VIE DE SÉNÈQUE
nous dit (ad Helç. 2, 5) que sa mère n'avait aucun de ses enfants auprès d'elle, lorsqu'elle reçut la nouvelle de la mort de son mari : lui-même, en effet, revenait d'Egypte (ad Helç. 19, 4) ; Gallion résidait sans doute dans quelque province où l'avait appelé la carrière des honneurs ; quant à Mêla, où pouvait-il être, sinon en Espagne, puisque son fils Lucain y est né précisément, en 39, le 3 novembre? D'autre part Sénèque le Philosophe, dans sa Consolation à sa mère, écrite en 42 ou 43, parle de la mort de son père avec le ton d'un homme dont la douleur a eu le temps de se calmer.
Sénèque est donc mort presque centenaire (de 94 à 9^ ans). A quoi a-t-il occupé sa vie ? A-Ssurément ce n'est pas à la rhétorique, car s'il avait dirigé une école, il n'aurait pas manqué de le dire ou de le laisser entendre,- et, dans tous les cas, il n'aurait pas écrit, au début de son livre (I Préf. 4) • « Qu'on envoie le vieillard à l'école (mittatur senex in scholas) » ; il n'est donc pas conforme aux faits de l'appeler Sénèque le Rhéteur, et, dans l'intérêt de la vérité, il convient de substituer à cette appellation celle de Sénèque le Père. Du moins, il n'est pas invraisemblable qu'il ait déclamé à l'occasion et qu'il faille lui attribuer le trait que Quintilien (9, 2, 42) met sous le nom de Sénèque. M. Boissier suppose que c'était un homme d'action et une hypothèse analogue est émise par M. Rossbach, dans l'article qu'il a écrit sur notre auteur dans la Realencj^clopédie de Pauly-Wissowa (i, 223^, 16) : s' appuyant sur le mot de Sénèque, qui appelle ses études « la meilleure partie de sa vie (I Pi^éf. i) », il suppose qu'il a dû avoir une existence très occupée. Dans tous les cas, il s'est toujours contenté du rang équestre et, par suite, on a peu de chances de se tromper en admettant qu'il a été procurator en Espagne. Mais il est probable qu'il a renoncé à ses fonctions pour se consacrer tout entier à l'éducation de ses enfants, qu'il accompagnait dans les écoles de déclamation (X Préf. 2 : cum illum mecum aiidieritis), tout en se livrant lui-même à d'autres études, d'histoire, par exemple, comme nous le verrons plus loin. Ce qu'on peut affirmer, c'est qu'il n'a rien aimé plus que l'éloquence, le seul art honorable (I Préf. 8), le seul que toutes les âmes ne méritent pas de
14 DÉCLAMATIONS ET DÉCLAMATEURS d'aPRÈS SÉNÈQUE LE PÈRE
pratiquer (ib. 9), le seul qui conduise à tout, comme par une pente naturelle (Il Préf. 3 et 5) ; on sent en son cœur (ib. 3) une prédilection secrète pour son fils Mêla, uniquement parce qu'il se livre exclusivement à l'éloquence. S'il fut lié avec des personnages politiques, Messala (S. 3, 6), Asinius PoUion (II Préf.), et avec des orateurs, Gassius Sévérus (III Préf.), Votiénus Montanus (IX Préf.) et Passiénus (III PréJ. 10 noster), ses amis les plus intimes furent trois déclamateurs : Glodius Turrinus (X Préf. i4), Gallion, qui adopta son fils, et surtout Latron (I Préf. i3) ; ce dernier, il le défend contre les reproches qu'on lui adressait (I Préf. il prend soin de rendre à leur véritable auteur les traits de mauvais goût qu'on lui attribuait (IX 2, 23); l'on trouve même, jusque dans la bouche de Votiénus Montanus, par exemple (IX Préf. 3), une allusion à cette intimité.
Il n'est donc pas étonnant que Sénèque ait composé, sur les déclamations, l'ouvrage dont nous nous occupons plus loin (i). Mais il avait écrit aussi une histoire de Rome depuis le commencement des guerres civiles presque jusqu'au jour de sa mort (Sénèque le Philosophe, fgra. 98) : c'est à cet ouvrage qu'appartient sans doute la version de la mort de Tibère que Suétone attribue à Sénèque {Tib. 'j3 R. 117, 9), car, dans l'énumération des ouvrages de Sénèque le Philosophe donnée par Quintilien (10, i, 129), ne figure pas de livre d'histoire; quant au fragment qui se trouve dans Lactance sous le nom de Sénèque (Inst. 7, i5, i4), et dans lequel l'histoire de Rome est comparée à la vie d'un homme ayant eu son enfance, son âge mûr et sa vieillesse, il semble difficile de ne pas accorder à Klotz (2) qu'il doit être restitué à Sénèque le Philosophe. Toutefois on ne saurait aller jusqu'à admettre avec lui que l'ouvrage historique de Sénèque le Père n'a pas été publié ; car ce que dit le fils : si quaecumque composait pater meus et edi voluit , jam in manus populi emisissem , ad claritatem nominis sui satis sibi ipse prospexerat, laisse entendre simplement que le livre, à cette époque, n'était pas encore rendu
(1) V. Chapitre III, p. 22 sqq.
(2) Das Geschichtswerk des àlieren Seneca, Rhein. Mus. 56 (1901), pp. 429-442.