‹ Les débuts de la Révolution à Bordeaux: d'après les Tablettes manuscrites de Pierre BernadauChapitre 44 sur 47 · C’est une preuve que la Révolution est faite · texte numérisé non relu

C’est une preuve que la Révolution est faite

2. Parmentier (1737-1813) était agronome et économiste. Cadet de Vaux (1743- 1828), chimiste et agronome.

très effrayés de voir tant de gens armés se présentant à leurs portes. On les a renfermés dans une salle, pendant qu'on a fait des perquisitions exactes dans tous les recoins de leurs maisons. On n'y a rien trouvé. Certains, après la visite, ont régalé les volontaires. Tous sont satisfaits qu'on l'ait faite, pour mettre fin aux propos ridicules qu'on tenait sur leur compte. Les visiteurs se sont retirés à neuf heures ce matin. Il est étrange qu'on ait donné cette alarme sur une lettre anonyme écrite au Conseil militaire patriotique. Pendant qu'elle a duré, la frayeur a présenté au peuple les fantômes les plus ridicules. Ici, l'on disait que les nobles élaient rassemblés pour massacrer le Tiers; là, que le comte d'Artois était aux portes de la ville, avec des troupes espagnoles; plus loin, que Bordeaux étail presque entièrement miné, que tous les moines allaient s’armer, etc... etc.

28 octobre. — Sur l'avis donné au duc général par MM. Labarte et Despazes, propriétaires du Médoc, où les paysans se permellent des excès, 400 volontaires de Saint-Rémy, 200 soldats de Champagne, la compagnie d'artillerie, un détachement de maréchaussée et de guet à cheval se sont transportés en hâte vers ce canton pour y mettre le holà, et y proclamer la loi martiale contre les altroupements qui a été publiée et affichée aujourd’hui à son de trompe par le héraut d'armes de la ville, suivi des huissiers et sergents, tous à cheval et en habit de livrée, précédés du guet à pied et du guet à cheval et du drapeau rouge qui doit être arboré sur les tours de l'hôtel commun en temps d’émeute.

29 octobre. — On délibère dans les diverses compagnies sur les protestations faites par la noblesse de Toulouse relativement aux décrets de l’assemblée nationale que le roi n'est pas censé sanctionner de son propre mouvement, élant prisonnier à Paris. Les arrêtés les plus violents et les moins raisonnables sont pris à cette occasion. Peut-être que les députés des divers régiments en viendront à un avis plus sage et plus modéré.

30 octobre. — Les volontaires allant combattre en Médoc furent

embarqués avant-hier à 4 heures du malin dans quatre chaloupes. Ils mirent pied à terre à 8 heures au port de Macau. On les fit avancer dans les terres à plus d'une lieue, où était le rendez-vous général de l’armée. Le général et ses aides de camp n’eurent pas

honte de s'y montrer en voiture, On distribua ensuite quelques

centaines de livres de pain blanc ou noir aux compagnies, dont tousles volontaires ne purentavoir part. Certains allèrentse pourvoir chez les paysans d'alentour qui'avaient abandonné presque tous leurs maisons. On battit aux champs vers midi et lon marcha jusqu'à 4 heures, que l’on arriva à Lamarque, lieu de la destination. Le tocsin sonna d'aussi loin qu'on vil les troupes. A l'entrée du village, on distribua des cartouches, et l'on fit une charge générale. Alors le plus morne silence régna dans l'armée : elle songea qu'il fallait se battre, et celle circonstance n'égaye personne. On eul beaucoup de peine à trouver les principaux habilants et le curé. Tout paraissait plier. On forma un conseil de guerre dans lequel le général était d'avis qu'on n'appelât pas les volontaires. Cet acte d'autorité lui valut maints propos aigres-doux, au point qu'il dit : que, puisqu'on ne songeail point à observer la discipline, il ne pouvait garder le commandement. Grands murmures dont le duc ressentira Jlonglemps les effets; on vit à découvert quelle est sa hauteur etsa malhonnêlelé. Les compagnies nommèrent cependant leurs députés au conseil. Les accusés et les plaignants y sont appelés. M. Despazes s'y plaignit de ce que les paysans l'avaient voulu obliger de les conduire aux châleaux voisins pour y désoler les habitants, et de ce qu'ils prétendaient qu'il devait, en sa qualité de président du comité de Lamarque, rendre une ordonnance pour terminer plusieurs procès entre la Communaulé et divers habitants dont on accuse les usurpations. Le tort parut être du côté des paysans. D'ailleurs le duc, seigneur de ces contrées, les ménage moins que les grands tenanciers. On ne fil cependant que des menaces, mais lerribles. La loi martiale fut publiée, el l'on se dispersa dans le pays pour souper. On distribua du pain el de la viande. Divers particuliers fournirent

leur plus mauvais vin, des granges el de la paille. Les lits furent

pour l’élal-major, dont les volontaires se plaignent on ne peut pas avec plus de fondement. Il paraît avoir négligé l’armée el l'avoir abandonnée à elle-même, après l'avoir conduite, pour de minces intérêts de particuliers, dans un pays ennemi. Car tout fuyait devant elle, quoiqu'elle ne vint que pour maintenir l'ordre. Il ne s’est d’ailleurs commis aucun désordre. Deux paysans, cachés derrière un buisson, lirérent seulement sur les volontaires, qu'ils ne touchèrent pas. Le lendemain, sans attendre l’ordre du général qui

dormit la haute matinée, chacun s'est retiré comme il a pu, après une mauvaise nuit et à huit lieues du point de départ. Cette expédilion est hautement improuvée dans le publie, indigné de l'imprévoyance, de la hauteur des chefs.

31 octobre. — Le major du régiment Saint-Seurin, ayant obtenu un ordre pour prendre à l'arsenal de Blaye certaine quantité d'armes qu'il faut à Bordeaux, les Blayais, qui en manquent, s’en sont emparés et refusent de les laisser partir. C’est battre le buisson pour autrui.

La conduite de l'archevêque de Bordeaux ! est devenue suspecte à l’Assemblée nationale qui n’a pas lieu d'être satisfaite de sa justification. On dit l'abbé Sicard ? arrêté. Son neveu s’est enfui en habit uniforme. Tous ses alentours craignent pour Sa Grandeur.

1°" novembre 1789. — [Dégradalion d’un capilaine commandant une compagnie du régiment de Saint-Rémy. On l'accuse de tentative de vol avec effraction. Le régiment a cru devoir procéder à sa désradahon avant que la cause ne fûl instruite. |

2 novembre. — Les paysans de Villandraut ont conduit dans nos prisons leur curé qui s'étaitavisé de prêcher contre l’Assemblée nationale, qu'elle allaitrenverser la religion etl'État par ses hardies réformes. Le petit nombre de gens sensés croient que le curé avait raison au fond, mais se gardent bien de le dire, dans cet instant de liberté de parler.

4 novembre *. — Plusieurs compagnies de la ville avaient déjà depuis quelques jours commencé à faire la police chez les bouchers et les boulangers de leur paroisse; certaines même en étaient sorties des bornes. C’est ce qui a engagé les volontaires de Saint- Michel de s’assembler aujourd'hui dans l'église paroissiale. L'exjurat Seignouret y a été applaudi pour avoir dit que la municipalité seule pouvait exercer la police et que, si chaque détachement voulait s'ingérer de la faire, le désordre naïlrait de toules ces magistratures à baïonnetles.

Le zèle patrouillotique { du régiment de Saint-Seurin esl consi-

1. Champion de Cicé avait donné sa démission de garde des sceaux, le 21 octobre 1789.

2, L'abbé Sicard (1742-1822), le continuateur à Bordeaux de l'abbé de l'Epée: Bernadau n’est guère bien disposé pour lui.

Page 1