‹ Les Débuts du Socialisme Marxiste en FranceChapitre 7 sur 8 · RE · texte numérisé non relu

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ouvertement le collectivisme et la révolution. Mais la menace d'une condamnation ne pouvait les arrêter : elle les incitait au contraire à poursuivre l'œuvre de propagande qu'ils avaient entreprise.

Ayant voulu se réunir malgré les ordres contraires du ministre, les membres de ce comité furent déférés à la police correctionnelle.

Les doctrines collectivistes n'avaient pas jusqu’à ce jour dépassé un cercle restreint d'ouvriers et élaient inconnues de la masse du public : c'était une occasion de les proclamer ouvertement et M. Guesde n'y manqua point.

En son nom et au nom de ses amis, il prononça, le 24 octobre 1878, devant la dixième chambre, un plaidoyer dans lequel, discutant la légitimité des poursuites dont ils étaient l'objet, il exposa le but de leur propagande. Et, voulant montrer que leur ligne de conduite était d'ores et déjà bien arrêtée et qu'elle n'avait jamais varié, il relut à la barre un des articles parus dans le premier numéro de l'Egalité, au mois de novembre précédent (1877), article que nous avons déjà eu l’occasion de citer.

« Ce que nous voulons (ainsi s’intitulait cet article) c’est sinon l'égalité organique et matérielle, qui est affaire de temps et de beaucoup de temps, au moins l'égalité devant les movens de développement et d'action » et constatant que les libertés obtenues par le peuple dans les précédentes révolutions ne sont que de vains mots, « Ce que nous voulons est possible, est nécessaire, et c'est pourquoi il faudra bien, de gré ou de force, que nous finissions par l'obtenir » (1).

Toute la doctrine collectiviste révolutionnaire se trouve, en quelque sorte, condensée dans ces quelques phrases, et il est à remarquer que M. Guesde évite soigneusement de verser dans les utopies communistes, qui ne deviendront des réalités que dans « beaucoup de temps ».

Mais pour aboutir à cette égalité devant les moyens de développement et d'action, pour parvenir à cet égal partage du patrimoine social, et détruire « le droit d’ainesse de toute une classe » tous les moyens sont bons, et s’il le faut les prolétaires sauront avoir recours à la révolution.

(1) L'Egalité, 1re série, n° 1. — 18 Nov. 1877.

Désormais, le parti ouvrier se trouvait en possession d'un programme politique, d’un plan de campagne bien déterminé, et il allait suivre la voie que lui avaient ouverte les révolutionnaires.

Le Congrès de Lyon, dans la crainte qu'un congrès international fut interdit à Paris en 1878, avait décidé de se réunir à Marseille et de reporter, le cas échéant, cette assemblée ouvrière à l’automne de 1879.

Les idées collectivistes avaient fait peu à peu leur chemin et si les délégués ouvriers à ce congrès n’en étaient pas tous: partisans, beaucoup, cependant, n'y étaient pas hostiles.

Nous ne voulons pas nous occuper ici des interminables séances des commissions qui préparèrent les travaux de cette assemblée ; ainsi que nous l’avons déjà remarqué, les discussions qui éclatèrent alors n’eurent le plus souvent pour cause que de simples querelles personnelles.

Le journal le Prolétaire, qui était alors le seul organe: du parti ouvrier, semble même avoir trop prêté d’importance à ces dissensions intestines, négligeant les questions. de principe qu'il aurait dû avoir seules en vue.

A vrai dire ces discussions, qui aujourd'hui nous paraissent stériles et sans intérêt, pouvaient risquer de désagréger le parti socialiste qui venait à peine de naître: et l’on conçoit que cette feuille s’en soit alors émue.

Il en ressort en tout cas cette impression, que l’unification de la doctrine était loin d'être faite dans les esprits: ouvriers.

Les collectivistes qui, à Lyon et au procès de la dixième chambre avaient proclamé leur profession de foi, n'étaient pas encore bien nombreux et avaient fort à faire pour ramener dans leur camp, les autres membres du parti radical ; mais ils avaient sur leurs collègues un considérableavantage : ils savaient exactement ce qu'ils voulaient et ils se tenaient tous étroitement unis. Et c'est à cette ligne de: conduite, bien arrêtée chez eux, que fut dû leur succès au Congrès de Marseille.

Ce fut en effet la première fois qu'un congrès ouvrier: proclama en France, que l'appropriation collective de tous les instruments de travail et forces de production, devait être poursuivie par tous les moyens possibles.

C'était bien la même doctrine que nous avons vue déve--

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loppée précédemment par M. Jules Guesde et ses amis, qui se faisait jour ainsi au Congrès de Marseille et recevait sa première consécration officielle.

Et dès lors le parti ouvrier pouvait se présenter devant les électeurs avec un but bien précis. Mais si le Congrès de Marseille avait simplement montré ce but vers lequel on devait tendre, il n'avait pas indiqué les moyens pratiques de le réaliser : le principe était posé il ne restait plus qu’à l'appliquer ; et c'est à cette œuvre que s'adonneront les congrès ouvriers suivants.

Mais alors se produisit dans le parti socialiste une importante scission.

Le fond même de la doctrine fut laissé en dehors du débat, et les opinions ne différèrent que sur les moyens à employer.

Le nouveau parti collectiviste révolutionnaire avait à lutter à la fois contre deux adversaires : d’abord, contre les réformistes coopérateurs qui, malgré leur défaite de Marseille, n'avaient pas désarmé et espéraient toujours faire triompher leur programme modéré, et en second lieu contre certains de ses membres, qui, tout en désirant l'avènement du collectivisme, ne voulaient aboutir à cet état social que par des réformes successives et sans révolution violente.

Néanmoins, et en vertu même du congrès de Marseille, un programme politique et économique fut rédigé, par les soins des membres collectivistes de ce congrès et accepté bientôt par de nombreuses fédérations ou comités ouvriers (1).

Le manifeste commençait par déclarer que les producteurs ne sauraient être libres qu'autant qu'ils seraient en possession des instruments de production, et qu’en « donnant pour but à leurs efforts dans l’ordre économique, le retour à la collectivité de tous les moyens de production », les travailleurs socialistes français avaient décidé comme moyen d'organisation et de lutte d'entrer dans les élections avec un programme « Minimum ».

Suivaient alors les programmes politique et économique : nous ne nous occuperons que de ce dernier.

(1) L'Egalité, 2 série, 30 juin 1880. MM. Guesde et Lafargue ont publié en 1883 un commentaire de ce programme. Mais le texte officiel est celui publié par L'Egalite.

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Ses auteurs savaient fort bien, que l'on ne pouvait sans transition passer brusquement de l'état capitaliste actuel à un collectivisme intégral : aussi se contentent-ils tout d’abord de réclamer diverses réformes qui ne seront qu’un acheminement vers cet état futur.

Les premières mesures proposées ne sont que des réformes de détail destinées à entraver l'exploitation de l'ouvrier par son patron : tels sont le repos hebdomadaire et la limitation à huit heures du travail journalier.

Mais le paragraphe 2 de ce programme contient une mesure franchement collectiviste : « Le minimum légal des salaires sera déterminé chaque année d’après le prix local des denrées. »

Il semble à première vue qu'une pareille limitation était tout au moins inutile.

Les salaires ne se trouvent-ils pas en effet fixés automatiquement à un minimum voisin du prix de revient des denrées nécessaires à l'existence ? Et cette limitation légale n'est-elle pas une superfétation, étant donné que le jeu même de la loi des salaires y à déjà pourvu.

Certes si l’on admet comme Lassalle, que sa loi d’airain est d’une rigueur mathématique, cette motion est évidemment superflue.

Mais tous n'étaient pas de son avis, et précisément Karl Marx n’admit jamais le caractère absolu de cette loi (1), estimant que par suite de la concurrence le salaire pourrait même s’abaisser parfois au-dessous du taux strictement nécessaire à l'existence de l’ouvrier.

M. Jules Guesde, nous l'avons vu plus haut, avait une opinion aussi pessimiste, et l’on comprend, dès lors, fort bien, la nécessité d’une réglementation légale du taux des salaires basée sur le cours moyen des denrées ; mais c’est bien là une mesure nettement communiste qui met obstacle au libre jeu de la loi de l'offre et de la demande, loi qui n'aurait plus sa raison d’être dans un état socialiste.

. Enfin nous voyons à la fin du programme ces deux ATTICICS ere 8° Revision de tous les contrats ayant aliéné la propriété publique, mines, chemins de fer, etc., et exploitation de tous les ateliers de l'Etat confiée aux ouvriers qui

) Karl Marx, Le Capital, note sur Lassalle, p- 9, iv. I.

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y travaillent ; 9° Abolition de tous les impôts indirects et transformation de tous les impôts directs, en un impôt progressif sur les revenus dépassant 3.000 francs et les héritages dépassant 20.000 francs. »

Il n'est question, on le voit, que de la revision des contrats ayant aliéné la propriété publique. Mais on sait ce que ce mot signifie dans la bouche des collectivistes : revision est ici synonyme d'annulation. Ce qu'ils veulent, c'est la main mise de l'Etat sur toutes les grandes entreprises industrielles et en particulier .sur les mines et chemins de fer ; ils ne pouvaient dès le début demander le retour à la collectivité de toutes les propriétés individuelles, car ils se seraient heurtés à une formidable opposition, tandis que l’expropriation au profit de l'Etat, des mines et chemins de fer, devait paraître une réforme moins subversive, et était en même temps un acheminement vers la socialisation intégrale de tous les moyens de production.

C'est dans la même intention de ne pas froisser les petits propriétaires, que fut conçu le neuvième article que nous venons de citer plus haut, Les collectivistes avaient tout intérêt à ne pas effraver les petits bourgeois par des mesures trop radicales : ils voulaient les intéresser à leur cause (1) et ce n’était qu'aux grosses fortunes, qu'aux puissants capitalistes qu'ils prétendaient, pour le moment du moins, faire la guerre.

Ce programme devait donc réunir en un même parti et les prolétaires qui n'ayant rien à perdre avaient forcément tout intérêt à un bouleversement quelconque de l'ordre social, et aussi la classe moyenne des petits bourgeois dont on essayait ainsi d'exciter l'envie.

Les élections départementales d'août 1880 ne répondirent pas aux espérances des comités collectivistes ; aucun de leurs candidats ne fut élu aux conseils généraux.

L'Egalité cache mal son dépit et fait contre mauvaise fortune bon cœur.

Elle n’attendait pas, dit-elle, de l’action électorale du prolétariat des ouvriers élus ni des majorités ouvrières dans les assemblées communales, départementales ou natio-

(1) L'Egalite, 3° série, n° 15.

nale ((1), mais le résultat important de la campagne à été « la séparation des classes et l’organisation de la classe ouvrière pour la lutte matérielle et définitive dont la bataille à coups de bulletins n’est que le prélude ».

Il est évident que le parti ouvrier qui n'existait pas, pour ainsi dire, l’année précédente, venait de s'affirmer uni et discipliné aux dernières élections, et c'était là bien certainement un progrès des plus importants.

Aussi ne se laissant pas rebuter par linsuccès de cette première bataille, les comités collectivistes redoublèrent-ils au contraire d’ardeur.

Le prochain congrès allait tenir ses assises au Havre au mois d'octobre suivant (1880) et il importait d'affirmer à nouveau la discipline et la cohésion du nouveau parti ouvrier.

Les réformistes coopérateurs n'avaient pas encore perdu tout espoir de revanche et avaient précisément l'intention de tenter un dernier effort à l’occasion de cette prochaine assemblée.

Un bureau dit « des Sociétés professionnelles » avait été créé au Ministère de l'Intérieur, au mois de février précédent (février 1880). Ce service avait pour but de dresser « la statistique de la situation, des besoins et des tendances des. sociétés ouvrières » (2).

Dès ses débuts, ce bureau fut l’objet des violentes. attaques des socialistes qui prétendaient qu'il n'était qu’une annexe de la Préfecture de Police, et n'avait été créé que pour surveiller plus étroitement les diverses sociétés professionnelles.

Ce fut sous l'influence directe de ce bureau que se forma au Havre un comité d'organisation du futur congrès . ce comité fut bien entendu composé d'hommes d'esprit très. modéré.

La lutte devait bientôt éclater entre eux et les collectivistes : ceux-ci furent, dès le début, expulsés par la fraction modérée du congrès, et ils durent alors se réunir à part.

Les résolutions qu'ils prirent furent d’ailleurs conformes à celles prises à Marseille l’année précédente, et l'assemblée

(1) L'Egalite, 2 série, 18 août 1880.

(2) Le Proletaire, 13 mars 1880.

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n'eut qu'à sanctionner le programme dit « minimum » que nous venons d'examiner.

Dès lors la doctrine socialiste se trouve bien fixée, et si au Congrès de Reims qui se réunit en 1881, éclatèrent quelques dissenssions, elles ne portèrent que sur des points de détail et n'eurent pour cause, le plus souvent, que l'inimité personnelle de leurs auteurs.

M. Jules Guesde, qui avait su imprimer une impulsion décisive au mouvement collectiviste, n'avait jamais voulu admettre la plus légère divergence d'opinion, considérant sa doctrine comme un dogme, que l’on devait admettre ou rejeter tout en bloc.

Mais une telle intransigeance n'était pas pour plaire à tous les membres du nouveau parti, et beaucoup se montrèrent impatients du joug que le groupe de l’'Égalité voulait leur imposer.

M. Brousse, alors rédacteur au Prolétaire, sut réunir autour de lui des hommes d'opinions cependant différentes, mais qui tous se montraient impatients de la discipline à laquelle on voulait les soumettre.

A un certain moment de sa vie, M. Brousse avait professé des opinions qui étaient nettement anarchistes (1), et il ne pouvait se séparer de ses anciens amis ; d’un autre côté, plusieurs amis de M. Guesde, froissés par son caractère autoritaire, le quittèrent et vinrent grossir le nombre des mécontents que Brousse groupa autour de lui.

Au surplus, M. P. Brousse professait identiquement les mêmes opinions que M. Guesde, et le plus souvent leurs querelles n’eurent de doctrinales que le nom.

Si nous avons rappelé cette scission, c’est parce que, bien qu'elle n'ait en rien touché au fond même de la doctrine, elle créa une profonde division dans le parti ouvrier, division qui existe encore aujourd'hui.

» Mais, n'ayant en vue que l'étude purement théorique de l'introduction en France du socialisme marxiste, nous ne nous arrêterons pas davantage à ces diverses polémiques.

Il ne faut pas, en effet, attacher trop d'importance aux bruyantes discussions d'alors, et les Congrès simultanés de

(1) P. Brousse, Le Suffrage Universel, publié à Genève en 1874.

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