‹ Les débuts de l'enseignement franc̣ais au TonkinChapitre 2 sur 3 · II · texte numérisé non relu

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D' autre part, la langue annamite, transcrite en caractères latins, peut être lue par tout le monde et facilement traduite à coups de dictionnaire par n'importe quel administrateur ; Tintermédiaire du lettré devient, dès lors, inutile et celui de Tinterprète moins obligatoire

A un autre point de vue, pour ceux de nos fonctionnaires que ne rebute pas un petit excédant de travail, l'étude de l'annamite, débarrassé des hiéroglyphes, se réduit aux proportions de l'étude d'une langue européenne. Si l'on veut arriver à un résultat immédiat, au point de vue administratif, à une entente rapide entre l'indigène et le fonctionnaire , on ne contestera pas que ce soit là le seul moyen. Il est plus facile et plus prompt d'enseigner l'annamite à cinquante Français que d'enseigner le français à des millions d'Annamites.

Le jour où tous les résidents parleront l'annamite, il n'y aura plus de théories contre le quoc-ngu.

J'ai lu sur une note au sujet de l'Exposition de Hanoi que l'étude des caractères latins était de nature à éloigner l'indigène de l'étude du français; or, c'est sur la pétition des élèves de quoc-ngu de Ninh-binh, de Hai-duong et de Hung-yen que j'ai envoyé des maîtres de français et fondé des écoles primaires dans (;es localités. A Hanoi et à Nam-dinh, les adultes sortis du cours de quoc*ngu ont demandé l'ouverture d'un cours de français ; l;i pétition est aux archives de la Résidence générale. •

Le cours d'adultes de Hanoi, alimenté par les élèves sortant du cours de quoc-ngu, fonctionne depuis quatre mois, tous les jours, de 2 à 5 heures, au Camp de la marine, avfc une moyenne 'de 120 élèves.

L'expérience a donc prouvé que le système d'enseignement arrêté par M. le Résident général Paul Bert, et qu'il m'a charge d'appliquei' au Tonkin, est de nature à produire des résultats féconds et durables en ce sens que, sans rien brutaliser, il assure» le présent et prépare l'avenir.

Pour remplir la mission qui m'était conliée, j'ai pendant dix mois parcouru le pays dans tous les sens, depuis les frontières du Quang-tong, jusqu'au fond de la rivière Noire, j'ai eu d'innombrables conférences avec tous les mandarins provinciaux depuis les tong-doc jusqu'aux chefs de village, j'ai entendu leurs objections, leur doléances, leurs desiderata, et j'ai pu me convaincre de la vérité de ce que j'avance ici.

Le tonkinois, au premier abord d'une défiance excessive, s'abandonne assez volontiers avec qui sait le comprendre, lui parler de ses. intérêts dans sa propre langue, et parait professer un certain respect pour ses traditions, ses croyances, ses habitudes.

Il est absolument indispensable pour administrer ce peuple, de le faire suivant ses mœurs, quelque extraordinaires qu'elles nous paraissent et non suivant nos routines qu'il a le droit de trouver encore plus incompréhensibles.

Arriver progressivement à diminuer l'influence chinoise et à la remplacer par Tinfluence française acceptée et non plus subie par les indigènes, est une œuvre de longue haleine, une œuvre de patiente et prudente administration pour le succès de laquelle il faut se garder de procéder par à-coups et d'imposer quoi que ce soit à la population.

« Pour que la langue française, dit M. Landes, un des honimes les plus autorisés dans la matière, réussisse à pénétrer jusqu'aux classes inférieures de la population, il faut qu'il se créé, parmi les indigènes, un milieu de gens parlant français qui répandront la langue autour d'eux; mais il ne faut pas croire que là ou l'influence de l'intérêt n'existe pas on devancera l'œuvre du temps. C'est un travail de propagande qui exige l'influence de l'exemple. ?

c( La Gaule et l'Espagne, nous dit-il encore, ont été profondément latinisées, mais il a fallu pour cela 400 ans d'occupation effective. » Nous disposons ici de moyens d'action plus perfectionnés, mais nous sommes loin d'occuper effectivement tous les points duTonkin. A part Hanoi etHaiphong, où sont les centres européens, où la langue française pourrait se propager par l'influence de l'exemple ?

Certaines personnes, trop pressées, croient avancer la solution du problème en proscrivant le chinois des écoles françaises. C'est un système qui n'a guère réussi à la Cochinchine : ce serait ici une maladresse inouïe, une faute politique dont nous porterions longtemps la peine.

Ecoutons ce que disait, il y a quelques années, le regretté Luro, au cours de langue et d'administration annamite qu'il faisait à Saigon, cours qui a rendu tant de services à la Cochinchine et qui nous fait tant défaut au Tonkin !

On avait, en Cochinchine, prohibé renseignement du chinois dans les écoles coloniales.

. . . (( Revenu chez lui, l'enfant fait l'étonnement de sa famille par son ignorance. Il jetle aux orties le bagage inutile qu'il a appris, qui ne peut lui servir dans ses afl'aires de tous les jours. Ayant perdu un temps précieux pour son instruction, il retourne à l'étude des caractères si déjà, à cause de son âge, les travaux des champs ne l'appellent. En vérité, le résultat de nos écoles (ist presque nul ! »

Et plus loin :

« Je ne désire pas la perpétuation de l'usage des hiéroglyphes, mais je soutiens que pour arriver îi les détruire (si c'est

possible), il faut les connaître afin de diriger le mouvement avec prudence et connaissance de cause. Je reconnais qu'ils ne peuvent être remplacés absolument avant qu'une langue vulgaire plus complète se soit créée. Je sais que le seul véhicule pour passer de l'annamite au français est l'usage des caractères latins et je constate que tout ce que nous avons fait jusqu'à présent pour répandre les caractères latins a donné de piètres résultats parce qu'en banissant l'enseignement de la langue mandarine de nos écoles, celles-ci se sont trouvées dans un état d'infériorité d'instruction trop marquée. Enfin je prétends que la substitu- ' tion radicale d'une écriture à une autre ne dépend pas d'un arrêté du gouvernement, dont la volonté viendra se briser contre la force d'inertie du peuple et la toute puissance des usages commerciaux. Cette transformation, croyez le, est une affaire de temps, de patience et peut-être un peu d*organisation administrative. »

Une chose à laquelle il faut prendre garde dans ces questions de substitution d'enseignement c'est de ne pas séparer l'éducation de l'instruction, sous peine d'abaisser le niveau moral du pays et de ne produire que des gens sans cœur et sans conscience, ce qui serait 1res préjudiciable à nos propres intérêts.

L'enseignement des caractères chinois se fait, dans les écoles annamites au moyen des livres des moralistes et des philosophes chinois, à part les livres de religion des missionnaires qui no s'adressent qu'aux catholiques, nous n'avons rien pour remplacer au point de vue éducateur Confucius et les autres. Gardonsnous donc d'y toucher quant à présent, car (c la suppression de l'enseignement du chinois équivaudrait en fait à la suppression de l'enseignement de la morale» (1), cela ne sera possible, au cas ou il serait prouvé que c'est nécessaire que le jour où on aura composé de petits traités en langue annamite, dans lesquels on fera successivement intervenir toutes les matières traitées par les philosophes chinois, mais en les rajeunissant, en les mettant au point.

On y introduirait ensuite, avec les éléments des sciences modernes, les idées et les opinions que nous voudrions répandre chez les annamites.

La diffusion du quoc-ngu dans le peuple sera alors un excellent véhicule pour cette substitution et cette propagande. C'est ainsi du reste que les missionnaires ont agi pour leur propagande religieuse et nous pouvons nous fier ici à leur expérience du pays et de la matière.

La question de l'enseignement dans un pays neuf pour nous comme l'est celui-ci est, on le voit, une question très complexe

(1) Landes.

et très délicate ; c'est de plus une question des plus importantes car il n'est pas téméraire d'affirmer que le Tonkin sera ce que seront les enfants dont l'éducation nous est en ce moment confiée

Un dernier mot, et ici je m'adresse à mes auxiliaires, aux instituteurs français sur qui je compte pour mener à bien l'œuvre commencée.

Il ne suffit pas d'enseigner ce que l'on sait, il faut travailler constamment à perfectionner les connaissances que l'on a et chercher à acquérir des connaissances nouvelles. Il faut surtout étudier le peuple au milieu duquel nous vivons, l'étudier dans son administration, dans ses mœurs, dans sa langue afin d'obtenir sa confiance, il n'y a pas de pédagogie possible sans cela, « Souvenez-vous, disait Luro, qui restera notre maître à tous dans ce pays d'Indo Chine, que la base de l'influence morale, mère du commandement, est dans le savoir, le sentiment du devoir, le respect de soi-même. »

Hanoi le :{ juin 1887.

(î. DUMOUTIEH.

K\ÏJ{AIT de la lettre de M. Paul Bert au Résident sapêrieur, en date du i"^^ juillet iS86y lut notifiant la nomination de M. 1)umoutie^\ interprète de la Résidence générale^ comme orr/anisatenr et inspecteur des écoles franco-annamites au Tonkin.

Hanoi, le U'r juillcr 188G.

Monsieur le Résident supérieur,

Je résume ci-dessous les idées générales qui devront diriger la conduite du fonctionnaire chargé du service de l'enseignement.

Le but que nous voulons atteindre est d'établir rapidement des relations directes, les plus nombreuses possibles entre le peuple annamite et nous en répandant Vusa^e de notre langue ainsi que la connaissance de nos mœurs et de .nos sciences. Mais il faut se garder des excès dans lesquels sont tombées trop souvent les écoles coloniales : Tabus de grammaire, d'arithmétique, d'histoire, de calligraphie, etc.... On devra, par exemple, proscrire de l'école élémentaire les exercices d'analyse, soit logique soit grammaticale, incompréhensibles pour Tenfant et qui détournent le maître de son véritable but. L'instituteur s'efforcera d'apprendre aux élèves le plus de mots usuels possible, en se servant pour construire les phrases des formules simplen qui sont, du reste, en rapport avec la syntaxe annamite. Consacrant ainai moins de temps à chaque élève, il pourra, dans une même période, en former un plus grand nombre.

C'est dans les cours supérieurs ou dans les écoles spéciales qu'on pourra perfectionner chez un petit nombre d'élèves bien doués la connaissance de la langue et de l'écriture, en vue de former des interprètes et des employés. L'école élémentaire a des visées plus modestes en qualité, plus ambitieuses en quantité.

L'étude de la lecture des lettres françaises rendra très facile celle des caractères dits Quoc ngu ; il conviendra d'y habituer les enfants annamites et un cours régulier devra avoir lieu dans chaque école.

Il en sera de même pour un cours de caractères chinois, si les enfants annamites sortaient de nos établissements sans pouvoir lire et écrire les caractères les plus usuels, ceux dont ils auront besoin dans leur contact avec leurs compatriotes et les Chinois tous les jours de leur vie, ils seraient devenus des étrangers dans leur propre pays et, du reste, nos écoles ne trouveraient aucun recrutement.

Ainsi, l'école franco-annamite devra être dirigée par un Français, aidé par un ou plusieurs adjoints annamites chargés d'enseigner l'écriture quocngu et les caractères chinois.

Il sera établi de telles écoles dans tous les endroits ou cela sera possible et autant que le permettra le recrutement du personnel, on fera appel à toutes les Donnes volontés, sans s'astreindre aux exigences de diplômes français, et en tenant grand compte de la connaissance plus ou moins apï)rofondie de la langue annamite.

La possibilité pour les indigènes de lire et d'écrire en caractères q^uorngu, a pour nous un très ^rand intérêt ; nos fonctionnaires, nos négociants pourront apprendre très aisément cette notation, et nos relations avec les indigènes deviendront ainsi bien plus faciles ; aussi convient- il d'en encourager l'enseignement non seulement dans nos écoles, mais dans les écoles indigènes.

Ici, nous ne pouvons plus agir directement ; mais, cependant , certains moyens me semblent devoir être assez efficaces : on i>ourrait, du reste, les t'ssayer à Hanoi d'abord.

Des cours pourraient être ouverts , auxquels on inviterait les instituteurs annamites à assister; à ceux qui, au bout d'un certain temps, sauraient lire el écrire en quoc-ngu, on donnerait un brevet et une prime en argent.

Puis on leur ferait savoir que s'ils enseignent dans leurs écoles ce qu'ils viennent d'apprendre, il leur sera alloué une petite somme par chaque élève capable de subir un certain examen.

De la sorte, on arriverait, je pense, à quelques résultats, surtout si l'autorité annamite donnait dos conseils dans le même sens et c'est ce à quoi il faudrait aviser.

En résumé : l» dans les écoles annamites, favoriser l'introduction du tjuoc-ngu et ses progrès qui seront certainement lents;

2o Dans les écoles franco-annamites, écarter de l'enseignement français tout ce qui est pédantisme ou tendance exagérée au perfectionnement, enseigner le quoc-ngu et les caractères usuels.

Le Résident général^ Paul BERT.

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