrai que nous avons renoncé aux botoques et aux bâtons insérés dans le nez ; mais nos femmes, même les plus instruites, portent encore les pendants d'oreilles non moins barbares. Nous avons déjà dit que le fard des civilisés correspond exactement à certaines peintures des primitifs.

(Test dans la parure que nous trouvons une analogie complète entre les primitifs et les civilisés. Nos pendants, diadèmes, colliers, bracelets, ceintures, tout cela existe déjà chez les peuples inférieurs. Ce ne sont certainement pas là de grandes inventions, mais la cosmétique des civilisés n'en a pas créé de plus importantes. La différence entre un collier en or et en perles fait à Venise et un collier de dents et de cuir d'Australie est purement technique et matérielle ; il en est de même de toutes les pièces de la parure mobile. Nous avons augmenté le choix des matériaux et perfectionné la technique, mais nous n'avons pas su enrichir le stock primitif des formes.

Si nous nous plaçons à ce point de vue, la plus riche parure des peuples civilisés nous semblera pauvre en comparaison de la parure modeste des chasseurs, cette dernière nous paraîtra plus riche encore si nous tenons compte de la civilisation primitive qui l'a produite. Les rapports entre la civilisation primitive et les matériaux et la technique de la parure primitive sont tellement clairs qu'il est inutile d'insister ici sur ce point ; il y a cependant une contradiction entre la richesse de la parure et la pauvreté de la civilisation des peuples primitifs, contradiction si grande que certains historiens de la civilisation ont cru devoir l'expliquer aux dépens de l'intelligence de l'homme primitif, Nous voilà revenus à la question dont nous étions partis : D'où vient cette richesse de la parure à un stade de civilisation si inférieur? Nous avons plus d'une fois fait allusion à la réponse qu'il convient de faire à cette question : la parure joue chez les tribus primitives un grand rôle pratique, elle sert à exciter le sens génésique et à effrayer l'ennemi. Dans les deux cas, la parure n'est donc rien moins qu'un jouet inutile : elle est, au contraire, l'une des armes les plus efficaces et les plus indispensables de la lutte pour la vie.

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Envisagée au point de vue de la fonction, on peut diviser la parure primitive en deux grandes classes : parure servant à exciter (Reizschmuck) et parure servant à inspirer la peur (Schreckschmuck). IJ ne faudrait cependant pas croire que toute parure peut se ranger dans Tune des deux classes, à l'exclusion de l'autre ; au contraire, la plupart des ornements appartiennent aux deux classes à la fois. Ce qui rend l'homme terrible aux hommes le rend cher aux femmes ; c'est là un axiome qui garde sa valeur partout.

Le premier motif et le plus puissant qui décide l'homme à se parer est sans doute le désir de plaire. Mais, tandis que, pour nous, la parure est l'apanage presque exclusif des femmes, dans les civilisations primitives, au contraire, c'est l'homme qui est de beaucoup le plus paré (1). Cette anomalie peut d'abord paraître infirmer notre hypothèse ; en réalité, elle la confirme. La répartition de la parure chez les hommes inférieurs est la même que chez les animaux supérieurs ; elle s'explique dans les deux cas par ce fait que c'est le mâle qui courtise la femelle. Il n'y a pas de vieilles filles chez les primitifs, pas plus que chez les animaux. La femme est sûre d'être épousée, bien que l'homme doive souvent faire de grands efforts pour trouver une compagne. Eu Australie, par exemple, la plupart des jeunes hommes sont obligés de rester célibataires de longues années. Le contraire est vrai pour les sociétés civilisées : les hommes, ici, sont censés rechercher la main des femmes; en réalité, ce sont les femmes qui courtisent les hommes; elles sont donc obligées de se parer, tandis que les hommes n'ont pas besoin de faire des frais de parure. Celui qui douterait cependant de ce que nous alléguons n'aurait qu'à demander aux primitifs eux-mêmes si la parure est pour eux un moyen d'attraction sexuelle. Un Australien, interrogé là-dessus par Bulmer, répondit : « Pour plaire à nos femmes. » Dans l'île de Flinders, une révolte faillit éclater parmi les Tas-

(i) G. Bove a observé chez les Fuégiens que les hommes sont beaucoup plus avides de parure que les femmes [Gtobuf, XLIII, 157). Lumholtz dit des habitants du Queensland, qu'ils considèrent comme peu convenable que les femmes se parent beaucoup (op. cit., 178) ; Brough Smyth (I, 275) dit des tribus de l'Australie du Sud : « Les hommes n'apprécient pas beaucoup les parures des femmes. Celles-ci font peu de choses pour rendre leur extérieur plus attrayant. Il leur suffit que leurs charmes naturels attirent des admirateurs. »

LA PARURE

maniens, quand le gouvernement leur défendit de se barbouiller d'ocre rouge et de graisse, « car les jeunes gens craignaient de perdre la faveur des femmes, leurs compatriotes » (1). Cette signification principale de la parure primitive explique aussi d'une façon très simple pourquoi on ne se pare pour la première fois qu'à l'époque de l'initiation, qui marque le moment de la puberté.

Mais l'homme n'est pas seulement épouseur, il est aussi guerrier; il a donc deux raisons de se parer. Nous avons déjà dit que la plupart des parures servent autant à attirer l'autre sexe qu'à effrayer l'ennemi. Le rouge n'est pas seulement la couleur de la joie, mais aussi celle de la guerre. La coiffure de plumes qui rehausse la taille de l'homme se porte au combat •comme à la danse ; les cicatrices sur la poitrine qui excitent l'admiration des femmes, inspirent la frayeur à l'ennemi. Il est très difficile de trouver une parure primitive qui ait uniquement pour but de l'effrayer. Il n'y a guère que quelques dessins qui, du moins à nos yeux, tendent à ce seul but.

La parure ne perd aucun de ses droits avec la marche ascendante de la civilisation. Au contraire, un nouveau rôle yienl s'ajouter à ceux qu'elle a joués jusque-là : elle doit servir à distinguer et à séparer les diverses classes. Les tribus primitives n'ont pas de parures distinctives, pour la simple raison qu'il n'y a chez elles ni classes ni états. Chez les chasseurs, on trouve à peine les premières traces d'une différenciation sociale. En Australie, les hommes les plus âgés et les plus expérimentés d'une horde jouissent d'une certaine autorité, « mais ils ne donnent aucun ordre, ils donnent seulement des conseils ; car tout père de famille est despote dans son cercle étroit, tout homme est absolument libre» (2). « Aux îles Andamanes le pouvoir du chef est très limité. Il n'a pas le droit de punir et ne peut pas se faire obéir; chaque individu cherche son droit à ses propres risques et périls(3). »Les Boschimans vivent dans une anarchie complète. Chez les Fuégiens, « on n'a pas encore trouvé la moindre trace d'une organisation sociale ou d'un gouvernement » (4) et chez les Esquimaux aucun homme n'a le droit

(1) Ronwick, Daily Life of the Tasmqniens, 25.

(2) Waitz-Gerland, VI, 790.

(3) Man, Joarn. Anthr. Inst., XII, 109. <4) Waitz-Gerland, III, 5o8.

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de s'élever au-dessus des autres. Les différences de fortune entre les divers membres d'une horde primitive sont également presque nulles. L'abîme entre riches et pauvres, si profond dans les sociétés civilisées, ne s'est pas encore creusé chez eux. Un chasseur habile fera, il est vrai, un butin plus riche qu'un chasseur maladroit ; mais le meilleur chasseur lui-même est incapable de faire fortune, étant données les conditions changeantes et précaires de la vie de ces tribus ; en lin de compte* l'un reste aussi pauvre que l'autre.

Nous avons quelque peu insisté sur ces considérations, parce qu'elles nous expliquent la constance des modes primitives. Les changements de la mode sont chez les peuples civilisés une conséquence de la différenciation sociale (1). La mode suit presque toujours un mouvement de haut en bas. Ce sont d'abord les seules classes supérieures d une société qui adoptent une nouvelle mode ; cette mode sert donc en même temps de marque sociale. Les classes inférieures s'efforcent naturellement d'adopter cette mode honorifique, et après un temps plus ou moins long, la mode qui était l'apanage exclusif d'une classe devient la mode générale, le costume national (Nationaltrachty. Les classes supérieures cependant, qui ont toujours le même besoin de se distinguer extérieurement des classes inférieures, inventent et adoptent une nouvelle mode, et le jeu commence à nouveau. Nulle part nous ne pouvons mieux étudier ce mécanisme de la mode que dans l'Afrique du Sud. Les Cafres ont une hiérarchie sociale très développée, aussi leurs modes changent-elles rapidement, malgré toutes les prescriptions ou lois possibles ; les Boschimans voisins, au contraire, réalisent l'idéal social de l'anarchie : aussi leur mode est-elle tout à fait immobile.

Si l'on considère la puissante influence des choses visibles sur

(1) La différenciation sociale est la raison essentielle du changement des modes, elle n'est pas la seule. Dans beaucoup de cas, l'adoption d'une nouvelle mode est le résultai de rapports pacifiques ou guerriers avec un groupe social étranger. Ce motif manque cependant à la plupart des peuples primitifs, qui vivaient complètement isolés (au moins avant l'invasion des Européens) dans les contrées sauvages et rudes où ils s'étaient réfugiés en subissant l'assaut de peuples plus forts et mieux développés. Le changement fiévreux des modes modernes n'est pas un phénomène physiologique, mais pathologique : c'est un symptôme et une suite de notre surexcitation nerveuse et de notre recherche folle de stimulants de plus en plus « originels » et forts.

LA PARURE

l'esprit des hommes, et l'importance que présentent par conséquent les insignes de classe et de fonction sociale pour la conservation et l'établissement de l'organisation, on nous accordera que nous avons raison de dire que le progrès, bien loin de diminuer l'importance sociale de la parure, comme le croit Spencer, l'a au contraire augmentée. Reste à savoir quel sera le sort de la parure dans l'avenir. Il est évident qu'elle se trouve menacée d'un certain coté, et que cette menace devient de plus en plus pressante. Les progrès terribles réalisés chaque jour dans la construction de nos armes à feu rendent la parure guerrière, non seulement superflue, mais encore dangereuse : le temps est proche, en effet, où il faudra renoncer définitivement aux panaches, aux couleurs claires et aux ornements de métal. D'autre part, les tendances démocratiques ou, pour mieux dire, antiaristocratiques de notre époque, menacent également la parure. Mais quand bien même ces aspirations humanitaires réussiraient à nous débarrasser de tous insignes de classes et de fonctions, de toutes distinctions de classes et autres bienfaits de la civilisation, pourraient nous ramener à la liberté et à l'égalité des Boschimans et des Australiens, il resterait toujours une différence sociale, la différence entre les deux sexes : et tant qu'il y aura deux sexes, il y aura une parure.

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