‹ Les déclamations et les déclamateurs d'après Sénèque le pèreChapitre 7 sur 44 · Tome L · texte numérisé non relu

Tome L

18 DÉCLAMATIONS ET DÉCLAMATKURS d'aFRÈS SKNÈQUE LE PÈRE

avions plus de détails sur son œuvre historique. Étant de Gordoue, cité essentiellement pompéienne (César B. G. 2, 19, 57; B. Hisp. 2 sqq., 33 sqq.) il devait être Pompéien, et Sénèque le Philosophe, qui a épousé Pompeia Paullina, ou Lucain, ne cachent pas leurs sentiments. Mais c'est un homme de bon sens ; au fond de l'âme, il pense sans doute, comme le Maternus du Dialogue des Orateurs (Dial. 41) « qu'il faut jouir des avantages de son siècle, sans décrier les autres. » Il s'étonne que Labiénus, si longtemps après la fin des guerres civiles, ait conservé des sentiments pompéiens (X Préf. 5) ; il admire — c'est le mot qu'il emploie — Auguste pour sa tolérance (II 4» i3 ; IV PréJ. 5 ; cf. VI 8, 3), tandis qu'il blâme, avec toute la force de l'indignation, les auto-da-fés littéraires ordonnés par le Sénat (X Préf. 5 sqq.).

C'est même la seule fois que nous voyons s'élever jusqu'à l'éloquence cet esprit, dont les qualités sont moins brillantes que solides. Tout le monde, en effet, est d'accord pour lui reconnaître un bon sens éminemment sain, et une intelligence juste et perspicace; c'est l'avis même de M. Morawski, le critique le plus sévère et le plus fin des déclamateurs (i). Sénèque veut retrouver partout cette raison sans froideur et cette simplicité sans sécheresse qu'il porte en lui. Pour le style, il est partisan d'une juste mesure : il regrette la perte de forces qu'entraîne avec elle la doctrine d'ApoUodore (XPréf. i5) ; les phrases doivent être tenues à égale distance de la maigreur et de l'exubérance (II Préf. i); il blâme ceux qui abusent des figures (2), mais, à l'en croire, il ne convient pas non plus de les écarter aussi rigoureusement que Latron (I Préf. 23); les mots ne seront ni obscènes (I 5, 9), ni archaïques (IV Préf. 9), ni triviaux (VII Préf 3-4), ni surtout inutiles (IX 2, 24 ; 27). Son idéal, il le définit en ces termes (III Préf. 7) : (( une élocution sans rien de vulgaire ou de bas, mais choisie, un style, non pas lâche et languissant, mais plein de feu et d'animation, des développements, non pas lents et vides, mais renfermant moins de mots que d'idées. »

(1) Rhetorum ronianorum ampiillae, p. i.

(2) p. iio, ce qui est dit de Moschus.

LE CARACTÈRE ET LES IDÉES DE SÉNÈQUE

Son style à lui-même, dans les Préfaces, où nous pouvons le mieux le juger, est pur et clair ; évidemment, par la langue et les tournures, Sénèque appartient à la latinité d'argent, mais il ne s'éloigne pas encore beaucoup de l'époque de perfection qui vient de finir (i). Il est assez curieux que, au contraire de Gicéron, son modèle, il ne se préoccupe guère des clausules métriques (2) ; cela vient sans doute de ce qu'il tenait à laisser à son œuvre l'apparence d'une causerie, à moins qu'on n'aime mieux voir dans cette négligence l'indice d'une rédaction rapide. Pour le fond, il ne veut pas trop d'habileté (I Préf, 21), pas trop de subtilité (VIT 5, i3), pas trop de lieux communs, surtout philosophiques (VII Préf. i) ; l'argumentation ne prendra pas trop de place {ib. 2), non plus que les descriptions (II Préf. i). Ces goûts et ces préférences nous fournissent une nouvelle raison pour expliquer l'antipathie de Sénèque à l'endroit des Grecs, que nous avons signalée plus haut ; ils manquent, à la fois, de naturel et de précision (I 6, 12 ; II 6, 12).

La justesse de vues et la sincérité de Sénèque apparaissent surtout,, si l'on examine l'opinion qu'il a des déclamations et des déclamateurs. Les déclamations, il les aime ; il se montre heureux d'en parler à ses enfants ; il répète deux fois en quelques lignes le mot jiicundus (I Préf. i). Mais il ne se fait pas illusion sur la valeur de ces exercices et il donne franchement son opinion, ce que Votiénus Montanus n'ose pas faire ouvertement (IX Préf. i) : c'est une de ces études dont on se dégoûte, quand on s'y attarde ou qu'on s'y enfonce trop profondément ; ce n'est pas quelque chose de sérieux ; luimême le dit en propres termes, lorsqu'il se sent las de traiter .son sujet (X Préf. i). Ge sont des travaux d'écolier (studia scholasticorum), dont il faut savoir se détourner pour des œuvres plus importantes — comme les recherches des historiens (S. 6, 16) — , ou qui préparent mieux à la vie (S. 2, i5) ; les jeunes gens aiment ces traits aiguisés, ces développements exubérants, ces descriptions brillantes et poétiques (S. 2, 28); on n'admire plus ce soin donné à la forme, dès que l'on avance en âge (ib.) et l'on réserve tous ses éloges pour les

(1) V. Schanz, § 334, t. U, p. 293, n. 3.

(2) V. sur ce point, p. 28.

20 DÉCLAMATIONS Eï DECLAMATEURS DIAPRES SÉNEQUE LE PERE

réflexions dignes de figurer dans un discours ou un ouvrage d'histoire (S. 5, 8). Il n'ignore donc pas que la déclamation n'est qu'un moyen de former les jeunes gens ; la preuve en est que, de tous les professeurs, celui qu'il admire le plus est Latron, qui, j'aurai l'occasion de le montrer (i), maintient la déclamation dans ses justes limites. D'ailleurs, s'il pensait autrement que Gassius Sévérus (III Préf. 8 sqq.) et que Votiénus Montanus (IX Préf.), rapporterait-il, sans un mot de réfutation, leurs théories ou leurs arguments (a)? Mais s'il a des vues justes sur la valeur des déclamations, le point de vue auquel il se place n'est pas le même que celui de Tacite {Dial. 35) et de Pétrone (i 4)- Sénèque se borne à souhaiter que la déclamation reste ce qu'elle doit être, un instrument d'éducation ; Tacite et Pétrone vont plus loin : ils l'attaquent comme instrument d'éducation ; l'un veut donc la conserver, restreinte au rôle qu'il estime juste et utile de lui attribuer ; les autres la tiennent pour funeste et souhaitent de la voir disparaître. Il est vrai que, entre Sénèque et Pétrone, se place plus d'un demi-siècle, et, durant ce laps de temps, il est vraisemblable que les défauts nés de la culture exclusive des Controverses et des Suasoriae se sont accentués.

Quant aux déclamateurs, Sénèque se déclare plein d'indulgence pour eux (X Préf. lo), et ce n'est pas là, de sa part, une vaine promesse : malgré son amour du naturel et de la simplicité, il excuse ceux qui se laissent entraîner par l'appât d'une figure ou d'un trait (II i, 24)- ^ partage même en beaucoup de points leurs sentiments, notamment leur mépris des grammatici (S. 2, i3). Néanmoins il juge les déclamateurs avec beaucoup de sûreté et d'impartialité, sauf quand ils sont Grecs ; il sait très bien relever les défauts, quelquefois en termes un peu vifs, car il abuse des épithètes puerilis, fatuus, ineptas, stultus, insanus, corrupius, furiosus, à tous les degrés de comparaison, surtout lorsqu'il s'agit de Murrédius (3) ; en somme on peut se fier à son goût, à condition de faire la part de l'indulgence dont il se pique, et aussi de ne pas oublier

(1) V. i/i/m, p. 190 sqq.

(2) On les trouvera résumés plus loin, p. 118 sqq.

(3) Cf. infra, p. 181.

LE CARACTÈRE ET LES IDÉES DE SÉNÈQUE

qu'il juge ses contemporains en eux-mêmes et sans les comparer à l'orateur par excellence, Gicéron (I Préf. ii). En effet, alors que, suivant le mot de Tacite (Dial. 26), les déclam ateurs se croient tous au-dessous de Gabinianus, mais bien au-dessus de Gicéron, alors que les élèves de Gestius apprennent par cœur tous les discours de leur maître, et, de Gicéron, lisent ceux-là seuls auxquels Gestius a répondu (III Préf. t5), alors que l'on ne peut amener Gestius lui-même à se déclarer moins éloquent que Gicéron (ib. 17), Sénèque dit bien haut et à deux reprises (I Préf. 6 ; X Préf. 6 ; cf. S. 7, 10), qu'il n'y a plus eu d'orateur depuis Gicéron (i).

La décadence de l'art oratoire, il ne se borne pas à la signaler : il en cherche les causes • et les trouve (I Préf. 7) . La première, c'est le luxe, l'amour des plaisirs, de la vie facile et large (luxuria), qui entraine avec elle le dégoût du travail; en second lieu, l'éloquence n'a plus à attendre autant de récompenses, ni les mêmes ; enfin il y a une sorte de destinée qui préside à l'évolution des genres littéraires, et qui, après une courte période de perfection, les mène rapidement à la décadence. Gette dernière idée, que Velleius Paterculus a reprise (I 17), ne nous semble plus très originale, mais elle était neuve alors et juste aussi, comme suffit à le montrer la courte durée de la période de perfection en tous genres, réalisée par le siècle d'Auguste. Quant aux deux autres, elles sont absolument nouvelles : pour la première fois, la critique ne considère pas les genres en eux-mêmes ; elle essaye d'en expliquer le développement par les circonstances de temps et de milieu ; c'est, avant Tacite et son Dialogue des Orateurs, l'introduction de l'élément historique dans la critique littéraire.

Sénèque le Père nous apparaît donc comme une âme sincère, un esprit juste et généralement impartial, une intelligence perspicace : nous pourrons le suivre comme guide dans les écoles de déclamations et parmi les déclamateurs, du moment qu'un examen plus approfondi de son recueil de déclamations nous aura rendus certains .]u'il nous a rapporté exactement les paroles des déclamateurs.

(i) Gette admiration ne le rend pas aveugle pour les défauts de caractère de son idéal (II 4, 4 ; VII 3, 9).

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