‹ Les débuts de la Révolution à Bordeaux: d'après les Tablettes manuscrites de Pierre BernadauChapitre 23 sur 47 · Ge fut comme un lit de Justice · texte numérisé non relu

Ge fut comme un lit de Justice

tion sur tous les édits proposés et registrés du très exprès commandement de Sa Majesté. Ensuite de quoi, on a arrêté de faire des remontrances à l'effet de supplier le seigneur roi d'accélérer la convocation des États généraux, seuls capables d’aviser aux remèdes qu'exigent les maux présents.

9 mai. — La séance de la Cour des Aides a pris fin à 5 heures celte après-midi. Aucun des magistrats n’a pris de repos pendant ces 25 heures. On n'a pas même souffert qu'un d'eux qui s’est trouvé mal se retirât chez lui. Les présidents, les gens du roi et le grelfier sont demeurés dans lhôlel jusqu'à 9 heures du soir, où l'on débite qu'ils ont l'ait l'inventaire de tous effets, posé les scellés : sur les regisires et sur la serrure de la porte de la salle d'audience, dont les commissaires ont emporté la clé.

En attendant les détails circonstanciés sur ce qui s’est passé au Parlement assemblé à Libourne, depuis jeudi à 8 heures du matin jusqu’à 11 heures aujourd'hui, voici le détail des édits qui lui ont été présentés par MM. de Fumel et de Néville, et qui ont élé enregistrés très militairement : 1° Prorogation du second vingtième pour les années 1791 et 1792; 2° Exposilion et commerce libre de grains; 3° Rachat des corvées par prestalion d'argent; 4’ Etat civil des proleslants régularisé; 5° Etablissement royal des assemblées provinciales ; 6° Droit d'ancrage perçu par le roi sur toutes rivières navigables; 7° Ordonnance sur l'administration de la justice pour l'attribution du jugement-en dernière instance faite aux présidiaux, dans les affaires qui n’excèdent pas 4.000 livres; 8 Création de 4 grands bailliages (Bordeaux, Dax, Condom, Périgueux), lesquels jugeront jusqu'à concurrence de 20.000 livres; 9% Suppression des tribunaux de voirie, eaux el forêts et élections: 10° Nouvelle ordonnance sur la justice criminelle; 11° Etablissement d'une seule Cour plénière, composée des princes, pairs, grands officiers de la couronne, grand'Chambre de Paris, président el conseillers des parlements des provinces, laquelle aura l'enregistrement de toute ordonnance d'administration et jugera les forfailures; 12° Réduclion du Parlement à 48 membres, la Chambre des requêtes et la seconde des enquêtes supprimées; 13° Lettrespatentes portant rélablissement du Parlement à Bordeaux, mais en élat de vacation, en atlendant que les défenses de s’assembler Jusqu'à nouvel ordre soient levées.

10 mai. — Après l'enregistrement forcé des édits à lui adressés, le Parlement à pris un arrêlé d'ilératives proteslalions contre la séance qu'il regarde comme illégale, non avenue et de nul effet. La pièce est hardie et bien motivée.

12 mai. — Lorsque les commissaires du roi furent introduils dans la salle du Conseil de la Cour des Aides, ils demandèrent qu'on leur assignât leur place. Le premier président qui les avait reçus, ainsi que les autres officiers, assis el couvert, leur désigna le banc qui se trouvait auprès d'eux, c'est-à-dire auprès de la porte. « Mais, dit M. de Caupenne qui croyait se placer au banc des présidents, je prie la Cour de considérer que je suis porteur d'ordres exprès de Sa Majosté. » Le premier président lui répondil : « La Cour l’a ainsi statué. » Alors il demanda place au banc des conseillers, et on feignit de l'entendre. Ils furent obligés de rester à leur première place. Quand leur commission fut enregistrée, ils exhibèrent des leltres de cachet pour sommer la Cour de procéder, sans déplacer, à l'enregistrement des édils dont on ignore Jusqu'à présent la teneur.

Ce travail ne fut interrompu que par les repas que prirent les magistrals, séparément des commissaires. Le 9, à six heures du soir, it fut fini pour les présidents et conseillers qui protestèrent d'acclamation contre la lranscriplion, par un arrêté dressé sur-lechamp par l'avocat général Douat !, où la Cour déclare vouloir ne déserter en aucune sorte la cause publique, ni déroger aux principes déjà établis dans toutes les délibérations de la magistrature du royaume. Les porteurs d'ordres. après avoir employé 2 heures à inventorier et dresser tous les effets de la Cour, ont fait signer leur verbal par les soldats du guet. Etant obligés d'aller hors du palais joindre leur carrosse qu'on en avait fait sortir, ils furent, comme au commencement de la séance, accueillis par les huées du peuple qui accablait d’ailleurs d'applaudissements les magistrats.

Une nombreuse troupe de jeunes gens donna, la nuit, une sérénade de sifflets et de brouhahas aux commissaires. Le président eut un concert, des guirlandes de lauriers ?...

1. Douat devait jouer un rôle important après 1789. 2. Bernadau va jusqu'à citer les vers composés en l'honneur de Duroy et de Maignol ; il vaut mieux les passer sous silence.

19 mai. — M. de Fumel a été vertement semoncé par le ministre qui n’a pas approuvé la condescendance et la douceur, dont son procès-verbal fait foi, qu'il a usé envers le Parlement. Les 48 officiers de cette Compagnie qui doivent seuls la composer à l'avenir, suivant les nouveaux projets, ont reçu hier une injonction d'aller attendre les ordres du roi à Bordeaux.

Les avocats, conseillers ou présidents des présidiaux de Condom et de Dax, ont refusé des places dans les baïilliages qu'on veut établir dans ces villes. Ceux de Bordeaux et de Périgueux n’ont pas autant de patriotisme : plusieurs légistes de ces deux tribunaux semblent ouvrir l'oreille aux offres par lesquelles on peut les séduire.

22 mai. — Aucune des Compagnies qui suivent le dais aujourd'hui, ne s’est rendue à son devoir.

25 mai. — On assure que l'avocat Martignac ! avait promesse d’être syndic de l'assemblée provinciale de Guyenne, résidant à Paris, avec 8.000 livres d’appointements, et qu'il est disposé à accepter.

29 mai. — M. de Fumel se retira hier de Libourne, après avoir vu déloger successivement tous les officiers du Parlement. Quatrehuissiers ont seuls ordre d’y rester, on ne sait à quel dessein.

30 mai. — En conséquente du refus qu’a fait le sénéchal de Guyenne de vérifier les édits sur l'administration de la justice, sur l’établissement d'une Cour plénière, sur l'ordonnance crimi-: nelle et sur la suppression des tribunaux d'exception, ce refus d'enregistrer ces édits, à lui adressés par le procureur général, a engagé l’intendant à se rendre ce matin à cette Cour assemblée exprès, pour y faire inscrire, par ordre du roi, les précédentes lois. La séance a duré 3 heures 1/2. Elle a été ouverte par des débats sur la préséance entre le commissaire départi et le lieutenant général, débats que ce dernier, aussi vain que goguenard, a terminés en s’asseyant à la première place, et comme conseiller d'État, et comme maître chez lui. L'enregistrement a été suivi de protestations auxquelles on ne s'attendait pas. Ces Messieurs ne veulent être ni rabaissés ni détruits.

4 juin 1788. — [Les étudiants en droit protestent, à leur tour, contre la réforme judiciaire. | |

1. Léonard-Gaye de Martignac (1742-1820), père du ministre de la Restauration et tout aussi libéral. Il prit une grande part à la Révolution bordelaise,

9 juin. — Ceux qui se prétendent exercés à saisir le véritable état des choses par la comparaison des caractères avec les écrits des hommes en place, assurent que l'étalage du patriotisme des officiers du sénéchal manifeste leurs intentions ambitieuses !. Ce qu'ils ont publié de leur dernière séance n’est rien moins que consolant. Après avoir délibéré el protesté unanimement après la lecture de chaque édit dont le porteur d'ordres à fait la transcription sur les registres de la Cour, ils ont eu la maladresse de signer un procèsverbal, où il élait dit que chaque ordonnance avait été registrée, oui le procureur du roi, quoique la Cour présidiale eût voulu délibérer et protester.

10 juin.—— Pour se dérober aux (transports de l’allégresse publique qui affectaient trop vivement sa modeste sensibilité, M. le premier président est arrivé ce matin de Libourne, d’où il était parti dans le plus grand secret. Toute la ville, qui aurait élé l’accueillir, si son voyage eût été connu, fut bientôt pleine de celte nouvelle. On ne s’entrelint plus que de l'homme juste et des moyens de lui témoigner la vénération qu'inspiraient ses malheurs et ses vertus. Le soir, malgré le mauvais temps, tout le peuple se porta à son hôtel, dont toutes les portes furent ouvertes. Il y eut une très belle sérénade, après laquelle on présenta à M. Leberthon, au bruit des acclamations générales, une couronne de roses et d’immortelles accompagnée de vers assez médiocres, mais dont l'adresse avait une tournure trop originale pour ne pas la rapporter. On y lisait en style lapidaire : « Oplimo, reverendissimo, colendissimo Supremi Aquit. Senalus, Patri Patriæ, unanimiter, offerunt, dicant, consecrant, IV Idus Jun., devotissimi Cives Burdigalenses.» Des larmes d'attendrissement coulaient des yeux de toute la respectable famille qui, dans ce moment, pouvait apprécier les sentiments d'affection dont les Bordelais récompensaient le patriotisme. Les négociants qui habitent sur le havre des Chartrons et à la Rousselle ?, ainsi que toutes les personnes attachées au Palais avaient

1. Le sénéchal avait joué un rôle très important à Bordeaux, du temps de la domination anglaise. Le grand sénéchal et premier baron de Guyenne était, depuis 1773, Dupérier de Larsan. Il devait présider les trois ordres réunis pour les élections aux États généraux.

2. Les deux grands quartiers commerçants qui depuis longtemps sont rivaux. Cf. à ce sujet, notre étude sur l’histoire des rapports de la Chambre de Commerce de Guienne avec les inlendanis, le Parlement ef les jurats, chap. 11, $ E.

éclairé leurs fenêtres et donné ainsi le signal de l'illumination générale qui eut lieu le lendemain dans tout Bordeaux.

11 juin. — [Multiplication des visites au premier président.]

[Fête populaire à l'hôtel Leberthon !.]

12 juin. — Beaucoup de particuliers qui avaient refusé de donner des preuves de l’allégresse générale, en mettant des feux sur leurs fenêtres, ont eu leurs vitres cassées. La grêle patriotique est principalement tombée sur le grand Bureau, la Bourse, l'Intendance, l'Hôtel des Postes, le Bureau des Classes et l'Archevêché ?. Aussi, dans ces mêmes lieux, il y a eu illumination ce soir, quoiqu'’elle n'ait pas élé générale. M. le premier président ne laissa pas de recevoir toutes les sortes de visites qui se rabatlent ensuite chez M. le procureur général et les autres présidents.

14 juin. — On n'approuve guère la conduite de M. de Fume, qui, de crainte que la jeunesse qui avait cassé les vitres mercredi ne se porlâl à de nouveaux excès, a demeuré une parlie de la nuit dernière au château *, à la tête des grenadiers et des chasseurs. L’archevêque, quine manque pas d’instruire le ministère de tout ce qui se passe ici. ne manquera pas de représenter cette imprudence du commandant comme une sage précaution prise pour arrêler une émeule des Bordelais, et de tels rapports pourraient nous atlirer des troupes.

18 juin, — Le lendemain de la fêle donnée à M. le premier président, M. de Fumel passa, comme on le sait, une partie de la nuit au château. Mais ce qu'on n’a su qu'hier, c’est que, sur l'avis des Jjurats qui semblaient craindre un soulèvement, il avait résolu d'amener deux compagnies de Champagne sur la place Lombrière 4, alin de se porter en armes dans les lieux où la prétendue émeule populaire commencerail. Il fut arrêté dans ses imprudents desseins par M. de Boyer, lieutenant-colonel, homme honnête et réfléchi, qui lui peignit la sédition populaire comme une chose

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