‹ Les déclamations et les déclamateurs d'après Sénèque le pèreChapitre 3 sur 44 · CHAPITRE PREMIER : VIE DE SÉNÈQUE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER : VIE DE SÉNÈQUE

De la vie de Sénèque le Père, nous savons peu de chose ; dans son œuvre, il n'a guère parlé de lui-même, non par modestie, comme l'a dit M. Cucheval, mais parce que son livre s'adressait avant tout à ses enfants, qui étaient au courant de détails que nous serions heureux de posséder ; d'autre part, il ne nous reste à peu près rien d'une biographie, que Sénèque le Philosophe avait consacrée à son père (i). On en est donc réduit, sur presque tous les points, à des conjectures.

L. (2) Annaeus Seneca naquit à Gordoue (3) (Martial i, 61, 7), vieille colonie (4) romaine, appelée joa/ricia, du rang de ceux qui la fondèrent : il appartenait à une famille équestre (Tacite Ann. i4r 53; 16, 17) et vraisemblablement riche (Sénèque le Philosophe, ad Helv. 14, 3). Il nous dit lui-même que, sans les

(1) Fragm. 98.

(2) Cf. l'article de Wôllflin, un peu subtil, mais acceptable, dans le Rhein. Muséum, 5o (1896), p. 367.

(3) Ainsi s'explique sans doute Fintérêt qu'il porte aux poètes de Gordoue, S. 6, 27.

(4) Cf. I Préf. II : intra coloniam meam me continuit.

guerres civiles, qui l'ont empêché de quitter sa ville natale,

11 aurait pu entendre Cicéron au moment où il déclamait dans son atrium avec ses « deux grands élèves revêtus de la prétexte» (I Préf. II grandes praetexiatos), c'est-à-dire avec Hirtius et Pansa, en ^3 av. J.-C. ; par suite on doit placer la date de sa naissance entre 55 et 58 av. J.-C, puisque c'était d'ordinaire entre douze et seize ans que les enfants, quittant le grammaticiis, commençaient à se livrer aux déclamations (i). Il suivit les leçons du grammaticus à Gordoue, dans une école qui comptait plus de deux cents élèves (ib. 2) : il y eut comme camarade l'homme qui devait être son ami le plus intime, Latron (ib. i3). Mais il ne voulut pas se contenter des maîtres que lui fournissait Gordoue. quoique ce fût un centre littéraire (Pro Archia 10. 26): il partit pour Rome, sans doute en ^1, après la bataille de Philippes, car il arriva dans la capitale encore puer (I Préf. 3); il est probable qu'il était accompagné de son ami Latron. Pourquoi quittait-il Gordoue ? Sans doute poussé par une ambition dont il convient (II Préf. 4) : vraisemblablement il ne lui suffisait pas d'être décurion dans sa ville de province et il est probable qu'il estimait, avec G. Marcius Gensorinus (III Préf. 12), que briguer avec ardeur les honneurs dans une municipe, c'est « se donner du mal en rêve ».

Une fois à Rome, Sénèque suivit les leçons de MaruUus, toujours en compagnie de son ami Latron (I Préf. 22 ; II 2, 7 ; YII 2. II). On se demande comment ils ont choisi, pour parfaire leur éducation, l'école de ce personnage, qui semble avoir été aussi peu fréquentée que le maître était d'imagination stérile (2) : c'est que, à ce qu'il semble, il était lui-même originaire d'Espagne et les deux camarades avaient été sans doute recommandés à lui : peut-être même avaient-ils appris à le connaître dans leur ville natale. Dans tous les cas, Sénèque entendait en même temps d'autres rhéteurs, comme Arellius Fuscus (3), et si, à la fin de sa vie, il peut se vanter

(1) Cf injra, p 00.

(2) Cf. infra, p. 179.

(3) S. 2, 10. Recolo nihil fuisse me jiwene tam notiim qiiam has e.xplicationes Fnsci, qnas nemo nostriim non aliiis alia inclina tione vocis i-elut sua qiiisque modiilatione cantabat.

VIE DE sé:nèque

d'avoir connu tous les orateurs de quelque renom, excepté Gicéron (I Pvéf. ii), il faut que, dès cette époque, il ait commencé à les écouter.

En effet, il ne resta pas à Rome durant toute sa vie : nous voyons, par la Préface du Livre IV, qu'il entendit Pollion encore vert, puis devenu vieux (3 et çiridem et postea j'am senem), ce qui suppose un intervalle où Sénèque fut absent de Rome. De fait, il retourna en Espagne avec Latron, car il était présent le jour où son ami, qui défendait Porcins Rusticus, son parent, commença son plaidoyer par un solécisme (IX Préf. 3). A quelle date se place ce voyage, c'est ce qu'il est impossible de dire d'une façon certaine : nous savons simplement que Sénèque est resté à Rome assez longtemps pour entendre parler devant Arellius Fuscus (II 2, 8) le jeune Ovide, qui dut se livrer aux déclamations entre 29 et 24 environ ; il semble aussi avoir assisté à une scèije qu'il raconte (II 4» sqq.) et qui se place en l'j. Nous sommes encore moins avancés en ce qui touche les raisons qui l'appelaient en Espagne, mais l'on peut supposer qu'il allait dans sa patrie exercer un emploi de finances. C'est dans son pays natal qu'il épousa Helvia, issue d'une famille ancienne et austère (Sénèque le Philosophe, ad Helv. 16, 3) ; elle avait du goût pour les études libérales {ih. i5, I ; 17, 3 sqq.). De ce mariage naquirent, aux environs de l'ère chrétienne, trois enfants, dont les deux premiers virent le jour à Gordoue, Annaeus Novatus qui fut adopté, après la mort de son père (i), par Junius Gallion et prit le nom de son père adoptif, Sénèque le Philosophe et Annaeus Mêla : l'aîné est le premier fonctionnaire romain qui se soit trouvé en présence du christianisme ; il était, en effet, proconsul d'Achaïe, quand Saint Paul vint prêcher à Athènes ; il semble d'ailleurs s'être toujours dévoué aux intérêts de Sénèque le Philosophe, qui l'entraîna dans sa disgrâce ; quant à Mêla, qui avait peu de goût pour la politique (II Préf. 3 ; Sénèque le Philosophe ad Helç. 18, 2), il se contenta de remplir l'emploi lucratif de procurator Caesaris (Ann. 16, 17) ; on sait qu'il eut pour fils Lucain. Ges joies furent, pour Sénèque, com-

12 DÉCLAMATIONS ET DÉCLAMATEURS d'aPRÈS SÉNÈQUE LE PÈRE

pensées par un lourd chagrin ; en 4 ou 3 avant J.-G. (Saint Jérôme) Latron se tua pour échapper aux souffrances d'une fièvre quarte ; Sénèque était près de lui à ses derniers moments (I Préf. i3). D'ailleurs il continuait à fréquenter assidûment les écoles de déclamation : c'est ainsi qu'il apprit à connaître deux hommes dont il admirait le talent, Gavius Silon et Glodius Turrinus (X Préf. i4-fin); il se lia même d'une étroite amitié avec Glodius Turrinus, dont il aimait le fils comme ses propres enfants {ih. i6).

G'est vers l'an 3 ou 4 de notre ère que Sénèque revint à Rome. En effet il put encore entendre Pollion, qui mourut en 5 ; d'autre part, Sénèque le Philosophe fut ramené à Rome non par ses parents, mais par sa tante {ad Helç. 19, 2) ; il est vraisemblable qu'il était encore trop faible pour supporter les fatigues de la traversée ; or il est né entre 2 et 4 après J.-G. A partir de ce moment, Sénèque le Père, à ce qu'il semble, ne quitta plus Rome que pour des voyages de courte durée : c'est pendant l'un d'eux que la mort le surprit (ib. 2, 5). On peut fixer à 39 la date de cet événement. En effet, Sénèque le Philosophe nous dit que son père avait écrit une histoire (i) et l'avait poussée presque jusqu'à sa mort (fgm. 98); or Suétone {Tib. ^3) le prend pour garant d'une version sur la mort de Tibère ; il a donc vécu au-delà de 37. D'autre part, comme l'écrit Egger (2), « si... l'on songe avec quelle liberté.... il parle de Gassius Sévérus, de Titus Labiénus et de Mamercus Scaurus, dont les .ouvrages avaient été condamnés par le sénat ; si on relit ses violentes invectives contre un pouvoir oppresseur de la pensée ; si on observe qu'il cite deux fragments de Grémutius Gordus, ce noble historien, l'une des victimes de Tibère, on osera placer la rédaction des Controçerses et des Suasoriae à cette époque de réaction bizarre, où les écrits des Labiénus et des Grémutius furent de nouveau livrés, par un caprice impérial, à la curiosité des Romains (Suétone, Calig. 16). » Gette hypothèse, qu'on a quelquefois contestée, parce qu'on oubliait que l'ouvrage de Sénèque était destiné au public (I Préf. 10 et 11), peut être confirmée par deux autres remarques. Sénèque le Philosophe

(1) Sur cet ouvrage, v. p. i^.

(2) Examen critique,%j). 189.

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