Les débuts littéraires d'Emile Verhaeren à Louvain
Dans un petit li>-re publié au cours de la guerre, Parmi les cendres, Emile Verhaeren, évoquant l'effroyable spectacle de la Belgique dévastée et meurtrie, écrivait ces ligTies émues sur une ville dont le sort fut indiciblement tragiqvie : « Loiivain, je t'ai aimée avec mon coeur Baïi et fervent de jeune homme que l'étude attirait vers la vie et préparait à l'art. C'est entie les murs de tes collèges que, les soirs d'hiver, j'ai lu pour la poremière fois les hauts poètes dont les noms étaient : Etante, Shakespeare, G>meille, Goethe, Vigny, Hugo. C'est par tes monuments illustres que la beauté des lignes et la splendexir des pierres bien ajustées se sont comme gravées dans mes yeux ! C'est par tes belles œuvres jjeintes que j'ai su ce qu'étaient les fiançailles heuieiKcs de deux couleura
entre elles et que la beauté, teille que l'entendent les gens de mon paysi, m'est apparue dauiS sa lumièie propre. Je ne t'ai jamais éloignée de mon souvenar, Louivain, parce que jamais je n'ai pu t 'éloigner de mon cœur. D'autres cax>yances que celles que tu gardes, d'a.utros idées que celles que tu éclaires, d'autres émotions que celles que tu éprouves ont pu traverser et mon torse et ma tête, sans que les liens moraux qui m'unissaient à toi fussent rompus ou même entamés. C'est que le tirélonds de mon être est encore dépendant de toi ; c'est que ma conscience la plus souterraine reçoit encore — sais-je moi-même par quel soupirail ? — un peu de ta lumière, c'est qu'on no rompt jamais entièrement avec son passé, quand, ce passé a fait partie d'ime âme profonde et recueillie... » (1).
Et l'ancien étudffiant de l'Université catholique (de cette Univcirsité dont il se sentait si distant^ si foncièrement séparé par un credo philosophique grandi chez lui duirant l'âge mûr, mais dont toujours il avait gardé le respect), l'ancien étudiant continue son chant en son honneur ; il la chante dans ides paroles toutes pénétrées et toutes vibrantes d'amoui ; il magnifie le cadre d'art et de beauté que, pendant cinq siècles, la cité de Louvain a prêté à l'Aima Mater ; il rappelle la naissance, entre les mups du vieux municipe brabançon, de « îa Jeune Belgiqiie » dont il a été la figure maîtresse, la figure souveraine ; il reditt les années d'initiation aux lettres qu'il y a vécues en compagnie d'Iwan Gilkin, d'Albert Giraud, de Max Waller, d'Emile Van Arenbergh et d'autres encore, — amis précieux dont il remémore ainsi' les jeunes espé-
(0 Pari», G. Grès, 1916, p. 47-49.
rances et les tendresses premières : « Ceux que Louvain abrita, voici quarante ans, se sont tous, grâce à son atmosphère studieuse, grâce h ses chefs-d'œuvre visités et aimés, grâce à l'ombre de ses grands morts, comme armés pour l'existence d'art dont ils rêvaient. Louvain n'a pu faire qu'ils fuissent soit des génies, sodt des talents, mais elle a aidé à l'éclosion de leurs cerveaux prédestinés. Elle leur a iparU dans ses rues, ses caiTefotixs, ses parcs, ses boulevards, sa banlieue. Elle leur a enseigné le banc sous les ombrages où il faisait bon lire les poètes et méditer les prosateurs. Elle leur a soufflé un peu de son âme idéaliste et profonde et leur a montré les chemins écartés et glorieux où s'engagent ceux qui laissent la trace de leurs pas dans l'histoire de leur siècle » (1).
L'apprentissage d'art que Verhaeren fit en cette ville, au milieu d'une jeunesse ardente et, comme lui, avide de beauté, n'a giière été qu'indiqué dans les nombreuses études biographiques qui lui ont été consacrées. L'histoire n'en est pourtant pas inconnue. Disons mieux peut-être que, presque totalement ignorée du public, elle peut être cependant reconstitua grâce surtout à un petit journal universitaire, la Semaine des étudiants (1879-1881). De ce journal, dont il fut un des fondateurs et im dea actifs collaborateurs, Verhaeren possédait un exemplaire qu'il gardait avec le respect le plus religieux ou, pour employer ses propres termes, auquel (c il tenait comme à la prunelle de ses yeux ». Durant des jours d'exil que j'ai passés à Saint-Cloud, il a bien voulu me le confier
(i) Ibid., p. 73-74.
et, arvec sa toute bonne et si touchante cordialité, il a joint à ce précieux trésor le trésor exquis de ses chers et intéressants souvenirs de jeunesse : il m'a foinmi diverses dlefs indispensables à l'interprétation des signatures de fantaisie sous lesqueliles lui et ses amis s'abritèrent pendant les quatorze mois que vécut leur journal.
En ce recueil, pas bien volumineux, de feuillets jaunis pair quarante ans d'âge, d'aucuns sans doute ne verront qu'un zien ou uin infiniment petit (et combien petit !) de la vie littéraire contemporaine. Mais je crois en connaîtjre d'autres qui on jugeront différemment et qfui! penseront tout d'abond que les ce temps nouveaux » ont conféré à la modeste revuette estudiantine un <( sens nouveau » : n'est-elle pas sortie, en effet, de l'Université cruellement, mais glorieusement mutilée, de l'Université réputée au long des âges pour le exil te noble et fervent qu'elle irendait à la science, mais qui peut-être n'a jamais occupé plus de i^lace suit la caTte de Belgique et dans l'estime du monde civilisé que depuis le crime allemand', depuis le monstrueux attentat de 1914 ? En outre (et voilà surtout à quoi songeront les mêmes lecteurs), cette revuette nous a conservé les premiers propos littéraires d'un ancien de Louvain qui s'était classé, avant la guerre, parmi nos renommées patriotiques les plus hautes et que les événements formidablesi, dont nous avons été les témoins longtemps attristés et toujours confiants, ont encore surélevé dians l'admiration universelle. Largement, abondamment, Verhaeren a participé à tous les Mnéfices de g^loire que son pays s'est assurés par un geste d'héroïsme dont nul mieux que lui n'a senti la sublime et l'étemelle beauté. Son renom s'est comme agrandi de
tout le domaine de splendeur con{juis par la Belgique dans l'ample et l'impérissable royaume de l'idéal. Ses ï>oèmes de jadis ont bondi, comme d'im immense sursaut, dans le champ de la célébrité ; la guerre les a fait briller d'un éclat rajermi en même temps que, dans le superbe éorin que déjà ils formaient, elle a fait surgir des l'oyaux inattendus : suit les lèvres du maître, on le sait, elle a amené des paroles de lutte que lui, le « vivant pacifique », se croyait à jamais incapable de prononcer (1); de ces paroles, tragiquement désolées ou noblement vengeresses, plusieurs sont belles et resteront.
Certes, les juvenilia qu'on va lire ne méritent pas d'être rangés dans cet écrin. Mais ils sont (c ctuieux », ils sont « intéressants » i>arce qu'ils sont de l'apprenti poète qui devait devenir le grand Verhaeren. On les parcourra, j'espère, dans cet esprit, et l'on voudra bien, sans doute aussi, leur reconnaître une autre qualité : celle d'être, dans l'œuvre de l'écrivain, presque de l'inédit, car, ainsi que nous l'avons observé déjà, la plupart de ses biographes ne s'en sont point souciés et, si même ils ont cité la Semaine des étudiants^ ils en ont laissé ignorer le contenu à leurs lecteurs (2).
(i) Voir la dédicace de sa Belgique sanglante. Paris, Editions de la Nouvelle Hevue Française, igiô.
(j) Il faut faire une exception pour Iw.-»n Gilkin qui en parle à diverses reprises et en reproduit l'un ou l'autre morceau àf> valeur dans sa jolie conférence de mai igog sur les Origines estudiantines de la « Jeune Belgique » à l'Université de Louvain, conférence qui a été publiée par la Belgique artistique ki uttbrairk, juillet 1909, p. 5-aG. De cette conférence, j'ai tiré plus d'une indication utilo
Voir aussi 0. Thiry, La Viraculeuse aventure des Jeunes Belgiques, Bblg. aht. et utt., mars 1010, p. aSi-go.
A propo3 de l'expression « presque de l'inédit ■> dont je me sers pour
Peut-être ne serait-ce poiiit tracer des lignes superflue» que de rappeler la physionomie qu'offrait le milieu belge où le journal fut édité, milieti intéressant et curieux, lui avissi, puisque c'est là que Verhaeren et ses am.is ont appris à goûter a la beauté des lignes et la splendeur des pierres bien ajustées ».
La ville, qui ileuir servit de passagère résidence il y a quarante ans, a soutvent été décrite depuis le mois d'août 1914. Mais elle ne noxis paraît pas l'avoir été suffisamment au point de vue universitaire, c'est-à-dia^ en tant que décor ou fond de tableau d'une vieille Université, d'une Université créée en 1425. Assurément, cette ville (qu'on nous permettra de voir ici, non pas encombrée de ruines, mais comme une chose toute vivante enccxre et complète, avec ses rues intactes que parcourt une jeunesse animée et caressée par tous les souffles et tous les espoirs de l'avenitr), cette ville est loin de s'égaler par ce qu'elle a d'ancien ou de décorativement vieux à telles cités d'art célèbres du Nord dont Bruges demeiiire le modèle absolu. Louvain ne réunit pas dans ses muirs tout leur trésor de poésie infiniment douce et irrésistiblement enveloppante, mais il en a quelque chose ; il a
désigner des extraits de la Semaine et qui se justifie par la raison que les exemplaires complets de ce journal sont aujourd'hui rarissimes, il convient de not«r qu'elle peut s'appliquer aussi à des poésies de jeunesse do Verhaeren que j'ai citées d'après le Choix de Mémoires de la Société Littéraire de l'Université de Louvain ou d'agrès les Annuaires de cette même Université. 11 s'agit ici de publications anciennes (Mémoires et Annuaires) qui sont généralement si i)eu à la portée du public (siutout la première) qu'on est en droit de s'exprimer à leur sujet comme je l'ai fait.
quelque chose de leur pittoresque charmeuiT, et c'est un pittoresque qui remonte loin dans le passé. Non pas que, depuis des siècles, le tracé géographique de cette ville soit resté immuable. Au cours des âges, on la nti se former, se déformer et se reformer, mais, en dépit d inévitables modernisations, son schéma géniéral n'a guère changé. Contemplée de haut, elle ne cesse point d'apparaître, à travers les années, en un aspect de roue ou d'étoile dont le centre est la Grand 'Place ornée de son merveilleux Hôtel de Ville et de sa majestueuise Collégiale de Saint-Pierre : des rues s'en détachent qfui, semblables à des rayons sinueux ou à des jantes tortueuses s'en vont vers une ceinture de remparts auxquels se substituent, par la suite, des promenades et des boulevards. Le Temps, ce grand constructeur, a travaillé ici avec les divers concours qu'il a généralement rencontrés dans les anciennes villes et qui lui ont permis d'y semer du pittoresque : le Laisser-Aller, le Hasard, le Sens de la Beauté, l'Art, n a trouvé de plus, pour le seconder, la rivière de la Dyle qui s'est faite l'ouvrière silencieuse et capricieuse ou, si l'on piréfèxe, l 'artiste-dessinateur de tels quartiers vénérables, par les méandres originaux qu'elle y a tracés : il semblerait, en effet, qu'elle en a esquissé le plan ou déterminé la topographie et que, d'un mouvement réfléchi, elle s'est ouvert, à travers certaines rues, des passages qui sont ravissants d'imprévu. Lentement, Louvain monumental s'est érigé ; lentement, la \-ille s'est enrichie d'un solide et somptueux patrimoine esthétique, patrimoine qui, — outre les trois chefs-d'œuvre partout réputés, l'Hôtel de \n\e, la Collégiale de Saint-Pierre et les Halles Universitaires dressées à quelques pas de là —
comprend tout un ensemble d Inistal.lations acadiémiques, de « pédagogies )) estudiantimes, d'églises, de chapelles, de couvents, de béguinages et de demeures bourgeoises qui déjà auinaient suffi à conférer à l'antique cité brabançonne un lenom d'art et de beauté. Danis cet ensemble, les regards du visiteur, dont l'attention est sollicitée par l'histoire des choses de l'esprit, distinguent particulièrement les habitations dites (( pédagogies » ou oe qui subsiste d'elles. On sait ce qu'on désignait par là : des collèges-hôteneries où l'Université (fondée on 1425, supprimée en 1797 par la Révolution française et réouverte en 1835) logeait et instruiisâit sa population académique durant l 'Ancien Régime : ils formaient comme le complément du b A liment central, les Halles, celles-ci étant d'anciennes Hailles aux draps que le c magistrat » communal de Louvain avait mises à la disposition de l'Aima Mater en 1432-1433. De quatre qu'ils étaient au XV* siècle, ils en vini-ent à dépasser la quarantaine au xvin«. Ainsi le décor primitif, les Halles, s'était élargi pièce à pièce, se népandant et se disséminant en quelque sorte dans le temps et dans l'espace, au gré des fondations publiques et dés libéralités privées dont ces collèges étaient le fruit.
Raconter Içiur histoire à touSj ce serait non seulement retracei- l'histoire d'une des manifestations essentielles ■de l'enseignement universita.ire, mais aussi écrire de nombreux et de très intéressants chapitres de Louvain pittoresque et monumental. Dispensés en maintes rues, ces collèges ou pédagogies ont été, de même que les Halles, agrandis ou reconstitués d'après les nécessités temporaires ou locales auxquelles ils furent soumis. Il en
x?st qui ont subi 1 outrage des ans ou de l'oiiragan révolutionnaire et, après l'occupation françéiise, plusieurs ont passé du stade de locaux universitaires et de résidences collectives à celui de monuments publics ou de demeures particulières. C'est ainsi que le Vicus ou local de Tancienne Faculté des arts était devenu le tribunal de la ville : il a péri dans le brasier de 1914. La barbarie allemande a infligé le même sort au vieux collège de Drieux qui, avant la guerre, abritait l'Académie des Beaux- Arts et lEkiole de Musique de Louvain.
L'Université restaitrée de 1835 avait récupéré plusieurs de ces collèges de sa brillante devancière : elle y avait installé des pédagogies plus ou moins à la mode de jadis (sans instruction académique donnée à ses hôtes) et aussi des auditoires et des laboratoires. Elle ne retrouvait pourtant là qu'une parcelle de la vie du passé. Mais, en dépit des aliénations dont son ancien décor avait été l'objet, l'habitant bien informé n'éprouvait pas grande difficulté, au temps de Verhaeren, à se figurer IWlma Mater sous son primitif aspect. Les bâtiments pédagogiques d'antan subsistaient encore assez nombreux — soit qu'ils fussent restés en possession de l'Université, soit qu'ils eussent été désaffectés, — pour qu'il pût, grâce à eux, ressaisir le passé dans sa chaude coloration. Nous-même qui n'avons connu le milieu louvaniste que quelques années plus tard, nous revivions sans peine ce passé. Par"^n facile effort d'imagination, noiK y transportions notre âme et notre pensée.
Il sied cependant d'avertir le lecteur que le Tout-Louvain universitaiare d'aujourd'hui, avec ces cinq Facultés et ses multiples écoles spéciales, n'avait pu être logé dans
les vieux mxiirs et les vieuix meuJbles de 1835. Depuas cette date, bien des constructions nouivelles avaient été édifiées pour répon(ire aux exigences toujours croiissantes du progrès scientifique contemporain. Mais l 'Institut catholique belge n'en avait pas moins «on MuiSée de souiveniirs, seis maisons de famille où l'on éprouvait les jouissances dnx <i chez soi », d'un antique « chez soi », les jouissances uin peu teintées de mélancolie que donnent les demeures imprégnées de beaucoup de penisées antôrieuires ; on y sentait toute la justesse de la parole que devait écrire Verhaeren longtemps après avoir quitté Loufvain : « Le» ancêtres, c'est nous-mêmes dans le passé » (1).
Pourtant qu'on n'aille pas s'imaginer que tout était vieiillerias ou rigueurs jansénistes dans la vieille cité univei'sitaire. Il y avait là des choses et des hommes modernes ; il y avait là une colonie estudiantine qui passait pour assez turbulente, mais sa turbulence n'empêchait pas le glorieux municipe brabançon de garder des coinis très recueillis, ovi comme à Bruiges, sîuivant une remarque fréquemment exprimée, le pais du touriste résonne mystérieux et presque inquiétant à ses oieilles, des coins où se dressaient des maisons d'études et de prières toutes enveloppées d'une atmosphère de calme et de silence, des coins éminemment propices aux rêverie* ntiéditatives, aux labeurs utiles et aux pensées fécondes : ils ont dû enchanter (( l'âme idéaliste et profonde » dfe Verhaeren, fondateur et rédacteur de la 'Semaine des étudiants.
(i) Préface à l'œuvre dramatique Kaaije, de M. Paul Spaak.
Or donc, la Semaine des étudiants naquit à l'époque de l'année où la plupart de ses soeurs aînées et cadettes ont \"u le jour, époque où l'on a généralement enregistré la plus grosse natalité d'enfants de son espèce : la rentrée d'octobre. C'était une enfant qui arrivait dans le monde sans grands gestes ni bruyants propos. Elle n'avaût d'ailleurs pas la prétention de le révolutionner. Elle se présentait même avec un air très modeste, mais très bien élevé, chapeau en mains, vêtements proprets, et offrant au lecteur ce compliment rimé :
Pauvre petit journal, qui prends vie en automne, Naître à pareille époque est, je crois, un méfait ; Car le voit vient du Nord et le temps monotone Rend monotone aussi l'article le mieux fait.
La verdure est flétrie et la rose est fanée.
Toi, tu nais, cependant, comme aux jours du printemps.
Ne sais-tu pas qu'on est au moment de l'année
Où la... feuille se perd et roule aux quatre vents ?
Mais tu crois qu'en tout temps oa aime à faire im somme ; Et puisqu'il est certain qu'im journal fait bâiller. Tu reprends confiance en te disant qu'en somme On ne peut à la fois... bâiller et te siffler (1).
{Samedi 18 octobre 1879).
Ce petit compliment, intitulé Rimes d'avant-poste et où l'on croit percevoir un lointain écho des rimes badines de Musset, genre Spectacle dans un fauteuil, était signé
(i) Cette poésie a déjà été reproduite par I. Gilkin, Origines estadian- Unes..., p. i4
Rodolphe. Lisez Emile Verhaeren, cair Rodolphe, c'était lui. n avait choisi ce pseudonyme en souvenir d'un personnage bien connu des Scènes de la vie de bohème, de Hem y Murger.
Rodolphe avait alors vingt-quatre ans, étant né le 21 mai 1855 à Saint- Amand (offlcieillement Saint- Amandlez-Pueris), un gros bourg de 3,400 habitaints, au bord de l'Escaut, près d'Anvers. Pour l'édification de l'étranger mal informé de la question des langues en Belgique, il convienidrait peut-être de noter que Verhaei-en, bien que dé race et de terre flamandes,, ne parla guère dans l 'enfance que le français, conformément du reste aux habitudes de sa famille. Jusqu'à six ans, il ne connut que quelques mots dfe flamand : jll il 'apprit (et encore, comment !) de sept à dix ans à l'école communale de Saint- Amand.
Au foyer, il ireçuit une éducation parfaitement chrétienne et l'im de ses biographes, originaire de son village natal, raconte : <( Le père et l'oncle d'Emile Verhaeren étaient deux champions de la cause catholique et, j'en ai encore le souvenir, aux jours des grandes élec^ tiens, c'étaient eux qui, sur des chars à bancs, pavoises aux couleurs nationales, menaient les électeiirs au scrutin à Malines. Gustave Verhaeren (le père d'Emile) fut, pendant quelque temps, délégué du canton de Puers au conseil provincial d'Anvers » (1).
(i) J. De Smet, Emile Verhaeren, sa vie et ses œuvres, Première partie, 1855-1894, Malines, P. Ryckmang, 1900, p. ag.
Un autre biographe, M. Léon Balzagctte, rapporte : Le jeune Verhaeren fit sa première communion le 18 mars 1866, — date gravée sur le fermoir do son li>re de communiant qu'il conservait comme une relique de son enfance (Les Célébrités d'aujourd'hui: Emile Verhaeren. Paris, Sansot et C", 1007).
L'atmosphère religieuse du foyer, le futur grand poète la retrouva à l'Institut Saint-Loxiis de Bruxelles, où il commença ses humanités, au Collège Sainte-Baxbe de Gand, où il les continua (et où il eut poux condisciple cl ami Georges Rodenbach), à Louvain où il fit ses études universitaires (1875-1881). Mais il ne passa pas directement de l'enseignement secondaire à l'enseignement supérieur et voici pourquoi. Jeune écolier à Gand, il s'était déjà essayé au métier des vers et, lorsqu'il quitta Sainte-Barbe, sa famille voulut le diriger vei-s une profession plus lucrative. L'oncle d Emile possédait une huilerie de quelque importance à Saint-Amand et l'on aurait désiré qu'elle fût reprise un jour par l 'ex-collégien. Celuici se plia au vœu des siens, mais... les dispositions natives n'y étaient pas. La poésie l'appelait irrésistiblement et, après douze mois d'infructeirse application, le Jeune écrivain obtint licence de stiivre ses goûts ou plutôt de s'en aller s'initier à la science du barreau auprès des juristes de l'Aima Mater voisine. C'était donc un élè\-e en retard ou d'im âge relativement avancé lorsque parut la Semaine des étudiants.
Il comptait vingt-quatre ans. Il avait sub' les épreuves de candidatuTe à la Faculté de philosophie et lettres et il était entré à la Faculté de droit pour y préparer ses examens d'avocat. Il les préparait à la manière de beaucoup de futurs (( chers maîtres )> : en faisant de la littérature et du joumjalisme. Le nxmiéro de la Semaine, dont on a lu la présentation versifiée, portait (nous l'avons dit) la date du 18 octobre 1879. Il fut suivi de 37 autres, allant du 23 octobre au 26 juin 1880 et du 10 novembre de la même année à janvier 1881. L'interruption de juinnovembtre ^t due à une raison qu'on devine : les
vacances. Quant à la disparition de la feuille en janvier 1881, soiit donc en pleine période scolaiire, dlo fut amenée pair une cause moins naturelle ou moins climatérique -et qui sera indiquée en tempis et lieu.
Ainisi que la plupart de ses congénères., le petit journal eut à subir divers avatars au cours de son existence. Il connut successivement les presses d'Anvers, de Bruxelles et de Louvain : c'est dire qu'il changea de format, de papier, d'impression et de bureau, mais c'étaient là, si nous voulons bien en croire les rédacteurs, des pérégrinations et des modifications qui n'avaient d'autre raison d'être que leur souci de sa constante amélioration. Ck)mme toute feuille qxii se respecte, la Semaine avait des déjiositaires au dehors : à Anveirs^ Bruxelles, Gand et même à l'étranger, en Hollande, à Maestricht. Vendue au prix de 10 centimes, eut-elle beaucoup de lecteurs inlra et extra muros ? Nous ne possédons pas toutes les préoi- £.ions qu'il faudrait pour répondre congrûment à la question, mais voici au moins un renseignement uti'le que nous fournit un de ses rédacteurs dans le feu d'une polémique : c'est Fritz (alias Albert Giraud) qui est en discussion avec TMie feuille ennemie (le Type, dirigé par Olivier, aliais Max Waller) et qui écrit fièrement, à la date du 10 novembre 1880, que « la Semaine a eu l'an dernier 100 abonnés et 800 lecteurs ». Ou jugera de l'importance de ce public par un autre renseignement provenam/t aussi du journal lui-même : dans son numéro du 6 février 1880, il avait annoncé que l'Université comptait 1 ,434 étudiants pouir l'année académique 1879-1880 (1) .
(0 Le chiffre officiel relevé à la fin de cette année 1879-1880 est ■de i.45i ; celui de l'année «uivanto, i88o-i88i, arrive à i.5ij (voir les Annuaires de l'Université).
La rédaction ne fut pas complète, on le suppose bien, dès la première heure. Elle se ïecruta au hasard des rencontres, et jmu- cette cooptation non calculée ni réglementée qui a toujours présidé à l'eaiTÔiement des jexmes plumes uaxiversitaires. Les articles importants étalent signés : entendez par là les 'VTais morceaux de style, ceux qui étaient autre chose que des procès- verbaux de réunions estudiantines ou des annonces bibliographiques, mais les si^atures étaient de fantaisie. On connaît celles de Verhaeren et d'Albert Giraud (1). Rodolphe cependant n'était pas toujours Rodolphe. Il s'appelait aussi, maia moins souvent, R. ou R. M. B. cm Pantagruel (2). Iwan Gilkin, qui devait signer plus tard la Damnation de l'artiste et la Nuit, portait alors les noms de Bock et de Fox. Emile Van Arenbergh, dont les lettrés savent le très beau talent de sonnettiste.. se disait Montaigle (tradxjction française de son nom flamand). Ernest Van Dyck, le futur ténor wagnérien, mais qui était alors ou se croyait un futur notaire^ collaborait sous le pseudonyme de Gh. Arade. E^dmohd Deman, le futur libraire bruxellois ou le futur Lemerre du futur Parnasse belge, était facilement reconnaissable à travers ses initiales E. D. M. (3). Nemo abritait mieux le baron Alfred Orban de Xivry, qui déjà s'inténressait à la chose publique. Georges Bauwens, qui par après a fait aussi de la politique, était également bien caché sous le monosyllabe de Max. Un
(i) Est-il nécessaire de rappeler que le nom d'.AJbert Giraai est luimême un pseudonyme et que, durant ses années d'uni\ersité, le poète s'appelait encore -AJtiert Kayenbergh ?
(a) Giraud a dû se servir aussi de l'R (lo novembre i88o)
(3) Autre signature : E. Galo.
autre Georges, destiné à faire cairrière dans l'enseignement des sciences à Louivain, encore que les lettres l'appelassent impérieixsement, Georges Kaiiser, signait de son prénom ou le complétait pa^rfois de son initiale K. Un autre amateur de lettres, qui' pltus tard s'en est allé vers l'érudition et les finances, avait adopté le surnom die Pamphile : c'était Joseph Nève.
Souis cette dernière signature de Pamphile, nous îiisons une déclaration datée dtt l»"" novembre 1879 (n° 3), qui engage toute la lédaction et qui prodame urbi et orbi son diésir d'être un organe sérieux, soigné, dxirable et universitaire dians Ha haute acception du terme : « Si le lecteuiT jette un regard sur le long défilé die ces gazettes aux titres sonores et pleins de promesses, il s'apercevra bien vite que les articles dont eUes sont composées, roulaient sur un fond commun presqu 'universellement le même. Une boutade, une rencontre fortuite de quelques esprits joyeux, un petit événement universâtaire leur donnait naissance. Le journal venait au mondé comme il pouvait, sans but, sans plan, se tenant pour satisfait d'avoir fait aire une heure. Mais après avoir profilé les aspects originaux de la vie d'étudiant, après avoir déversé sa malice dans dieux ou trois colonnes de portraits satiriques, le journaliste n'avait plus rien à dire et le plus fécond était bien en peine de (remplir son quatrième numéro... La Semaine puisera dans ces expériences réitérées plus d'tme bonne leçon dont elle saura faire profil.
Pour qu'un journal puisse dtiTeir à Louvaîn, il faut «Çu'ill isoit une sorte dé vade-mecum, au courant die tous les faits qui intéressent des étudiants, ouivert à toutes les
idées, organe de tous les intérêts irniversitaires. Ce plan, est peut-être un peu vaste, mais, avec le concouifs de tous, il est certainement réalisable.
La Semaine invite tous les étudiants à prendre part à sa collaboration ».
Vous l'entendez : ce doit être un journal à longue vie, et à programme très éclectique ; aussi le voyez-vous appeler à lui des collaborateurs libres (car les précités ne constituent pas toute la rédaction) et même recevoir des correspondances étrangères : c'est ainsi qu'à l'occasion, il publie de la copie qui lui arrive de Liège, de Gand ou ((jui l'aurait deviné ?) de Boulogne-sur-Mer. Il fait de visibles efforts pour se donner les allures d'une gazette de sérieuse tenue et d'informations variées où Ion troui>"e de tout : article de fond, — chroniques des livTes, des théâtres, des fêtes, des « manifestations » tmiversitaires, dies cercles estudiantins et des mondanités louvanistes, — polémiques locales ou générales — poèmes, nouvelles, fantaisies Littéraires, pastiches de maîtres, — -réclames commerciales, — notices nécrologiques, sans compter les divers qui peuvent être des a?écits d'élections et de bagarres où la jeunesse des écoles s'est mesurée avec ses deux ennemis héréditaires : le pandour (lisez : l'agent de police) et le peetcrman (lisez : le bourgeois de Louvain) (1). Maùs ce tout, où domine évidemment la
(i) Lorsqtia l'universitaire a lancé l'épithète de peeterman »u paisible louraniste qni passe, il éprouve toute la satisfaction du jeune romantique de i83o conspuant le o philistin ». Cette épithèt^ ironique doit remonter à l'organisation domaniale du chapitre de Saint-Pierre do Louvain : fUe désignait les serfs qui en dépendaient (hommes Sancti Pétri. nu flamand : Sint-Pîetersmannen) .
littératixTe, n'a rien d'académique. La Semaine a des mots pour rire et même son petit coin de plaisanterie» die fort caHhre qui feraient au besoiki les délices des amateuirs d'almanachs :
« Quel est le café de Louvain le m^ieux soutenu ? Les Mille colonnes. — Le calé où l'on roule le mieucs ? Le Café du Cercle. — Le café le plus oéteste ? Le Chinois. » — Examen de théologie : a Monisieuîr l'abbé, peut-on baptiser arvec du bouillon ? Distinguo, répondit l'abbé, avec celui de Monseigneur, non ; avec celuâ diu Séminaire, pui » (25 octobre 1879 ; 17 janvier 1880).
Mais nos futurs <( Jeune-Beilgiquie » niaient autrement encore : ils riaient (dléjà !) aux dépens die Gbarles Potvin quii passait allons pour l'expression suprême de la iittératture poncive, patriotarde, cantatiiste et antiesthétiqtie :
Dans une cantate en vers plats et creux Potvin ose écrire : « Oui, plus de Messies ! » Le pauvre public dit : « C'est fort heureux. Désormais, Potvin, non plus de tes scies ! »
{10 janvier 1880).
Le couplet n'est pas signé, mais voici de la prose où l'auteur, qui est Verhaexen, rit dû même rire, xm rire pas bien méchant et quelque peu die vieille mode, car les propos fantaisistes où il éclate n'ont rien, comme invention littéraire, de particulièrement révolutionnaire ; c'est un testament à la Villon, testament à donations plaisantes et où mes compatriotes reconnaîtront quatre de leurs joiM-naux beilges, des journaux: libéraux dont deux subsistent encore (1) : « Je lègue... mes chevilles à M. Potvin.
(0 La Gazette et la Flandre libérale.
— Je lègue ma carabine à Gustave Flaubert, mon, vase lacrymatoire à Zola, l'œil-die-bœuf de mou grenier à Gambetta, ma iXKtérité à Victor Hugo. — A la Chronique ma pudeur, à la Gazette ma vergogne, à l'Echo du Parlement mes Mémoires de Joseph. Prudhomme, à la Flandre libérale toutes les dissertations soporifiques que j"ai commises duj-ant ma vie... — Je lègue mon passé aux musées d'antiquité ; le présent... il ne m'apjjartient déjà plus ; quant à l'avenir, je le lègue à Dieu. — Fait à la diable sans forme ni notaire, le 22 janvier 1880, R. M. B. » (Semaine du 31 janvier 1880).
... Ainsd donc Potvin était déjà a tête de turc » pour ceux qui étaient apjjelés à fonder la Jeune Belgique. Déjà, à Louvain, ils s'entraînaient au jeu qui allait devenir un des divertissements favoris de la revue ainsi désignée. Cependant, la Semaine n'était point railleufie •pour se conformer aux traditions des jeunes mondés <Je lettres, pour se donner les gants d'être dans le ton, pour aSecter le genre impertinent ou cavalier qui séait à son âge. Absolument pas. C'est même un de ses traits caractériistiques que son respect... à l'égard du corps professoral, oui, du corps professoral. Pourquoi n'ajoulerai-je pas que ce trait frappe vivement celui qvâ a longtemps vécu parmi la gent estudiantine en qualité de « moniteur » ou de « docteur » ? Sans doute, on lit dans la petite feuille louvanisle des allusions que leurs rédacteurs voulaient piquantes et des malices qui devaient être (( mordantes » au regard des initiés, mais elles n'amènent pas le sourire sur nos lèvres, à nous lecteurs d'aujourd'hui qui n'avons pas été des mystères d'Eleusis. Ainsi, vous entendez l'un de ces messieurs parler
<c du grand prêtre de l'Inseniséisaiiie », d'im membre (( dvt grand Impossible » et « d'vm frère-laid de l'ordae de Saint-Pancrace ». Il y avait là-dessouB des histoires de bamboches et de clubs .secrets que Verhaeren preniadt plaisir à vous dlévoiler, mais dont il était le premier à reconnaître la naïve ou l'enfantine innocence. Le tout, au moins, était bon enfant, sans venin, ou même sans échauffement die plume. Ce n'est guère qu'à partir de la seconde année, lors de l'apparition d'un journal résolument adverse, que la Semaine se f^it agressive. Ce journal, c'est le Type^ fondé par Max Waller, qui devait bientôt après organiser à Bruxelles, pour de brillantes destinées, la revue la Jeune Belgique. Contre lui, toute la rédaction de la Semaine part en guerre. C'est une lutte, une vraie lutte qui éclate. Nous y reviendrons.
Au début, Verhaeren et les siens insistent sur leur préoccupation de n'être pas de vulgaires et de méchants noircisseuirs de papier (ils ont tenu pai-ole) • « Quelquesuns se sont étonnés de ce que le journal actuel dies étuidiants n'avait pas le caractère satirique des quelquea feuilles éphémères qixi ont paru jusqu'à ce jour. Ils ont trouvé que notre quatrième page, consacrée aux variétés, n'était pas assez épicée. Cela n'a oependiant rien d'étonnant, vu que tel ni'a jamais été notre but. Nous avons voulu prendre une allure plus stable et attirer chaque semaine l'attlenlion de nos confrèi-es par le choix de nos articles et la multiplicité de nos renseignemeixts. Nous poru-suivons uniquement un intérêt universitaire. » (Causerie signée Max ; 8 novembre 1879).
Une autre particularité de la Semaine est qu'edl© ignore le heurt flamand-wallon ou qu'elle ne connaît la
question des lang-ues que pour la résoudire par lentente cordiale. Elle ouvre ses colonnes à des collaborations flamajides, mais elle est très loin, naturellement, de faire au parler des Flandres la même place qu'au français. Eille recommande à ses lectexirs la fréquentation d'ume société littéraire flsunande, Met Tljd en VUjt (titre à traduire : Avec loisir et zèle), société dont la création remonte à 1836, mais qui, vers 1880, paraît un peu en déclin. Précisément alors, poTir la redresser, arrive un jeune poète, riche des plus belles espérances et auquel urne mort prématurée n'a permis d'en réaliser que quelques-unes. C'est Albrecht Rodenbach qui, sous le pseudonyme de Harold, insère des vers et des proses dans la Semaine. Mais il a été plus qu'un essayiste de journaux estudiantins : c'est l 'initiateur d'un mou\'ement littéraire flamand qui s'est développé parallèlement à celui ée la Jeune-Belgique française. Son nom a plus d'une fois été cité en France, moins pour la réputation dont il jouissait daais son pays que parce qu'il était le cousin de Georges Rodenbach, l'évocateur de Bruges-la-Morte. Très courte fut sa carrière, n est mort, âgé de vingt-trois ans, à Louvain où il avait composé son poème dramatique, bien connu, de Gudrun, qui reste son meilleur titre de gloire. La Semaine, dans son deuxième numéiro (25 octobre 1879), annonçait l'apparition prochaine de cette œuvTe à la librairie Hoste, de Gand. Neuf mois plus tard (1), elle informait ses lecteurs de Ja mort de l'écrivain de Gudrun, en le qualifiant dé « rédacteur-fondateur de la Semaine ». Elle ajoutait : « Ce qu'il y a dé pJus lamentable dans cet événement,...
(i) 3<S juin i88o.
c'est le deud'l qu'épcrouive en face de ce cercueil la bonne patrie flamande, l'art flamand que le défunt adorait si efficacement, c'est le >dde énorme que laisse dians le niour vement flamand cette grande et légitime espérance disparue... Albrecht Rodenbach^ poète ».
J'ignore de qui sont ces paroles. Peut-être de Verhaeren, mais isi elles ne dui isont pas dues, il le® aurait siignées très vollonftiers, car elles expriment un sentiment d 'adlmiiration qu'il partageait, et elles népondent à l'esprit de compréhension et de tolérance dont il a toiu/jouirs été animé. Nous savons par l'un des colla borateuns assidus de da Semaine, Iwan Giilkin, que le chantre futur de Toute la Flandre était lié d'amitié avec un <( jeune bourgeods » qui se mêlait à eux et qui a publié plus tard dés vers flamandis très remairqués, Alfred de Smed't : u C'était, dit-il, vn anticlériical ardlent, mails cela notiis était égal, parce que nous avions convenu qu'en sa présence jamais on ne parlerait de politique. C'était aussi un flamingant fanatique, très épris des littératures néerlandais© et anglaise » (1). Peut-être siérait-ii dé faire observer que Verhaeren était profondément flamand par certaines particularités de son tempéraiment et de son esthétique. Mais cela, évidemment, ne contredit pas l'idée que la culture française esit en droit de le réclamer comme ime de ses expressions les plus puiissantes et les plus glorieuses. Le lieu n'est pais d'aillleuirs àe traiter la question avec toutes les diistinctionis et toutes les nuances qu'il y faudrait. Nous n'avons pour l'instant qu'à relever une piéoocuipation intéressante dé la Semaine : elle désirait à sa manière
(i) Origines estudiantines, p i3.
l'u'nion sacrée qui fait la force et (ceci soit encore noté pour lui gagner les sympathies des divers tenants de nos revendications linguistiques) elle est allée jusqu'à glisser dans ses colonnes quatre couplets d'un patoisant liégeois qui sollicitait dans le journal une place pour son parlor local à côté des lettres françaises et flamandes. G "est la seule apparition que le savoureux dialecte des bords de la Meuse y ait risquée. Toutefois, elle est à signaler comme représentative de l'esprit de la maison. L'on en voit donc bien le programme : « toléiance et littératiire », car elle ne veut guère connaître autre chose.
Dans son premier numéro, elle en avertit ses lectexurs par cette déclaration faisant allusion à (( la lutte scolaire » qui sévissait en Belgique et qu'avait provoquée, en 1879, une lod du gouvernement libéral, alors au pouvoir, sur l'enseignement primaire : «. La politique n'est point à notre programme. Nous laissons le soin de traiter les questions qui sous ce rapport noiBS intéressent à notre confrère, VEtiidiant catholique [organe des universitairea catholiques de Gand]. Nous nous bornons à constater le siKxès de la noble et légitime campagne entreprise par les évêques, le clergé et les catholiques belges contre la sécularisation dé l'enseignement. Organe d'étudiants, noua devons au moins dire un mot du triomphe remporté par les écoles libres sur les établissements des prétendus apôtres de la liberté ».
Mais si ces Messieurs de la Semaine ne sont pas des ^professionnels de la polémique catholique, au moins eont-ila des juges littéraires et lorsqu'ils exercent leurs
fonctions, ils émettent de ces remarques où l'on sent qu'ils ont des principes. Leur journal, malgré certaines alluires « d'aïu-dessuis de la mûlée », vous suggère l'impresision qu'ont éprouvée tous ceux qui ont paiSsé par l'Université de Louvain et qui l'ont connue dans ses jours de vie normale et heureuse : l'impression qu'une grosse part de ison bonhouir txooive sa source dans les astsiises morales sui- lesqxielles elle œt érigée. En elïeit, de ce que tous ses maîtres et élèves pensent et désiTent de même, sont guidés pair les mêmes croyances et orientés vers les mêmes espérances, il résulte qu'entre eux s'établit un esprit particulier de oonifiance réciproque et de vivante solidarité. C'est une communion intellectuelle et philosophique, qui est dilffloilement explicable ou traduisible par des mots ; on ne la sent, on ne sent les sympathies et les « coorespondances » d'âmes en lesquelles elle consiste qu'à la condition d'avoir séjourné quelque temi» dans le milieu qui les a fait éclore. Assuirément, à côté d'elles, il y a place pouir des divergences d'opinions et d'appréciation® en diverses matières. Néanmoins, la jeunesse louvaniste forme essentiellement ce qu'on appelle un ensemble, un tout moral.
La Semaine vit de cet esprit carporatif et elle le montre au besoiin, par exemple, dans cette notice bibliographique sua- Religion et Religions de Victor Hugo : « Quel dommage que ce beau génie consaca^e sa force, encore immense, à faire du Voltairianisme lyrique, et se prive ainsi volontairement d'une fotiile d'admirations qui craindraient de paraître saluer le pamphlétaire impie, en rendant hommage au Poète » (12 juin 1880). Au besoin également, mailgré sa diéclairation « d'avant-poste », elle s'ingèire dans
le5 affaires de la politiqvie, et elle prend hardiment la défense du programme catholiqtie contre des journaux ennemis de Bruxelles et de Lau-\-ain. Bock (Gilkin) risque assez volontiej^ le coup de lance : il fonce sur le « mécréant )). Montaigle (Van Axenbergh) dit également son mot. Pîtrfois, Rodolphe ou Verhaeren pax>fère le sien. Mais le polémiste en titre est Deman.
C'est en prose que Rodolphe affirmait, dans la Semaine^ sa foi chrétienne. A l'époque de ses débuts littéraires, il a aussi formulé le même credo en vers, mais ailleurs, dans la Revue Générale d'avTÎà 1876, un périocUque catholique qui a toujours eu d'intimes attaches avec l'Université de Louvain (1). Le poème qu'il y a inséré n'est certes guère connu et même je pense qu'aucun de ses biographes ne l'a signalé. C'est peut-être v-ne raison suffisante pour qu'il nous soit permis de le reproduire en entier. Il est donc anférietkr de trois ans à la Semaine et il parte le titre : Plus de poètes.
L'oiseau gazouille encor sur la branche penchée. Le vent murmure encor dan.s les ombres du soir. Mais le poète est mort et la lyre est brisée, La flamme s'est éteinte au céleste encensoir... O Dieu ! Lorsque ce siècle, au matin de sa vie. Répandait sa belle âme en accords immortels. Lorsque Chateaubriand allumait son génie Aux flambeaux presqu 'éteints des antiques autels. Lorsque tout était pur dans la voix des poètes. Que toutes les douleurs avaient leurs interprètes.
(i) Le Comité de rédaction comptait parmi ses membres Léon de Mont^, professeur à l'Université, et dont Verbaeren soivait alors les cours dr littérature en candidature en philosophie et lettres (voir d-àesBons, p. 32).
Et que le désespoir même dans ses fureurs
Cherchait i>our l'adorer ton nom parmi ses pleurs,
^ui l'eût prédit, mon Dieu ! qu'un jour, la triste aurore
Trouverait sans échos cette lyre sonore.
Dont les doux chants berçaient notre siècle naissant ?
Qui l'eût dit, que mon cœur, dans son vol impuissant.
Semblable à la colombe envoyée au déluge.
Chercherait par le monde en vain un rameau vert
Et viendrait s'abriter dans le triste refuge
Du temple de la Muse, à tous les vents ouvert ?
Car nous nous sommes plus dans de grossières fanges. Nous avons arraché les ailes à nos anges
Et ri de la pudeur.
Nous avons rejeté les vertus des vieux âges. L'amour, la foi, l'espoir et les conseils des sages
Avec la paSx du cœur.
Parce que l'infini nous cachait quelque chose. Parce que le scalpel ne trouvait pas la cause
Des secrets de la mort.
Nous avons abaissé nos têtes vers la terre. Ne songeant qu'à chercher dans l'immonde matière
Du plaisir et de l'or.
Les muses ont éteint leurs ardeurs inspirées Au souffle desséchant des terrestres pensées.
Des instincts les plus bas.
Elles ont délaissé les champs de la patrie. Sans espoir de retour, sans laisser au génie
La trace de leurs pas...
Car la lyre a besoin d'un encensoir qui fume, D'un espoir qui s'éteint et toujours se rallume. Des hymnes à l'autel, des hymnes au tombeau. Où tout semble finir, elle dit : « tout commence. » Elle attache ici-bas à tout une espérance, Une croix à la tombe, une croix au berceau!...
Mais un jour, ô mon Dieu, grondera ta colère Dans le souffle du vent. Au fracas du tonnerre, La foudre tracera ton nom dans le ciel noir ; Et comme Balthazar, au milieu de nos fêtes. Surpris et châtiés, nous laisserons nos têtes Sous l'étreinte du désespoir.
Puis après l'ouragan viendra le ciel propice Et la bonté de Dieu calmera sa justice. Alors, pour célébrer l'Etemel, roi des rois. Sortira du tombeau, vivante et rajeimie Avec la Foi, sa sœur, la sainte Poésie
Unissant la lyre à la croix !
Ce ne sont point là « des accents inconnus à la terre », Déjà, chez les Romantiqxies. la lyre unie à la croix avait souvent clamé contre la désertion des c( antiques autels », mais la plupart des lecteurs du Verhaeren des « nouveaux âges » ne l'entendront point, sans quelqxie surprise, se faiire ainsi le diisciole de la « sainte Poésie j.
... Revenons à la Semaine et rép>étons-le : ses préoccupations capitales sont du côté dfâ lettres. C'est au sujet de l'art et de l'esthétique que de préférence elle entame des discussions. C'est de la littérature profane qu'elle édite à l'ordinaire et, spécialement, de la littérature de sa rédaction et de ses amis : poèmes, nouvelles, fantaisies, plaisants pastiches, par exemple du Lac, de Lazzara et de Rolla.
Les hasards de la production littéraire de France et de la vie théâtrale à Ixmvain amènent sous la plume de ses
coMaboratetETs des articles sur Ck>rneille, Racine, Hugo, Flaubert, Goppée, Labiche (1), ou sur de modestes écrivains belges comme Ferdinand Loise et Guillaume Lebrocquy. Un jour (est-ce la copie qui manque ou est-ce désir de faire admirer à nouveau une chanson célèbre ?) le jouirnal sert à ses lecteurs la Garonne de Gustave Nadaud. Rien rue sent, dans ises publications, la petite chapelle ni les dogmes exclusifs et, en géniéral, les appréciations de ses jeunes essayistes sont empreintes d'une large et accueillante bienveillance. Ils n'ont pas le ton tranchant que d'aucuns attendraient de leur âge... ou de la réputation actuellemenft faite, parmi la bourgeoisie belge, à la littérature dite (( Jeune Belgique ». Ils ne dédaignent pas les études sérieuses, et c'est ainsi que l'un d'eux, signant E. Rasme (le célèbre Erasme a résidé à Louvain), publie un travail sur les Origines du roman moderne, tandis qu'un autre, en des articles intitulés la Liberté de la presse à Louvain^ s'impose la peine de reconstituer l'histoire de toute une série de journaux d'étudiants, dans le dessein de montrer qu'ils constituent une mine précieuse de renseignements sur le hatut linsitituit brabançon.
Des «oins assez particuliers sont réservés aux analyses des conférences littéraires, juridiques ou scientifîqfues qui sont faites dians les réunions hebdomadaires de petits cercles estudiantins présidés par des professeurs. Il y a
(i) Une page intéressante sous la signature de R. et relative aux élections académiques, à propos de la nomination de Labiche (6 novsmbre i88i).
là — et loltôervalion porte encore sur les temps présents — il y a là toute xme vie intellectuelle remarquablement active. Ces sociétés d'études et de discussioniS, qui furent toujours nombreuses à Lotrvainj sont constituées en dehors de l 'enseignement académique, mcûs dirigées toutefois par des maîtres de l'Aima Mater. L'assistance y est facultative et les dixecteuis leur prêtent un concours entièrement diésintéressé, mais l'Annuaire officiel de l'Université piiblie la plupart de leurs rapports où sont exposés l'objet et le fruit des conférences prononcées j>ar les membres. Louvain comptait à la veille de la guerre environ trente ceircles de ce genre. L'histoire détaillée de plusieurs d'entre eux >"audrait d'être écrite, car ils ont une histoire ; ils remontent haut : ainsi le cercle de lettres flamandes, déjà cité, le Met Tijd en Vlijt dont la fondation date de 1836, et les deux sociétés françaises, la Société littéraire de 1839 et l'Emulation de 1853, qui présentent un intérêt tout spjécial ix)ut nous (1). On devine si elles ont attiré l'attention des rédacteurs de la Semaine.
La fiéquentaLioa de l'une n'était pas interdite aux membres de l'autre. On passait sans difficulté de la première dans la seconde, et te! étudiant qtd avait lu un travail à la Littéraire pouvait en reparler à l'Emulation. Aussi, conformément à l'esprit de tolérance et au respect de la liberté de conscience artislîqvje qui formait l'article premier de son credo, la Semaine recoramande l'une et l'autre à ses lecteurs. Ecoutez-la : « N° 1, 18 octobre 1879 : Aux nouveaux venus. Deux sociétés littéraires françaises ouvrent leurs bras aux rouveaux venus parmi nous.
(i) h'EmtilaUon subsiste encore. La Littéraire a dispani.
L'Emulation, petite personne on négligé, jeune, vive, un, peu hâbieuise, parfois intrigante, ayant ises jouxs de tempêtes nerveuses, mais charmante fille après tout. L'autre, la Littéraire, personne aux alllures graves, académiciennes, portant besicles malgré ses yeux de vingt ans, et perruque au grand dëpit de ;ses cheveux blonds et booiclési.
Dans l'une, trop de laisser-allei^, dans l'autre trop de raidieuir. Au demeurant dieux bonnies natuo-es comme Agathe et Sophie. Conckision : Pour garder réqaiilibre et suivre le système des compensations, frapper aux deux portes, une demande d'admission à la main ».
Suit immédiatement une réclame pour la consœur flamande : Met Tijd en VUjt, dont on dit : « Elle vit à côté die ses deux sœuTs françaises, présentant comme elles sa (Kirte aux nouveaux ven/us ».
L'Emulation a toujours eu un programme d'études très large ; elle a toujours tenu sa salle ouverte à toute espèce de diBcussàons, mais sa tribune a été, à rordinaire, occupée i>ar des élèves de philosophie et de droit : des sujets littéraires y ont isourvent été traités, mais c'était là plutôt une spécilalité de la Littéraire, encore que celle-ci acceptât des communications d'ordre divers. Au temps de Verhâeren, elle était présidée par un maître dont 'A a tracé le portraiit sruivant, dans son opuiscule Parmi les cendres : « Un savant professeuir, M. Léon de Monge, dtont les idées inébranlablement dassiques ne l'empêchaient point de commenter les romans dé chevalerie et le merveilleux des légendes celtiques, nous faisait aimer, tout en les lardiant dé ses sarcasmes, Hugo, Musset, Vigny, Gautier, Baudeilaire. Il présidait la Société littéraire avec juste le degré de pairtiailité qu'il faut pofuir y entretenir l'étal de
lutte ardente et féconde. 11 était gentilhomme avant tout. Avec quelle courtoise tt souriante ténacité il combattait le romantisme au nom du goût et de la vérité ! Ce qui ne l'empêcha jamais d'être prompt à l'éloge, même si le travail qu'il jugeait bien fait heurtait et malmenait quelque peu soit Corneille, soit Racine, sodt Boileau. Et pvàs, dès qpie la discussion devenait trop vive, il avait le talent d% nous réconcilier tous, grâce à l 'universelle admiration professée ix>uir MolièEre » (1).
Le savant président fut à son tour, mais plus lard, tardé de sarcasmes par les « Jeiixie-Belgique ». Ses antipathies à l'endroit du Romantisme et du Baudelairisme avaient — résultat presqxie inéluctable — coopéré à la diffusion de l'un et de l'autre parmi ses auditeurs de la Littéraire et, dte lors, quelque peu contribué à la ré>'<>lution de 1880. Et cependant, il conser>ait, malgré tout et parce qu'il était sincère, l'estime de ses anciens de Louvain (2). Verhaeren, jusqu'en ses derniers jours, a pairie de lui en des termes de respectueuse déférence. Il aimait à se rappeler qu'il avait été le bibliothécaire de la Société que dirigeait le maître inébranlablement da^que. C'étaient pour lui de doux souvenirs que ceux qu'il relisait dans un procès- verbal reproduit par la Semaine du 8 nov«?mbre 1879 et qui annonçait aux abonnés que les susdites fonctions lud étaient confiées. Par un communiqué du 28 juin 1880, information leur était donnée que le Bmeau de la littéraire, dont faisait partie Verhaeren,
(3) Voir la façon doat la Semaine s'associe i une manifestation orgafiisée en son honneur : i4 février et i5 mai 18S0.
était remplacé. Le mandat de bibliothécaire passait à Iwan Giilkim.
Pilairait-il à mes 'lecteurs, suatout aux Belges, de pénétrer quelques instants dans la salle au petit cercle et d'assister à l'une de ses Siéances ? Voici précisément Iwan Gilkin qui les introduira. De même que Verhaeren, c'était un élève de l'Instiluft Saint-Louis de Bruxelles. Arrivé à Louvain, en octobre 1878, pour y faire son droit, l'uin de ses premiers soins fut de se faire recevoir à l'Emulation^ où son début consista en la lecture d 'une étude siur Octave Feuillet. Mais id n'avait pas asisez d'un cercle, et il demanda son admission à la Littéraire : (c Je me sentais, je l'avoue, médiocrement à l'aise lorsque, un soir, après le ballottage, je fus introduit dans la salle vaste, sévèare, glaciale, où la docte compagnie tenait séance autour d'vme longue tcLble couverte d'un grave tapis vert. L'unique lampe à pétrole, pendue au plafond et coiffée d'un gigantesque abat-jour administratif, me jjermettait à peine de distinguer dans la pénombre quelques têtes qui m'étaient parfaitement inconnues. L'une d'elles, volumineuse, couverte d'une véhémente chevelure noire, se souleva, et je subis la lecture d'un procès- verbal, clamé d'une vodx sonore. La voix et la tête appartenaient au poète Van Airenbergh, mais en ce moment cela m'était bien égal. Puis se leva un étudiant, portexu- d'un lorgnon, d'une grande tignasse blonde et d'une paire de longues moustaches, qui se mit à lire des vers. Des vers ! oui, ma foi, de fort jolis vers, comme aucun de mes compagnons n'eût été capable d'en composei. J'en fus tout remué. Cet étudiant s'appelait Emile Verhaeren. J'aurais voulu lui exprimer mon admiration et ma sympathie ; ma limi-
dite m'en empêcha et je me contentai de lui serrer énergiquement la main. Mais Je rentrai chez mod en toute hâte et m'appliquai à mettre tant hien que mal en vers ce qxie je n'avais pas su dire en prose. Je composai un mauvais sonnet, et j'allai incontinent le déposer dans la boîte aux lettres de Verhaeren. Le lendemain, je reçus, de la même façon, un sonnet, aussi cordial et aussi mauvais que le mien. En quatorze vers, très entoa-tillés, j'avais dit : Vous êtes un poète. Verhaetren me répondit de même : Vous en êtes um autre. Là-dessus, nous devînmes amis » (1).
Que valait le jeune littérateuj en qui Gilkin saluait un jeune maître ? U était très estimé dans le petit monde intellectuel où il vivait et coté comme une espérance par son professeur. Le secrétaire de la Littéraire se fait l'écho de cette admiration dans son Rapport sur les travaux de la Société littéraire pendant l'année académique 1878- 1879. Après avoir analysé les sujets traités par les membres du cercle au cours de cette année, il ajoute : « Il me tarde, Messieurs, de vous paiTler du petit chefd'œuvre que nous lut M. Em. Verhaeren, sous le titre d'une notice sur Théophile Gautier. Laissant de côté la prose malheureusement si souillée de l'écrivain, M. Verhaeren ne nous parla que de ses poésies... Après avoir parcouru les différentes péripéties du talent de Gautier, il termine par un jugement général. Il montre Gautier spiritualiste au commencement, matérialiste à la fin et
(i) Origines estudiantints, p. ■7-8.
devenu, de chrétiea, poète dfe la forme païenne, die la philosophie païenne. Son œuvre ressemMe à nme coupe d'or ciselée ne renfermant que de l'eau claire.
Après cette lecture qui nous avait tant intéressés, M. de Monge, notre président, trouva ce mot hexxreux pour caractéiùser le travail : Ce travail émane d'un critique doublé d'un poète. Le critique s'était montré dans la notice sur Th. Gautier ; restait à goûter le poète. C'est ce qvi lïovis fut donné de faire dans une séanice suiivante. Les iK>ésieis que nous avons entendues étaient d'un choix heureux et d'un vers facille. Soit qu'il chante la splendeuir d'une Soirée en mer ; soit qu'un tableau gothique le fasse rêver la vie d'un artiste chrétien, au moyen âge ; soit qu'un vieux cheval maltraité lui inspire des réflexions empreintes d'tme profonde mélancolie, M. Verhaeren nous fait presque toujours subir le chaiTne que donne aisément une idée poétique servie par wne. expression propi-e. Jamais la pensée ne court après le mot. Si M. Verhaeren, par système, pratique peu le genre sublime, il échappe totalement à l'affectation et à la recherche ; et ses vers dOiivent à leur aimplicité et à leur natuirel la plxxs grandie partie dé leur charme et de leur mérite.
Mais mieux que cette appréciation froide et incomplète, une citation fera connaître le vrai caractère de ce talent.
La pièce est intitnJIée : Nos bons petits enfants :
Les gais petits enfants pataugent dans les fanges^. Cheveux au vent, pieds nus, en groupe tapageur ; Ce ne sont pas des fleurs, ce ne sont pas des anges. Ce sont de noirs démons riant de leur laideur.
Riant lorsqu'un passant les gronde et fait la moue. Mais rageurs quand le char des moissonneurs taquins Ecrase leurs châteaux faits de pierre et de boue. Faits des mains et des pieds à travers les chemins.
Ils sont frais, bien portants, rouges, à tête blonde, Pleins d'amour primitif et de contentement ; Ils ont de petits cœurs qui renferment un monde ; Et de petites mains qu'on remplit aisément.
Leurs mères, à les voir se salir dans l'ornière.
Grondent bien quelquefois, mais ils sont si démons ;
Mais ils ont tant besoin d'air pur et de lumière
Qu'elles leur mettent vite im baiser sur, leurs frwits.
Leurs grands bonheurs sont faits de si petites choses. Ils s'absorbent si bien dans leurs plus simples jeux. Qu'il ne faut qu'un rayon à leurs visages roses Pour que chantent leurs cœurs et s'allument leurs yeux.
Et les vieillards courbés que le trépas emporte. Rêvant d'ancienne joie en passant auprès d'eux. S'arrêtent souriant à leur jeunesse morte. Dont un reflet suprême a caressé leurs yeux.
Oh ! les petits enfants ! Oh ! les charmantes âmes ! Oh ! les petits moineaux sortis jojeux des nids. Pour réchauffer nos cœurs, pour ranimer leurs flammes. Restez toujours démons, restez toujours petits ! (1).
Les admîTateurs des Visages de la Vie et de la Multiple splendeur estimeront peut-être qu'on était indiilgent à la Littéraire et ils auront quelqiie peine à recoamaître «lefur»
(i) Annuaire de l'Université de Louvain, Van Linthout, 1880, p. iai-ij6. Les autres poésies auxquelles le rapporteur fait allusion doivent avoir disparu. Verhaeren m'a dit n'en avoir conservé ni copie ni souvenir.
Verhaitren dans ce peintre des i>etits enfants. On sent que Coppée a passé par là. La même influence reparaît, non moins visible ni moinis présente, dans une épître à la manière du bon vieuK temps que Rodolphe adressait vers la même époquie à son ami G... R... (Groorges Rodenbacli) (1). C'est une réponse à un souhaiit :
Ami, le ciel t'entende et se range à ton vœu !
Le vœu, ajouite-t-il, est charmant, le vœu d'une vie fcranqu/ille
dans ce coin de vallop
Près du fleuve où se berce en chantant la marée.
Quelle vie on y mènerait, une vie où l'on aurait une épouse qui vous aime ; un enfant qu'on adore ; enfin d'année en année la visite d'un vieil ami :
« C'est là que tu viendrais, loin de la politique, Charmant, heureux, rieur, t'installer un matin. Je me ferais gaîment ton premier domestique Pour te servir à table et te verser mon vin. On serait si joyeux pendant une quinzaine !
(i) La Semaine, qui donne des extraits de cette épître dans son numéro du 28 novembre 1879, nous dit que la Littéraire en a eu la primeur et elle nous apprend qu'elle a été publiée dans lo Journal d'Anvers (sans indication de date). Gilkin en reproduit des passages dans les Origines estudiantines, p. 16-17. Le texte qu'on va lire est celui que renferment l'Annuaire de l'Université de Louvain, i88i, p. 99-101 (Rapport sur les travaux de la Société littéraire... pendant l'année académique 1879-1880) et le Choix de Mémoires de la Société littéraire de l'Université de Louvain, Louvain, Ch. Peeters, t. XIII, 1887, p. LXIII- LXV. Il est plus étendu que celui de la Semaine et des Origines estudiantines, mais ce n'est pourtant pas lo texte complet puisque, on la voit, le début du poème n'y apparaît qu'en résumé.
Le jour, on s'en irait en chasse allègrement.
Puiser dans le grand air la bonne vigueur saine.
On se sentirait frais, spirituel, aimant ;
On aurait le plaisir de son adolescence
Revenue ; et le soir, deux à deux, épuisant
Des meilleurs souvenirs l'intime jouissance.
Bien avant dans la nuit on resterait causant.
Ma femme t'aimerait comme ime sœur son frère :
Mon enfant t'aimerait comme on aime un parrain.
Qui fait en arrivant sa caresse sincère.
Mais, mieux que ça, rapporte en sa poche un pantin.
Puis, oh ! bien en secret, vois-tu, bien en cachette.
Dans une chambre intime et close à tous les yeux.
Prudents comme une femme ôtant sa collerette.
Nous irions, vers la brume, à pas mystérieux :
Et nous, les bons bourgeois, les pères de famille.
Qui tenons des enfants bercés sur nos genoux,
Moi, rentier campagnard, toi, magistrat en ville.
Nous lirions des vers, — des vers oui sont de nous !
On se ferait chacun (1) un compliment frivole ;
On examinerait l'œuvre avec soin, longtemps ;
Et ces vers, quj#que vieux et de l'ancienne école.
Nous paraîtraient plus frais qu'une aube de printemps.
Et nos muses, ami, moins jeunes, moins chantantes
Il est vrai, mais toujours fidèles à nos cœurs.
Nos muses aux jeux clairs, aux grâces rayonnantes.
Vierges, s'embrasseraient encor comme deux sœurs !
Enfin tu partirais, par un soir morne, tristC;
Rayé de fine p'.uie, — et l'adieu serait long,..
Et quatre jours durant tout ce qui nous attriste
Et nous navre, pendrait sur nos cœurs en surplomb.
Tu t'en irais vaquer, dans la ville maussade.
Aux soins de tes procès, et tu dirais gaiement
Que ce monde ennuyeux devient une salade
Où crimes et délits entrent comme piment.
Et moi je resterais près de mon âtre en flamme,
(i) Semaine : ducaa ; Choix de Mémoires : l'un l'autre.
Tranquille, et désirant ton retour parmi nous Pour voir les bois verdir, et te montrer ma femme Mère d'un nouveau fils dormant sur ses genoux ! »
Le rapporteur de la Littéraire, après avoir cité, continue : « Voilà certes la note des joies intimes du cœur bien .sentie et heureuisement rendue.
Mais il est un sentiment qui repousse cette libre expansion. Il replie l'âme suir elle-même, il nous détache du pirésent pour raviver quelque pénible souvenir, ou redlou^ bler la crainte d'un malheur qui n'est pas encore, mais qu'on redoute. Sans être Je genire propre de M. Verhaeren, l'élégie ne lui est pas interdite. Rappelez-vous le sonnet intitulé ; Le 2 novembre. C'est l'expression Vraile de cette miélancolie toute chrétienne (jui noua envahit, lorsque, seul et songeant au passé, l'on suit à la nuit tombante les sentiers d'un cimetière, le jour des Morts :
Hôtes de nos penser tristes, morts tant aimés. Voici votre ^and jour de deuil qui nous arrive, Et tous nos souvenirs allant à la dérive Soudain vers vos cercueils se tournent ranimés.
Quelque chose de nous en vos tombeaux fermés
Habite : notre cœur à votre cœur se rive.
Il nous suit familier et pieux sur la rive
Où depuis si longtemps vous vivez transformés.
Et nous avons choisi les moments de l'automne. Où, dans les bois lointains, le vent du nord entonne I^ funèbre chanson des hivers attristants.
Pour nous agenouiller, recueillis, sur vos pierres, Y mettre nos bouquets de fleurs et de prières Et vous donner ce qui nous reste du printemps. »
Le rapparteiir coDuclut : « La Société Uttércùre se félicite de compter parmi ses membres ce jeune talent. Qu'il ptouTsuive la voie dans laquelle il est entré 1 Qu'il soit le peintre de la nature, des sentiments simples et vrais, des affections saintes, de la famille et de l'amitié 1 »
Les ikcteuTs d'aujourd'hui concluront : « Ceci est moins Coppée que cela, mais avons-nous bien devant nous l'homme quri écrira un jour les Forces tumultueuses ? » C'est lui pourtant, mais, comme le fait xemarquer Iwan Gilkin (l'Iwan Gilkin de 1909), « rien çncore ne permettait de prévoir le génie tumultueux et farouche du grand poète que devait devenir Emile Verhaeren, En ce temps-là, id imitait l'art bourgeois et intime de François Coppée » (1). Oui, il imitait le chantre des Humbles^ et il le louait dans la Semaine ; sous le titre de Médaillon littéraire, François Coppée, il Itii consacrait ime étude attentive et sympKithique qu'il terminait i>ar ces mots : « C'est un maître, mais un i)etit maître. Sa place en littérature est la même que celle des tableautins hollandais au Louvre. Dow, Teniers, Steen, Metsu se trouvent dans la même salle que les Rubens, les Morillo, les Titien, los Velasquez.. mais ils se trouvent logés au-dessous d'eux. Les grandes toiles des génies dominent leurs petites peintures originales, qui ne laissent pas d'être des chefe-d'œuvre » (18 et 25 octobre 1879).
Le ton de l'éloge, on le voit, n'est pas outré. D ne s'agit pas d'un ciilte jwssionné, mais d'une admÊration caiiXM et rai sonnée.
Le (( petit maître » françaàs, ici loué, était également
(i) Origines estadiantines, p. i6.
l'un des écrivains aimés d'un aulre futur « Jeune- Belgique », de Georges Rodenbach, qui connuit ausei des heures de célébrité estudiantine h. Louvainj mais à la Société d'Emulation. C'éiaàil un « étranger », car le romancier de Bruges-la-Morte n'a pas apparteoiu à rUniversité brabançonne. Il av,ait fait son droit à Gand après avoir pasisé par le Collège Sainte-Barbe de la même ville où, nous l'avons rappelé, il s'étaiit lié d'amitié avec Verhaeren. Un .soir de février 1880, il vint à Louvairii, déjà précédé d'une réputation. Déjà, en effet, il avait publié le Foyer et les champs (1877), les Tristesses (1879) et, à la date du 25 octobre 1879, la Semaine avait annoncé l'apparitiion prochaine de ce dernier recueil chez Alphonse Lemaire (sic) à Paris. Or, le 14 févTier de l'année suivante, elle le promettait et le présentait à ses lecteurs dans ces termes all'léchants : « On n'ignore pas le succès du poète à Paris. Il y a été reçu meinbre de la Société des Hydropates (sic), cercle littéraire et artistique fort influent, et, lors de sa lecture de la Naissance du poète, une véritable ovation lui a été faite. Les journaux les plus littéraires se sont occupés de son œuvre pour y cueillir des extraits et les enguirlander d'éloges. Dernièrement, Philippe Gille, dans une revue littéraire de fin d'année, classait Rodenhach parmi les Coppée, les Theuriet et les Sully-Prudhamme. — Gourmets de la littératuire, aiguisez donc votre appétit... » Le grand soir arrive. C'est un soir d'enthousiasme débordant. Le joune écrivain lit, entre autres, la Naissance du poète, Maredsous, Infamie éternelle, les Tristesses de l'amour, l'Infini, le Coffret et les Deux sœurs (cette dernière pièce est reproduite par la Semaine). Rien n'est touchant comme le compte rendu de la petite feuille estu-
diantine qui jedit (21 février 1880) les acclamations chaieureuses, délirantea même, qui l'ont accueilU. Elle le oompare à BemaixMn de Saint-Pierre, à Musset et à Ck>ppée : « Mais, ajoute-t-elle, pliis que ces maîtres es poésie, Georges Rodenbaich a nourri ses vers de cette forte sève chrétienne, ce sang- chrétien qui est nécessaire à toute grande et immortelle œuvre ! »
Voilà comment on aimait et on fêtait la poésie h Louvain. Voilà comment on se passionnait pour elle. Mais on n'oubliait i>as d'être jeime, d'être universitaire et de rire.
Si la chose vous agrée, vous lirez, dans la conférence de Gilkin, un très savoureux récit de la vie de nos esthètes en dehors des salles de coua-s et des cercles universitaires. Vous les verrez qui se réunissent chez l'un ou l'autre d'entre eux « pour lire ensemble quelques belles pages des auteurs contemporains les plus notoires, les comp>arer et les discuter », pour examiner aussi « diverses théories d'art et les idées des critiques célèbres ». Mais il note : « Ces réunions n'avaient rien d'austère. Nous les entrecoupions de plaisanteries parfois énormes et, de peur qu'elles ne nous desséchassent le gosier, nous les arrosions copieusement de bière, de calé, de punch ou de vin chaiid. Notre vie était follement joyeuse. Pour en jouir tout à l'aise, nous n'étudiions nos cours que pendant les vacances et nous passions nos examens à la rentrée d'octobre. Aussi ne donnions-nous pas aux chiens notre part de la bohème estudiantine, de
ses folies, de ises fairces et die ses bnuiyantes gaîtés » (1).... Et Gilkin de raconter une de leuirs grosses farces, l'enterxement d'un ix>teau imdicateuT, avec oraison funèbi'e promonjoée pair uin officiant qui dievait être Verhaeren.
Ainsi LouivaàTi, studieux et religiieux étaiit, à ses heures, Louvain joyeux. De ces heures — hetires de détente folâtre, — l'on perçoit plus d'un écho dans la Semaine. On y sent (ne l'aii-je pas déjà dit ?) que tout n'était pas vieillerie dans la vieillie oité umiversi taire, qu'il y avait là autre chose que des coins recueillis et « le règne du silence », comme eût écrit Rodenbach. On sent qu'il y avaàt là de ]a tuirbuilence parce qu'il y avait de la jeunasise. Cette jeunesise, cette masise estudiantine a toujours constitué dans cette vieiiMe cité, d'étendue relativeoment restreinte (qu'on veuille bien songer à ce détail), non pas UTi monde spécial ou sépairé, mais quelque chose de très aipparent ou de presque immédiatement remarqué par l'étranger quà la visite. Elle en a toujours fait, pour ainsi dire, comme une ville à double aspect saiivant qu'elle l'occupe pendant la période des cours ou qu'elle la déserte porrr les vacances. C'est là une différence typique entre le milieu louvaniste et nos autres centrée universitaires de Belgique, Bruxelles, Gand et Liège. Ici la jeunesse est absorbée ou à peine aperçue dans de grandes agglomérations : elle n'y est pas un <( être » distinct : aussi dans combien de rues ne circulez-vous pas sans la voir ou plutôt sans la détacher et l'isoler de l'ensemble par le regard, sans vraiment sentir sa présence, cette présence qud est si sensible à l'œil dans une ville
(i) Origines estudiantines, p. ii.
comme Louvajn où la jeunesse acadânique se tient et vit d'ordinaiire g^upée. Celte jeunesse, à l'époque de Verhaeren, n'atteignait que le chiffre d'environ 1.500, maiis elle n'en formait pas moins l'élément remuant par exoellsnoe de la cité, élément très sortant et très circulant... parce qu'il sortait et circulait plus qu'aiicun autre, pour ses cours, ses promenades, ses fêtes, ses réunions de sociétés ;, ses cortèges diurnes et nocivcmes, ses joyeusetés de tout genre.
Ses joyeusetés, oui ! Louvain est au pays des « zwanzes ». L'étudiant n'y mépfise pas les plaisirs bruyants et les fortes blagues. Verhaeren fut, à cet égard, im bon universitaire. Nous savons qu'en fait de préparations d'examens ce fut un minimiste et nous oonnaissoms, pfâr ses conversations, maintes journées de sa jeunesse où sa nervosité san-guine se débrida leirgement. La Semaine en porte témoignage. Par exemple, on y lit, sous la rubrique A bâtons rompus, ces menues nouvelles : Pendant une réunion du comité de rédaction, « Rodolphe, le roi des audacieux, toujours armé jusqu'aux dents, tire l'épiée de sa loyale et se met à ferrailler dans le vide avec une conviction féroce )). Ou bien : <( Rodolphe, aux che>'eux jaunes, refuse d'écrire mon article sous prétexte qu'A dîne au Club de Vlnsenséisme. Signé : Fantasio ».
A.insi donc, le labeur littéraire ne retient pas toujoiu^ ces messietirs au logis et ne les empêche pas de prendre l'air et le frais, même le frais de la nuit, ni de fréquenter la brasserie. Leur journal ne dit pas s'ils avaient leur café spécial, leur « Fbrançois I** » ou leur « Vachette », mais ils avaient des cafés. Et piiis Sis avaient
leur local officiel, leur Maison des étudiants, où la SocM''lé générale des étudiants (vulgo : la Générale) tenait ses iTéunions. Cette maison fut nxême inaugurée du temps de Veiiiaeren. Le cinquième nuiinéro de la Semaine — un iMuméro de gala iswr papier de lirxe — est tout entier consaoré au récit des fêtes de l 'inauigunation, et aussi de la bénédiction d^u drapeau de la Générale. Le progiramme comporte naturellement un banquet, et Verhaeren y prononce um toast rimé :