CHAPITRE II
LE CARACTÈRE ET LES IDÉES DE SÉNÈQUE
Pour juger l'homme, son caractère et son intelligence, nous n'avons guère à* noire disposition que les quelques indications fournies par Sénèque le Philosophe, et les renseignements, plus nombreux, mais peut-être moins sûrs parfois, que nous tirons des Controverses et des Suasoriae, surtout des Préfaces des Controçerses .
Au point de vue moral , tout nous montre en Sénèque le Père l'homme « d'une rigueur antique », que nous peignait son fils (ad Helç. 17, 3). De là son attachement à la religion (X PréJ. 6), dans un temps qui, malgré tous les efforts d'Auguste, ne s'en soucie plus, et, par contre, sa haine de la philosophie {ad Lneilium 108, 22) : il détournait sa femme de cette étude {ad Helç. 17, 4)> 6t voyait, avec un regret non dissimulé, les théories philosophiques d'Albucius envahir les Controverses (VII Préf. I). S'il a renoncé aux honneurs, vers lesquels le poussait son ambition, c'est, à ce qu'il semble, parce qu'il craignait des compromissions qui auraient offensé sa délicatesse morale (II Pr'éf. ^; ad Lucilium 108, 22) ; ennemi de toute obscénité, il attaque à plusieurs reprises ceux qui les recherchent ou du moins qui ne les évitent pas (I 2, 21 sqq.), et va jusqu'à écrire (I 2, 28) : « Il vaut mieux taire certaines choses au détriment de la cause que de les dire au détriment de la pudeur. » En un mot, sans doute à la suite de l'éducation qu'il avait reçue dans sa province, il est profondément pénétré de l'esprit de l'ancienne Rome : aussi bien son idéal est-il le type parfait du vieux Romain, Caton l'Ancien (I Préf. 9).
LE CARACTERE ET LES IDEES DE SÉNÈQUE
On comprend dès lors son admiration pour la force d'âme de Pollion, qui déclamait quatre jours après avoir perdu son fils (IV Préf. 4-6), son dédain mal dissimulé pour la faiblesse iib. 6 imbecillo animo) d'Hatérius, qui ne put jamais se consoler d'une perte semblable, et son mépris pour les contemporains de ses enfants qui, tout occupés de leur personne, vivant dans la mollesse et l'oisiveté et ne songeant qu'au plaisir, ne sont même plus des hommes (I Préf. 7-9).
Ces traits expliquent son patriotisme ardent : cet Espagnol, Romain d'hier, s'offense du moindre mot où ne semble pas traduite « la grandeur d'une âme romaine (S. 2, 12) ; » il dit, moitié par plaisanterie, moitié sérieusement : « Je veux que les Romains n'aient jamais le dessous (X 5, 28) ; » Gicéron, il l'admire parce que c'est le seul homme dont le génie, comparable à l'empire romain (I Préf. 11), puisse être opposé à « l'insolente Grèce » (I Préf. 6; S. 7, 10). En effet, il n'aime pas les Grecs, ces rivaux des Romains, qu'ils ont souvent dépassés. S'il donne une place dans son œuvre à des citations de rhéteurs grecs, c'est uniquement pour montrer à ses fils que « rien n'est plus facile que le passage de l'éloquence grecque à l'éloquence latine ; que les inspirations éloquentes sont la propriété commune de tous les peuples ; et que la langue latine, pour être moins exubérante que la grecque, n'oftre pas moins de ressources (X 4? ^S). » Quand la comparaison entre les rhéteurs latins et grecs tourne à l'avantage de ces derniers, il le reconnaît, mais de mauvaise grâce, avec un : « Je ne sais pas si. . . . (I 4> 10 et 12) ; » au contraire, quel accent de triomphe dans : « Mais, à coup sûr, ce mot d'Albucius l'emporte sur les Grecs {ih. 12). » Il lui arrive plus d'une fois de prendre vivement à partie les rhéteurs grecs, notamment pour leur abondance (VII i, 27), volontiers exagérée (S. 3, 7), pour leur hardiesse {licentia X 4, 23. Cf. I 7, 12 ; 8, 7 ; IX 2, 28), accueillie avec tant d'indulgence (I 2, 22), pour leur manque de force (I 6, 12 ; Il 6, 12) et de goût (VII i, 25).
Son amour de l'ancienne Rome entraîne-t-elle en son âme la haine du nouveau gouvernement, c'est ce qu'il nous est impossible de dire ; nous serions mieux renseignés si nous
Univ. de Lille. Tr. et Mém. Dr.-Lettres.