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XVI II

Tchernichev fit arrêter, au milieu de leurs régiments, le colonel Pestelet douze autres colonels plus ou moins compromis. S'emparer d'un tel homme équivalait à étouffer la révolte dans l'œuf; privée de Pestel, la Société du Sud était un corps sans tête.

Néanmoins, les deux Mouraviev-Apostel, et Bestoujev-Rioumine, qu'il ne faut pas confondre avec les Bestoujev amis de Ryléïev, ne perdirent pas la tête. Ils soulevèrent au cri de : « Vive Constantin ! » quelques compagnies, le régiment de Tchernigov presque tout entier, et tinrent quelques jours la campagne.

Il se passa là, entre Serge Mouraviev et les grenadiers de son régiment, un dialogue qui en dit long sur l'état d'esprit des soldats à qui l'on essayait de parler révolution.

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-^ Au fond, camarades, qu'avons-nous besoin de Constantin ? Nous nous passerons bien de lui comme de l'autre. C'est la république qu'il nous faut. Voyons, crions tous : Vive la République !

Ce mot singulier les effaroucha. Un vieux grenadier se fit l'interprète de ses camarades.

— Nous crierons « Vive la République ! » s'il plaît ainsi à votre Grâce, dit-il à Serge ; mais, enfin qui sera tzar?

— 11 n'y a pas de tzar dans une répu-r blique.

— Oh ! alors, votre Grâce, cela ne va pas en Russie.

Et ils refusèrent de le suivre.

L'issue de la lutte ne pouvait être douteuse. Le 15 janvier 1826, Serge Mouraviev-Apostol et ses compagnons furent atteints par le général Geismar, envoyé

à leur poursuite avec cinq escadrons de hussards et deux canons. D'autres détachements s'avançaient contre eux avec le général Roth, de manière à cerner complètement les six compagnies de Serge.

Celui-ci disposa ses hommes en un seul carré, et tous ensemble, sur son ordre, marchèrent droit sur les canons, l'arme au bras et sans tirer un seul coup de fusil. Peut-être espérait-il gagner les artilleurs, mais il n'en fut rien. La mitraille décima ou dispersa cette poignée de braves. Mathieu Mouraviev fut tué, Serge, grièvement blessé, tomba entre les mains de Geismar, ainsi queSoloviev, Masalevsky, et sept cents conjurés. Ils n'avaient pas brûlé une amorce, pas tué un seul homme des troupes impériales :

ce qui n'empêcha point le vainqueur de poursuivre d'une haine posthume les os

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mêmes des vaincus. Un jugement ultérieur ordonna en effet qu'il serait placé, sur les tombes des rebelles tués à Oustinevka, au lieu de croix ou d'autres signes chrétiens, des potences avec leurs noms.

La commission d'enquête instituée par le tzar pour l'instruction des deux affaires fut composée ainsi qu'il suit :

Le ministre de la guerre, général de l'infanterie, Alexandre Tatischev, président; le grand-duc Michel, frère de l'empereur, grand-maître de l'artillerie, commandant d'une division de la garde; le prince Alexandre Galitzine, ministre des postes; les aides de camp généraux Golenitchev-Koutousov, gouverneur militaire

de Saint-Pétersbourg, Alexandre Tchernichev, Alexandre de Benkendorf, Levakhov, Potapov; et le conseiller d'Etat Dmitri Bloudov.

Il fut prescrit à la commission « d'em- « brasser l'affaire dans tout son ensem- « ble, de pénétrer jusqu'aux racines du « mal, de découvrir son origine, d'en suivre « toutes les ramifications, d'en constater « les progrès et l'étendue, et d'établir « enfin les résultats de l'enquête, non sur « des suspicions ou des probabilités, « mais sur des preuves certaines, pé- « remptoires. »

Mais cette ostentation d'équité s'accordait assez mal avec les sentiments réels qui avaient inspiré l'empereur dans la désignation des commissaires. Gomme on l'a pu remarquer, la plupart d'entre eux étaient des aides de camp généraux,

LNTRODICTION HISTORIQUE

c'est-à-dire des officiers attachés spécialement à la maison et à la personne du tzar, et dont toute la politique était de plaire au maître. La présence du grandduc Michel contribuait encore davantage à laisser le champ libre aux soupçons de l'opinion publique, — s'il y eût eu, en ce temps-là, une opinion publique en Russie. Car enfin, pourquoi l'empereur plaçait-il son propre frère dans la commission d'enquête, sinon pour servir d'intermédiaire direct et permanent entre le souverain et les commissaires, et poursuivre la punition des prévenus, dans une cause personnelle?

Les résultats de l'enquête furent proclamés par l'empereur dans un manifeste daté du 13 juin 1826. On y lisait notamment ceci :

« Après plus de cinq mois, ayant pesé

xxiv LES ÛÉCEMBRISTES

« et vérifié soigneusement chaque cir- « constance, chaque déposition, chaque « fait, écartant les conjectures et les sim- « pies soupçons, ne se fondant jamais que « sur l'évidence, sur les aveux mêmes de <( l'accusé, ou sur des moyens de convic- « tion qui ne laissaient plus l'ombre du « doute, enfin accordant aux prévenus « toute la latitude et les facilités dont ils « avaient besoin pour leur défense, la « commission a atteint le but qu'elle « avait à remplir ; elle vient de Nous sou- « mettre un rapport définitif sur l'en- « semble de ses recherches, accompagné « de tous les documents originaux sur « lesquels il s'appuie. »

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A la suite du rapport de la commission d'enquête, cent vingt et un prévenus furent déférés par l'empereur au jugement d'une haute cour qui comprenait les trois premiers corps de l'Etat, c'est-àdire le Conseil de l'Empire, le Sénat dirigeant, le Saint Synode, plus quinze personnes choisies dans les grades supérieurs de l'armée et dans les hautes fonctions civiles, en tout 80 membres environ.

« En confiant le sort des accusés à cette « cour suprême, concluait le manifeste « du 13 juin, nous n'attendons d'elle et « nous ne lui demandons qu'une justice « impartiale, rigoureusement fondée sur « les lois et sur la force et l'évidence « des preuves. »

Ainsi constituée, la haute cour se réunit le 15 juin, au Palais du Sénat, sous la présidence du vieux prince Lapoukhine, président du Conseil de l'Empire, avec le prince Lobanov-Rostovski, ministre de la justice, pour procureur général. Elle mit plus d'un mois à juger les cent vingt-un décembristes. Quant à la façon dont elle comprit et accomplit sa mission, elle a été appréciée ainsi qu'il suit par un consciencieux historien, M. Schitzler1, dont le témoignage, assez souvent entaché de quelque partialité envers le tzar, n'en a ici que plus de poids.

« En apparence du moins, l'instruction laissait peu à désirer : à en juger par le contenu du rapport, où rien n'indiquait

4 Histoire intime de la Russie sous les empereurs Alexandre et Nicolas, et particulièrement pendant la crise de 1825, 2 vol. Paris, 1847.

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une sévérité inquisitoriale outrée de la part de la commission d'enquête, cette opération préliminaire avait été faite avec soin, et Ton avait obtenu, assuraiton, de tous les accusés, sauf quatre (Nikolaï Tourguenev, absent, le prince Schakovskoï, le lieutenant Tsébrikov et Gorski) 1'aveii complet de leur culpabilité. Mais ces apparences n'étaient-elles pas trompeuses? Pouvait-on s'y fier pleinement, ou n'était-il pas permis d'avoir quelques doutes sur la nature des aveux que l'on invoquait? Ces aveux avaient-ils été faits librement, sans intimidations, sans violence, sans torture morale (car nous écartons même la pensée d'une torture physique employée)? Les interrogatoires écrits étaient-ils toujours conformes aux déclarations verbales, et les accusés ne signaient-ils rien qui ne fût l'exprès-

sion sincère de leur pensée, de leurs paroles ! Nous l'avouons, sur ces graves questions nous n'oserions rien affirmer.

Tout s'est passé secrètement, dans le silence des cachots, sans contrôle tutélaire, sans aucune liberté pour les accusés de faire entendre leur voix afin de repousser les suppositions gratuites, ou de redresser les faits dénaturés...

« Quoi qu'il en soit de la nature de l'instruction, elle ne devait pas s'imposer comme une loi à la conscience des juges. La cour devait tout examiner par ellemême, peser scrupuleusement les charges, les dépositions des témoins, les moyens de défense des accusés, et jusqu'à leurs aveux qui, en bonne justice n'ont de valeur qu'autant qu'ils sont confirmés par des preuves. En un mot, son devoir était d'examiner l'affaire à

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fond, indépendamment du travail préparatoire de la commission, qui ne devait rien préjuger. ;

« Malheureusement, ce devoir n'a peut-être pas été rempli dans toute sa plénitude. On assure que le calme nécessaire ne régnait pas dans rassemblée; Elle représentait la vieille Russie avec ses habitudes serviles, son esprit stationnaire, ses préjugés hostiles aux idées libérales; et en présence d'hommes qui avaient voulu tout changer, qui représentaient, eux, la jeune Russie animée de sentiments bien différents, elle ne sut pas assez se défendre d'une certaine irritation, incompatible avec cette impassi-> bilité du juge, sans laquelle la justice: n'est qu'un vain mot. Ce qui est ; vrai ,^ c'est que la cour n'accepta pas toutes Inconséquences de son mandat : elle n'osa

pas faire comparaître devant elle les inculpés, pour entendre leurs déclarations et leurs moyens de défense en séance solennelle. Elle était retenue par des motifs peu avouables. Traduits devant un tribunal composé de tant de fonctionnaires, qui tous sans doute n'étaient pas irréprochables, et dont la carrière offrait des actes qui pouvaient devenir pour les accusés le texte de toute sorte d'incriminations; ou bien, tout au moins, placés sur un théâtre élevé, devant un aéropage nombreux dont les membres appartenaient en partie aux plus proches alentours de l'autocrate et au sein duquel chaque parole pouvait avoir un grand retentissement, les chefs du complot chercheraient peut-être, pensait-on, à profiter de cette circonstance, non pour se disculper, — ils avaient fait le sacrifice de leur

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vie, — mais pour jouer leur rôle jusqu'au bout, pour proclamer hautement leurs griefs, pour poser devant la patrie et dfevant la postérité. On s'attendait à des déclamations furibondes difficiles à contenir. De plus, exaspérés les uns contre les autres, après s'être dénoncés mutuellement, il était peut-être dangereux de les mettre tous en présence les uns des autres. Telles étaient les craintes de la cour. En conséquence, elle refusa d'admettre les accusés devant elle, et elle délégua une commission choisie dans son sein pour se transporter dans leurs cachots, interroger chacun en particulier, confronter leur dire avec leurs dépositions et leurs aveux, et présenter à la cour le résultat de cette enquête nouvelle. Gomme la première, celle-ci resta donc secrète. Tout moyen de contrôle manque à qui

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voudrait se former une idée consciencieuse sur les faits de ce procès.

« De défenseurs à donner aux accusés, il ne pouvait pas en être question... La marche de cette procédure n'en reste pas moins un étrange spectacle... »

Sur cent vingt-un prévenus mis en jugement, la cour condamna :

Cinq individus, placés en dehors de toute catégorie, à la peine de mort et à l'écartèlement ;

Trente-un individus composant la lre catégorie, à la peine de mort par décapitation;

Dix-sept individus, compris dans la

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2e catégorie, à la mort politique et aux travaux forcés à perpétuité.

Cinquante-huit individus des 3e, 4e, 5% 6e, 7e, 8e et 9e catégories, aux travaux forcés à temps, et à l'exil perpétuel en Sibérie.

Les autres condamnés furent simplement astreints à servir comme simples soldats.

Ce jugement sembla, dans son ensemble, trop sévère à l'autocrate lui-même, dont les entrailles s'émurent. Mais peutêtre aussi la politique eut-elle seule part dans l'usage, d'ailleurs infiniment restreint, qu'il fit de son droit de grâce.

« Ayant à cœur, dit-il dans un ukase « adressé à la haute cour et daté de « Tsarkoïé-Selo, 12 juillet 1826, ayant à « cœur de concilier le texte des lois et « les devoirs d'une rigoureuse justice,

xxxiv LES DÉCEMBRISTES

« avec les sentiments de clémence qui « Nous animent, Nous avons résolu de « commuer les châtiments et peines pro- « nonces contre les coupables, moyence nant les dispositions suivantes... »

La peine de mort prononcée contre les condamnés de 2e catégorie, Troubetzkoï, Obolenski, Iakoubovitch, Tchépine, etc., était commuée en celle des travaux forcés à perpétuité. La durée des travaux forcés infligés aux condamnés des autres catégories était réduite de quelques années.

« Enfin, concluait le tzar, quant aux « criminels d'Etat dont les noms ne se « trouvent pas mentionnés dans le pré- « sent ukase, et qui, par Fénormité de « leurs forfaits, ont été mis en dehors des « catégories et de toute comparaison avec « les autres, Nous abandonnons leur sort

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« à la décision de la haute cour natio- « nale, pour être exécuté l'arrêt définitif « qu'elle portera contre eux. »

Ainsi l'empereur refusait de prendre la responsabilité du barbare supplice de l'écartèlement auquel les chefs du mouvement avaient été condamnés par la cour. Celle-ci se réunit encore une fois le 23 juillet, et statua à nouveau sur leur sort par un arrêt dont voici la conclusion :

« La haute cour de justice, prenant « pour guide la clémence dont S. M. I. a « donné un si éclatant témoignage par « la commutation des châtiments et des « peines prononcés contre les autres crice minels, et usant du pouvoir discrétionce naire dont elle a été investie, arrête : « qu'au lieu du supplice de l'écartèle- « ment, auquel Paul Pestel, Conrad

« Ryléïev, Serge Mouraviev-Apostol, Mi- « chel Bestoujev-Rioumine, et Pierre « Kakhovski devaient être livrés, en vertu « du premier arrêt de la cour, ces crimi- « nels sont condamnés à être pendus, en « punition de leurs horribles attentats. »

Rien n'ébranla la fermeté des condamnés. Ryléïev, le poète prophétique qui faisait dire au héros d'un de ses poèmes : « Je ne l'ignore pas, un abîme « s'ouvre devant le premier qui s'élève « contre les oppresseurs d'une nation. Le « destin m'a choisi... Mais, dites-le moi, « dans quel pays, dans quel siècle, l'in- « dépendance reconquise n'a-t-elle pas « voulu des victimes ? Je mourrai pour le

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« pays qui m'a vu naître ! Je le sais, je « le sens, et c'est avec délice, ô mon père, « que je bénis le sort qui m'est réservé... » ce poète était déjà bien l'homme qui devait, en apprenant sa condamnation à mort, prononcer ces belles paroles :

— « Je savais d'avance, que cette ence treprise me perdrait, mais je n'ai pu « voir plus longtemps, ma patrie sous le « joug du despotisme ; la semence que « j'y ai jetée fleurira, n'en doutez pas, et « fructifiera plus tard. »

Michel et Nicolas Bestoujev s'étaient, dès l'origine du procès, exprimés dans le même sens.

— « Je ne me repens de rien, dit l'un, « je meurs satisfait et sûr d'être vengé. »

L'autre, par sa franchise, frappa l'empereur, qui lui dit :

— « Je pourrais vous pardonner, et si

« j'avais l'assurance de posséder en vous « désormais un fidèle serviteur, je le fe- « rais. »

•— « Eh ! sire, répondit Nicolas Bes- « toujev, résumant en ces quelques mots « l'état d'esprit d'où sortit la conspira- « tion, voilà précisément ce dont nous « nous plaignons, que l'empereur puisse « tout et qu'il n'y ait pas de loi pour lui. « Au nom de Dieu, laissez à la justice son « libre cours, et que le sort de vos sujets « ne dépende plus à l'avenir de vos ca- « priées ou de vos impressions du mo- « ment. »

Quant à Pestel, le dictateur du Midi, il demeura jusqu'au bout persuadé de la sagesse et de l'opportunité des principes consignés par lui dans son Droit Russe.

Ces jeunes gens surent mourir pour leur idée. Us avaient joué, ils avaient

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perdu ; ils se tenaient prêts à payer l'enjeu, cet enjeu fût-il leur tête. Ils furent braves devant le supplice, que la maladresse des bourreaux devait rendre cruel. M. Schnitzler a consigné dans son livre le récit de l'exécution, dont il. fut le témoin oculaire. Voici comment il s'exprime :

« Le 25 juillet, dès deux heures du matin, on travaillait à élever une large potence, où cinq corps pussent tenir de front, sur le rempart de la forteresse qui regarde la petite église en bois vermoulu à l'invocation delà Trinité, placée sur les bords de la Neva, à l'entrée du quartier dit du Vieux-Pétersbourg. Dans cette saison, la nuit, sous cette latitude boréale, n'est, comme on sait, qu'un crépuscule prolongé jusqu'aux premières lueurs de l'aurore, bien moins tardive que dans nos

pays. On pouvait donc, à cette heure matinale, parfaitement distinguer déjà tous les objets. Un faible bruit de tambours et le son de quelques trompettes se faisaient entendre isolément dans différents quartiers de la ville, car chaque régiment de Ja garnison envoyait seulement une compagnie pour assister à la scène lugubre que le soleil levant devait éclairer. A dessein, on avait laissé planer l'incertitude sur le moment de l'exécution. Aussi la ville était-elle encore plongée dans le sommeil; de rares spectateurs accouraient un à un et, même au bout d'une heure, leur nombre suffît à peine pour doubler le cordon militaire qui ne tarda pas à s'interposer entre eux et les acteurs de ce drame terrible. Un silence profond régnait ; et lorsque le roulement des tambours de tout le détachement réuni se fit

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entendre, il n'eut qu'un sourd retentissement qui ne troubla pas le calme de la nuit...

« Vers 3 heures, les mêmes tambours annoncèrent l'arrivée de ceux des condamnés, auxquels il avait été fait grâce de la vie. Distribués par groupes sur le front du cercle assez vaste qu'occupait le glacis en avant du rempart où s'élevait la potence, et placés chacun devant le corps auquel ils avaient appartenu, ils durent se mettre à genoux après avoir entendu la lecture de leur jugement : on leur arracha leurs épaulettes, leurs décorations et leur uniforme, on brisa une épée sur la tête de chacun d'eux en signe de dégradation ; puis, revêtus d'une grosse capote grise, ils défilèrent devant le gibet, pendant qu'un brasier, allumé tout auprès, consumait leurs uniformes, les in-

LESDÉCEMBRISTES

signes de leurs grades et leurs décorations.

« A peine étaient-ils rentrés dans la forteresse par la porte de communication ordinaire, non loin de laquelle était dressé l'instrument du supplice, que les cinq condamnés à mort parurent sur le rempart. A la distance où le public était passé, il eût été difficile de distinguer leurs traits ; d'ailleurs ils étaient couverts de capotes grises dont le capuchon enveloppait leurs têtes. Ils montèrent un à un sur la plate-forme et sur les escabeaux rangés de front sur la poterne, dans Tordre qui leur était assigné par le jugement, Pestel le premier, tenant la droite, et Kakhovski la gauche. On leur passa autour du cou le nœud fatal et l'exécuteur des œuvres de justice neYétait pas sitôt éloigné que la plate-forme s'enfonça sous

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leurs pieds. La strangulation s'accomplit pour Pestel et Kakhovski, mais la mort recula pour ainsi dire devant les trois autres placés au milieu d'eux. Les spectateurs furent témoins d'une scène affreuse : la corde, mal affermie, glissa sur le capuchon de ces malheureux, qui tombèrent dans le trou béant sous l'échafaud , pêle-mêle avec la trappe et les escabeaux. D'horribles meurtrissures durent en être pour eux la conséquence, et comme ce lamentable accident ne changea rien à leur sort, car l'empereur était absent à Tarskoïé-Sélo, et personne n'aurait osé donner Tordre de surseoira l'exécution, ils souffrirent deux fois les angoisses du trépas. Aussitôt la plate-forme rétablie, on les ramena sur le gibet. Étourdi d'abord par sa chute, Ryléïev marcha cependant d'un pas décidé, mais sans pouvoir

xliV LES DEGEMBRISTES

retenir cette douloureuse exclamation :

« — - Il sera donc dit que rien ne me réussira, pas même la mort! »

« A en croire quelques témoignages, il se serait aussi écrié :

« — Maudit pays où Ton ne : sait ni conspirer, ni juger, ni pendre! »

« Mais d'autres prêtent ces paroles a Serge-Mouraviev-Apostol , qui, comme Ryléïev, remonta courageusement les degrés. Bestoujev-Rioumine, sans doute plus maltraité que les autres, n'eut pas la force de se soutenir sur ses jambes. Il fallut le porter sur le gibet. Une seconde fois le nœud se serra autour de leur cou, et cette fois sans les relâcher. Au bout de quelques secondes, le roulement du tambour annonça que la justice humaine était satisfaite. Cinq heures n'avaient pas encore sonné. Les troupes et les autres spec-

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tateurs de ce terrible spectacle s'écoulèlèrent en silence... »

Quant aux autres condamnés, l'exil qui les attendait était pire que la mort. «Placés, dit encore M. Schnitzler, placés quatre à quatre sur des télègues ou chariots à deux roues, sans autre siège que des bottes de paille, cinquante-deux d'entre eux partirent immédiatement pour leur long et pémble voyage et traversèrent, dans l'équipage le plus humble, Novgorod, Tver, Moscou, Vladimir, Nijni- Novgorod, Kazan, Iékatérinenbourg, Tobolsk, souvent bafoués par le peuple, contre l'indignation duquel les Cosaques de leur escorte se virent même quelquefois obligés de les défendre. Ce futle 5 aoûtque

xlvi LES DÉCEMBRISTES

la famille de Troubetzkoï et celle de Serge Volkonski firent à ces infortunés de douloureux adieux à la première station audelà de Saint-Pétersbourg, où l'empereur avait permis que cette entrevue eût lieu. Troubetzkoï était malade, mais il emportait au moins la certitude consolante d'être bientôt rejoint par une héroïque épouse, décidée à ne pas l'abandonner dans son malheur, à partager l'opprobre et les privations de son exil, à subir toutes les conséquences quelconques de sa résolution. Mme Alexandre Mouraviev, Mme Nice ta Mouraviev, Mme Naryschkine, comprirent de même leur devoir de compagnes fidèles, et l'on sait que la gracieuse femme du prince Serge Volkonski, née Raïevski, trompa ses parents qu'elle adorait, pour l'accomplir comme elles. Telle était la joie avec laquelle ces nobles

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épouses se dévouèrent, qu'un étranger, compagnon de voyage de Tune d'elles, entendit sortir cette étrange menace de la bouche d'une mère parlant à sa fille un peu trop pétulante :

« — Sophie, si vous n'êtes pas sage, vous n'irez pas en Sibérie. »

...Afin de s'endurcir à la peine, ces exilées volontaires, quelques semaines avant de partir, se mirent , avec leurs mains blanches et délicates, à faire, dans le ménage de leurs opulentes maisons, la besogne des plus humbles servantes; laissant de côté le velours et la soie, elles portèrent les étoffes les plus vulgaires, habituèrent leur palais à la nourriture des gens du peuple, en un mot, renoncèrent complètement au bien-être et au luxe auxquels elles étaient accoutumées depuis leur enfance,..

« ...On les prévint qu'une fois passé Irkoutsk, on ne les laisserait plus disposer librement de leurs bagages ; qu'elles n'auraient personne pour les servir. . . ; qu'elles ne pourraient revenir en Europe sans une permission de l'empereur..* Elles savaient tout cela, et elles se résignaient à tout. »

Mais cet héroïsme des épouses, les mères et les filles des proscrits furent loin de le partager. On en vit qui, peu de semaines après, aux fêtes du couronnement, brillèrent et dansèrent sous les yeux du proscripteur. Des pères, des frères, des parents acceptèrent les bienfaits de la même main qui venait de signer l'envoi des leurs au gibet ou en Sibérie. Et l'empereur put dire, hélas! avec autant de vérité que d'inconscient cynisme, dans un manifeste du 25 juillet 1820 :

INTRODUCTION HISTORIQUE xlix

« Le nom russe ne saurait être flétri par une trahison envers le trône et l'Etat. Loin de là, dans ces mêmes conjonctures, Nous avons recueilli les touchants témoignages d'un dévouement sans bornes.

Nous avons vu les pères s'armer d'une inflexible rigueur envers leurs enfants criminels; Nous avons vu les plus proches parents renier et livrer à la justice les malheureux sur lesquels planaient des soupçons de complicité, Nous avons vu enfin toutes les classes de Nos sujets, animées d'une seule et même pensée, d'un seul et même vœu, ne demander que le jugement et le châtiment des coupables. »

Telle fut la dramatique épopée de ces décembristes, épris de liberté et de légalité dans un pays de servilisme et d'arbitraire. Leur souvenir hanta longtemps

LES DECEMBHISTES

ceux qui, à la même époque, combattaient ailleurs le même combat. « Vous « souvenez-vous de moi? s'écriait plus « tard le poète Adam Mickiewicz !. Vos « figures étrangères ont droit de citoyence neté dans mes rêves. Où êtes-vous « maintenant? Le noble cou de Ryléïev, « que je serrais fraternellement dans mes « bras, a été, sur un ordre du tzar, sus- <( pendu à l'infâme gibet. Malédiction sur « les peuples qui lapident leurs prophè- <v tes ! Cette main que Bestoujev, poète et « soldat, me tendait, plume et arme lui « ont été arrachées ; le tzar l'a attelée à « une brouette; aujourd'hui, elle pioche « dans une mine, rivée à côté d'une « main polonaise... »

L'un après l'autre, et jusqu'en 1856,

1. Ladislas Mickiewicz. Adam Mickiewicz, sa vie et son œuvre, p. 63. Savine, éditeur.

INTRODUCTION HISTORIQUE

où le dernier des décembristes fut autorisé à rentrer en Russie, ils revinrent d'exil, et ils trouvèrent que leurs idées avaient germé. Suivant la prédiction de Ryléïev, la semence avait fleuri, et ne devait pas tarder à fructifier. Et ces illuminés, ces nobles rêveurs de la vingt-cinquième année, devenus plus tard, comme nos fouriéristes et nos saints-simoniens, des hommes remarquables dans les lettres, dans les arts, dans les sciences politiques, purent voir, pour la plupart, réaliser par ce même pouvoir qui les avait combattus, quelques-unes des réformes pour lesquelles ils s'étaient sacrifiés, et saluer ainsi la plus grande de toutes, l'émancipation des serfs.

E. Jaubert.

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