LES DIOCÈSES, LE CLERGE RÉGULIER
anciennes juridictions romaines, elle est, depuis des siècles, demeurée à peu près immuable. Non-seulement elle contrarie rharmonie des limites administratives de la province, mais elle empiète aussi sur les provinces limitrophes comme les provinces limitrophes empiètent sur elle. Il n'est pas jusqu'au royaume voisin où elle ne compte quelques paroisses.
11 convient donc de faire un départ. Sur les 21 diocèses, 1 4 seulement sont entièrement provençaux. Ce sont : Aix (archevêché), avec 97 paroisses ; Apt, avec 38 ; Arles (archevêché), 43; Digne, 63; Fréjus, 72; Glandèves, 29 ; Orasse, 26; Marseille, 31 ; Orange, i; Riez, 53; Çenez, 41; Sisteron, 49; Toulon, 23; Vence, 21. Sept autres diocèses étrangers ont des paroisses en Provence: Avignon en a 20 ; Carpentras, 9 ; Cavaillon, 3 ; Die, 2 ; Embrun, 31; Gap, 55; Saint-Paul Trois-Châteaux, 6. Par contre, tel siège épiscopal de Provence compte des suffragants au dehors. Glandèves a 24 paroisses sur les Etats du duc de Savoie; Sisteron, 16 en Dauphiné et 2 sur le territoire du Comtat-Venaissin ; Vence, 3 au Comté de Nice. Au total,'688 paroisses.
Mais la Provence est étendue et montagneuse, les routes aussi rares que difficiles. Les secours spirituels pourraient souffrir quelque retard dans leur distribution aux malades. Aussi les maisons religieuses apportent-elles un utile appoint au clergé séculier. En 1789, leur nombre est considérable. Tous les ordres semblent s'être donné rendez-vous sur cette terre bénie où Pair est pur et l'habitant hospitalier. Les chanoines réguliers de Saint-Augustin possèdent deux maisons seulementàLa Baume etàSisteron. Mais Tordre de Samt-Benoît compte cinq abbayes : Saint- Victor à Marseille, Saint-Honoré de Lérins (diocèse de Orasse); Saint-Pierre de Montmajour; Notre-Dame-de-Lure (diocèse de Sisteron) ; Saint-Eusèbe (Apt) ; et encore Trets, Ganagobie, Valensole, Pertuis. L'ordre de Cîteaux est représenté par les maisons du Touronnet (Fréjus), de Sinanque
(Gordes, diocèse de Cavaillon), de Valsaînte (Apt). Les Chartreux détiennent quatre monastères : Aix, Marseille, Montrieux et Laverne. Les religieux Trinitaires, ne pouvant vivre ensemble, se sont scindés. De ces Mathurins, les uns ont conservé les « ministreries perpétuelles »; ils ont trois couvents à Digne, Lorgues et la Motte; les autres, <r les mitigés » sont répartis dans neuf maisons : Marseille, Arles, Tarascon, Lambesc, la Cadière, Saint-Pons-les-Draguignan, la Verdière, le Muy, Saint-Remy; d'autres enfin, les € déchaussés» en comptent six : Aix, la Fallu, Saint- Queins, Seyne et le Luc. L'ordre des Frères Prêcheurs Jacobins possède douze maisons à Aix, Marseille, Arles, Toulon, Saint-Maximin, Tarascon, Sisteron, Draguignan, Grasse, Seyne, Fréjus, la Sainte Baume, Cadenet. Les Grands Augustins, neuf à Aix, Marseille, Arles, Brîgnoles, Grasse, Barjols, Castellane, Valensole. Les Grands Carmes, treize à Aix, Marseille, Arles, Manosque, Sisteron, Apt, Pertuîs, les Aygalades, Mazargues, le Luc, Saint-André d'Estoblan, Notre Dame, Goult. Les Cordeliers Conventuels, quatorze à Aix, Arles, Brignoles, Salon, Istres, Tarascon, Riez, Apt, Sisteron, Forcalquier, Digne, Hyères, Draguignan, Grasse. Les Cordeliers Observantins, vingt-deux à Aix, Marseille, Fréjus, Draguignan, Manosque, Antibes, Reillane, les Arcs, Carnoules, Carces, OUioules, Saint-Pierre de Canon, La Motte, La Tour d'Aiguës, Saint-Jérôme, Barbentane, Trets, Saint-Remy, Aubagne, Tarascon, Tourves,Noves. Les Servîtes, sept à Aix, Marseille, Cucuron, La Ciotat, Moustiers, Lorgues, Revest. Les Minimes, onze à Aix, Marseille, Mane , Fourrières , La Valette , Draguignan , Toulon , Arles, Bormes, Trets, La Ciotat. Les Capucins, vingtdeux à Aix, Marseille, Arles, Toulon, Tarascon, Brignoles, Draguignan, Grasse, Saint-Maximin, Sisteron, Manosque, Fertuis, Riez, Apt, Salon, Fouquières-les- Martigues, Ferrières, la Ciotat, Saint-Tropez, Lorgues, la Seyne, Solliers. Les Recollets, onze à Aix, Marseille, Arles, Digne, Forcalquier, Cuers, Apt, Hyères, Aiguines, Toulon»
l'archevêque de boisgelin 269
Notre-Dame-des-Anges. Les Pères de la Merci, quatre à Aix, Marseille, Toulon, Castellane. Les Pères de Picpus, une à Aix. Les Jésuites, six : deux à Marseille, une à Aix, Arles, Fréjus, Toulon. Les Prêtres de l'Oratoire, douze : deux à Arles, une à Marseille, Aix, Toulon, Notre-Damedes-Anges, Grasse, Pertuis, la Ciotat, Hyères, Ollioules. Les Prêtres de la Doctrine Chrétienne, six à Aix, Tarascon, Draguignan, Seillans, Vence, Castellane. Les Pères de la Mission, deux à Marseille. Les Augustins déchaussés, dix : deux à Aix, une à Marseille, Arles, Toulon, Orgon, Aups, Frigolet, Bargemon, Tarascon. Les Carmes déchaussés, six à Aix, Arles, Marseille, Toulon, Istres, Barjols.
Les couvents de femmes ne sont pas moins prospères. Aux deux cent cinq couvents d'hommes dont nous venons de parler il faut en ajouter cent trente trois de religieuses de différents ordres : Carmélites, Clarisses, Cordelières-Urbanistes, Dominicaines, Visitandines, Ursulines, Augustines, Filles du Bon Pasteur; 3,283 filles y vivent. La seule ville d'Aix, qui compte à peine vingt mille habitants, a pour sa part dix-neuf couvents.
Tout ce monde « n'est occupé qu'à chanter (i) ». Parmi a ces abbés commandataires, ces prieurs, ces cha- « noines », combien ne demandent qu'à continuer leur vie tranquille et oisive ? Les Evêques trouvent là leurs plus fermes appuis dans leur résistance à la loi, quand l'Assemblée Nationale a voté la constitution civile du clergé.
Celui qui mène toute l'intrigue, qui rallie tous les révoltés et les excite contre la loi, est un législateur. C'est T Archevêque d'Aix, Jean-de-Dieu de Boisgelin. Il jouit en Provence des droits les plus étendus, possède les charges les
(1] Arch. Nat. Ba 7, Savournin, du Luc, 17 Avril 1789.
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plus lucratives. D'abord il est Procureur du Pays, et Procureur toujours écouté, puisque à lui revient l'honneur de parler le premier et que sa parole fait loi. En même temps, il est président-né des Etats de la province. Le rôle politique qu'il joue est des plus importants. Il a le pouvoir de s'opposer aux fantaisies financières du roi, est même plus puissant que l'Intendant, puisqu'il dépend de lui de faire refuser l'impôt. Archevêque, il s'enorgueillit de l'ancienneté de son siège érigé au \'l* siècle, le plus vieux de la Gaule avec celui de Narbonne ; il rappelle que Saint-Maximin fut son premier titulaire et qu'il est le successeur de quatre-vingts prélats. Avant 1789, il a cinq Evêques comme suffragants. Leurs diocèses sont taillés de façon si bizarre que le pouvoir spirituel de Boisgelin s'étend de la Méditerranée au Bas-Dauphiné : Fréjus, Sisteron, Riez, Apt, Gap lui obéissent. 11 avoue 32.000 livres de revenu, mais il passe sous silence de gros bénéfices, d'opulentes prébendes. 11 est de plus Député du clergé de la Sénéchaussée d'Aix à l'Assemblée Nationale et Député influent, membre de plusieurs comités. Avec Bouche et Mirabeau, avec Bouche surtout, il a réglé tout ce qui concernait la province, sa division en départements, ses finances. Et, comme si le rôle joué par cette homme n'eût pas été suffisant, un jour l'Assemblée Nationale l'a placé à sa tête. L'Archevêque d'Aix s'est trouvé l'égal du roi.
Comment la tête ne lui aurait-elle pas tourné ? Ce potentat oublie qu'il est prêtre et tenu par ses vœux à l'humilité. C'est à lui, c'est à ce personnage si haut placé, que comblèrent toutes les grâces de l'ancien régime, auquel le nouveau prodigue aussi toutes les siennes, que s'adresse le Directoire du Département des Bouches-du-Rhône. Qyel ton prendre pour lui parler ? La situation du Directoire est fausse. L'archevêque représente l'Eglise ; lui, Directoire, le gouvernement. Mais il ne peut traiter avec lui d'égal à égal, car, de par la loi, Boisgelin est le souverain spirituel de huit départements, et le Directoire n'en représente qu'un. IHiis
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derrière le prince de l'Eglise, le Métropolitain, il y a le Député ; si le premier est tenu de se soumettre aux exi-gences de la loi, c'est le second qui la fait. On comprend alors la délicatesse qui oblige le Directoire, les subtilités, les euphémismes dans lesquels il lui faut s'ingénier pour ne pas blesser l'irascible prélat. 11 faut sans doute lui faire la leçon, le rappeler à l'observation des décrets qu'il méconnaît, mais en sauvegardant les apparences de respect qui lui sont dues, en sachant conserver le bon droit avec soi. Ce ne sont donc pas des ordres que lui donne le Directoire; c'est à sa conscience qu'il parle (i), la constitution à la main, se retranchant à chaque instant derrière elle. Il s'imagine qu'il la respectera, puisque lui même est membre du souverain.
L'article 2 de la Constitution civile du Clergé, base de toutes les dispositions subséquentes, porte que « tous les <E Evêchés existant dans les 83 départements et qui ne a sont pas compris au présent article, sont et demeurent « supprimés». De ce fait, l'Archevêque d'Aix, seul maintenu dans les Bouches-du-Rhône, devient le successeur de l'Archevêque d'Arles, des Evêques de Marseille, d'Apt et d'Orange. L'article 3 comprend huit Départements dans sa métropole : il devient chef spirituel de 27 anciens Evêchés. M. de Boisgelin aurait eu mauvaise grâce à se plaindre du nouveau régime : il faisait assez bien les choses. Le Comité Ecclésiastique, sans doute à l'instigation de la future Eminence, lui avait taillé un fief princier. Mais de ces 27 ci-devant Evêchés, une grande partie n'était pas soumise auparavant à sa juridiction spirituelle. Il devait donc lui paraître indispensable « de faire connaître immédiate- « ment et sans retard aux fidèles confiés à ses soins que « c'était à lui seul qu'ils avaient à s'adresser désormais pour <( tout le détail des devoirs religieux dont la direction et « la surveillance lui étaient confiées (i)3>.
(1) Arch. Nat. AD xvn, 32, Coll. Rondonneau, 21 Sept. 1790.
(i) Arch. Nat. AD xvii,32, Lettre du Direct. du Départ. des B. duRhr
Cette nécessité se faisait chaque jour plus impérieuse. L'article 4 défendait « à toute église ou paroisse de France « et à tout citoyen français de reconnaître en aucun cas et € sous quelque prétexte que ce fût, l'autorité d'un Evéque 41 dont le siège serait établi sous la domination d'une puissance étrangère ». Or dans le seul Département des Bouches du Rhône, 26 paroisses, c'est à dire la presque totalité de l'ancienne Viguerie de Tarascon étaient dépendantes des Evêchés d'Avignon, de Cavaillon et de Carpentras. A ce moment Avignon soutenait contre Carpentras une lutte acharnée ; Cavaillon avait été incendiée. Les Evêques de ces villes s'étaient enfuis et de la Savoie où ils s'étaient réfugiés, ils fulminaient contre les insurgés. Précisément la Viguerie de Tarascon avait prêté secours et d'argent et de gardes nationales aux libéraux Avignonais. Que se passerait-il si les Evêques de Cavaillon et de Carpentras lançaient l'interdit sur les communes où ils exerçaient précédemment leur juridiction ? C'est maintenant que l'Archevêque d'Aix devait faire savoir à ces populations qu'elles n'étaient plus tenues à aucune obéissance envers leurs anciens pasteurs ; qu'à l'unité de territoire était venue s'ajouter l'unité de direction religieuse ; « qu'elles n'avaient à s'abandonner à aucun scru- « pule de conscience ; que tout état d'incertitude devait € cesser pour elles ; qu'elles n'avaient plus rien de com- « mun avec l'ancien Etat papal, et que lui. Archevêque, « remplissant en cela les devoirs de sa charge et de sa <r conscience, avait à cœur de faire cesser leurs alarmes « (i) ». •
L'ancienne discipline ecclésiastique avait bien prévu ces cas de vacance d'Evêché par force majeure, et il était facile alors de diminuer les inconvénients qu'elles causaient, par les nominations assez fréquentes de « vicaires généraux — « sièges vacants d. Mais ces nominations étaient devenues
impossibles avec la constitution nouvelle. L'article 20 dé-
( i) Arch, Nat. AD xvii, 3a, Lettre du Direct, du Départ, des B« du Rhône.