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Les débuts de l'enseignement franc̣ais au Tonkin

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PAUL BKH'r

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PAR M. G. DUMOUTIER, ORGANISATEUR ET INSPECTEUR DES ÉCOLES FRANCO-ANNAMITES

Far l'école Pour la Patrio.

Paul Bert.

Lorsqu'on veut modifier des plantes dans leur forme ou leurs ^ couleurs, on n'a garde de s'attaquer à celles qui sont au terme de leur croissance et ont déjà fructifié, on opère sur les graines, • on en soigne, on en dirige la germination et le développement dans des terrains préalablement choisis et préparés.

Il en est de même lorsqu'il s'agit de modifier un peuple. On se briserait à attaquer de front une civilisation vieille de plus de ^,000 ans, comme l'est celle-ci, avec ses routines, ses superstitions, son ignorance soupçonneuse, mais on peut. la capter et la diriger dans le sens le plus favorable à ses propres intérêts lorsque, après en avoir approfondi les principes, en étudiant les origines de ses coutumes, de ses institutions, et en les suivant au travers les âges, on conserve ces principes pour en modifier l'application dans les écoles.

(( L'école, a dil Luro, est l'instrument le plus puissant, le plus sûr, qui soit à la disposition du conquérant. »

Si nous voulons asseoir définitivement l'influence française dans cette partie du monde, si nous voulons entraîner les peuples Indo-chinois à notre suite, les affranchir, les relever moralement, il faut leur infuser nos idées, leur enseigner notre langue, et c'est par l'école qu'il faut commencer, c'est à l'enfant qu'il faut nous adresser tout d'abord.

Les chinois, nos prédécesseurs dans ce pays, n'ont jamais eu d'autre politique. « L'école, disait Mencius, est la base de la société » et l'empereur Khang-hi disait encore, il y a 200 ans à peine ce Les lois répriment pour un temps, l'enseignement seul enchaîne pour jamais. »

C'est ainsi du reste que cette petite horde montagnarde, qui comptait à l'origine cent familles seulement est arrivée à constituer une nation d'un demi milliard d'individus, tellement homogène, tellement unie que ceux qui, comme les Mogols et les Mandchoux ont réussi à la pénétrer et à la subjuguer, se sont vu pénétrer

eux-mêmes par cette force d'unité et d'assimilation, à un point tel qu'ils y ont perdu le sentiment de leur nationalité, et jusqu'à leur langue d'origine.

Avec une telle puissance, l'empire du monde eut appartenu à la Chine, si ses institutions, proclamées par elle-même immuables et imperfectibles, lui avaient permis d'être, jusqu'à ces derniers temps, autre chose qu'un peuple stationnaire, une nation figée au milieu de son développement.

Nous nous trouvons au Tonkin en présence d'une race appauvrie par la lutte, affaiblie par la misère, moralement anémiée par 1 oppression, mais possédant des qualités de ressort plus que suffisantes pour réagir et, sous l'intluence d'une direction ferme et bienveillante, à l'abri d'une protection éclairée, reprendre une place honorable dans le concert des nations modernes.

Le tonkinois possède certaines qualités, je dirai même certains défauts qui rapprochent son caractère du nôtre : insouciance gaie, esprit moqueur, curiosité frisant la badaudeiic, colères subites, appaisements soudains, bravoure d'une autre nature que la nôtre, plus passive, moins chevaleresque, mais pouvant aller néanmoins, (les annales dynastiques et la dernièro guerre en font foi) jusqu'à l'héroïsme, amour du savoir, etc. La langue annamite elle même rappelle, dans la construction des phrases et dans l'emploi de certaines locutions, le langage de nos paysans français.

C'est dire que pas un peuple européen n'est peut être comme nous en état de comprendre les Annamites et de leur servir de guide et d'appui dans le relèvement de leur race et de leur pays.

M. Paul Bert, on le sait, avait compris d'emblée tout le parti qu'il pouvait tirer, par l'école, de ce peuple intelligent et doux.

Dans le vaste plan d'organisation qu'il avait rapidement élaboré, il n'avait pas oublié l'enseignement, et il fondait les plus grandes espérances sur les résultats que devaient produire* ici des méthodes bien conçues, sagement et prudemment appliquées.

Avec l'ampleur de vues qui le caractérisait et prenant la chose de très haut, il avait voulu, par la création au Tonkin d'une Académie nationale, grouper tous les hauts lettrés du pays et quelques orientalistes français dans un intérêt commun. Remettre en honneur les grandes assises littéraires triennales; faire connaître aux Annamites les richesses de notre littérature, les ressourses de nos sciences; aux Français, l'histoire mouvementée des Annamites, l'origine de leurs croyances, les principes de leur administration et de leur civilisation, toutes choses qui sont plus sérieuses et plus réelles qu'on n'affecte souvent de le croire.

De ces rapports constants, de cette communion intellectuelle sur un terrain d'où les questions brûlantes de la politique étaient soigneusement proscrites, devaient forcément naître une estime, une confiance mutuelle basée sur une connaissance plus approfondie du caractère et des intentions réciproques, et dont il était permis d'augurer les meilleurs résultats.

Confident des espérances du Maître, et intimement associé à cette partie de son œuvre, j'ai pu voir dans mes pérégrinations à travers le Tonkin, à quel point il avait touché juste, et juger de la popularité que cette idée avait d'emblée conquise dans la classe éclairée de la nation.

Le pays comprenait qu'on allait enfin s'occuper de lui', pour lui.

M'étant rendu à cette époque dans une des provinces encore Iroublées du Delta, et assistant aux fêtes annuelles de Confucius, je fus, de la part des licenciés et des docteurs, au sujet de cette académie dont S. E. le Kinh-luoc les avait entretenus, l'objet des attentions les plus empressées et les plus flatteuses.

Le tong-doc qui, selon l'usage, officiait lui même, assisté des liants mandarins de la province, fit, à l'issue de la cérémonie, un discours à tous les lettrés rassemblés, pour leur dire quelles mesures prenait le Résident général, lui même un grand lettré dans son pays, pour élever ici le niveau des études; et amener une entente cordiale entre les deux nations.

(( Dites au Résident général, me dit à ce sujet l'un des docteurs, que lorsque les habitants des villages connaîtront ses projets et la grande bonté (le son cœur, les rebelles ne recruteront plus aussi facilement des partisans. )o

Les . académiciens annamites qui sont à cela plus intéressés que nous encore, nous aidant de leurs conseils, nous auraient facilité le remaniement prudent et progressif du programme des examens, jusqu'au moment où on aurait pu, sans blesser les traditions populaires, introduire le rudiment des sciences européennes et la langue française dans la toute puissante et jusqu'alors impénétrable université annamite.

J'ai pu m'assurer qu'en cela, la besogne n'aurait pas été aussi difficile qu'elle le paraît à priori, et je suis même persuadé que les plus éclairés d'entre les lettrés de Hué, désirent vivement notre intervention pacifique dans ces matières.

Ce n'est pas un résultat dont nous ayons à nous glorifier, nous n'y sommes personnellement pour rien, c'est chez nos voisins les chinois qu'il faut en chercher la cause, les annamites n'ignorent pas que leur académie créée sous l'influence chinoise et sur le modèle de l'académie de Pékin, s'est laissée depuis longtemps distancer par celle-ci.

Depuis quarante ans la Chine a eu de nombreux et parfois douloureux contacts avec les nations européennes et elle a compris qu'elle ne pouvait plus continuer à se renfermer dans les étroites limites de ses institutions trente fois séculaires et former dans le monde civilisé un monde à part. .

Conséquente avec ses principes, avec ses traditions, c'est encore à récole qu'elle s'est adressée pour amener la réforme qui s'imposait.

Elle a créé à Pékin un collège occidental ou d'habiles professeurs européens enseignent les sciences exactes, l'histoire, l'économie politique, le droit international et les langues anglaise, allemande, russe et française; à Fou-tchéou, un vaste établissement qui est autant une faculté des sciences appliquées à l'industrie qu'un puissant arsenal et où l'on enseigne aussi la langue française.

Elle a organisé en Europe et en Amérique des missions chinoises d'instruction, et ses lettrés aujourd'hui tendent à devenir des lettrés et même des savants dans le sens européen du mot. Voilà ce que n'ignorent pas les hommes considérables et intelligents qui sont la tête de la nation annamite, et ce qui me fait dire avec certitude que nous pouvons être assurés do leur concours dans cette circonstance.

L'exemple, du reste, a déjà été donné et partant de haut, (îhacun sait que S. M. Dong Khanh a manifesté à plusieurs reprises son désir de recevoir des leçons de français, et que de grands dignitaires avaient formé le dessein d'envoyer leurs enfants à l'école spéciale que, sur le modèle de l'école cambodgienne, M. Paul Bert voulait instituer à Paris.

La mort est venue apporter un temps d'arrêt au développement de ces idées généreuses et humanitaires, et retarder l'établissement définitif de cette institution essentielle qu'il serait du grand intérêt des deux pays de faire fonctionner le plus tôt possible.

A l'arrivée de M. Paul Bert au Tonkin, il n'y avait dans tout le pays que trois écoles françaises, moins d'une année après, à l'ouverture de l'Exposition, il y avait :

1 Collège d'interprètes;

9 Écoles primaires de garçons ;

4 Écoles primaires de filles ;

1 École Jibre de dessin;

et 417 Écoles libres de caractères latins.

Sur ce nombre, 42 écoles ont pu obtenir des résultats suffisants pour figurer à l'Exposition de Hanoi.

Le programme du collège des interprètes consiste en exercices de traduction en trois langues, française, annamite, chinoise, analyses grammaticales, arithmétique et géographie élémentaires.

Dans ma pensée, cet établissement est appelé; par la suite , à rendre de grands services à nos administrateurs en créant un corps d'interprètes véritablemen instruits, et à faire réaliser de notables économies budgétaires en supprimant, dans les traductions, rintermédiaire des lettrés.

Dans rétat actuel des choses, Tinlerprète qui ne sait pas les caractères et le lettré qui ne sait pas le français ne sont, individuellement, que des demi-valeurs qui se complètent Tune par l'autre.

Gela tient à ce que, d'une part, on n'enseigne pas le français dans les écoles confucéennes et que, d'autre part, l'enseignement des caractères a été pendant longtemps proscrit des écoles de Gochinchine qui, seules ou à peu près, ont alimenté jusqu'alors le Tonkin d'interprètes.

L'expérience a donné la mesure du degré de confiance que l'on doit accorder à ces traductions de traduction. Il dépend de l'ignorance ou de la malveillance d'un lettré, que l'interprète peut rarement contrôler, de compromettre des fonctionnaires et même, ce qui est plus grave, la chose publique ; j'en ai eu bien souveni, et récemment encore , des exemples regrettables.

En attendant que les fonctionnaires soient en mesure d'exercer le contrôle personnel, il faut diminuer les inconvénients graves résultant de cette situation et faire de l'interprète un lettré en exigeant de lui la connaissance des caractères chinois.

Mais le chinois enseigné dans les écoles de caractères est loin d'être suffisant pour la traduction des pièces officielles. Le chinois diplomatique ou simplement admmistratif , non seulement est rédigé dans un style particulier, mais encore est hérissé de locutions et de caractères absolument inconnus au chinois des classiques ; or, les classiques seuls constituent la matière de l'enseignement de la langue chinoise dans les écoles du premiei' degré au Tonkin.

Je dis les écoles du premier degré, parcç que nous ne pouvons encore songer à avoir à notre service des agents indigènes sortis des écoles supérieures et pourvus de grades universitaires . Nous sommes dans un pays où ces grades confèrent des charges et des situations, plutôt honorifiques que pécuniaires, mais très enviées, très recherchées, en ce sens que celui qui en est pourvu fait désormais partie de la caste supérieure des lettrés.

Tel bachelier voudra être licencié, tel licencié docteur , parce que ce sont là les degrés du mandarinat.

Nous n'avons et n'aurons pendant longtemps encore, dans nos écoles, que ceux d'entre les Annamites qui n'ont ni l'intelligence, ni les ressources suffisantes pour se préparer, par de longues études, à devenir des mandanns au concours.

Est-ce à dire que nous devons le regretter ?

Oui, au point de vue élevé de l'intérêt politique des deux pays, parce que la présence, dans nos écoles, d'élèves se préparant aux examens littéraires, serait l'indice de la disparition des préjugés qui éloignent encore de nous un grand nombre de lettrés et fait de cette classe une sorte de faction d'opposition.

Ce serait l'aurore de la période désirable que j'entrevoyais plus haut avec l'académie tonkinoise, la transformation de , l'esprit du mandarinat, sa modernisation qui ferait du mandarin notre auxiliaire par conviction et non par crainte ou par intérêt.

Non, au point de vue plus spécial et terre à terre des besoins de notre administration, parce qu'en dirigeant vers le but que j'ai indiqué plus haut les jeunes indigènes qui nous sont confiés, en aidant de nos deniers les plus intelligents parmi les pauvres, f.n enseignant surtout, en matière de chinois et de français, la langue de l'administration et des affaires, nous créons au Protectorat une pépinière d'auxiliaires indigènes autrement plus capables que les interprètes de Saigon, autrement plus aptes à la traduction des pièces officielles que les bacheliers et les licenciés de l'enseignement purement confucéen.

Ce dernier résultat est tout" ce qu'il y a de plus facile à ob(onir ; il ne s'agit pour cela que de protéger les études, de procéder avec beaucoup de patience, do discipline, et d'esprit de suite.

H faut surtout que l'Administration évite de prendre, comme elle le fait chaque jour pour en faire des interprètes ou des plantons, les. meilleurs élèves dos écoles, ceux sur lequels je compte pour l'avenir : car en procédant ainsi, non seul» ment elle encombre les services publics d'agents imparfaitement préparés à l'emploi qu'on leur confie et qui ne s'améliorent plus, quoiqu'on en dise, dès qu'ils sont appointés, mais elle empêche encore tout bon résultat de se produire pour l'avenir et stérilise les sacrifices que le Protectorat fait en vue de la formation de bons interprètes.

Dans le programme que j'ai indiqué, pour le fonctionnement de ce collège, j'ai surtout insisté sur les vocabulaires de mots et de locutions particuliers à l'administration, à l'armée, à la marine, au commerce, à l'industrie, ainsi que sur des exercices

portant sur des extraits de pièces ofticielles et de .documents commerciaux, correspondance, traités, connaissements, factures, etc.

La difficulté de recruter de bons professeurs n'a pas encore permis l'application régulière de ce programme.

Afin d'arriver à une sélection rigoureuse dans le choix des élèves et pour aider les besogneux, j'ai demandé et obteuu la création de cent bourses d'étude pour les indigènes : elles devront être accordées aux ïneilleurs d'entre ceux des élèves des écoles primaires du Tonkin qui se destinent à l'interprétariat.

Des écoles primaires sont aujourd'hui installées dans toutes les résidences.

Le programme de ces écoles comprend l'enseignement de la langue française, des éléments du calcul , de la géographie et des caractères chinois.

La langue française dont je parle ici, est simplement celle de la conversation. Je recommande sans cesse à mes instituteurs européens de bien se garder ici des méthodes pédagogiques françaises, et, pour appliquer aux Annamites les propres termes du rapport de M. Foncin sur l'école cambodgienne de Paris , de d songer que des théories élevées et rigoureuses sous forme de grammaire, que la science pure, que la multitude des faits de l'histoire et les délicatesses de la littérature n'auraient guère de prises sur l'intelligence de nos indigènes et n'offriraient pas un grand intérêt pour le but que nous poursuivons, qui est d'arriver rapidement à enseigner, au plus grand nombre possible d'Annamites, assez de notre langue et de nos usages pour permettre les relations directes enfre eux et nous. »

n 11 en i'st de même pour l'histoire, qui ne doit consister ici qu'à meltre en relief les grandes époques et les grandes ligures de notre histoire nationale, el, pour la géographie, 'qui doit surtout servir à bien faire connaître la France, ses possessions extérieures et les pays oii son iniluence est prépondérante, y^

Les écoles primaires sont très fréquentées, surtout depuis Tadjonction au personnel enseignant de professeurs de caractères chinois. Cette mesure a enlevé aux annamites le seul pre^texte qu'ils invoquaient pour refuser de nous Qonfier leurs enfants.

Actuellement, toutes les écoles du Tonkin, à l'exception de celles de Nam-dinh, sont dirigées par des annamites. Au point de vue de l'enseignement du français aux annamites un bon maître indigène est naturellement préférable à un maître français qui ne sait pas l'annamite, mais, pour la direction de

Técole, pour le maintien de la discipline et aussi pour les répétitions de prononciation, il est, à mon avis, nécessaire d'avoir à la tête de chaque école primaire un maître français.

Il y a, au Tonkin, quatre écoles de filles; deux à Hanoi, une à Nam-dinh, une à Ilaiphong.

Jusqu'ici ces écoles qui sont surtout fréquentées par des enfants européens, n'ont pas donné, au point de vue indigène, de résultats bien décisifs, une trentaine de petites annamites, cependant, se rendent quotidiennement dans chacune d'elles, mais sans grand enthousiasme.

La cause en est au rôle fait à la femme chez les peuples de l'Extrême-Orient, rôle secondaire, effacé, qui se prête peu au perfectionnement par l'instruction.

Un moyen efficace de combattre cet état de choses, serait de développer encore plus l'enseignement qu'on leur donne des travaux de couture et de confection de vêtements, et qui suffît actuellement à les retenir ; les familles ne tarderaient pas à comprendre l'importance de ces connaissances pratiques, la langue française qu'on leur apprendrait en même temps aurait ainsi quelque chance de pénétrer dans la famille par la femme.

Les écoles libres, dites de quoc-ngu ont pris une large part à l'Exposition de Hanoi, trente-cinq d'entre-elles ont envoyé des (cahiers.

C'est un résultat digne d'être remarqué si l'on considère que ces écoles, dont la première date du mois de juillet dernier, n'ont droit qu'à une prime unique qui, jusqu'ici, n'a encore pas été accordée, et que le Protectorat n'en paye ni les maîtres, ni les fournitures scolaires.

On y enseigne les caractères chinois et la transcription do In langue annamite en caractères latins.

Ces écoles ont donné lieu ici comme en Cochinchine, à de nombreuses critiques; mais on peut remarquer que ces critiques no provenaient jamais que de personnes bien intentionnées sans doute, mais absolument ignorantes des kngues annamite el chinoise, du rôle de celte dernière dans les pays annamites, des traditions, méthodes et usages pédagogiques de l' Extrême-Orient et qui, dans leur impatience patriotique, ne voulant voir que le but auquel nous tendons tous sans se préoccuper des moyens restreints dont nous disposons pour l'atteindre, ni de la nature des obstacles que nous avons à surmonter, en viennent, prenant probablement le quoc-ngu pour une langue à part ou le confondant avec le volapuk, à proposer de n'autoriser au Tonkin que l'enseionement direct et général de la langue française.

Ce serait, certes, un moyen expéditif de franciser le Tonkin, un véritable coup de caqon... Mal Heureusement, si les coups de

de canon sont indispensables à la pacification, il faut avouer que ce sont de détestables agents de persuation et d'assimilation.

Ici moins qu'ailleurs, on ne prend les mouches avec du vinaigre, et il faut n'avoir aucune idée de la constitution des pays de civilisation chinoise pour croire qu'on obtiendrait un résultat durable avec ce procédé.

Ah ! si nous étions plus riches ! peut être trouverait-on un moyen de précipiter l'évolution que nous désirons tous, mais le budget de l'instruction publique au Tonkin pour l'exercice courant, et les prévisions pour l'année prochaine n'arrivent pas à 15 centimes par habitant. Il nous faut donc aller doucement, et nous contenter d'employer les moyens persuasifs qui sont les moins coûteux et aussi les plus politiques et les plus sûrs.

Dans tout ce que nous lui verrons faire pour se rapprocher de nous, l'Annamite, soyons en persuadés, ne sera pendant longtemps encore guidé que par son propre intérêt, et non par l'affection qu'il nous porte.

Nos écoles des villes sont prospères parce que l'habitant nous (•onnait mieux et sait tout ce qu'il peut retirer de profit à noire contact s'il sait notre langue; aussi voit-on, dans les écoles de français de Hanoi, des industriels indigènes, pères de famille, venir s'asseoir sur les mêmes bancs que leurs enfants pour étudier les mêmes leçons.

Le paysan de la rizière qui, il faut bien le dire quoi qu'il en coûte à notre amour propre, ne nous connait encore que par ce qu'il a souffert de notre fait, comprendra plus difficilement qu'il doit, indépendamment du temps nécessaire à ses études Iradilionnelles qui lui sont indispensables, consacrer au moins deux années à l'étude d'une langue qui n'est parlée dans son pays que par des fonctionnaires dont il ne relève pas directement, et un très petit nombre d'étrangers habitant les citadelles et avec lesquels il craint d'avoir des relations.

Quant au tonkinois plus aisé, plus éclairé, il considère encore l'étude du français comme un art d'agrément, et tous sont persuadés qu'en cela, c'est plus notre intérêt que le leur que nous cherchons.

En attendant le jour où nous les aurons fait changer d'avis, il nous faut prenare un moyen terme et les habituer, le plus économiquement possible, à notre intervention en matière d'enseignement. Le système de transcription de la langue annamite vulgaire en caractères latins que nous appelons je ne sais trop pourquoi gwoc-njfw nous amène à ce résultat.

Si les annamites arrivent en foule dans les écoles de caractères romains, c'est qu'ils en retirent, en très peu de temps, un

sérieux avantage, celui de pouvoir rapidement écrire leur langue au moyen d*un alphabet invariable et qui fixe mieux les sons et les intonations, smon les idées que les hiéroglyphes démotiques de la langue vulgaire

Une chose qu'ignorent la plupart des adversaires du quoc-ngu (puisqu'il est admis que les caractères romains ont des adversaires), c'est que la langue annamite ne s'écrit pas avec des caractères chinois ; que, bien qu'il y ait une ressemblance apparente et que, de fait, l'écriture annamite ou chu nom procède d'éléments chinois, le chinois lettré qui parle l'annamite n'en sait pas Ure l'écriture.

A rencontre des caractères chinois qui sont immuables, ces hiéroglyphes ne sont fixés par aucune règle ; leur orthographe, ou plutôt leur combinaison graphique, est absolument laissée à la disposition de l'écrivain, de sorte que, non seulement les chu nom diffèrent de Saigon à Hué et de Hué à Hanoi , mais ils diffèrent, dans chaque localité, d'un individu à l'autre./ Chacun est libre de composer son chu nom comme il lui plaît, d'en prendre arbitrairement le radical ou la phonétique dans le groupe chinois qui lui convient, ce qui constitue parfois la confusion la plus diabolique qu'on puisse rêver.

C'est pourquoi les pièces officielles sont écrites en chinois.

Au moyen du quoc-ngu, le paysan le plus illettré apprend à écrire à peu près bien sa langue en moms de deux mois ; ce résultat le stupéfie lui-même, cela suffil à expliquer le succès qu'a rencontré la méthode.

U y a aujourd'hui ^k' juin . J887) au Tonkin, près de 140 éroles de quoc-ngu^ toutes sont fréquentées et les adultes y sont en immense majorité ; on a pu voir, à l' exposition de Hanoi, des (-ahiers d'élèves de 45, 49 ot 52 ans. Dans la seule province de Hanoi, je compte, pour les écoles libres, plus de 200 élèves au-dessus de SO ans ; [)our le plus grand nombre, ce sont de 1res pauvres gens qui ne peuvent venir à l'école qu'un jour sur deux, obligés qu'ils sont de pourvoir, dans l'intervalle, à leur nourriture el à colle de leur famille.

Une autre question se pose, celle de savoir si Tinlluence iVanraise peut retirer de cet enseignement un avantage quelconque.

Incontestablement oui ; il a d'abord l'avantage de ne rien coûter au Protectorat ; il établit partout, et jusque dans les villages les plus éloignés en dehors des résidences et des postes, une maison presque française sur laquelle flotte le drapeau tricolore, cela habitue à le voir, et, lorsque je retourne inspecter ces écoles, je remarque toujours une attitude moins hostile, plus confiante de la part de la population; les portes ne se ferment plus à mon approche : c'est un progrès.

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