‹ Les débuts littéraires d'Emile Verhaeren à LouvainChapitre 2 sur 6 · AUX BANQUETEURS · texte numérisé non relu

AUX BANQUETEURS

Mes frères, qui, malgré le froid et les fatigues. Etes venus, nombreux et gais, au rendez-vous. Puisqu'on tue aujourd'hui le veau gras parmi nous. C'est bien le moins, je crois, que noUiS soyons prodigues

De gaieté, de vivats, de jeunesse et d'espoir...

Et que nous vous tendions nos deux mains fraternelles.

Pleines de sympathie et d'amitié réelles

Comme à de bons amis qu'on espère revoir.

Comme il nous tardait de faire connaissance. De mettre à l'unisson nos âmes de vingt ans. De nous asseoir à table, heureux, rieurs, chantants. De n'y bouder personne... excepté l'abstinence...

De vivre un jour durant côte à côte avec vous.

De boire tous ensemble de plein cœur, à plein verre

A notre Générale, et surtout de le faire

Sous ce toit familier où nous sommes chez nous !

(S.) Rodolphe (16 novembre 1S79).

On devine que les organisateurs de la fête se sont adiiesisés, pooir la cÏTConstance, au (( fort en vers » I MaîA

Rodolphe toastait sans être orateur. Il n'avait pas de prétention à l'art de la tribune et c'est ce que, de bonne grâce, il confessait un jour qu'il feuilletait la Semaine devant moi. D'ailleurs, dans ce précieiLx album de ses lointains souvenirs, il n 'apparaît nullement comme un « debater » de sociétés universitaires. A nous en tenir aux précisions fournies par son journal, nous ne le voyons gxièie qu'une fois en veine d'éloquence : c'est au Cercle d'étudiants étrangers, où il boit à rimion de ses hôtes et des Belges.

La Générale, en l'honneur de laquelle il a toasté en vers, jcçoit également ses hommages en prose. Il est heureux, non moins que fier de la savoir installée (( sous un toit familier », dams des murs qui sont bien à elle, et sa plume, en traits \ifs et joyeux, nous la dépeint ainsi, gaîment tapageuse et mettant à l'imisson les âmes de vingt ans qu'elle accueille : « Depuis le jour d'ouverture, bien des bandes d'étudiants ont élu domicile à la Société pour siroter le boonecamp (1) traditionnel du matin et la chopine légendaione du soir. Peu à peu le local prend les dehors <hi café assidûment fréquenté. Les cartes à jouer perdent leur virginale fraîcheur des premiers jours, les chaises se moulent sur le dos, le plancher se salit, les murs gardent çà et là des traces de chevelures trop pommadées, les verres s'ébrèchent se fendillent...

Vors neuf et dix heirres, aux luevus du gaz, l'entrain monte dans la salle à 40 degrés centigrades. La mêlée des voix, des cris, des refrains ébauchés entre deux piquets, produit un vacarme tout à fait imiversitaire.

(() Apéritif très connu en Belgique

La funiiée du ciigare se mêle fratennellement aiuix buées de la pipe... je n'ose pas dire comme deux parfiuns ; les femmes i>rotesteraient.

De plus, on est cliez soi. On le sent. Sur la façade de la xxie des Vaiches (1) sont peints ces mots familiers . Maison des Etudiants — Studentenhuis. Chacam est comme co-propriétaire à terme die ce local égayé d'éclatante lumière, de joyeux propos, de bonne entente, de cette pairt de gaieté journalière que chacun y apporte après ime jouirnée... disons de travail. On n'a pas à redouter, comme ailleurs, les bou/gonnements des bouigeois, leurs regards chargés d'éclairs pétermanesqueei, leurs a parte en jargon louivaniste, dès cfue la jode de l'un des nôtres sort quelque peu de ses gonds. Là, du moinjs, ces placides et douceâtres messieurs ne fnémisisent pas d'inquiiétude à la seule vue d'étudiants lajncés et folichons,, qui sortent di» café méditant peut-être un arnaohement de sonnettes, un enlèvement d'enseigne, uin peintualurage homérique » (1*' novembre 1879).

La Maison de la Générale, la Maison heureuse a dispairu dans l'incendie de 1914. Elle a disparu avec bien d'autres maisons qud furent jadis également heuireuses, qui abritèient les rêves d'aveniir et la bruyante gaîté des amis de la Semaine, et dont peiit-être ils avaient, quelque soiir, enlevé les enseignes ou arraché les sonnettes. Au midieu dés ruines un monument est resté debout qtii offrait un intérêt historique tout particulier pour les étudiants en raison du u peintujiluTiage homérique » dont il aivait été orné : l 'article dé Verhaeren y

(0 Aujourd'hui : rue du Canal.

fait allusion par ses derniers mots qui, remarquez-le, ne se trom^nt point placés là pour former une jolie queue de phrase, mais qui sont, au cantraixe, gros de sens. Demandez-en linterprétation à tous les <c escholiers » qui ont passé par Louvain : il n'en est pas un qui ne soit prêt à >x)us redire, pour l'avoir entendu raconter cinquante fois, le « peinturlurage » infligé paoxine bande d étudiants noctambules à xme statue que la guerre a faite tristement célèbre. C'est la statue de Sylvain Van die Weyer, dressée en face de la gare. Au temps où eUe fut grotesquement coloriée, elle ne repi^ sentait poiM- la niasse des universitaires qxte l'effigie d'une de ces « notabilités » dont on sait vaguem^it qu'elles ont rendu des senices au pays. Ils ne songeafent pas (ou si peu !) que Van de Weyer avait été notre ministre plénipotentiaire à Londres et qu'en cette q\ialité, il avait signé les traités de 1831 et 1839, garantissant notre indépendance et notre neutralité, oui, qu'U «vaM signé le « papier » dont l'Allemagne devait faire un célèbre « chiffon » en 1914...

D'où le poème en cinq couplets inséré, par une main à nous inconnue, dans la Semaine du 14 février 1880. En voici un extrait que les xmiversitaires d'aujourd'hui m'excuseront assurément de reprodxiire :

C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit.

Sur la place, un pandour brillait par son absence.

La lune se levait dans un profond silence

Et dans la ville entière on n'entendait nul bruit.

Mais des hommes pervers, dont on ne sait le nombre.

Ni le nom, conspiraient à la faveur de l'ombre.

Le chapeau sur les yeux, le manteau sur le nez. Ils rasaient lentement les trottoirs étonnés. O nature de l'homme, abominable et noire ! L'un traînait une échelle, un autre avait un pot Qui de se trouver là jwrtait l'air assez sot.

Oui, nos yeux ont pu voir, ô honte, ô déshonneur ! Sylvain van de Weyer barbouillé de couleur. Même on avait laissé dans sa main immobile Le pinceau criminel encore imbibé d'huile, Et le pot presque vide au fond de son chapeau. Son habit de ministre avait l'air d'un drapeau Tricolore ! ! et sa tête avait le teint verdâtre D'un malade étouffé sous le poids d'un emplâtre.

L'auteur anonyme de ces rimes (ami isans doute de Verhaeren) et Verhaeren lui-même étaient hommes, imcontestablement, à renouveler le méfait, mais la tradition rapporte que c'était chose malaisée parce que le pandour, depuis la nuit fatale, n'a jamais plus brillé par son absence aiux abords de la statue. Un divertissement de l 'espèce eût été tout à fait dans le style du journal iste Rodolphe, car il aimait les farces énormes, les farces retentiissantes et qui vous oonduiisent au « bac ». Il se plaisait à raconter qu'il avait eu des relations avec le « corps de giarde » de Louivain, qu'il avait été son hôte et qu'on l'avait installé certaine nuit dans « le chenil en pierre accroupi » sous l'Hôtel de Ville. Il retrouvait et riait à nouveau tous ses bons gros lires de jadis lorsqu'il relisait les pllaintes... lamartiniennjes qu'avait exhalées,

dans le mènie rédtiitj la lyre d'un de ses camarades d'Université, collaborateur de la Semaine :

O bac ! l'année à peine entre dans sa carrière. Et près de tes mure nus que j'espérais bien voir. Regarde I je viens seul m'asseoir sur cette pierre. Où d'autres vont s'asseoir.

Un soir, t'en souvient-il, nous étions en ribote Et l'on n'entendait plus, aux abords du Mathieu (1), Le pas lourd des pompiers qui frappaient de leur botte Le pavé de ce lieu.

Mais soudain des accents tout remplis de colère. Du café tout ému, frappèrent les échos ; Chacun fut attentif et le grand commissairo Laissa tomber ces mots :

« Assez d'étudiants m'ont ici mis en rage.

Agents, tombez sur eux.

Songez à vos aïeux et que, selon l'usage,

Chacim soit rigoureux. »

[Je saute deux strophes]

^ue le vent qui gémit, l'assassin qui conspire. Que les parfums légers que ta paille exhala. Que tout ce qu'on entend, l'on voit et l'on admiie. Tout dise : <r H était là ! »

(Î4 février 1880).

Verhaeren fut là aussi pouœ avoir eu des gaîtés nocturnes trop tapageuses. Il ne les a jamais oubliées, mais

(i) Café de la rue de la Station.

il se remémorait également, et (dois- je l'ajouter ?) pdiis fidèlement, ses autres joies, ses joies élevées, ses GraDadies- Joies, comme dit Maeterlinck dans l'Oiseau bleu. U racontait aussi les Grandes-Joies die ses amis, celles qu'assurait, par exemple, la musique à ses compagnons de la Semaine, Iwan Gilkin et Emicst Van Dyck. Ce dernier, dont on sait l'éclatante fortune au théâtre, était alors, nous l'avons déjà rappelé, aspirant notaire et de plus, notonsle maintenant, aspirant-écrivain. A roccasion, il exerçait sa plume dans la petite feuille universitaire où il signait Gh. Aradie. Il y fut même l'un des ouvrieirs de la première heure. Dans le numéro de début, on lit, ionmédiatement après les Rimes d'avant-poste, une causerie sur la rentrée qui est de lui. Quelques semaines plus tard, des vers pairaissent soixs ce même pseudonyme de Ch.. Aradie. Mais sa spécialité est plutôt la chronique musicale. C'est lui qui, par exemple, leoid compte d'un Festival Gounod à Louivain et d'ume visite du maestro français à la Générale. On devine si l 'illustre compositeur y est acc'amé. Il l'est au point qu'il promet d'envoyea- en réponse à l'allocution du président de la Société « un discours en musique )>. D'après une information de la Semaine, il a tenu sa parole en composant sur une poésie d'un professeur louvaniste, le baron Descamps,, ime page musicale intitulée : Ronde des étudiants. Nul doute que Van Dyck l'ait chantée... de sa voix de baryton, car (détail historique qui a son intérêt) il n'annonçait pas alors le ténor wagnérien qu'il devait devenir. Dans le inonde universitaire et 'la société bourgeoise de la ville, il était connu et coté à titre d 'artiste-amateur. Tels vieux Louvanistes vous conteront enooire aivec joie et fierté qti'ils

l'ont entendu « débuter » dans leurs salons, Jui qui devadt briller sur les scènes les plus réputées du globe. Giltin, excellent pianiste, l'a maintes fois accompagné, chez des amis ou dans des concerts d'étudiants, pour la romance de l'Etoile du Tannhâuser. Et, sans doute, Verhaeren les écoutait et les applaudissait, n ne se donnait cependant paiS pour grand clerc en ces matières, mais, pendant la guerre, il m'a redit le plaisir que lui avaient procuré ses entretiens sur Ja miisique avec le professeur Gustave Verriest, médecin distingué, qui alliait à l'exercice savant de sa profession le culte — culte tores sincère et très avisé — des arts et des lettres. Ce maître, qui a si longtemps honoré l'enseignement de l'Université de Louvain, est mort en 1918, à Sajnt-Cloud, dans la rue Gounod, à qpielque deux cents mètres de la maison où son ami Verhaeren a vécu tant « d'heures claires », heures de douce rê\^erie et de travail heureux.

A l'époque où ils se oonniïrent à Louvain, l'étudiant était déjà une petite personnalité universitaire très remarquée. Déjà aiïssi, il avait un type physiqire qui fixait irrésistiblement l'attention : on a vu, en effet, paœ le rapide croquis qu'en dessine Gilkin (1), qu'il présentait au regard les IJanéaments essentiels de son allure —

(i) Voir ci-dessns, p. 34. — Je cueille dans le beau livre d'Albert Mockel (Un poète de Vinergie, Emile Verhaeren, l'œuvre et l'homme, Paris, Renaissance du Livre, 1918. p. 10) celte intéressante indicatioii iconographique : « Un's photographie le montre à l'dge de diz-neof ans, alerta et frais garçon de la bourgeoisie flamande ; la cravate au vent, i» chapeau de paille découvrant le front clair et la chevelure en bataiOe. Le visage est ouvert et charmant ; et il rit de la bouche et des yeux ; H rit de toute sa jeunesse éveillée à It joie ».

si souvent notée par ses biogriaphes — d'ancien Gaulois ou de Viking écuaneur dtes mers. Mais, ix>éticfueinent parlant, il n'avait pas encore appareillé pour de lointaines et d'audacieuses croisières. Il naviguait prudemment en suivant de près les côtes ou, si l'on préfère, il ne nageait pas encore dans ses propres eaux. Ses Rimes d'avantposte ^ qui ouvirent la collection de la Semaine, sont d'un débutant qui écrit « à la manière de... » Son toast aux Banqueteurs ne dépasse pas certes la moyenne dès vers de circomstance rimes par la jeune presse universitaire. Son rêve de notaire retraité, qu'il confie à l'ami Rodenbacih, paraît s'être envolé d'entre les feuillets d'un recueil de quelque d'iisciple appliqué de Goppée. La diéflnition versifiée du Sonnet, que voici, fait peutser qu/'en 1880, le Parnaisse était l'école poétique régnante et que le Symbolisme n'était pas encore nié.

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