POCHADE
Un soir de carnaval et d'écœurement bête. Je fis dans mon fauteuil un rêve souhaité, Me figurant l'enfer où s'en vont les poètes Vivre, après le trépas, leur immortalité.
Drôle était-ce de les contempler dans cet antre. Les uns gavés, ravis, le visage empourpré. D'autres montrant du doigt le vide de leur ventre, Où depuis leur décès plus rien n'était entré.
J'en vis qui reposaient morts au père Lachaise, D'autres accouraient, par anticipation, Visiter les anciens et parler à leur aise D'épitaphes, de croix et de crémation.
Morts et vivants s'étaient mêlés dans l'ombre blême. Où ne brûlait aucun bec de gaz, près des murs. Où seuls de lourds quinquets de foire — vieux système — Ouvraient leur œil jauni dans les recoins obscurs.
Vigny pontifiait en dalmatique blanche Sur un débris d'autel où brûlait un flambeau. Mais on fuyait son prône assommant du dimanche Et ce grand prêtre avait Zoïle pour bedeau.
Je vis Musset penaud, fouillant en vain sa poche. Rien ! pas un sou vaillant. — Rolla, dit uno voix. Puisque tu n'as plus rien du tout dans ta sacoche. Ne vas-tu pas mourir une seconde fois ?
Murarer, toujours bon cœur, prêta deux francs, sans dire Qu'il les avait lui-même empruntés hier, fort tard. Pour rapiécer le vieil acajou de sa lyre. Le premier à Marcel, le second à Schaunard.
I-amartine pleurait sous les branches d'un saule. Au bord d'un lac d'azur, les pieds effleurant l'eau. Et quand il lui tombait des feuilles sur l'épaule, Il les baisait et les mettait dans son chapeau.
Il gémissait : Elvire ! et l'Echo disait : Vire 1
De bord, dit Lamartine. Alors mit tête au jour
Un poisson, vieux farceur, qui répondit : « Messire,
Jamais ne m'épata de plus plat calembour ».
Au bord d'un océan, croupissant dans la dune, C-ausiient le maigre Albert Glatiamy, qui vécut Trente-quatre ans tout pleins dans un rayon de lune Et cacha son cœur d'or dans un corps de rebut.
Et Charles Baudelaire, c^iumesque ivrogne. Qui demandait, tons les soirs, aux vents étonnés D'' lui servir tout frais un parfum de charogne. Et pour le respirer s'ouvrait les trous du nez.
Hueo. l'unique Hugo, l'insondable en goguette, Faisait des « Combles » durs, le front d'éclairs battu. Et bouche en cœur tombait aux pieds de Bobinette Sur l'air de ^larlborough chantant Turlututu.
r trouvait Bobinette au total fort gentille. Bien qu'elle prétendît l'avoir vu, certain soir. En amour de Boucher pénétrer à Mabille Et chahuter avec Nana de l'Assommoir.
Lui protesta. D'honneur ! Ça, c'était par trop roide ! Et pour bien démontrer qu'elle était dans l'erreur, Jura qu'il se payait, dès l'aube, un bain d'eau froide, Pour éteindre le feu d'un sang trop rigoleur.
Ce fut tout. Je les vis s'enfuir dans la bruine. Pierrot toujours 'c trompé >' sortait bêta du bal. Arlequin parlait doux des yeux à Colombine Et dans la nuit mouraient les chajits du carnaval.
II est temps die coruduire.
Voilà sans dtmte une bien lonig^ue et bien lourde disôertation SUIT xme légère et fragile revuette d'étudiants. Et cependant, je n'ai pas dit tout ce que j'aurais voulu y diire sur les badinages, les ta'aits d'esprit, les joyeuses folles dont elle fut l'expression oui l'écho. C'est là du plaisant sui generis, je de sais et j'en ai déjà convenu ; c'est parfois diu gros scQ, et les réd'acteurs encore vivants die la Semaine, en se reliisant aujourd'hui, souiriiraient, je crois, et dodelineraient dfe la tête au souvenir des drôleries qui les divertirent tant jadis, des alloi'sionis qui leur pairui-ent si fines dlans (leur fraîche nouveauté. Non^ toutes (c celles » qu'ils trouvaient si « bonnes » en 1880, ils les jugeraient aasiurément beaucoup moins bonnes en 1919. Maiis leur journal nous rend, nous irestitue une atmosphère disparue, et dès lorSj nous nous laissons séduii'rie en le feuilletant, parce qu'il s'en: échappe dies émotions, dlcs souvcnancos, des impressions iiTésistiiblement prenantes et parlantes pour nous qui avons traveasé le même milieu, parcouiu les ruif?s qui furent leurs rues, vu des assemblées, dès fêtes, des oortèges universitaires comme iils
en viîiirent, connu, directement ou par personne interposée, les meùtres et les élèves dont ils nous entretiennent dans leurs atrticles.
Excusables peut-être à cet égard, nos pages nombreuses le paraîtront aussi, j espère, au point de ntjc du plan : ce plan n'est pas bien méthodique et ne présente pas tot^oura l'historique qui était à retracer en des sections nettement distinctes, en autant de sujets rigoureusement délimités. Mais je l'ai fait tel à bon escient : j'ai voulu par là, c'est-à-dire par le mouvement un peu libre que j"ai prêté à mon exposé, donner une image plus fidèle de la réalité à laquelle Verhaeren lut mêlé. D'autre part, je ne m'en suis pas tenu exclusivement à l'examen des tentatives de l 'apprenti-écrivain qu'il était akws et j'ai veillé à ne pas l'ieoîer de son groupe d'amis. C'est donc aussi une façon de procéder qui fut piréméditée : eile visait, dans mes intentions, à le replacer dans le milieu d'idiitialion littéraire et d'édtication artistique où il a vécu avec les siens d'unr» vie commime, collective, universitaire. Ne tracer de lui qu'un portrait^ individttel, c'était risquer de fausser ou de dénaturer sa réelle physionomie d'alors.
Enfin, si étendue que soit mon élude, elle laisse poiartant en dehors de ses limites une partie de la collaboration du jeune essayiste à la Semaine. En effet, de cramte de faire cette étude trop compacte, je n'ai pas cité toute sa prose, entre autr^ une excursion en Campine (27 décembre 1879 et 5 janvier 1880), ime humoristique fantaisie sur les créanciers (10 janvier 1880). une épître plaisante à Van .\renbergh sur les suites judiciaires et vaudevillesques d'un tapage noctxirne (24 jan-
viar 1880), turne chronique sur une représentation du Fils de Gidoyer (24 avril 1880), des revues bibliographiques où son indépendance d'esprit commence à se dégager et des articles de polémique dont le Type fait les frais.
Mes citaitionis sont incomplètes encore pour cette autre raison que j'ai parfois manqué de renseignements piiécis qufl m'intéireissaient ; malgré l'entière obligeance de Verhaeren, il ne m'a pas été possible de relire en sa présence, ligne par ligne, la Semaine tout entière. Je crois cependanit avoir connu (et je les ai reproduits) tou® les vers qu'il y a donnés. Peut-être faut-il regretter qu'on n'ait pas ses rimes de collégien), car, avant l'Université, déjà il voulait êtTe poète. Toutefois l'essentiel de son activité liltéraiire de jeunesse nous apparaît dans les pages qui préoèdeint (1) et nous pcoïvons noue figurer
(i) Pendant son séjour à Louvain, il a publié dans VArtiste (de Bruxelles, 3* année, n* Sa, ii aoiH 1878) ces deux sonnets que j'estime devoir donner aussi à titre d'indication complémentaire :
A mon ami ***
Marcher franc dans la vie et dire ce qu'on iiense, Mettre son cœur à nu comme un lit d'océan, Où l'on voit se mêler une richesse immense Aux cadavres tombés dans l'abîma géant.
Etre vrai, malgré tout I Voilà ton lot, poète. Voilà ce que te chante un beau vers de Musset, Voilà ce que te dit la nature indiscrète Qui ne porte jamais ni masque, ni corset.
Franchise ! Haut la tête et foin de fausse marque I Si l'homme est plein de vie et laid sous le ciel bleu, Il ne t'est point donné de changer l'homme en Dieu.
par là ce qu'il était, et aussi ce qu'étaient ses amis, à « l'âge des longs espoirs et des vastes pensées ».
Une première impieséion d'ensemble qui ressort de la lecture de leurs essais est que le journal oii ils les ont pujbliés avait le ferme propos d'être un organe soigné et durable, quelque chose qud serait plus qiie tant de feuilles éphémères, lancées au hasard dans les milieux universitaires. On y sent le désiir de continuer l'effort commencé, de le soutenir longtemps et de veiller à ce qxie la tenue littéraire des collaborations ne se relâche pas.
Mais, autre impression, il faut le dire franchement : si même nous avons là le labeur attentif d'étudiants qui ont le souci et le sens du style, on n'y remarque rien de transcendant, on n'y observe pas les coups d'aile et les
Même contre les flots dût s'acharner ta barque. Dût le faux goût du jour te mettre aux lazarets. Sois franc ' Sois franc d'abord, tu seras grand après.
Le soir, dans le quartier lépreux des vieilles \illes. Mes iws mornes et lourds ont parfois rencontre, A. l'endroit où l'escroc s'attarde avec les filles, l'n petit coin de rue encor chaste et sacré.
Deux lampes y veillaient une Vierge de pierre Qui, triste et le front bas dans le creux du mur noir, Joint ses mains de Jladone et baisse la paupière Devant le vice infdme et puant du trottoir.
Telle aussi dans mon cœur où le terrible doute, La honte et le remords ont construit leur redoute. Où l'affreux désespoir se tord sur son fumier.
Où le vice a conquis sa case du damier, Tu restes triste et seule, ô souvenance ailée De mon premier amour éclos sous la sautée !
ecnvols qui promettent de grandes choses. On n'y perçoit pas l'acioent révolutionnaire qu'on attend en pi-ésenice de l'album d'adolescence de ceux quij, le lendemadn, vont faire la révolution de « la Jeune Belgique ». On n'y entrevoit pas de culte secret pour quelque noble méconnu de la liiltérature, pour un outlaw, pour un novaiteux conteste. Verhaercn, collégien et universitaire, aime Chaieaubriand, Lamartine, Hugo, Musset, Gautier, Baudelaire, Héirédia, Leçon te de Lisle, Ck)ppée, d'autres contemiM>rain,s encore. Il s'intéresse à la littérature du jour, aux Iwiies récents. Le métier d'écrivain l'attire. Mais, — et, on le £a,it, c'est Gilkin quii le dit — « rien encore no permettait de prévoir le génie tumultueux et farouiche du grand poète que devait devenir Emile Vorliaeren. En ce tomps-i'là, il imitait l'ait bourgeois et intime de François Goppée ».
Non, certes, en oe temps-là, rien encore n'annonçait le hors-la-loi ciu'il devaiit être, le poète qui sera un joux si pleinemenit lui-même, l 'artiste qui se manifestera personnel à n'importe quel pi-ix. La volonté, l'acharnée volonté qui engagera léorivain dans les voies les plus aventureuiscs, et ce ma'gré toutes les clameurs et toutes les protestations, non, certes, cette volonté ne semble pas être en lui, ni ]^ar conséquent non plus cette maxime die vie littéraire que je lui ai entendu développer à Saint-CIouid, qu'il avait adoptée pour devise et dont il avait emprunté l 'expressdon à je ne sais plus quel contemporain : « Je haiis les précédents ». Non, en 1880, le futur grand lllx^xlaire de la prosodie écrit en vers parnassiens, et il ne se permet qu'inicidemment l'enjambement ou quelque infraction h la loi de la césure.
MaJs diéjà, cependant, il a le cuilte des modernes ; déjà il a de la lectusre, il a des lettres et des idées^ H est passionné de poésie ; sa plume a de la souplesse et les « espérances » qui sont en lui s'affirment dans des pièces comme Plus de Poètes, le Sonnet, le Poète Olivier et Pochade. Nous ne voyons pas encore surgir sa v-igourevLse imagination (cette faculté qui plus tard jouera si souvent chez lui le rôle de faculté-maîtresse), mais certains de ses vers ont de la couleur et nous incitent à nous demander dans quelle mesure le descriptif de l'avenir est préparé par les suggestions esthétiques du milieu, d'à paysage urbain qui l'entoure. Je ne veux pas céder au jeu facile des grandes phrases sut ramhiance et, dans la présente étude, je me suis gardé de beaucoup intervenir par des réflexions personnelles afin qu'elle eût surtout im caractère documentaire et que le lecteur en tirât les conclusions qui lui paraissent s'en dégager. Mais si même la chose ne se traduit ptas bien extérieurement dans les écrits universitaires de Verhaeren, pourquoi ne pas l'en croire lorsqu'il nous affirme que Lx)uvain,, ville d'art et die méditation, l'a marqué d'une durable empreinte ' Pourquoi ne serait-ce pas là que, suivant ses dires, il s'est initié « à la beauté des lignes et à la splendeur des pierres bien ajustées » ? Pourquoi n'y aurait-il pas pris le goût de ia pensée, encore que sa pensée philosophique de l'âge mûr l'ait porté aux antipodes mêmes de l'enseignement de l'Aima Mater catholique ?
Gilkin. son ancien camarade de cours, estime que, malgré la marche trotte-menu des premiers f)oèmes de Verhaeren, h au fond de son âme commençaient à fertnenter les éléments puissants qui dervaient bientôt faire
éclater à tous les yeux sa personnalité fougueuse et primesautière. Il allait secoueir (ajoute-t-il) toutes les idées appriises et tous les sentiments conventionnels poaiir se tourner vers la nature die son pays... Dans les musées, il avait admiré et compris l'art des maîtres flamands, les gestes épiques et truculents des personnages de Ruhens et de Jordeeans. La lecture d'un volume de poésies réa- Ibsites, les Vers die Maupassant, fuit pour lui l'éclair soudaiïi qfui lui fit entrevoir les trésors ensevelis au fond de son propre esprit. C'est à Louivain, avant de (juitter l'Université, qu'il écrivit la Vachère, la première en date des pièces qui composent son livre : les Flamandes » (1).
Il quitta l'Université en 1881 : c'est l'année où fut fondée la Jeune Belgique.
Noli-e tâche de biographe est achevée, maintenant que nous avons raconté comment, d'après les mots de M. Balzagette, l'étud'iant Verhaeren « acquit à Louvaiiu les jïreuves de sa véritable vocation. Ces cinq (2) années fécondes furent celles de son in/itiation à la vie intellcctuiclle et de son apprentissage poétique » (3). Il les avait passées dans la société de jeunes gens dont le compagnonnage lui fut précieux. A la manière d'escrimeurs noviccts, ils s'asisouplirent les membres, ils se llvrèicnt ensemble à d'utiles entraînements. C'était utn groupe
(i) Origines estudiantines, p. n-iS.
i2) Ou même • six (1875-1881).
(3) Les CiUbritis d'aujourd'hui, Emile Verhaeren.
joyeiDL qui aimait >i>Te et « farcer ». Mais, les plaisanteries terminées, les rires éteints, le travail reprenait : ils revenaient à leuxs vers et ù leurs proses pour se contrôler, se corriger, s'enomrager.
Pendant les jours tragiques où Verhaeren écrivait les Ailes rouges de la guerre, ses jeunes ewimirateuirs de Louvain (et ib étaient nombreux) ont dû souvent se le représenter revenu dans leur vieille dté universitaiire, lisant ses poèmes patriotiques à la tribune d'une Générale rapidement reconstituée. Hélas 1 le slupide accident de Rouen a ruiné ce beau rêve de tranchées. Comme ils Tauraient acclamé !... non sans regret pourtant, non sans l'amère souvenance que « l'ancien » avait passé par d'horribles tourmentes d'esprit où ses pures croyances d'adolescent avaient sombré, non sans la triste pensée que «a plvime avait osé, à certains jours, les piiess tableaux et les pires cantiques. Peut-être auxaient-ils conçu néanmoins l'esprit d'un retour !...
La confiance dans les célestes misérirordes ne les a pas abandonnés. Verhaeren fut si bon et si sincère 1
Obléams. — IiiP. Aooosn Govr n C*
CE quatrième cahier de 1919 est le premier que nous publions depuis la signature de la paix. Nous avons donné précédemment a nos amis et au public :
HyniDe aux Américains, poème par André M. de Ponche-
ville.
Ahnanach pour l'an de grâce 1918.
Charles Péguy et sa mère, par André M. de Poncheville. (Avec des documents inédits).
'A Appel pour les Musées de la France et de la Belgique enva- I hies. Réporises de MM. Guiliaume Apollinaire, Maurice
l Barres, Emile Bernard, Albert Besnard, Léon Bocquet, Lucien r, Christophe, Charles Conrardy, Maurice Denis, Louis Dimier,
Mgr Duchesne, Camille Enlart. Fagus, Julien Flament, H.
Frenay-Cid, Ernest de Granav, Maurice Gauchez, O. P. Gilbert, X André Hallay?, Fi-anz Hellens, Baron Kervvn de Lettenhove, ',* Paul Lambotte, Etienne Lamj, H. Lavedan, Pbiléas Lebesgue, 1 Jean Long-non. Charles Luce. Maurice Maeterlinck, Emile i Maie, André Maurel, André Michel, Pierre Mille, Adrien j. Mithouard, Alphonse Mortier, Pierre de Nolhac, André l Pératé, Louis Pierard, Edmond Pilon, Henri Potez, Marcel t Provence, Georges Ramaekers, André Rouveyre, Maurice f - Ruffin, Charles Saunier, Raymond Van der Burght, Marcel
Wyseur, Capitaine Z...
Almanach pour Pan de victoire 1919.
La Restauration de Louvain amoncée par la pensée française. Articles de MM. Etienne Lamy, René Doumic, Henri ■' Lavedan, de l'Académie Française ; Louis Gillet, Raoul
'. Narsy.
y Coup d'oeil stir l'âme des Pays-Bas, par le D' Persyn.
La Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par Cyriel Verschaeve. Teites flamand et français.
Tous nos cahiers sont ornés de bois gravés par ^ JIM. Henri Gros. Charles Berjole et Masui-Gastryque. Ils [^ sont vendus 2 fr. 50 net.
L'abonnement aux six cahiers de 1919 est de 12 francs. IVous prions nos abonnés de ne pas tardera nous les envoyer.
Nous préparons Y Almanach pour Van de paix 1920.