‹ Les DécembristesChapitre 1 sur 8 · Les Décembristes · texte numérisé non relu

Les Décembristes

Il a paru intéressant de réunir en quelques pages liminaires, destinées à servir d'introduction à ces fragments des Décerabristes, de succintes indications historiques sur le caractère, les projets, les actes, le procès et la condamnation des conjurés de Décembre 1825. L'œuvre, fragmentaire hélas ! du comte Léon Tolstoï n'en sera que plus accessible au lecteur français, et peut-être les regrets s'augmenteront-ils de ce roman laissé en suspens, à voir quels types curieux et variés, quel drame poignant, quelles scènes tra-

LES DÉCEMBR1STES

giques aurait pu tirer de ce grand sujet le puissant romancier de Guerre et Paix , si d'autres soins ne l'avaient empêché de terminer ce qu'il avait, — la lecture des fragments ci-après en fait foi, — ce qu'il avait si magistralement commencé.

Ce n'est pas ici le lieu de rappeler en détail comment les abus de toutes sortes, — l'absence de toute loi digne de ce nom, de toute garantie publique, la vénalité des juges, des fonctionnaires et des employés de tout étage, la fraude pratiquée sur une vaste échelle, les dénis de justice érigés en habitude, l'oppression des petits par les grands, et la servilité de tous, — devaientamenereL amenèrent, en effet, la

INTRODUCTION HISTORIQUE

création d'un parti de mécontents, avides de légalité, de justice, de liberté ; — comment des sociétés secrètes se formèrent de toutes parts, pour se réunir bientôt en deux faisceaux parallèles : la Société du Nord qui eut pour chef nominal le prince Troubetzkoï dont la faiblesse, à l'heure de la lutte, alla jusqu'à la lâcheté, pour chef réel, le poète Conrad Ryléïev, homme de tête et de cœur, humain et ferme, le plus brave, le plus désintéressé des patriotes, et pour affidés principaux le fougueux prince Obolensky, le bouillant Iakoubovitch, Pierre Kakhovski, non moins pressé d'agir, et les frères Bestoujev, plus poètes que soldats, amis personnels et confidents de Ryléïev; — et la Société du Sud, fortement organisée par le colonel Paul Pestel, l'énergique dictateur du Midi, éloquent, hardi, ambitieux, qui avait en lui

l'étoffe d'un Bonaparte plutôt que d'un Washington, — et dont faisaient partie le colonel Serge Mouraviev-Apostol, un républicain des temps héroïques, Bestoujev-Rioumine, remuant et persuasif, les princes Volkonski, Bariatinski, Schakovskoï, etc. ; — comment, à la suite de nombreux conciliabules, une action décisive, et qui allait jusqu'à prévoir le régicide, fut arrêtée pour le mois de mai 1826, époque où le tzar Alexandre devait passer en revue, à Bélaïa-Tserko, les armées du Sud ; comment enfin diverses circonstances imprévues, la mort en Grimée d'Alexandre, le 1er décembre 1825, l'interrègne de trois semaines qui suivit, la dénonciation du complot par quelques affidés, précipitèrent les événements...

On ne peut que se borner à raconter sommairement la sanglante journée du

INTRODUCTION HISTORIQUE

26 décembre 1825, l'écrasement des « croyants » du Sud, le jugement, l'exécution des chefs principaux, et l'exil en Sibérie des autres, exil qui se prolongea, pour la plupart d'entre eux, jusqu'en 1856, époque où leur retour dans la mèrepatrie fut accueilli par l'explosion d'enthousiasme que Léon Tolstoï a notée dans ses fragments.

L'héritage d'Alexandre, mort sans enfant, eût dû régulièrement échoir à l'aîné de ses frères, au grand-duc Constantin, vice-roi de Pologne ; mais, celui-ci, soit pour se soustraire, en philosophe avisé, aux charges du pouvoir, soit pour se rendre plus libre d'épouser une Polonaise de pe-

tite noblesse, la belle comtesse Grudsinska, avait, dès 1820, renoncé à ses droits sur le trône ; et Alexandre, par un acte secret qui fut commis à. la garde du Conseil de l'Empire, avec Tordre d'en prendre connaissance après sa mort, Alexandre accepta la renonciation de Constantin, et reconnut pour héritier son second frère, le grand-duc Nicolas.

Lors donc que mourut l'empereur, Constantin, fidèle à la parole donnée, proclama, à Varsovie, son frère Nicolas autocrate de toutes les Russies, tandis que de son côté Nicolas, après avoir répondu au Conseil de l'Empire qu'il n'accepterait la couronne que si l'héritier légitime renouvelait sa renonciation, proclamait, à Pétersbourg, Constantin empereur, et lui faisait prêter, dans tout l'Empire, serment de fidélité.

INTRODUCTION HISTORIQUE

Ce ne fut que trois semaines après la mort d'Alexandre qu'arriva à Pétersbourg la lettre par laquelle Constantin déclarait renoncer de nouveau, et de la manière la plus formelle, à tous ses droits sur le trône, et, témoignant son inébranlable volonté à cet égard, priait son frère cadet d'accepter, de lui tout le premier, son serment de sujétion et de fidélité. Alors seulement Nicolas signa son manifeste d'avènement et ordonna qu'on lui jurât obéissance.

C'était le 24 décembre. Dans Tinter-, valle, la perplexité s'était mise dans les esprits. Le peuple et les soldats, qui avaient prêté serment au nom de Cons-.

tantin, ne savaient plus à quel tzar obéir. Les conjurés résolurent de faire tourner cette indécision, cette sourde inquiétude au profit de leur entreprise, et d'agir sans

plus attendre. Ils furent confirmés dans cette idée par la nouvelle que le souslieutenant Rostovsov, l'un des leurs, venait de les dénoncer au tzar.

— Vous le voyez, dit Ryléïev aux conjurés, nous sommes trahis : la Cour sait déjà beaucoup, mais elle ne sait pas tout, et nos forces sont encore suffisantes.

— Oui, lui fut-il répondu, les fourreaux sont brisés, nous ne pouvons plus cacher nos sabres.

Le 25, ils apprirent d'un affilié, le premier procureur du Sénat, Krasnokoutski, que le grand Conseil de l'Empire était convoqué le lendemain matin à sept heures, pour la prestation du serment; et que tous les régiments devaient remplir cette même formalité dans leurs casernes respectives. Ils n'hésitèrent plus. Soulever la troupe, en invoquant contre

INTRODUCTION HISTORIQUE

Nicolas, peu aimé des soldats, le serment solennellement prêté à Constantin, en présentant la renonciation de ce dernier au trône comme une imposture inventée par l'usurpateur, entraîner sur la place du Sénat les régiments révoltés, dont le colonel prince Troubetskoï prendrait le commandement pour agir suivant les circonstances, s'assurer du Sénat, de l'empereur, former un gouvernement provisoire, tel fut le plan élaboré pour la journée du lendemain, plan qui dénotait chez ses auteurs une incroyable naïveté jointe à une absolue méconnaissance des sentiments réels du peuple et de l'armée, l'un et l'autre trop ignorants et trop inaccessibles à ces idées nouvelles de liberté que les conjurés voulaient leur inculquer d'un seul coup. « C'était là, comme le « reconnut plus tard Pestel avant de mar-

« cher au supplice, c'était là prétendre « moissonner avant que d'avoir semé. »

Le lendemain, dès la première heure, ceux des affiliés qui étaient officiers aux gardes se rendirent chacun dans leurs casernes ; au cri de « Hourrah Constantin! » ils réussirent à soulever un certain nombre de soldats, qu'ils décidèrent à refuser le serment, et marchèrent avec eux sur la place du Sénat. Les marins de la garde, les grenadiers de la garde, travaillés sourdement par le capitaine Tchépine, par les frères Bestoujev et d'autres officiers, se révoltèrent les premiers; le régiment de Moscou se joignit à l'insurrection. Chemin faisant, les conjurés ral-f

INTRODUCTION HISTORIQUE

lièrent un certain nombre d'hommes en frac et de gens du peuple.

Ils se retranchèrent fortement au fond de l'immense place, derrière la statue de Pierre le Grand, en face du Sénat qu'ils espéraient enlever pour en faire le siège du -nouveau gouvernement. Mais le lieutenant Nassakine, chef du poste, tint bravement en échec l'effort des insurgés, qui durent renoncer à leur entreprise, et se bornèrent à attendre, l'arme au bras, les renforis promis. Mais ceux-ci tardèrent à venir. De plus, le chef désigné la veille pour commander le mouvement, le colonel prince Troubetzkoï, ne parut pas sur la place : dès le matin, il avait couru au Palais d'Hiver pour prêter serment et écarter les soupçons, et il se tint, le reste de la journée, caché chez son beau-frère, l'ambassadeur d'Autriche, où il fut saisi,

le soir même, par les envoyés du tzar. Quant à Ryléïev, il parut un moment au milieu des siens ; mais, désespéré par l'absence de Troubetzkoï, il perdit, à le chercher, un temps précieux.

D'autre part, Nicolas, tout effrayé qu'il fût de cette explosion révolutionnaire, conservait néanmoins tout son sang-froid . Averti depuis plusieurs jours qu'un mouvement se préparait, il avait, la veille au soir, remplacé les régiments de sa garde, de service au Palais Impérial, suspects à bon droit, par des chasseurs de Finlande, natures frustes et dévouées, et appelé autour de lui les généraux et les troupes sur lesquels il croyait pouvoir compter; à leur tête, il marcha contre les insurgés, que ni la défection de leur chef, ni la vue des forces militaires bien

INTRODUCTION HISTORIQUE

supérieures qu'on leur opposait, ne réussirent à décourager.

Fut-ce la crainte de mettre à l'épreuve l'incertaine fidélité des siens, fut-ce le désir d'éviter l'effusion du sang russe, l'empereur envoya aux révoltés, pour essayer de les gagner par la persuasion, le héros de cinquante-deux batailles, le vieux général Miloradovitch. Celui-ci s'avança donc, seul, vers les barricades, et voulut haranguer les soldats. Mais un immense cri de « Hourrah Constantin ! » lui coupa la parole. Le prince Obolenski croisa la baïonnette contre lui, et un autre affidé, Kakhovski, le blessa mortellement, d'un coup de pistolet tiré presque à bout portant. On l'emporta tout ensanglanté.

Comme il arrive souvent, ce premier excès ne fit qu'exciter les conjurés. Au cri de « Vive Constantin ! » se joignit le cri

xiv LES DÉCEMBKISTES

de « Vive la Constitution ! (Hourrah Constitoutzia !) » Mais telle était l'ignorance de ces pauvres gens, hommes du peuple et grenadiers, que la plupart d'entre eux crurent que « Gonstitoutzia » était le nom de la femme de Constantin.

Cependant Nicolas était là, au milieu de ses généraux et de ses régiments. Son entourage n'était pas rassuré sur les dispositions des troupes, et, de fait, si les rebelles avaient été rejoints par un plus grand nombre de combattants, tout eût peut être changé de face. Mais l'infériorité numérique de ces derniers décida les régiments qui entouraient le tzar à lui demeurer fidèles, et ils se tinrent prêts à marcher.

L'empereur hésitait encore. Avant de donner le signal de l'attaque, il se résolut à tenter une dernière tentative de

INTRODUCTION HISTORIQUE

conciliation. Par son ordre, le métropolitain, revêtu de ses insignes pontificaux et entouré de son clergé, s'avança vers les révoltés. Mais s'il est peu de peuples aussi foncièrement religieux que le peuple russe, il n'en est pas non plus qui vénèrent aussi peu que lui les représentants officiels de ce Dieu qu'il adore jusqu'à la superstition. Peut-être aussi les conditions que le métropolite était chargé de transmettre ne semblèrent-elles pas acceptables : il fut accueilli par des risées, et aussi, dit-on, par une décharge de mousqueterie ; et il dut se replier précipitamment sur la place de l'Amirauté, où stationnaient les troupes impériales.

Alors le tzar se décida, et fit charger la cavalerie. Simultanément attaqués de front et pris à revers, les insurgés ripos-

xvi LES DECEMBRISTES

tèrent bravement. Le meurtrier de Milovadovitch tua de même, d'un coup de pistolet, le colonel Stûrler, qui commandait les grenadiers de la garde. Le lieutenant Eûchelbecker visa le grand-duc Michel qui n'échappa à la mort que par miracle, tandis que le capitaine Iakoubovitch, un poignard à la main, cherchait des yeux le tzar.

La lutte se continua entre les deux partis jusqu'aux approches de la nuit, qui tombe vite à cette saison et sous cette latitude. Vers quatre heures le tzar fit amener des canons, que l'on braqua aussitôt contre les barricades. Mais les artilleurs refusaient de tirer ; et ce fut le grand-duc Michel, dit-on, qui, arrachant la mèche aux mains du canonnier, tira luimême le premier coup. La mitraille eut enfin raison des révoltés, qui laissèrent

INTRODUCTION HISTORIQUE

deux cents morts sur la neige du champ de bataille, sans compter les blessés; sept ou huit cents d'entre eux furent faits prisonniers.

Grâce aux indications trouvées dans les papiers du prince Troubetzkoï, les arrestations, commencées dans* la nuit, se continuèrent pendant toute la journée du lendemain, Ryléïev, Kakhovski, Obolensky, les frères Bestoujev, Iakoubovitch, tombèrent des premiers entre les mains de leurs ennemis.

Cette même nuit du 26 décembre 1825, sur les ordres du général Diébitch, à qui le capitaine Maïboroda avait révélé le secret de la conspiration, le général

Page 1