‹ Les décorations du Panthéon: extrait de l'ArtisteChapitre 9 sur 9 · I II' - I - I I I ,1 1 II II · texte numérisé non relu

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immense : en dehors des groupes demandés au sculpteur Maindron, et représentant, Tun, sainte Geneviève arrêtant Attila (i), et l'autre Clovis recevant le baptême de saint Rémi, de nombreux bas-reliefs formaient, placés dans la partie en imposte des portes et au-dessous des chapiteaux, la série des hauts faits de notre histoire nationale. La suite de ces bas-reliefs, interrompue sur les pilastres servant de contreforts aux façades latérales, s'y voyait remplacée par des statues ayant au-dessous des guirlandes et des inscriptions. Sur la façade principale, sous le portique, cinq bas-reliefs représentaient : au milieu, la Cène ; à droite et à gauche, deux épisodes de la vie de sainte Geneviève, et, aux extrémités, la fondation de l'église et son retour au culte. Dans la hauteur des chapiteaux, des guirlandes reliant entre elles des croix latines accompagnaient le chiffre de la sainte, S. G. entrelacés. Dans la. frise, l'inscription latine et chrétienne : domus. sub. invocatione. sanct>e. genovef>e. remplaçait la devise patriotique : aux grands hommes la patrie reconnaissante, et le fronton de David d'Angers, cette œuvre remarquable, mais si peu en harmonie avec une église chrétienne, était déposée, comme le demande avec tant de raison notre collaborateur, M. Ch. Timbal, et faisait place à une grande page sculpturale représentant la Dispersion des apôtres^ dominés par une figure de Christ, les envoyant catéchiser tous les peuples au travers des continents et des mers. Des acrotères, véritables groupes de statues, dont l'un, placé au-dessus du fronton principal, représentait VExiase de la sainte, et dont les autres empruntaient au christianisme les données de leur composition, animaient, avec les statues de nos gloires nationales, placées sur les dés de la balustrade, la silhouette aussi monotone que monumentale de cette partie inférieure, dont un toit orné complétait la décoration. Dans la frise qui règne au-dessus des colonnes entourant le tambour qui relie la coupole à l'église, une inscription extérieure, rappelant celle intérieure du dôme de Saint- Pierre de Rome, était consacrée à sainte Geneviève, et des statues placées au-dessus de ces colonnes en prolongeaient les axes et conduisaient le regard jusqu'à la naissance du dôme. Sur celui-ci, de nombreux motifs décoratifs répétaient le chiffre de la sainte^ le contour aimé du visage de la vierge de Nanterre placé dans une auréole d'or, et la croix sur laquelle réside tout salut. Enfin, dans son projet, Constant Dufeux, toujours d'après le dessin que j'ai sous les yeux et suivant ce que nous dit son biographe et élève Féraud, « déposait la lanterne qui, outre qu'elle charge inutilement la cou-

1. La commande du groupe d*Attila et sainte Geneviève à M. Maindron, pour le prix de 10,000 Francs, remonte à la date du i"' mars i853, et Tœuvre devait être mise en place à l'occasion de la fête du i5 août. Ce n'est pourtant que le 3o avril i858 que le groupe en marbre est acquis par le ministère et payé 8,000 francs. I^e bloc avait sans doute été fourni par l'administration.

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pôle extérieure, imprime à ces belles voûtes, par Teffort du vent, des vibrations dangereuses. » Il remplaçait dans son projet ce pseudo-pérystère par un couronnement en bronze doré (dans lequel huit anges sonnaient de la « trom- « pette sacrée) et au-dessus duquel s'élevait, portée sur un pavois et dominée « par la croix), la noble et douce figure si chère aux Parisiens. » Avant de voir presque entièrement ajourner ce vaste projet de décoration extérieure du Panthéon redevenu Sainte-Geneviève, Constant Dufeux eut cependant la satisfaction d'en diriger un commencement d'exécution. Il composa, fit fondre sous sa direction et poser, nous dit son biographe Féraud, « les belles portes « latérales en bronze, chef-d'œuvre de goût jusque dans leurs moindres dé- « tails, et où se trouve appliqué l'un des grands principes d'art qu'il profes- « sait : que la forme doit se ployer aux conditions normales, aux exigences de « la matière, et non la matière à la forme ; l'une étant l'œuvre de la nature, « l'artiste doit y soumettre l'autre... » Rappelant, avant toute autre idée, que l'église Sainte-Geneviève était et devait rester un monument tout à fait spécial et élevé à la glorification de la sainte. Constant Dufeux voulait avec raison placer la châsse contenant les reliques de sainte Geneviève à la rencontre des deux axes de l'église, au centre même de la coupole, à l'endroit où, dans une basilique primitive, eût été érigé le principal autel. Il disposait de plus cette châsse en contre-bas du sol actuel de l'église et au-dessous même du niveau des caveaux... »

Suit la description de la crypte mystérieuse et du sarcophage monumental contenant la châsse de la sainte ; mais à quoi bon cet enterrement de la châsse } J'avoue que le projet de Soufflot, plus simple et plus naturel, qui la plaçait au grand jour, sous le dôme, à la même rencontre des axes et à première vue des fidèles qui visitaient le monument, me plaisait bien davantage. Souffiot avait bien prévu, lui aussi, le tombeau dans une crypte ; mais la châsse dominait extérieurement et semblait exhaler au dehors une bénédiction perpétuelle.

« Je ne ferai que rappeler ici, dit encore M. Lucas, le mobilier provisoire comprenant maître-autel et chaire à prêcher, stalles et clôture du chœur avec chemin de croix que Constant Dufeux dut faire exécuter avec précipitation et dans les données les plus économiques, pour la cérémonie d'inauguration du Panthéon redevenu Sainte-Geneviève. »

Les choses en étaient là, et de tous ces projets entassés, à demi exécutés et puis délaissés, ou condamnés à la destruction par la violence des revirements politiques, il ne restait dans la basilique de Soufflet, remaniée en Panthéon par Antoine Quatremère de Quincy, que certains ornements symbo-

liques dans les voûtes, le fronton de David, les bas-reliefs de Nanteuil, ceux' de Chaudet et de Lesueur, les deux groupes de Maindron, la coupole de Gros, les pendentifs de Gérard; sur Tautel à gauche, une vierge debout tenant TEnfant Jésus, marbre médiocre signé Camille Demesmay, 1857 ; sur Tautel à droite, une assez triste sainte Geneviève en plâtre doré ; au fond de Tabside, une peinture informe commandée sans doute par Constant Dufeux, mais dont personne n'a pu me dire Tauteur, et qui représentait, en manière de fresque, le Christ entre la Vierge et sainte Geneviève et les deux apôtres Pierre et Paul (i), quand, en février 1874, préoccupé de donner le branle le plus consi-

(i) Je ne parle pointdes caveaux du Panthéon, ni des tombeaux, ni du modèle réduit de rédifice, ni des fragments de toute sorte qui y sont accumulés pêle-mêle et où l'art n'a quasi rien à voir; cependant on pourrait s'étonner que nous n*ayons point mentionné : la tombe de forme antique, à la mode de la Restauration, qui renferme les restes de J.-G. Soufflot, né à Yrancy, le 22 juillet 171 3, décédé à Paris le 29 août 1780; le fameux architecte de la nouvelle église de Sainte-Geneviève avait d'abord été inhumé dans les caveaux de sépulture des génovéfains; ce n^est que le ig février 182g que son corps fut transporté dans la crypte du monument qui avait fait sa gloire; — les deux cénotaphes de Voltaire et de Rousseau, qui sont pour les curieux étrangers la grande curiosité du Panthéon : celui de Voltaire, dans le faux goût antique du temps de la Révolution^ et sur lequel est posée la boule azurée du monde avec une lyre et une couronne de laurier; entre les deux génies funèbres qui décorent en bas-relief Fextrémité de chaque face, se lisent naturellement des inscriptions laudatives, et dans la niche faisant face à la baie cintrée par laquelle prend jour le caveau, se dresse une statue en marbre de Voltaire debout, la tête levée d'un air inspiré et tenant de la main gauche ses tablettes, de la droite son stylet; à ses pieds les attributs du poète tragique, le masque et le poignard ; œuvre assez médiocre d'un sculpteur de la fin du xviii* siècle et que Quatremôre aura peut-être trouvée toute faite à destination d*un foyer de théâtre. Quant au sarcophage lui-même, il est resté tel que le décrit Rondelet, avec celui de Rousseau, • en bois peint en marbre, devant être exécutés en granit et en marbre précieux. » Les deux tombeaux sont vides, on le sait, vides comme le tombeau, à Saint- Étienne-du-Mont, de la vierge de Nanterrc; chaque réaction politique a tour h tour fait son œuvre, et il n'y a plus lieu de songer échanger la matière des monuments, quelque périssable qu'elle soit, car ces sarcophages mêmes, à défaut des ossements qu'ils contenaient, sont devenus des reliques, les reliques vénérées ou exécrées des deux demidieux de la Révolution. — La tombe de Rousseau est plus bizarre encore que celle de Voltaire et d'une invention plus compliquée et plus maniérée, d'un goût plus suisse que français, malgré sa forme supposée antique et son toit demi-plat, dont les arêtes finissent par des masques lacrymatoires. Tout le monde connaît la fameuse main tenant une torche qui sort à chaque extrémité d'un volet entre-bâillé, et le bas-relief en stuc appliqué sur bois à chaque face du monument et qui représente, à droite un jeune homme et un vieillard déposant sur le tombeau du philosophe des épis et des fruits; à gauche une jeune femme lui apportant des fleurs et un enfant lui offrant un petit oiseau. Séparées de ce bas-relief par deux troncs d'arbres ébranchés formant colonnes, la Vérité et une femme allaitant deux enfants. — Il n'y a mot à dire, encore une fois, de ces fragments de pieds ou de jambes en plâtre contre lesquels on butte dans les profondeurs de ces immenses souterrains et qui doivenltr^être des morceaux des figures ou groupes colossaux commandés jadis par Quatremère et dont s'occupent dans leurs actives recherches pour la société des Amis des monuments français, MM. Maurice Du Seigneur, Ch. Lucas et P. Wallon (voir V Artiste^ juillet 1884, p. 6i-66), — non plus que d'un triste

dérable possible à la peinture et à la sculpture monumentales, dans Tintérèt supérieur de notre école contemporaine, je conçus l'idée de faire de l'église Sainte-Geneviève, c'est-à-dire du monument le plus vaste et le plus morne de Paris, une sorte de champ de concours où j'appellerais les talents les plus renommés de cette école. Il se trouva, par fortune singulière, que l'édifice dépendait, non de la ville de Paris, qui certainement, dans la grande entreprise de décoration de ses églises sous Louis-Philippe et sous l'Empire, ne l'aurait pas laissé dans cette nudité et dans cet abandon , mais de l'État qui l'avait classé sur la li$te de ses bâtiments civils. Je pus m'assurer de ce point important auprès de M. Ferdinand Duval, alors préfet de la Seine, le jour même où m'était venue la pensée de ce grand travail, et sans perdre de temps j'adressai à M. le ministre de l'instruction publique et des beaux-arts le rapport suivant qui fut inséré^ avec l'approbation de M. de Fourtou, dans le Jour^ nal officiel du 7 mars 1874 :

« Monsieur le ministre,

« La France a possédé, pendant ces quarante dernières années, une des plus magnifiques légions d'artistes dont elle ait jamais pu s'enorgueillir. Cette légion a compté les plus grands peintres d'histoire, les plus poétiques paysagistes, les plus charmants peintres de genre, et à leur école sont venues se former les écoles du monde entier. Ils ont valu à notre pays sa gloire la moins contestée; et nous leur devons ces triomphes de 1855 et de 1867, qui feront date dans l'histoire dé l'art universel.

« Et cependant, Monsieur le ministre, ceux qui aujourd'hui réfléchissent à la puissance qui animait cette rare époque, en sont parfois à se demander si l'administration française a su en tirer, pour le pays, tout l'honneur qu'il était possible d'en obtenir. Je suis porté, quant à moi, à regretter qu'on ait laissé se perdre une telle force de bataillons incomparables dans des entreprises morcelées et un peu éparpillées, et où ils pouvaient ne donner qu'à contre-cœur. Tantôt des artistes illustres ont été fatigués à de petites besognes, tantôt on n'a pas su leur fournir l'occasion de produire ce qu'ils avaient en eux. Or, la direction des beaux-arts a pour première raison d'être de faire produire des

ba&-relief en pierre, représentant deux femmes ailées, dont l'une pose une couronne sur une urne cinéraire placée sur un tombeau, tandis que l'autre écrit sur une tablette l'histoire du personnage regretté. Tout au plus noterai-je un joli petit pinacle ou clocheton, en pierre habilement sculptée, remontant à la bonne époque de notre renaissance française, et qui doit provenir de l'ancienne église Sainte-Geneviève. Quant à ces pauvres sénateurs du premier Empire, si méchamment emprisonnés dans des caveaux d'une si glaciale monotonie, sans un ornement qui les console, les particularise ou les réchauffe, combien ils doivent regretter le grand air du Père-Lachaise. Si ce sont là les honneurs que la Patrie reconnaissante doit rendre à ses grands hommes, le Panthéon français est à jamais condamné; il n'est pas seulement ridicule, il est odieux.

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œuvres grandes ou exquises, selon la nature des talents qu*elle rencontre et selon les cadres qu'elle trouve à leur offrir.

« Ces cadres, dans toutes les époques célèbres, ce sont quelques monuments sur les murailles desquels se résument et se concentrent les efforts de chaque école dans son expression la plus haute, et qui avec le temps servent de types aux historiens de Tart. Sans parler des merveilles des églises et des palais de Florence, de Rome, de Venise et d'Anvers, nous pouvons citer en France, Fontainebleau au xvi° siècle, le Louvre, THôtel Lambert et Versailles au xvii** siècle, THôtel Soubise au xvm* siècle; mais au xix^ siècle, nous devons confesser que si la ville de Paris peut se vanter de la décoration de ses églises, et de ce qui fut son Hôtel de Ville, si la direction des bâtiments civils s'apprête à nous livrer un Opéra brillamment et savamment orné, la direction des beaux-arts proprement dite aurait peine à citer un monument dont elle puisse dire que la décoration soit son œuvre. J'aurais cette ambition, Monsieur le ministre, pour votre administration des beaux-arts, qu'il en pût être autrement. Je voudrais utiliser au décor d'un monument digne de ce nom, d'un monument vraiment national, le groupe qui nous reste de cette superbe armée dont je parlais au début, groupe qui, s'il regrette nos plus glorieux chefs d'école, vient de montrer à Vienne que la France n'a point perdu la suprématie en matière d'élégance et de goût.

« Ce monument existe, c'est le Panthéon, c'est Sainte-Geneviève, c'est la basilique élevée au xviii* siècle à la patronne de Paris et des Gaules. Sainte- Geneviève est à coup sûr l'édifice de Paris le plus renommé dans nos provinces et à l'étranger; c'est lui qui, de sa colline sainte, domine la ville entière et semble le plus puissant effort de sa magnificence. Et, chose singulière, quand tous les édifices de Paris ont été, depuis un demi-siècle, décorés à l'envi de peintures et de sculptures par les diverses administrations qui tenaient à occuper le talent des artistes et à laisser trace de leur passage, celui-là seul a été complètement négligé, si ce n'est par la Restauration (i) qui a confié au baron Gros la décoration fameuse de sa lanterne, et au baron Gérard les quatre pendentifs qui furent l'œuvre d'une vieillesse affaiblie sans doute, mais vaillante jusqu'au bout, selon le tempérament de sa génération héroïque.

« Il convient aussi de ne pas oublier l'essai qui fut confié en 1848 à un artiste éminent, de la décoration du Panthéon au moyen de grands cartons qui devaient y représenter l'histoire de l'humanité ; mais ce cycle de compositions philosophiques dont nous avons vu un certain nombre aux expositions de 1855 et de 1855, ne pouvaient plus s'appliquer au temple qui, trois ans plus tard,

(i) Le lecteur reconnaîtra ici mon erreur; il a vu plus haut que la Restauration avait achevé et inauguré la coupoU de Gros, mais qu*à l'Empire re nt l'honneur de ravoir commandée.

était rendu au culte, et la tentative en resta là, après avoir fourni à M. Chénavard l'occasion de donner la mesure de sa vaste culture d'esprit, de son abondante invention et de son respectueux sentiment des grands maîtres.

« J'ai pensé, Monsieur le ministre, qu'au lieu de disséminer, ainsi que l'a souffert trop souvent une fâcheuse tradition, les ressources du budget des beaux-arts dans de médiocres commandes vouées à la dispersion, il était vraiment plus digne de la confiance que vous avez bien voulu m'accorder, de consacrer en bloc une grosse part de ce budget pendant trois ou quatre exercices, à entreprendre, combiner, mûrir et conduire à bien, si c'est possible, la décoration complète, immense et infinie dans ses détails d'un tel édifice national , décoration étudiée d'abord en son ensemble , puis dirigée, dans toute l'unité de son invention, de manière à en former un vaste poème de peinture et de sculpture à la gloire de cette sainte Geneviève qui restera la figure la plus idéale des premiers temps de notre race, poème où la légende de la patronne de Paris se combinerait avec l'histoire merveilleuse des origines chrétiennes de la France.

« Quand vous aurez inauguré. Monsieur le ministre, le pompeux monument de l'Opéra, où notre pays a voulu montrer sans marchander, et en réunissant le faisceau de ses plus brillants artistes, ce que peut son génie appliqué à l'architecture des fêtes théâtrales, il sera intéressant de constater que les œuvres qui exigent plus particulièrement la gravité et la vigueur solide conviennent encore à nos artistes, et qu'après avoir fait preuve, aux yeux de l'Europe, de dons inestimables d'esprit, de grâce et d'élégance, ils sont capables de remonter aux sommets les plus sévères et les plus nobles de l'art religieux et patriotique.

« Si cette pensée vous agrée, Monsieur le ministre, je vous prie de vouloir bien m'autoriser, dès aujourd'hui, à étudier, de concert avec M . l'architecte de Sainte-Geneviève, et après m'ètre assuré que la direction des bâtiments civils, de qui relève le monument, n'a point d'autres visées pour son ornementation, un projet qui, avant d'être exécuté dans une période d'années assez étendue, puisqu'il n'employera qu'une part du crédit habituel consacré à la décoration des édifices publics, exigera de for^ longues réflexions, des combinaisons décoratives fort compliquées, et qui, pour voir ses premiers travaux commandés sur les ressources de 1875, a besoin d'être sagement préparé pendant le cours presque entier de la présente année.

« J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect. Monsieur le ministre, votre

très humble et très dévoué serviteur,

« Le directeur des beaux-arls,

« Approuvé : « Ph. de Chennevières.

« Le ministre de l'instruction publique y des cultes et des beaux-arts ^

« De Fourtou. »

Fort de cette approbation du ministre, je me mis aussitôt à Tétude détaillée du projet, et pénétré de son importance, je ne pris point seulement conseil, pour l'ordonnance générale de la décoration, du sage et ferme architecte M. Louvet, que j'avais trouvé, dès Tabord, rétif à tout décor intérieur de peinture capable de compromettre les lignes si pures et la douce harmonie pâle à laquelle ses- yeux s'étaient habitués dans le monument dont il avait la responsabilité, mais qui une fois convaincu de la splendeur nouvelle que la basilique y pouvait acquérir sous certaines conditions d*unitédans Texécution, se consacra à la conduite de l'entreprise avec un dévouement, une prudence, une activité et un esprit de suite admirables. Je crus devoir encore prendre les avis de quelques artistes dans le goût desquels j'avais confiance absolue, MM. Guillaume, P. Dubois, Delaunay^ et aussi de M, Galland dont les lumières, comme décorateur savant, élégant et souple, pouvaient nous être d'une très grande utilité. M. l'abbé Bonnefoy, doyen de Sainte-Geneviève, voulut bien se charger de nous aider dans le choix et l'éclaircissement des sujets de la vie de la patronne de Paris destinés à la nef, et des quatre grandes époques historiques auxquelles devaient être consacrés les deux bras de la croix latine, comme aussi de la désignation de l'innombrable série de saints personnages qui devaient se dérouler en procession dans la zone courant au-dessus des compositions capitales. J'ai là sous les yeux les feuillets d'un long mémoire qui témoigne des soins que M. l'abbé Bonnefoy avait apporté dans la recherche des sujets et dans la liste des saints qui devaient représenter là les origines de l'Église de France en toutes nos anciennes provinces. — Tout cela n'était point, comme on voit, petite affaire, car, dans ma pensée première, j'avais songé à convier à ce solennel concours un bien plus grand nombre d'artistes dont les œuvres, forcément très diverses de forme et de coloration, eussent certainement violenté par leur paillettement la tranquillité et la majesté de l'ensemble. La distribution des superficies à couvrir et la division des peintures selon les axes du monument, avaient été l'objet d'une discussion très approfondie ; il avait même été un moment question de l'exécution en bas-reliefs sculptés des processions panathénées; mais on y renonça avec justice pour laisser la coloration picturale maîtresse paisible de la muraille de haut en bas, la partie supérieure devant toutefois s'enlever sur un fond d'or adouci, de manière à indiquer distinctement ce qui se passait dans les régions terrestres, et ce qui appartenait aux régions paradisiaques. Enfin, après cette étude consciencieusement vidée, il avait encore fallu vaincre, à force de patience et de raison, certaines défiances insistantes du conseil des bâtiments civils. — Le départ du ministre s'annonçait comme prochain, et M. de Fourtou voulait bien- m'exprimer le désir de signer les arrêtés définitifs complétant ma proposition. Le 7 mai, deux mois

après le premier rapport, il approuvait le nouveau rapport suivant, qu'il faisait insérer dans le Journal officiel du 17 mai 1874 :

« Paris, le 7 mai 1874. « Monsieur le ministre,

« Vous avez bien voulu approuver le rapport en date du 6 mars dernier, où je proposais à Votre Excellence de confier à quelques-uns de nos peintres et de nos sculpteurs les pjus éprouvés la décoration de la basilique nationale de Sainte-Geneviève, décoration « où la légende de la patronne de Paris se combinerait avec l'histoire religieuse de la France ». Je me suis appliqué, Monsieur le ministre, à étudier avec M. Louvet, architecte de Sainte-Geneviève, les plus sages conditions d'exécution de ce projet, et nous avons reconnu que, pour le mettre d'accord avec la grandeur et l'unité vraiment admirables du monument, il convenait de morceler le moins possible l'ensemble des travaux et de confier à un seul artiste chacune des parois de la croix latine dont il affecte la forme.

« Ce n'est pas que le système régulier de colonnes engagées qui règne sans intermittence, à intervalles rapprochés et étroits, autour de l'édifice, n'offrit de graves difficultés à vaincre; mais j'ai proposé à M. l'architecte, qui a bien voulu accepter ma solution, de faire passer les compositions, par une sorte d'illusion de perspective, à l'arrière des colonnes, ce qui a permis de prolonger chacune des compositions dans trois entre-colonnements. Le quatrième entre-colonnement de chaque paroi, isolé de l'axe principal, tout en restant livré à la même main d'artiste, sera le cadre d'un sujet spécial.

« Quant aux deux panneaux avec archivolte qui sont voisins des portes, aux deux chapelles de la Vierge et de sainte Geneviève et à l'abside, ils offraient naturellement des places distinctes propres à la peinture, et qui ont pu être confiées à des artistes différents.

« Le bandeau général à la hauteur de l'imposte des arcades de l'entrée, qui coupe les entre-colonnements aux deux tiers de leur hauteur et règne tout autour de l'édifice, divisait forcément les parois en deux systèmes de sujets, et la zone supérieure nous a paru propre à un immense déroulement de processions de personnages sacrés, pensée très convenable à une église où les reliques de la sainte ont motivé dans tous les siècles des processions traditionnelles. La condition essentielle d'harmonie, plus indispensable ici que dans la décoration des chapelles isolées d'une même église, a exigé que la partie de ces processions qui domine sur chaque paroi les grandes compositions inférieures, fût confiée au même peintre que les compositions maîtresses.

a Étant donné le thème accepté par vous, Monsieur le ministre, l'ordon-

rtance générale des sujets à traiter découlait assez logiquement d'elle-même; et je n*ai eu qu'à invoquer le bon aide de M. Bonnefoy, doyen de Sainte- Geneviève, pour obtenir de lui, dans le sens qu'il m'avait suffi de lui indiquer, toute une série de motifs entre lesquels nous n'avons eu qu'à choisir.

« La prédication et le martyre de saint Denis, premier apôtre de Paris et comme introducteur du christianisme dans les Gaules, m'ont semblé convenir aux deux panneaux avec archivolte qui se trouvent à la droite et à la gauche de l'entrée de l'église. Je vous proposerai de confier ces deux sujets, le premier à M. Galland, le deuxième à M. Bonnat.

« La grande nef, dans tout son développement, appartenait de droit aux traits principaux de la vie de sainte Geneviève, patronne de l'édifice,

« Le premier entre-colonnement à droite représenterait l'éducation de sainte Geneviève, et les trois entre-colonnements suivants, réunis en une seule composition, représenteraient la vie pastorale de la jeune sainte. Je proposerai à Votre Excellence de les confier à M. Puvis de Chavannes.

a Le premier entre-colonnement à gauche représenterait Attila marchant vers Paris, après avoir brûlé Trêves, Metz, etc. ; les trois entre-colonnements suivants représenteraient sainte Geneviève calmant la multitude affolée parla nouvelle qu'Attila se dirige sur Paris, et prophétisant que la ville ne subira pas l'invasion du Fléau de Dieu. Je vous proposerai, Monsieur le ministre, de confier ces deux compositions à M. Delaunay.

« Les trois premiers entre-colonnements à gauche de la grande nef, après le dôme, représenteraient sainte Geneviève au milieu des horreurs de la famine pendant le siège de Paris par les Francs ; elle a réuni la flottille avec laquelle elle va ravitailler Paris. Le quatrième entre-colonnement la montrerait distribuant des provisions au peuple qui l'acclame. Bien que le talent qui place M. Meissonier si haut dans l'estime de l'Europe ne se soit exercé que dans des œuvres d'un genre tout différent, et j'allais dire opposé, je crois qu'il serait extrêmement intéressant d'offrir à ce vigoureux artiste l'occasion de lutter sur une large surface contre des difficultés nouvelles pour lui, e.t je vous proposerai, Monsieur le ministre, de lui confier l'exécution de ces deux compositions.

a Dans les trois entre-colonnements à droite de la grande nef, après le dôme, seraient représentés les derniers instants de la sainte devenue vieille et vénérée du peuple, conseillère des rois, consolatrice des malheureux, et l'honneur de la patrie. — Dans le dernier compartiment, se verrait sainte Clotilde faisant déposer les restes de son amie dans le tombeau de Clovis, en l'église encore inachevée des Saints-Apôtres, qui deviendra plus tard l'église de Sainte. Geneviève. Je vous proposerai. Monsieur le ministre, de confiera M. Gérome ces deux compositions.

a J'ai pensé, Monsieur le ministre, que les deux bras de la croix devraient

être consacrés aux quatre grandes époques, ou mieux aux quatre grandes figures chrétiennes de la France: Clovis, Charlemagne, saint Louis et Jeanne d'Arc.

« Dans le bras droit de la croix, celui où se voit Tautel placé sous l'invocation de sainte Geneviève, les trois premiers compartiments à gauche seraient remplis par le vœu de Clovis à la bataille de Tolbiac, et le quatrième représenterait son baptême. Ces deux compositions seraient confiées à M. Jos.

Blanc,

« Les trois premiers entre-colonnements à droite représenteraient le couronnement de Charlemagne par le pape Léon III, et le quatrième compartiment le montrerait entouré de paladins, de lettrés et de jurisconsultes. Ces deux compositions seraient confiées à M. Lehmann.

a Dans le bras gauche de la croix, celui où est placé Tautel de la Vierge, les trois premiers compartiments seraient remplis par le sujet de saint Louis rendant la justice et fondant les grandes institutions qui ont fait sa gloire, la Sorbonne,les Quinze-Vingt, l'abolition des combats judiciaires; et le dernier entre-colonnement le montrerait captif des Sarrasins qui le demandent pour roi. Ces deux compositions seraient confiées à M. Cabanel.

«;Les entre-colonnements à droite seraient confiés à M. Baudry, qui y représenterait Jeanne d*Arc devant Orléans ou à Reims et dans sa prison,

« Les deux chapelles de la Vierge et de sainte Geneviève seraient confiées, celle de la Vierge à M, Gustave Moreau, celle de sainte Geneviève à M. J.-F. Millet, et l'abside avec les compartiments qui en dépendent et où serait représenté le Christ {Vipat Christus qui diligit Francos^ comme disait la loi salique) montrant en vision à l'ange de la France les destinées de son peuple {Gesta Dei per Francos)^ l'abside serait confiée à M. Chenavard auteur des cartons destinés en 1848 à la décoration du Panthéon.

« M. l'architecte, défenseur légitime des belles lignes de l'œuvre de Soufflot, m'a fait observer avec raison que les piliers qui supportent la coupole et les nefs, de même que les parois intérieures des murs à droite et à gauche de la porte principale, ne pourraient, sous peine d'être diminués dans leur aspect solide, être couverts de peinture, et que de grandes figures sculptées y seraient plus convenablement adossées. J'ai cru que les statues des grands patrons, des grands docteurs et des saints les plus populaires de l'Eglise de France rempliraient dignement ces places, et, sur les indications de M. le doyen de Sainte- Geneviève, j'ai choisi les noms de saint Denis, saint Rémi, saint Germain, saint Martin, saint Eloi, saint Grégoire de Tours, saint Bernard, saint Jean de Matha, saint Vincent de Paul, le vénérable de la Salle.

« A droite et à gauche de la porte principale, seraient placés : saint Denis, qui pourrait être confié à M. Perraud; saint Rémi, confié à M. Cavelier; —

adossés aux gros piliers du dôme faisant face à Tentrée, saint Germain, confié à M. Chapu ; saint Martin, confié à M. Cabet; — faisant face à l'abside, saint Bernard, confié à M. Carpeaux; saint Jean de Matha, confié à M. Hiolle; — faisant face à la chapelle Sainte-Geneviève, saint Eloi, confié à M. Mercié; saint Grégoire de Tours, confié à M, Frémiet; — faisant face à la chapelle de la Vierge, saint Vincent de Paul, confié à M. Falguière; le vénérable de la Salle, confié à M. Montagny. La statue de la Vierge, destinée à sa chapelle, serait confiée à M. P. Dubois; la statue de sainte Geneviève, destinée à sa chapelle, serait confiée à M. Guillaume.

» M. Galland, professeur d'art décoratif à Técole des beaux-arts, serait chargé de l'exécution de Tencadrement ornemental des compositions.

« Tel est. Monsieur le ministre, l'ensemble des travaux que je vous proposerai d'attribuer à des artistes dont les noms sont tous connus de vous. Si vous approuvez l'ordonnance générale et le plan de cette vaste entreprise, et si vous voulez bien donner votre agrément à la présente distribution de peintures et de sculptures, dont les dépenses se répartiraient sur les quatre plus prochains exercices du budget des beaux-arts, j'ai la ferme conviction, basée sur leurs œuvres déjà renommées, que les artistes dont je vous ai soumis la liste feront honneur à votre confiance; vous leur aurez ouvert un large concours, mémorable peut-être, utile en tous cas à l'émulation de la génération actuelle, et où, surexcités par la solennité du monument et par le but national de l'œuvre, ils n'épargneront, à coup sûr, ni leurs forces ni leur courage.

« J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, Monsieur le ministre, votre très humble et très dévoué serviteur.

« Le directeur des beaux^-arls^

« Ph. de Chennevières.

« Approuvé :

« Le ministre de l'instruction publique,

des cultes et des beaux-arts

« De Fourtou. »

La publication du premier rapport avait été favorablement accueillie par la presse, et n'avait soulevé d'autres objections que celles de rares feuilles religieuses, qui eussent désiré qu'avant de livrer la décoration de l'édifice aux peintres et aux sculpteurs, on s'occupât de son aménagement intérieur au point de vue du culte et d'un nouveau placement de la châsse plus conforme aux anciennes visées de Souflflot. — Le second rapport fut reçu de môme avec complaisance, sauf par quelques journaux, qui commencèrent à mêler à cette affaire la politique, l'odieuse politique, laquelle n'avait absolument rien à y voir. J'avais agi en directeur des Beaux-arts, pour l'iniérêt exclusif des arts,

8o SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.

dans un monument qui, en vertu de la loi, appartenait au culte catholique, et ne pouvait et ne devait admettre qu'un ensemble de sujets et de figures catholiques. On voulut bien même approuver l'esprit d'entière indépendance avec lequel j'avais choisi, dans tous les groupes de notre école, les noms les plus estimés et les plus sympathiques aux artistes, ne m'arrètant pas aux proportions ordinaires de leurs compositions, mais préoccupé avant tout du caractère de fermeté ou de grandeur foncières que l'on sentait en elles et qu'ils pouvaient développer, à l'honneur de notre école, sur de vastes superficies; je ne voulais jamais oublier, en effet, les regrets manifestés avec amertume par Decamps de n'avoir pas été mis à même d'appliquer sa rare puissance de conception et d'expression dans des œuvres de décoration murale.

Je fus désolé par le refus de quelques-uns des maîtres que j'avais cru devoir désigner au ministre : M. Chenavard, ayant eu jadis la totalité de la décoration du monument, ne pensa pas pouvoir accepter une partie du travail nouveau, bien que je lui eusse confié, par déférence, la peinture du cul de four qu était comme la dominante de l'ensemble. J'ai regretté depuis de ne lui avoir point demandé d'introduire sa magnifique composition des Catacombes au fond de l'édifice, au-dessous de la mosaïque d'Hébert. — M. Gustave Moreau se récusa, bien â tort, en alléguant sa « trop grande inexpérience de la peinture décorative ». Il eût, dans cette chapelle de la Vierge, isolée et bien à lui, et où je lui avais laissé, comme à J.-Fr. Millet, la plus entière liberté de sujet et de composition, donné essor à toutes les qualités d'invention raffinée et mystique qui sont le charme de son noble esprit. — M. Lehmann, auquel j'avais confié le Charlemagne, à cause de l'habitude qu'il avait prise de ce gigantesque personnage dans ses peintures de la galerie des fêtes au Luxembourg, — de même que j'avais confié le saint Louis à M. Cabanel, par souvenir de son beau tableau de la glorification du saint roi, conservé depuis plus de vingt ans au musée du Luxembourg, — M. Lehmann allégua à ce moment son état de santé; — enfin M. Gérôme, dont je m'étais rappelé la chapelle de Saint-Merry et la vaste toile du Siècle d'Auguste^ ne se sentait plus disposé à reprendre les études un peu spéciales de la peinture murale et à interrompre cette série d'œuvres de petite dimension auxquelles il croyait devoir les plus légitimes succès de sa brillante carrière.

Puis vinrent les deuils : J.-Fr. Millet, ce grand maître religieux de la simplicité rustique, et dont le mâle génie eût su imprimer un si noble et si robuste caractère à la fille des champs de Nanterre et aux êtres primitifs parmi lesquels s'exerça la domination fascinante de sa foi et de sa charité., Millet était venu, au milieu d'août 1874, visiter avec moi les murs qui attendaient son œuvre, et il avait à diverses reprises témoigné sa franche satisfaction d'être mêlé à l'entreprise. Rentré à Barbizon, il avait crayonné à larges traits et

LES DÉCORATIONS DU PANTHÉON. 8i

comme d'enthousiasme la composition de Tun. des entre-colonnements, un Miracle des Ardents, que j*ai entrevu plus tard parmi les ébauches et études diverses recueillies par la piété de son fîls après la mort de ce grand poète biblique. Un fusinage plein de fougue^ des hommes accrochés à des colonnes à la Véronèse, voilà tout ce qui sera resté de la vision du maître, où il semblait rajeunir les études de ses premiers tableaux. — De même quelques mois après, en cette année funèbre 1875, on retrouvait parmi les papiers de Carpeaux, débrouillés par le prince Stirbey, son généreux ami, et dans les coins de son atelier, des croquis et des maquettes à peine indiqués, donnant la première pensée, Ténergique mouvement de son saint Bernard, dont il avait compris tout d'abord et mieux que personne l'activité passionnée et l'éloquence entraînant les foules à la guerre sainte. — Quand, plus tard, nous perdîmes Perraud et le pauvre Cabet, l'un laissait terminé le modèle demi-nature de son saint Denis, un peu grossier et court, mais qui contenait bien toutefois l'expression rude et forte de son enthousiasme d'apôtre et l'ampleur de son geste. Nous n'eûmes qu'à prier M. Caveiier, dont le saint Rémi faisait pendant à la statue du saint Denis, et M. Jules Thomas, Tintime ami de Perraud, d'allonger un peu la figure et d'en surveiller l'exécution en marbre : l'œuvre sortie de l'atelier du regretté M. Daumas vint prendre sa place à l'entrée à droite de la basilique, dans ce bel état d'allure puissante, de conception vigoureuse où nous la voyons aujourd'hui. — L'autre, Cabet, avait presque terminé en terre son modèle définitif du groupe de saint Martin, et il avait même poussé jusqu'au bout sa charmante étude du petit mendiant digne de son maître Rude, quand l'horrible opération qui ne devait point lui sauver la vie, mais dont il connaissait la gravité, l'engagea à désigner son ami Just Becquet pour continuer son œuvre , dans le cas où la mort l'empêcherait dé l'achever lui-même. M. Becquet s'est acquitté en conscience de ce legs délicat, et le groupe, aujourd'hui placé sur son piédestal, porte justement, et pour bien dire à droits égaux, les noms des deux amis.

Quant aux cinq peintres et au sculpteur au remplacement desquels j'avais à pourvoir, les noms nouveaux me furent dictés par l'affinité d'œuvres anciennes ou récentes avec celles qui s'offraient là à traiter. La Vierge délicieuse, d'un ascétisme si mystérieux et si tendre, sous une forme quasi byzantine^ que M. Hébert avait peinte pour son église de La Tronche, en Dauphiné, et que noua connaissons tous par la gravure de Huot, me fit penser à lui pour l'inven" tion et l'exécution de l'abside, et l'idée de la traduction en mosaïque s'y joignit bientôt naturellement. — Le sujet de la mort de sainte Geneviève appela comme de soi-même le nom de M. J.-P. Laurens, dont la renommée s'attachait, pour bien dire, exclusivement, dans l'esprit public, à la représentation de ces sortes de motifs d'une majesté sinistre, et qui possédait comme d'instinct

le sens historique des temps mérovingiens. — Deux jeunes artistes que les Salons avaient mis les années précédentes en grande lumière, M. Henry Lévy, qui avait peint le brillant tableau d*Hérodiade, d'importantes décorations et les poétiques compositions du Christ au tombeau de la chapelle de Saint-Denis; M. Ferd. Humbert, qui cette année-là même venait d*exposer la charmante Vierge assise qui se voit depuis lors au Luxembourg et rappelant, dans sa raideur un peu fière et son doux sentiment attristé, les œuvres exquises des maîtres du XV* siècle, tous deux esprits distingués, me parurent intéressants par leur jeunesse même, et après avoir donné de telles preuves, à mêler à ma grande entreprise : à Tun la pompe du sacre de Charlemagne dans les splendides architectures de la Rome antique et nouvelle, où il pourrait déployer l'éclatante harmonie de pinceau qu'il avait apprise du Véronèse et de Delacroix, dont il descendait par Fromentin et Chasseriau; à l'autre la chapelle de la Vierge, où Gust. Moreau pourrait encore, à l'ingéniosité des inventions et aux tons de la palette, reconnaître dans l'héritier de sa tâche quelque chose de son influence ; or, si l'on veut représenter dans son ensemble l'état actuel de l'école, il est impossible de ne pas faire à cette influence une place très marquée. — Pour succéder à J.-Fr. Millet, dont il eût été puéril de rechercher l'équivalent dans le genre qu'il a illustré, car lui seul y a été souverain et y a montré les larges épaules d'un vrai peintre d histoire, ma mémoire se reporta vers les peintures de Belleville, et surtout vers Tune des chapelles de Notre- Dame dé Paris où M. Th. Maillot a donné de son consciencieux talent et de son sentiment naïf une mesure très particulière. — Enfin, pour le saint Bernard, dont Carpeaux n'avait laissé que le rêve, un sculpteur semblait tout désigné, M. Joufl'roy, auteur d'une statue colossale à Dijon du même personnage, statue que Falguières me vanta avec sa juste compétence, et qui pouvait devenir le point de départ d'une étude nouvelle, amplifiée dans son mouvement, du grand agitateur du xii^ siècle.

Ces vacances remplies, et les esquisses et les maquettes exécutées pour la plupart, il ne restait plus qu'à voir l'œuvre se dérouler sur les murailles du monument avec les lenteurs et les inégalités d'ardeur inévitables. Il était permis de supposer, toutefois, qu'étant données les conditions extraordinaires du concours ouvert, conditions bien propres à chatouiller cet amour de la gloire que l'on doit supposer à tout artiste, l'empressement serait grand, pour chacun des élus, à conduire à bon terme la part qui lui était échue. Les premiers temps semblèrent donner raison à ces espérances, et le Salon de 1 876 montra à la fois au public^ sur le palier du grand escalier du palais des Champs-Elysées, quatre ouvrages pouvant lui faire pressentir l'importance de la nouvelle décoration de Sainte- Geneviève. On se souvient de la très vive impression que produisit parmi les artistes l'apparition des deux toiles de Puvis de Chavannes, le carton à triple

entre-colonnement qui allait servir à la peinture de même proportion, découverte dès Tannée suivante sur les murs mêmes de la basilique, et la peinture, dès lors terminée, du panneau isolé, représentant la petite sainte Geneviève à genoux dans les champs au pied d'un arbre ; — et, aussi à ce même Salon, le carton de Th. Maillot, exécuté au crayon noir dans sa manière très finie, pour la Procession de la châsse de sainte Geneviève le 12 janvier 1496. — Quant à Jos. Blanc, en exhibant sur le même palier de l'Exposition l'esquisse complète de la décoration à lui confiée, c'est-à-dire les compositions de la Bataille de Tolbiac et du Baptême de Clovis, avec leurs bordures ornementées et les processions des quatre entre-colonnements supérieurs, il rendit ce jour-là un service inestimable à Tœuvre en expliquant clairement aux yeux de tous l'ordonnance décorative de chacune des huit parois du monument. — J'ajouterai qu'on vit encore au Salon de 187Ô le plâtre du saint Jean de Matha, de M. Hiolle, que devaient isuivre au Salon de 1877, le saint Bernard en marbre de M. Jouffroy; — au Salon de 1878, le marbre de saint Grégoire de Tours, de M. Fremiet; — au Salon de 1879, ^^ saint Vincent de Paul en marbre, de M. Falguières.

Pendant ce temps-là, l'orage commençait à gronder autour de Sainte- Geneviève, et les protestations à grossir contre les sujets chrétiens qui devaient décober la basilique, et les projets à poindre à la tribune nationale, soit par M. Bouchet, soit par M. Raspail, pour retirer le monument au culte et le rendre à sa destination révolutionnaire. Dès 1876, M. Waddington avait eu à soutenir un assez rude assaut, qui lui donna l'occasion de prononcer le meilleur discours peut-être de sa carrière politique, et où il parla de haut, au nom des plus nobles intérêts de l'art national. Mais j'ai compris depuis combien ces incessantes attaques étaient faites pour énerver les esprits inquiets de tant d-artistes, si prompts au déroutement, si faciles à tout prétexte d'arrêt dans leurs travaux» et parfois, hélas 1 attentifs plus que de raison, même aux dépens de ce qui ferait leur gloire, à ne pas blesser les mesquines susceptibilités d'un pouvoir nouveau.

Il nous faut cependant en venir à la description des œuvres que le public peut dès aujourd'hui admirer au Panthéon, et de celles en cours d'exécution dans les ateliers des artistes. Pour cela, nous n'avons rien trouvé de mieux que d'emprunter ces descriptions à la plume même des peintres et des sculpteurs. Nous serions si heureux de rencontrer aujourd'hui, dans les archives anciennes, l'explication par eux-mêmes des ouvrages de nos vieux maîtres! Quand, aux approches de l'Exposition universelle de 1878, et en vue des grandes multitudes d'étrangers qu'elle devait amener dans les monuments de Paris, spécialement vers celui qui lui était confié, M. l'abbé Bonnefoy, doyen de Sainte- Geneviève, rédigea l'excellent petit livre qu'il a intitulé Une visite à Véglisé

patronale Sainte-Geneviève (Panthéon), il eut la bonne pensée de s^adresser aux artistes pour obtenir d*eux Tanalyse exacte de l'œuvre qu'ils avaient méditée et dont ils pouvaient mieux qu*aucun exprimer les intentions. Ce sont ces descriptions émanées directement de chaque peintre et de chaque statuaire, et scrupuleusement respectées par nous dans leur forme première, qui vont nous servir de guide, et quelques-unes ont par elles-mêmes une saveur de style par lesquelles Tartiste se révèle aussi sûrement que si sa plume procédait par un croquis. — Nous allons suivre, naturellement, dans Texamen des ouvrages, Tordre indiqué dans le rapport qui fut l'origine de leurs commandes.

Galland. — Quand j'écrivis sur la liste des commandes de Sainte-Geneviève le nom de M. Galland, ce nom était connu dans un certain monde supérieur des artistes, mais ses œuvres, on peut bien le dire, ne Tétaient nullement du public. J*étais sûr d'avoir l'approbation de tous en lui confiant la partie décorative de l'encadrement des compositions, et Ton savait que nul n'apporte* rait à ce travail relativement secondaire un goût plus sûr et une invention plus ingénieuse que le professeur d'art décoratif à l'École nationale des Beaux- Arts. Quant à ses compositions, quelques initiés seuls connaissaient les pla* fonds des hôtels de M. Edouard André et de M"* de Cassin. Depuis lors les Expositions de V Union centrale et du Musée des arts décoratifs ont mis fort en lumière l'extraordinaire variété d'études et l'inexprimable attrait des ébauches et des moindres croquis de ce charmeur trè^s savant, très abondant, tout plein de grâce et d'élégance. Offrir à ce maître (car c'en est un) l'occasion, qui le chatouillait bien fort, de se produire aux yeux du grand public, en une œuvre un peu étrangère à ses conceptions habituelles, c'était courir une certaine aventure ; mais j*étais convaincu de la valeur étonnamment souple et fortement nourrie de l'homme, et je lui confiai la Prédication de saint Denis, juste à côté de la paroi destinée à Puvis de Chavannes, dont personne ne goûtait plus que lui les tranquillités sereines et calmes, et auxquelles sa propre délicatesse d*harmoniste doux l'associait naturellement. Je dois dire qu'aucun des peintres désignés ne se mit avec plus d'ardeur à la composition de son esquisse, à l'étude des nombreuses figures qui la remplissaient, et ne poussa plus résolument l'ébauche sur la vaste toile définitive, la menant presque du premier jet jusqu'à un point où il semblait que peu de semaines suffiraient pour la conduire à fin. Et comme la disposition générale et la combinaison des groupes et Texpression des figures ont été, dès le principe, très cherchées et très étudiées et remaniées dans Tesquisse primitive, de façon que Texécution dernière n'en puisse être sensiblement modifiée, M. Galland a pu donner à M. l'abbé Bonnefoy la description suivante de l'ouvrage, qui certainement le traduira en toute exactitude le jour, point trop éloigné, je l'espère, où l'artiste ajustera sa peinture à la muraille qui Tattend :

« Saint Denis prêchant, baptisant et guérissant les malades.

a Saint Denis est Tapôtre des Gaules et le premier évèque de Paris : Tartiste Ta placé sur un monticule entouré d*une foule qui écoute avidement ses paroles. Des femmes et des jeunes filles occupent le premier plan du tableau : elles apportent de grands vaisseaux en terre pour puiser de Teau dans une source qu'on ne voit pas, mais dont l'emplacement se devine aisément. En venant prêcher la vérité près de cette source, où chacun vient prendre de Teau, Tapôtre semble vouloir rappeler au peuple la parole du Christ à la femme samaritaine : « Quiconque boit de cette eau aura encore soif, mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura jamais soif. » (Ev. de S. Jean, chap. iv. — V. ijeti4.)

(c En plaçant le saint apôtre au second plan, bien que d'une manière très visible et dominant toute la scène, l'artiste nous fait en quelque sorte assister à la conversion de tout un peuple. Les figures placées au bas du tableau gardent dans leur tournure toute la placidité antique, mais leur visage attentif laisse voir qu'un sentiment nouveau et inconnu vient de pénétrer leur cœur. La foule, échelonnée sur un terrain en pente, montre les impressions les plus, diverses. Des indifférents quittent la source et retournent chez eux, emportant l'eau qu^ils ont puisée ; d'autres s'arrêtent et semblent inquiets de ce qu'ils entendent. Ici, un homme fait boire des enfants qui avaient soif et fait ainsi acte de charité ; là une jeune mère regarde avec tendresse un petit enfant qu'elle tient dans ses bras; l'auréole qui brille sur la tête de l'enfant montre qu'il est prédestiné au martyre. L'émotion grandit parmi la foule à mesure qu'elle écoute de plus près la parole de l'apôtre et se presse autour de lui pour mieux l'entendre. Saint Denis, levant au ciel ses bras décharnés, prouve par ses miracles les vérités qu'il prêche : voici des infirmes qui vont oublier leurs béquilles, des malades qui se sentent guéris, des paralytiques qu'on a amenés à grand'peine et qui retourneront tout seuls chez eux, des malheureux qui naissent à l'espérance, un petit enfant au maillot que sa mère présente à l'apôtre, une vieille femme qui, entendant parler pour la première, fois de la vie éternelle, s'approche tout près du saint, comme si elle voulait humer ses paroles bénies. Autour du saint, sur la montagne, tout est vie, mouvement et passion, tandis qu'au premier plan on sent les nouveaux arrivants, non encore convertis; l'artiste a surtout cherché les grandes lignes tranquilles qui impriment à l'ensemble un caractère de calme et de sérénité en rapport avec le monument. Une décoration n'a pas pour but de produire l'illusion, mais simplement d'accompagner et de faire valoir l'architecture de l'édifice : aussi la couleur est partout discrète, et, dans une certaine mesure, conventionnelle. L'éclat et le brio qu'on demande à une peinture de chevalet seraient ici non seulement un horsd'œuvre, mais presque un contresens. Par la même raison, le modelé des

figures est généralement sommaire, mai? les grandes lignes qui en déterminent la forme sont nettement accusées et d'un grand caractère. On peut se demander quelle part Tartiste a pu faire à Texactitude historique dans un sujet où les documents positifs sont aussi peu précis ; elle est plus grande qu'on ne pense. Le peintre a trouvé dans la Vie des Saints {Les petits Bollandistes) la phrase suivante, qui est devenue le point de départ de sa composition : « Denis prit pour son ressort, avec Rustique et Éleuthère, ses deux fidèles compagnons, la ville même de Paris; il y arriva par le côté de la porte Saint-Jacques ; il s'arrêta d'abord à l'endroit où est l'Université, et qui n'était encore qu'un champ en friche ou un bois désert et inhabité. On s'assembla autour de lui... » L'endroit que désigne ici la tradition est assez clair; c'est le coteau qu'on appelle la montagne Sainte-Geneviève. Dans ce vallon, qui le borde du côté du levant, coule un petit cours d'eau, la rivière de Bièvre : l'eau, salie aujourd'hui par les usines qu'elle traverse, était autrefois connue par sa limpidité, et nos pères allaient fréquemment en chercher dans cette prairie alors solitaire. Ainsi, c'est presque dans le lieu même où nous voyons le tableau que la tradition place la scène qu'il représente L'église Sainte-Geneviève, qui s'élève aujourd'hui sur la montagne, devait donc rappeler par sa décoration l'éloquence du saint qui, le premier, fit entendre à nos pères la parole évangélique. — C'est ce que le peintre a voulu traduire d'une manière expressive, en plaçant l'apôtre des Gaules au point culminant de son tableau, où il commande toute la composition par la grandeur imposante de son geste. »

Les amateurs qui, depuis plus de six années, ont visité l'atelier de M. Galland, cet atelier si fécond en enseignements de toute sorte, et où les moindres ébauches ravissent les yeux, ont pu voir collée à la muraille l'immense et superbe ébauche que l'artiste lui-même vient de décrire. Elle a été décrochée un jour pour venir au Panthéon s*essayer sur place et donner l'idée au peintre de ce qu'il y pourrait modifier dans l'aération et la perspective de certains groupes, et l'on a pu espérer un moment que sa mise à terme serait TafFaire d'un dernier et rapide effort, tantale travail de l'homme est facile, plus facile, semble-t-il, pour lui que pour nul autre, étant donnée sa certitude instinctive de ce qui doit être ou non sacrifié à l'effet général. Mais la toile est revenue à son mur et semble, hélas! se trop complaire dans son propre inachèvement. Il est certain que, telle qu'elle est, c'est une belle œuvre, et bien magistrale, et elle a tout le charme d'une fresque florentine de la seconde moitié du xvi* siècle, que le temps aurait pâlie et endommagée par endroits. Mais ce n'est point une ébauche, fûi-elle de très grande tournure et très harmonieuse et abondante en nobles et élégantes figures, que le public attendait de M. Galland. Il devait entrer par cette œuvre hautement, fièrement, dans le cénacle des grands peintres d'histoire de notre époque ; c'est là évidemment ce qu'il en ambitionnait

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pour lui-même. Jamais occasion plus grave ne lui sera offerte; et c'est ce jourlà seulement, où il aura placé sa grande toile au Panthéon, que Galland aura gagné la cause dont il est le meilleur champion, et marchera de pair avec les plus illustres de notre école, qui tous Taiment et tous l'attendent.

BoNNAT. — L'admirable série de portraits historiques, qui fera de Bonnat THyac. Rigaud de notre siècle, lui avait trop fait oublier à lui-même qu'il était le peintre du Saint Vincent de Paul, Tun des meilleurs tableaux de notre temps, et de V Assomption de la Vierge, qui lui valut la médaille d'honneur du Salon, avant d'aller décorer l'église de Bayonne, sa ville natale; et il a ajourné, durant bien des années, son Martyre de saint Denis qu'attendait le Panthéon. Il avait presque son excuse dans les lenteurs de son vis-à-vis M. Galland, dans les oublis un peu paresseux de son voisin M. Delaunay. Enfin il s'est mis à la besogne, et comme son ferme pinceau marche sûrement quand l'œuvre est mûrie dans sa tête, nous avons la pleine certitude que nos lecteurs, avant que ces lignes tombent sous leurs yeux, auront pu juger, dans sa mâle simplicité et sa puissante énergie, la peinture dont Bonnat a bien voulu nous donner lui-même la description suivante :

« La scène se passe devant le temple de Mercure, sur les degrés du temple, dont on ne voit que la base de deux colonnes. Entre ces colonnes, le Proconsul avec des licteurs, etc. Au centre du tableau, le saint, que l'on vient de décapiter sur un billot, se penche pour ramasser sa tête, qu'il prend avec ses deux mains; à droite le bourreau, terrifié, laisse tomber sa hache saignante, tandis que le sacrificateur romain, tout aussi terrifié, se penche pour bien voir ce que fait le saint; à droite et à gauche du saint les cadavres décapités des deux acolytes. »

. La vigueur de son tempérament d'artiste désignait assez Bonnat pour un si effrayant sujet, et il tenait assez de place, Dieu merci, dans notre école contemporaine pour que je ne sentisse aucune vergogne à le distraire de ses modèles illustres. Ma conscience d ailleurs eût été fort tranquille ; car je jurerais volontiers qu'u le certaine détente de ses portraits, au profit d'une œuvre importante de peinture d'histoire, n'aura pas été inutile à sa santé de grand artiste. Je ne crois pas, en ce sens, avoir mal servi le talent de Carolus Duran en obtenant de lui, pour l'un des plafonds du Luxembourg, l'exécution de son immense plafond de la Glorification de Marie de Médias,

Puvis DE Chavannes. — M. Puvis de Chavannes est là pour leur dire à tous ce que le Panthéon rend en honneur à ceux qui le servent bien; et depuis que Puvis y plaça ses peintures, Cabanel et Maillot, et Jos. Blanc et H. Lévy, et J.-P. Laurens ont éprouvé à leur tour combien ce généreux monument met

en valeur les œuvres qu*on lui confie et auxquelles il ajoute je ne sais quoi de sa grandeur. — C'est le mardi 22 mai 1877, que Puvis de Chavannes découvrit au public ses deux compositions de l'enfance de sainte Geneviève. Il y eut à ce moment un grand cri d'admiration parmi les artistes: peintres, sculpteurs, architectes, il les avait tous séduits, et tout ce que Paris compte de curieux s'y empressa à la suite des artistes. La presse s'en occupa avec passion (je n'ai retenu que les articles de M. Arthur Baignères, Journal officiel du 25 mai, et de M. Marins Vachon, La France du 28 mai); mais Puvis de Chavannes lui-même nous a donné de cette partie de son œuvre une description préférable à toute autre et que nous transcrivons ici : *

« Ayant à représenter la vie pastorale de sainte Geneviève sur quatre entrecolonnements, il a été décidé, dans l'intérêt de l'harmonie architecturale, que l'espace à décorer se composerait d'un premier panneau ou sujet situé à droite et des trois espaces suivants ne comportant qu'une seule composition. Considérant le pretnier panneau* comme une sorte de prologue, j'ai fait apparattre^h petite sainte à un groupe rustique composé d'un bûcheron et de sa femme portant un enfant. Contraint par la composition de montrer de dos le personnage principal, j'ai cherché à suppléer par son attitude d'ensemble à l'expression de sa physionomie ; je l'ai donc représenté comme en arrêt devant ce spectacle d'une grâce mystique. J'ai cru pouvoir aussi, de peur de la vraisemblance et au profit de l'émotion, donner à l'enfant en prière une forme et un vêtement tenant plus de l'ange que de l'être réel, de la vision que de la réalité; l'auréole qui ceint la tête complète l'illusion. — C'est ainsi qu'elle apparaît à ce groupe naïvement ébahi. — Dans les trois panneaux suivants se déroule en une vaste scène l'événement le plus marquant de la jeunesse de sainte Geneviève. J'ai choisi l'heure où l'histoire prend possession de l'héroïne devinée et consacrée par saint Germain d'Auxerre ; ce n'est pas un vieillard et une enfant, ce sont deux grandes âmes en présence. Leur regard ardemment échangé est au moral le point culminant de la composition. A gauche et derrière la petite sainte prennent place son père et sa mère, écoutant avec une émotion contenue la glorieuse prophétie ; autour d'eux se groupent des gens de toute condition. — La physionomie de saint Germain m'a été inspirée par la rencontre d'un dignitaire de l'Église dont j'ignore le nom et que je n'ai fait qu'entrevoir. — La plupart des autres personnages sont des portraits de parents ou d'amis. Pour surmonter la difficulté occasionnée par les colonnes et maintenir l'unité de la composition, j'ai fait, pour ainsi dire, passer la foule derrière ces obstacles sans en tenir compte, en la continuant jusque dans les deux panneaux de gauche et de droite dont elle fait partie. Déjà reliés par cette combinaison, ces compartiments le sont encore par la convergence des expressions et des attitudes au sujet principal. Ainsi, dans le panneau de gauche, des bateliers se

sont approchés de la rive et contemplent la scène, pendant que d'une masure on apporte avec précaution un adolescent malade pour le faire toucher et guérir par les saints évèques. — Le panneau de droite est tout à Témoi que vient de causer leur passage; un vieillard cassé et roidi par Tâge tente péniblement de s'agenouiller; une petite mendiante se tient à distance, un peu en paria, avec le lourd fardeau d'un gros enfant endormi dans ses bras ; à droite, deux filles de ferme se hâtent de traire une vache, pendant que la suite des évéques se repose, indifférente à Tempressement qui les accueille partout. — Au fond, des potiers à demi sauvages regardent de loin cette scène. Une question importante était celle du paysage. A défaut de documents, j*ai voulu le faire vraisemblable, et je Tai enfermé entre Tantique silhouette du mont Valérien et les détours de la Seine; j'ai voulu aussi, représentant la jeunesse de Théroïne, que tout fût jeune et frais autour d'elle; Tannée est jeune, c'est le printemps; le ciel est jeune, c'est le matin; enfin, l'aspect général est tendre et doux comme Tàme de cette enfant qui doit, pour ainsi dire, transparaître et baigner toute la composition.' »

La sensation produite par la découverte de ces peintures fut, je l'ai dit, immense. Ce fut comme une fête de l'art. De vraies processions d'artistes s'y déroulèrent longtemps. Depuis les décorations du Palais-Bourbon et du Luxembourg, par Eug. Delacroix, on n'avait rien vu en ce genre d'une élévation plus poétique ; depuis V Entrée de J.-C. à Jérusalem et le Christ marchant au Cal^ vaire. de Saint-Germain-des-Prés et la frise fameuse de Saint-Vincent-de-Paul par Hip. Flandrin, rien d'aussi simplement religieux. « Il a retrouvé la peinture des catacombes », me disait un sculpteur d'un très grand goût. Chacun vantait avec raison le caractère robuste et calme de ses figures, la concordance et l'unité de la composition, la noble sérénité de ses expressions naïves, la suavité infinie et la fraîcheur printanière de son paysage.

De fait, cette intelligence si distinguée et lettrée, condamnée jusqu'à ce jour à ne s'épanouir que pour la province, à Amiens^ à Marseille, à Poitiers, prenait enfin possession de Paris en l'un de ses monuments les plus populaires. On reconnaissait, dans son triomphe tardif, que ce vrai peintre, quoi qu'on eût dit et qu'on dît encore de son exécution un peu grosse et sommaire en apparence, sans afi'éterie à coup sûr, d'aucuns prétendent sans correction suffisante , était au fond un grand savant , plus savant ou mieux doué que les corrects, car il se trouvait en possession des vrais principes de l'art. N'est-il pas certain, en eff*et, si nous remontons aux maîtresses époques, aux origines des plus glorieuses écoles, et à la Grèce entre toutes, que les qualités trouvées et cultivées en lui-môme par M. Puvis de Chavannes, la simplification de la nature en ses formes les plus essentielles, de façon à les traduire plus grandes et plus fortes, plus claires dans leurs lignes, plus expressives et

mieux équilibrées dans leurs gestes et leurs attitudes, qu'en un mot la sobriété^ la tranquillité et. la simplicité ont été les qualités souveraines de Tart antique, comme elles ont été, chez nous, celles de Poussin et de Lesueur. Enfin les architectes et tous les amateurs, d'une même voixj étaient émerveillés de Taccord profond et délicieux de la peinture avec la pierre même du monument. Il semblait que cette partie de Tensemble décoratif fût née la première pour donner le ton à celles qui la suivraient, et leur apprendre le respect de cette pierre \\). — M.Puvis; justement fier de son succès éclatant, qui rejaillissait sur ses belles décorations antérieuresdu musée d'Amiens et du musée de Marseille et donnait du même coup raison à un passé longtemps discuté, voulut, sans perdre une heure, compléter son grand ouvrage, et, sept mois après, la frise était, elle aussi, terminée et maroufiée^

Dans la France, du 1 1 décembre 1877, M. Marins Vachon donnait la description de cette frise : « Elle est, disait-il, divisée en quatre panneaux, comme le sont les grandes compositions. Le premier, à droite, placé au-dessus de celle représentant sainte Geneviève en prières, peut être considéré comme le préambule de Toeuvre générale. La Foi, l'Espérance et la Charité, debout, semblent protéger un berceau placé à leurs pieds, et dans lequel est couchée l'enfant prédestinée qui, par son patriotisme, aura la gloire de devenir la patronne légendaire de Paris. Auprès du berceau se trouve un agneau, emblème de sa condition future... Les trois figures, peintes dans une tonalité très claire, se détachent vigoureusement sur un fond d'or, malgré l'obscurité dans la« quelle se trouve ce panneau. — Les trois autres panneaux contiennent une série de* saints légendaires de la France, constituant une espèce de théorie religieuse. Ces personnages, debout, avec emblèmes consacrés par la tradition, sont placés dans l'ordre suivant : — i*' panneau. Saint Paterne, de Vannes; saint Clément, de Metz; saint Firmin, d'Amiens; saint Lucien, de Beauvaiài — 2* panneau. Saint Lucain, en Beauce; saint Martial, de Limoges; saint Lazare, de Marseille; sainte Solange, de Berry; sainte Marthe, de Provence; sainte Colombe, de Sens; sainte Madeleine; saint Crépin et saint Crépinien, de Soissons. — 3* panneau. Saint Saturnin, de Toulouse ; saint Julien, de Brioude; saint Austremoine, deClermont; saint Trophime, d'Arles;

(i) Le souci de la pierre, de r.harmonie parfaite de sa peinture avec la pierre, Phorreur de défoncer la muraille par quelque trou noir de son pinceau, n'ont cessé un moment de préoccuper Puvis durant tout le cours de son travail. Jamais je ne Tai vu entier dans le Panthéon, pendant qu'il exécutait ses toiles dans son grand atelier de NeuUly, sans qu'il s*assurât du ton de la pierre par la comparaison de la coloration du monument avec u^i^ petit carnet qu'il portait dans sa poche. J'ai oui dire qu'un jour, comme on lui racontait qu'un de ses collègues avait déclaré tout haut que quant à lui il ne s'occuperait que de peindre à sa manière et qu'il se foutait de la muraille : — <c S'il se fout de la muraille, repartit énergiquement Puvis, la muraille le vomira. »

saint Paul, de Narbonne. — Tous ces personnages, que l'artiste a groupés suivant sa fantaisie, sans s*astreindre à aucun ordre chronologique, sont en grandeur plus que naturelle... Au-dessus de chaque personnage, sur le fond d*or de la toile, est inscrit son nom en lettres antiques. La plupart des figures de cette frise sont des portraits. En considération de l'intérêt qui s'attache à cette œuvre de M. Puvis de Chavannes, nous commettrons à ce propos quelques indiscrétions. Les deux derniers personnages du troisième panneau, saint Trophime d'Arles et saint Paul de Narbonne. sont MM. Puvis de Chavannes et le marquis de Chennevières, directeur des Beaux-Arts. Celui-ci remet à l'artiste un bâton pastoral comme pour l'investir de sa nouvelle mission. Le bâton pastoral figure ici, emblématiquement, un pinceau. On ne pouvait facilement, l'on en conviendra, exprimer d'une manière plus précise l'allusion visée par le peintre. M Delaunay, le peintre distingué, a posé pour saint Paterne de Vannes, M. V. Durangel, un autre artiste de talent, pour saint Lucien de Beauvais, etc. » J'ajouterai, si je suis bien renseigné, que M. V. Pollet, le très habile graveur aquarelliste et dont M. Puvis a toujours estimé fort les conseils, a posé pour le saint Martial. — Par cette frise et les bordures et ornements d'un si grand goût qu'avait inventés M. Galland pour l'encadrement d'un si beau travail se complétait l'œuvre magistrale de Puvis de. Chavannes, et je ne saurais la quitter sans témoigner de nouveau à l'artiste la reconnaissance que lui devra toujours celui qui écrit ces pages, car en plaçant du premier coup si haut le laurier du concours, le peintre ne pouvait qu'exciter l'émulation de ses confrères, et lui-même Ta bien vu depuis, puisqu*aucun de ceux qui ont, après lui, couvert dans le Panthéon les murailles qui leur étaient attribuées, n'a ménagé tous ses efforts pour se tenir à un tel niveau. 1

E. Delaunay. — C'est M. Delaunay, l'ami dont M. Puvis de Chavannes venait de placer le portrait en tête des saints personnages de sa frise, qui était chargé de peindre la muraille opposée ; et quel dommage, pour la sauvegarde de la décoration générale, que cet artiste d'un talent si solide et d'un pihceau si preste, quand est arrivée pour lui l'heure de l'entraînement, ait été jusqu'à ce jour empêché de dérouler ses compositions sur le grand mur à gauche de l'entrée. Cela eût donné pour l'entreprise, à l'œil du visiteur, un air d'avancement qui lui manque. Et le regret se double quand on connaît la belle esquisse de M. Delaunay, avec ses compartiments bien complets et arrêtés, et les études qu'il a dessinées d'après nature pour toutes ses figures d'importance. Lui-même a fourni à M. l'abbé Bonnefoy la description suivante de cette esquisse, à laquelle, bien que dise sa dernière phrase, je ne pense pas' que l'exécution en grand apporte des changements très notables : ; .

« ... Le spectateur étant placé en face des peintures, — à sa gauche, le

premier panneau seul contiendra : Attila en marche sur Paris. Attila à cheval, suivi de son armée qui se déploie derrière lui dans des gorges resserrées, sur lesquelles on aperçoit des villages incendiés. A ses côtés , ses officiers et des soldats portant dHFérents objets provenant du pillage et sonnant de la trompette. Au premier plan, cadavres.

a Composition des trois panneaux. — Panneau central : Au milieu, sainte Geneviève au haut des degrés qui conduisent à la porte de l'Oratoire et entourée de femmes qui s'assemblent avec elle pour prier, cherche à apaiser la population affolée» de terreur à la nouvelle de l'approche de l'ennemi. Sous l'inspiration divine, la sainte leur prédit qu'Attila n'entrera pas dans Paris et que tout danger sera écarté. — La foule, divisée de sentiments et plutôt hostile, envahit à la droite de la sainte les marches de l'Oratoire et la menace du poing en lui lançant des pierres. * — Au premier plan, un homme tient des cordes pour la lier et la jeter dans la Seine ; d'autres préparent le bois nécessaire et attisent le feu pour la brûler comme sorcière. — Le panneau à gauche du spectateur est occupé par la foule animée et discutant, et se reliant au groupe principal en passant derrière la colonne. Au-dessus de la foule apparaît un chariot chargé de divers objets et de gens se disposant à fuir, et que la voix de la sainte arrête. — En reprenant le panneau central, à gauche de la sainte et agenouillés à ses pieds sur des degrés, des gens ayant foi dans ses paroles et sa haute vertu, embrassent le bas de ses vêtements; les femmes qui entourent sainte Geneviève se relient avec le panneau à la droite du spectateur et dans lequel se voit l'archidiacre Sedulus, suivi de quelques personnes, arrivant porter à la sainte le secours de sa parole et l'autorité de saint Germain dont il est représentant. — Voilà, monsieur le doyen, ce que je compte faire, sauf changements... »

Et bien, cette heure d'entraînement dont je parlais plus haut, Dieu merci, elle parait venue. Il est des lenteurs de douce paresse qu'on ne vainc pas aisément, et qu'il ne convient pas, même à un ami, de tracasser outre mesure. Cependant, dès l'autre été, on avait vu essayer au Panthéon l'un des compartiments de la décoration de M. Delaunay, le carton colorié de l' Attila. Et voilà que l'on m'assure que les trois panneaux de la grande .composition sont en train eux aussi, de se dégager de leurs frottis. Or il paraît, pour qui connaît M. Delaunay, que c'est cet engrenage qui était difficile. Mon Dieu, qu'on a donc de mal à voir mûrir les beaux fruits, même quand l'arbre est si sain et de si bonne espèce !

Mbissonier. — Et dire que si, dans la distribution des travaux, cet Attila fût échu à M. Meissonier, nous aurions peut-être aujourd'hui une peinture monumentale de ce maître étonnant l Attila et ses cavaliers barbares le

tentaient, et le sujet qui lui est échu en partage ne lui a jamais rien dit : sainte Geneviève sauvant Paris de la famine pendant le siège de cette ville par les Francs. Pourtant j'avais cru que les souvenirs du dernier siège de Paris> auquel il a assisté, devraient Témouvoir par quelques épisodes poignants, éternellement humains et qui avaient pu être communs aux deux famines de la même ville assiégée par des hordes pareilles. — De même les agitations désordonnées et fiévreuses d'une cité affolée par l'approche des armées ennemies pouvaient introduire dans la grande page de Delaunay des analogies toutes fraîches encore et palpitantes. — Meissonier peignant Tune des murailles du Panthéon, on m'en a bien raillé depuis, et la fin semble devoir donner raison aux railleurs. Je me rappelle cependant que le jour où, assis sur un banc du jardin du Luxembourg, au sortir du Panthéon, nous causions familièrement de la valeur et des aptitudes de certains noms mis en question, quand je prononçai celui du maître, qui m'avait fait entrevoir son désir d'avoir part à la décoration projetée, je vous assure que personne à ce moment ne se prit à rire, et nul ne pensa à la taille de ses tableaux. Chacun se regarda et laissa percer la même pensée : ou il pondra une œuvre extraordinaire, ou il en éclatera. — Je ne puis croire, encore aujourd'hui, que si cet homme de volonté puissante et d'inflexible conscience, nourri aux fortes études, ce grand arrangeur, ce très grand dessinateur, ce grand exprimeur des passions les plus violentes comme des plus nobles enthousiasmes et des émotions les- plus graves, témoin la Rixe, les Bravi^ Friedland, la Barricade, la Campagne de France^ s'était mis entête de composer un carton, fût-ce à son échelle accoutumée, puis de le faire grandir et ébaucher sur toile dans la proportion voulue, c*est-à-dire plus que naturelle, par ceux de ses élèves que nous devinons tous disposés à appli* quer les leçons de leur maître à des figures de dimension ordinaire, je ne puis croire que se trouvant face à face alors, et avec des yeux frais, devant la vaste conception historique sortie de son cerveau, il n'eût su lui imprimer, par des procédés inconnus à lui-même, une vérité à lui, une énergie très personnelle, allât-elle jusqu'à la sécheresse et à la dureté, quelque chose de la force intérieure des primitifs du xv^ siècle, analogue à ce que nous montrent les Pietro délia Francesca, et certains autres Florentins aussi habitués que Meissonier aux procédés des miniaturistes, serrant la nature d'un œil aussi minutieux que le sien, et qui n'en ont pas moins été en même temps des fresquistes du plus grand vol. Que voulez- vous, en un mot, en regardant au verre grossissant la trame des travaux de Meissonier et l'espèce si solide de son génie d'artiste, je me figurais une œuvre de lui supérieure aux imaginations des peintres d'histoire les plus retors en leur métier. Mais tout cela n*aura été qu'un rêve, et j*en serai, au demeurant, pour les moqueries que m'aura bien méritées, paratt-il, une illusion de dix années, et lui-même, tout bonnement, s'était peut-être moqué de moi.

J.-P. Laurens. — En regard de la place laissée tristement vide par Meissonier, se voit, Dieu merci, •terminée de bout en bout, Tœuvre vigoureuse et mâle de J.-P. Laurens. Il avait à Ireprésenter, vous le savez, la mort de là sainte, et voici en quels termes = très intéressants et très particuliers il rend compte au doyen de Sainte-Geneviève de son sujet et de ce qu'il appelle ses « intentions » : » " • i . ;

« Monsieur le doyen; — Pour répondre au désir que vous m'avez manir festé relativement à mes travaux du Panthéon, je ne trouve rien de mieux que de vous faire parvenir un. résumé de. la description que je viens d'envoyer à un de mes parents, M; Jules Roussy, qui m'aime assez pour vouloir connaître mon œuvre jusque dans ses moindres détails. — La vue de M. Jules Roussy est presque entièrement éteinte et il veut jouir de mon œuvre comme s'il y voyait. Je vais donc pour un instant, permettez-le-moi. Monsieur le doyen, vous supposer à sa place; car on ne saurait donner à quiconque y voit de ses yeux d'explication meilleure sur mes intentions qu'en le renvoyant devant l'ébauche déjà avancée de mon sujet. — Après avoir donné une idée exacte de l'importance du travail par la surface à couvrir (avec mesures à l'appui), et arrêté dans son esprit la dimension de mes personnages principaux, j'explique à mon oncle le sujet que divisent en trois parties les deux demi-colonnes, et dont le programme est : les Derniers moments de sainte Geneviève. — Voici maintenant mes intentions. — M*expliquerai-je clairement? j'en doute, car mon métier est de peindre avec mon pinceau. J'écris, c'est à vous d'interpréter.

« Depuis l'ordonnance générale de ma composition jusqu'à l'expression des figures du dernier plan, je peux dire que tout est bien voulu. Pas une tète ne m'a laissé indifférent. Du jour où j'ai eu le programme en main, la surface qui m'était destinée m'a paru trop étroite pour y faire contenir tout ce que j'ai entrevu de figures caractéristiques dans cette époque barbare, où se mêle un dernier reflet de la civilisation romaine. Aussi mon unique préoccupation, depuis, a été de montrer au public, avec toute l'énergie dont j*étais capable, tous les types des différentes races qui s'agitaient vivants dans mon cerveau.

(< Les documents sur le v*" siècle sont rares, et j'ai dû les consulter à peu près tous pour ne pas m*éloigner de l'esprit de l'époque, bien décidé en même temps à écarter tous les détails inutiles dont on fait trop facilement parade et qui n'auraient servi qu'à détruire la sévérité de la scène. La profusion des bibelots, cela n'est bon que pour les* tableaux de marchands* Cette sobriété> du reste, était fatalement commandée par le sujet lui-même, et j'ai tenu à ce que les principaux personnages en fussent empreints, tels que : i" la femme assise qui occupe le milieu de la division de droite et qui, dans mon esprit, représente la veuve de Clovis; 2° la femme vue de dos, vêtue de noir qui.

LES DÉCORATIONS DU PANTHÉON. ijb

à genoux au centre de la composition, présente ses deux enfants à la mourante, sans doute une Gallo-Romaine; 30 la femme debout dans le panneau de gauche, se reliant comme les autres à Tintérèt de la scène par son regard tourné vers la sainte. J'ai cherché dans ces trois figures dominantes un effet de contraste que le public jugera. Mais si mes intentions sont réalisées ou tout au moins lisibles, on pourra voir autour de Clotilde le mélange de civilisation et de barbarie bien plus encore dans Texpression des visages que par la différence des costumes dont deux ou trois seulement indiquent des distinctions honorifiques.

(( Près de la matrone romaine (panneau du milieu), autour du lit de la sainte, le peuple. On ne distingue plus dans cette masse à genoux ni Francs,' ni Gaulois ; ce sont les pauvres, tous également amis de celle qu'ils pleurent. « Deux jeunes vouées, qu'on aperçoit dans la foule et près du chevet, soulèvent respectueusement les deux bras de la mourante qui veut bénir les mal-^ heureux. Les enfants figurent au premier rang. Je n'aurais eu garde de les oublier, car outre les lignes heureuses que leurs silhouettes permettent dans Tagencement de la composition, ils représentent l'avenir et ont droit les premiers à la bénédiction des vieillards. Quant au voisinage de la femme debout, qui se détache en vigueur bleu-noir dans le panneau de gauche, nouveau mé* lange de nobles Francs et de Gallo- Romains, tous dans l'attitude du recueillement, depu.s le barbare du premier plan prosterné à moitié nu, jusqu^au vieil évêque en vêtements blancs qui vient, non pour bénir, mais comme les autres pour être béni. Derrière lui, des moines, des guerriers germains; devant, à genoux, des dignitaires en costume oriental. Il semble que nul sujet ne pouvait mieux comporter cette réunion fraternelle des différentes classes de la société. Toutes les apparitions, tous les contrastes y étaient permis. Jeunes vierges, vieillards, matrones, enfants, esclaves, nobles, prêtres, leudes, légionnaires, etc. Quelle richesse pour la couleur 1 Tous ces visages divers avec leurs chevelures, tantôt courtes, tantôt longues ; celle-ci flotte librement, celle-là tombe en baguettes sur les deux épaules; une autre est nouée au-dessus de la tête. Les tondus, les rasés, bruns, blonds, rouges, tout ce que j'ai pu rêver de plus pittoresque, je l'ai fixé sur la toile. Une chose unit ces physionomies farouches, douces ou rudes, c'est le sentiment de tristesse dont elles sont toutes empreintes pour donner à ce drame le caractère de solennité grave qu'il comporte. — Ne m'en veuillez pas, Monsieur le doyen, si )e me suis laissé entraîner; je vous en fais nies excuses, et vous prie d'agréer l'assurance de mes sentiments respectueux et distingués. — J» P. Laurens.

« Plus tard, si je ne vous ai pas trop fatigué et que vous le désiriez, j'ajouterai quelques mots pour terminer, sur mes inleniions en ce qui touche les funérailles de sainU Geneviève, »

Cette suite de la description de son œuvre, M. J.-P. Laurensabien voulu l*écrire pour nous, et nous sommes heureux de la reproduire ici :

a Quatrième entrecolonnement. — Cette partie, quoique séparée des trois autres, n*en complète pas moins l'ensemble. — Le programme donné est l'ensevelissement de madame saincte Géneviefve^ comme dit la légende tirée des récits du xv* siècle. Guidé par la nature du sujet et les disproportions d'un . cadre démesurément long pour sa largeur, j'ai cru devoir entrer dans l'esprit imagé de la légende et aborder résolument cette figure ailée qui soulève le suaire de la morte et dont la silhouette décorative ne pouvait qu'enrichir le haut de la toile. Il est donc voulu comme effet et voulu comme idée; c'est l'ange du réveil : il montre au monde nouveau l'inconnu. Et le brasier funéraire qui brûle au pied du cercueil et dont la fumée va se transformant en lumière, n'est pas là seulement pour lier la composition; c'est la traduction de toute ma pensée sur le passage d'une vie à l'autre. Si personne ne la comprend, tant pis pour moi, j'aurai du moins la consolation d'avoir cherché à rendre sincèrement ce que j'ai éprouvé. Quant aux personnages groupés autour de la morte, ils s'expliquent d'eux-mêmes par leur attitude. Je laisse au public le soin de discuter sur toute l'œuvre et au temps de la classer. »

« ... Je me suis retiré à Yport, — m'écrivait M. Laurens le 28 août 1876, — emportant avec moi draperies, palllums,- mitres et couronnes. J'ai loué une immense grange dans laquelle je retrouve presque l'aspect que j'ai donné à mon projet du Panthéon. Les murs ont quelque analogie avec le fond de l'intérieur dans mon esquisse, et les visages typiques pour l'époque que je vais représenter, ici ne me manquent pas. Je les étudie et les peins sans bruit et loin du bruit; voilà pourquoi, cher monsieur, vous n'entendez plus parler de moi, et si je ne me suis pas encore mis à l'exécution définitive, c'est que je mène tout de front, c'est-à-dire les quatre panneaux principaux, afin de pouvoir profiter de l'avantage que j'ai ici du choix des tètes sauvages du Nord sur la monotonie des modèles qui courent les rues de Paris. Le 1*' octobre, je rentrerai avec toutes mes études probablement terminées, ce qui est pour moi le plus important... l'exécution du reste sera d'autant plus rapide que j'aurai réuni d'abord tous les documents que j'accumule actuellement... )) — Malgré la diligence du peintre et la décision fougueuse de sa brosse, il ne lui a guère fallu moins de six années pour mener à fin les quatre grands panneaux intérieurs de son œuvre, quiont causé dans le monde des ateliers une véritable émotion. Outre les tètes de pécheurs qu'il avait étudiées à Yport avec sa mâle sincérité et qui ont donné à sa composition un si énergique caractère, M. Laurens avait introduit parmi les témoins de la scène lugubre qu'il avait à traiter quelques portraits intimes faciles à reconnaître, particulièrement dans le dernier panneau à droite, les profils côte à c6te de son ami Ferdinand

Fabre, Tauteur de la biographie enthousiaste deTartiste insérée dans \sl Revue des Deux Mondes, et du directeur des Beaux-Arts, qui lui avait commandé son grand travail ; et tout à fait à droite, touchant à la bordure, les deux figures du peintre lui-même et de M*"" Laurcns appuyée sur Tépaule de son mari.

Enfin, comme il venait d'enlever de verve, ainsi qu'il avait fait pour le premier, le second morceau de sa longue frise, sollicité par moi de me compléter la description de son œuvre, par l'explication de cette frise, J.-P. Laurens m'écrivait d'Yport, le 12 août 1884:

« .,, En ce qui me regardait, le programme que j'ai suivi de mon mieux, me montrait sainte Geneviève comme un objet de vénération, non seulement chez les Parisiens, mais dans toutes les contrées où sa réputation de sainte avait pénétré. — J'ai donc pensé ne pas m'écarter de mon sujet et compléter au contraire les données du programme en faisant figurer, dans la décoration de la frise, ces populations sauvages qui accourent en foule vers le tombeau de Geneviève. — De droite à gauche, suivant toujours l'ordonnance imposée d'une procession, marchent mes personnages dont le nombre ne permet de voir le moindre vide à fond d'or. Les tètes seules silhouettent sur cette plaque lumineuse que j'assourdirai selon les besoins de ma cause. — Vous rappelezvous mes croquis? Ces hommes, ces chevaux, ces femmes dans des chars, ces enfants fatigués, ces cavaliers qui suivent, tout ce monde fait l'objet de mes trois panneaux et se dirige vers la figure qui remplit le panneau isolé au-dessus de la morte. — Cette figure, détachée des autres par sa place et sa dimension, s'y rattachera par son attitude. Un genou en terre, le corps à demi enveloppé d*un léger voile noir laissant voir le nu, la tète inclinée vers la foule de pèlerins dans un mouvement désolé, elle indique, de sa main droite, la scène funèbre de la crypte sainte où déjà descendent les premiers arrivés. — Ce doit être le génie de la Douleur. — Voilà ce dont vous pourrez juger vousmême dans peu de temps. Si je ne suis pas fidèle dans mon récit, tant pis, je suis tranquille, étant sincère. — On ne me fera pas un crime, je l'espère, de n'avoir pas forcé mes personnages, qui viennent de si loin, à marcher sur un plan incliné à 45 degrés tout le long de la route! S'il y a des gens sans cœur, je ne veux pas les imiter. »

La grande page des derniers moments de sainte Geneviève, découverte au public le 17 avril 1882, demeurera, nous en sommes convaincu, la suprême expression et comme le résumé du talent robuste, dramatique et plein d'accent de M. J.-P. Laurens, amoureux du ton rude et ferme. Il ne pouvait du reste rencontrer un thème qui convînt mieux à ses instincts de peintre né des temps mérovingiens. On vient de voir par sa propre explication qu'il avait bien perçu tout le parti que son art pouvait tirer de cet assemblage bizarre et très nature^ à un tel rendez-vous, autour du lit de la sainte expirante, de tous les types et

de toutes les races, Byzantines et Celtiques, Latines et Germaines, du Nord et du Midi, du Levant et du Couchant^ qui formaient alors la prodigieuse matière en fusion d*où devait sortir notre France. Le jour où après avoir recueilli sur la plage d*Yport qui lui est particulièrement chère, parmi ces tètes de pécheurs et de pêcheuses de la côte normande, brûlées parle soleil, aux peaux hâlées par le vent de mer, aux chevelures blond fauve, toute la série d'études peintes qu'il entrevoyait utiles à chacun de ses personnages, le jour où il s'est mis la brosse à la main devant son grand mur du Panthéon sur lequel il a tenu à travailler directement comme aimaient à le faire les vrais maîtres, point tant douillets, du vieux temps, Laurens a mené sa besogne avec un entrain, une célérité, un aplomb, une décision qui lui permettaient d'abattre à chaque coup, je veux dire en chaque jour, pour le moins Tune de ses grandes figures. Le morceau étudié à fond d'après nature était là sous les yeux de l'artiste ; il n^avait plus à tâtonner : la nuque de femme, ou le profil d'enfant, ou la coiffure sauvage du guerrier entraient, sans hésiter, dans la vaste composition, et sa puissante harmonie de palette s'est donné à elle-même son concert, en tenant compte des tons tranquilles de la muraille dont elle ne s'est jamais séparée et que continuaient les cloisons de brique et les poutres rustiques dé l'habitation de sainte Geneviève. Et Laurens a eu raison; et, procédant de la sorte, il était sûr de rester dans la vérité, car en prenant modèle parmi ces natures restées primitives, les filles des pêcheuses ou les cordiers du port, il était certain de ne pas s'éloigner de ce que furent aux temps héroïques les vrais Francs, les vrais Gaulois, les vrais habitants premiers du terroir que nous foulons, de ce qu'a été depuis les origines du monde l'éternel homme des champs, vivant pour les rudes fatigues de la guerre ou du labourage, sous le àoleil ou Tàpre bise de nos climats.

La décoration des bras de la croix est, sans qu'il y paraisse beaucoup, ce qu'il y a de plus avancé dans le Panthéon. Depuis plusieurs années déjà, les curieux peuvent apercevoir par^dessus la cloison d'un baraquement la partie haute de la bataille de Tolbiac, de M. Jos. Blanc. Une longue maladie a seule empêché Tartiste d'envoyer plus - de deux morceaux de la frise supérieure au Salon de 1881 ; depuis lors, en mars 1882, cette frise complète a pris place audessus de la composition principale dont elle va déterminer l'achèvement, car il ne faudra pas grand temps pour raccorder la partie droite avec l'entre-colonnement gauche, celui où chargent avec leurs longues lances les guerriers germains. Sur le mur vis-à-vis, M. H. Lévy vient de faire maroufler et de terminer sur place son œuvre entière. — M. Th. Maillot a depuis longtemps livré au public les trois quarts de ses compositions inférieures, et son dernier carton, inventé et dessiné avec la ponctualité et le ne parietur qu'on lui connaît, est en plein cours d'exécution. -^ M. Cabanel est en place depuis plus de cinq ans ;

Baudry selil se fera attendre longtemps encore, et il y aurait belles années que "M. Humbert aurait livré son travail, s'il n'avait été par deux fois interrompu « ; dans l'exécution de ses carions.

Jos. Blanc. — J'ai dit le signalé service que M. Jos. iBlanc avait rendu, dès le principe, à l'entreprise en peignant, le premier, l'esquisse complète et bien arrêtée de la tâche qui lui était" échue et en l'exposant au salon de 1876. Cette esquisse n'a pas été sensiblement modifiée dans l'exécution finale, et le lecteur la reconnaîtra dans la description suivante que l'artiste donnait deiix ans plus tard de l'œuvre qu'il avançait directement sur le mur :

■ « Enire-colonriement gauche. — L'armée ennemie s'avance au galop des chevaux comme une immense vague. Le roi des Allemands, menacé par l'archange saint Michel, détourne son cheval et s'apprête à fuir; dans les airs, l'archange Raphaël ou Gabriel tient déployé l'étendard de la Croix dont il repousse les lances ennemies.-

« Centre. — Clovis, qui déjà trois fois a reculé, pense à Dieu dont lui a parlé Clotilde ; il lève les yeux au ciel, étend les bras et fait vœu de se faire chrétien, si seulement il sort sain et sauf de cette bataille. Son fils Théodoric, désarçonné, cherche à repousser le cheval de son père; mais l'animal, plein encore de la bataille, recule avec peine. Dans le ciel, le Christ entend la prière et d'une main entr'ouvre les nuages pour faire place à l'armée céleste ;

mm

de rautre> indique aux anges l'armée ennemie qu'ils doivent mettre en fuite ; des anges sonnent de la trompette, un autre tire l'épée ; dans les nuages quelques autres lancent des foudres.

« EntreH'^^olonnemenl de droite. — Sighebert, roi des Ripuaires, blessé à la jambe, est tiré de son cheval par ses compagnons et porté à l'écart. Les soldats fuient dans les chariots gardés par des femmes qui les repoussent. L'une d'elles, dans son désespoir^ jette son enfant au milieu des fuyards, préférant le voir mort que vivre fils d'un lâche; une autre repousse Tétendard gaulois et d'un geste indique les ennemis; dans le ciel, un ange montre Dieu qui vient en aide aux Franks et fait prendre courage aux vaincus.

« Voici ce que je trouve dans Henri Martin... Sighebert, roi des RipuaireSy ayant été atteint d'une blessure au genou, et forcé de quitter le combat, le désordre se mit parmi ses soldats, et toute l'armée franke commença de plier et de (pencher grandement vers sa perte) ».

« Vous voyez combien cela est clair, et je me félicite d'avoir mis cette figure de Sighebert dans ma composition ; du reste, si vous vouliez avoir quelques détails de plus, voyez la page 42 1 du premier volume de V Histoire de France, par Henri Martin ; il suit pas à pas le texte de Grégoire de Tours, ou, pour mieux dire, il le donne en entier.

« Le Baptême, — Clovis vainqueur remplit son vœu. Il est debout dans la piscine, vêtu de blanc comme les néophytes. Saint Rémy, debout'derrière lui, abaisse la tête et tient de la main droite la coquille pleine d'eau du baptême ; il lève les yeux au ciel et semble remercier Dieu de la joie qu'il éprouve à voir ce chef frank se courber enfin et devenir chrétien. Clotilde, à genoux, assiste à cet acte et prie Dieu avec reconnaissance ; quelques guerriers se ■ dépouillent de leurs vêtements et se préparent à prendre la place de leur chef; — un compagnon de Clovis garde ses vêtements et ses armes ; les trompettes retentissent. »

C'est sa grande toile de Vlnvasiorif dernier envoi de Rome de ce pensionnaire, qui m'avait désigné M. Jos. Blanc pour Tun des peintres du Panthéon. J'étais sûr à l'avance de trouver en lui, d'après les qualités d'harmonieux et tranquille décorateur et de vigoureux dessinateur que cette œuvre révélait, l'un des jeunes hommes les mieux préparés de notre temps à la peinture monumentale, et il a prouvé que j'avais raison, si bien qu'il est permis de pressentir aujourd hui que l'ensemble de son travail sera celui qui, après la peinture de Puvis de Chavannes, fera le plus étroitement corps avec la muraille de l'édifice. Sa composition sent la grande école et la plus robuste tradition ; cela remonte tout droit à la bataille de Constantin et aux Jules Romain. Du reste, bien que ses souvenirs du Vatican fussent encore tout frais, M. Blanc, avant de se mettre à l'exécution de son carton, avait voulu aller se tremper à nouveau dans la source éternellement fortifiante de l'école romaine, laquelle avait si bien profité jadis à nos Poussin et à nos Lebrun, et voilà pourquoi le caractère de son dessin, ample naturellement et de santé solide, n'a rien des recherches systématiques et maniérées à laquelle se sont trop habitués nos derniers venus de la villa Médici. — Sa description ci-dessus ne parle pas de la frise qui est pourtant une partie des plus remarquables de son ordonnance générale et où se retrouve le mieux son goût spécial de décorateur et la grande tournure de ses silhouettes : la Foi entraîne Clovis, suivi de la reine et de ses enfants ; puis viennent quelques saints et personnages divers de cette époque barbare, et la marche se termine par un groupe de guerriers et d'enfants porr teurs d'oriflammes et d'écussons. De même que M. Puvis avait introduit dans les figures de sa frise les portraits de quelques artistes amis, M. JoS. Blanc se rappelant le droit dont usèrent abondamment et fort librement jadis les plus grands maîtres de la Renaissance, a cru pouvoir donner à certaines figures de son compartiment supérieur les traits de quelques personnages politiques do notre temps, et c'est ainsi que l'on reconnaît sous les noms et sous les costumes de Clotilde, et de différents évêques et conseillers du roi, M"* Edmond Adam, MM. Gambetta, Antonin Proust, Coquelin, Lôckrôy, P. Bert, Clemenceau, la jeune femme et le père de l'artiste et lui-même derrière son ami

LES DÉCORATIONS DU PANTHÉON. loi

iÊmm^^m^,

M, Pasteur, -r M. Blanc n'a pu ne pas entendre les clameurs qu'a soulevées rîntrusion un peu trop marquée peut-être, en effet, dans une peinture religieuse, de figures qui ne passent pas précisément pour amies de TËglise. Si sa frise fût allée directement de son atelier au Panthéon, sans passer par les inévitables épilogages des critiques du salon, je ne doute pas que les superbes qualités d*art n'eussent en place dominé tout ce bruit et ne l'eussent même entièrement éteint dans la gravité de l'ensemble de sa vaste composition. Mais ce salon est un attirant terrible, et parfois bien dangereux pour les peintures monumentales qui ne savent pas s'y soustraire.

H. LÉVY. — En regard du Clovis de M. Jos. Blanc, vient le Charlemagne de M. Henri Lévy. Cela fera TefTet d'une tapisserie d'après l'école flamande ou vénitienne suspendue vis-à-vis d*une tapisserie d'après l'école romaine, mais sans que le spectateur en puisse être jamais étonné, car chaque muraille, je l'ai dit, appartient tout entière à un peintre, et l'œil ne rencontre jamais à la fois dans tout le champ qu'il embrasse, qu'un ensemble harmonieux avec lui-même. M. H, Lévy a conduit de front, dans son atelier, toutes les parties de sa grande œuvre. Mais avant de se mettre à la besogne, il avait fait comme M. Jos. Blanc, et comme plus tard M. Hébert. Aussitôt livrée l'esquisse brillante qui donnait une idée merveilleuse des pompes de sa composition, il était parti pour l'Italie, pour cette Italie la vraie terre nourricière de nos maîtres français, de ceux qui visent à la vraie grandeur selon l'esprit de notre race. Et ces pèlerinages studieux de nos peintres du Panthéon prouvent bien quelle ambition ils ont eue de donner. en ce concours, dont ils ne devaient plus retrouver l'égal, le dernier mot de leur art et la plus haute expression de leur talent développé et fouetté par tout ce que les génies du passé leur pouvaient éveiller de secrets en eux-mêmes. M. Lévy en ce sens n'a rien négligé, car j'ai vu chez lui la copie qu'il était allé faire à Rouen de la Justice de Trajan de Delacroix, et quand il a commencé à peindre les grands cartons longuement étudiés par lui, il avait dans les yeux et dans Tesprit tout ce qui pouvait lui servir de note pour la grande allure et la magnificence de la composition, et aussi pour la puissance et l'éclat de son harmonie colorée. Voici, d'ailleurs, l!explication qu'il donnait lui-même de son programme, dès 1878, à M.Tabbé Bpnnefoy :

« Le premier panneau isolé, à gauche, a pour sujet Charlemagne entouré des grands hommes de son temps. Au sommet d'un escalier qui conduit aux portiques du Palais, assis sur un trône, Charlemagne préside à l'action civilisatrice de son règne. A sa droite^ la Religion soutient la croix et la Gloire le couronne. Autour de lui se pressent des évêques, des savants, des paladins. Un moine lui présente un manuscrit découvert parmi les débris de la civilisa-

i6i'' SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.

tion antique. Au bas de Tescalier, d*autres moines enseignent la lecture à de jeunes enfants;

« Les trois entre-colonnements suivants représentent le couronnement. La scène se développe, de profil, de droite à gauche. Au centre, l'Empereur, suivi du cortège de sa cour et de ses lieutenants, gravit la première marche de Tautel et le pape Léon III, entouré du clergé de la primitive basilique de Saint- Pierre, s'avançant à sa rencontre, élève la couronne impériale qu'il va poser sur sa tètè. En avant du pape, des enfants de chœur balancent des encensoirs et enveloppent des vapeurs de l'encens TÉlu du Seigneur. Un groupe d'évèques assis sur trois rangs de chaque côté de l'escalier qui monte vers l'autel, ferme la composition e*n bas et à gauche. Les trompettes sonnent et des chantres entonnant des cantiques sont placés sur les marches autour du tabernacle. Derrière l'Empereur, ses fils Charles et Pépin, ses filles portant les présents que l'Empereur offrait au pape, précèdent les soldats qui lèvent leurs épées et font flotter les étendards. La composition est fermée à droite et au fond par la foule du peuple romain acclamant Charles- Auguste empereur. Une porte ouverte dans la perspective du transept laisse voir la ville de Rome. Enfin, au sommet du panneau central, au-dessus du groupe formé par le pape et l'Empereur, apparaît saint Pierre, soutenu par des anges, symbolisant l'alliance de la France Garlovingienne et de la Papauté, la protection accordée à celle-ci par Pépin le Bref et Charlemagne, fondateurs du patrimoine de Saint-Pierre.

« Au-dessus du couronnement, se développe une procession des principaux personnages de l'époque Carlovingienne : évèques, saints, guerriers. Le panneau isolé représente la mort de Roland d'après un passage légendaire de la chanson. Le Paladin, près de mourir à Roncevaux, élève vers le ciel, en signe d'hommage, son gantelet qu'un ange vient recueillir. Saint Michel, un des patrons de la France, le couvre des plis de l'Oriflamme ; et à genoux devant lui, tournée vers l'autel et ouvrant la procession, la figure de la Patrie, soutenue par un ange, off*re à Dieu cette victime. »

Mon entreprise a traversé des transes bien cruelles et bien désespérées, et le vent souflîait si mauvais en 1881 contre le pauvre Panthéon, que j'écrivais alors à propos du travail de H. Lévy : « Grâce aux incertitudes du temps qui court, cet ouvrage d'unmagnifique pinceau, — dont les trois entre-colonnements capitaux, formant la partie du sacre, sont presque complètement peints, et dont le reste est tellement avancé, puisque toutes les compositions sont arrêtées et leur coloration ébauchée partout, que quelques mois, une année peut-être, suffiraient au parfait achèvement de l'ensemble, — ne sera, j'en ai peur, jamais vu par le public ni par l'artiste sur la muraille où cet esprit si distingué, si fin, si inquiet du mieux, en a, l'autre année, essayé les cartons. On

LES DECORATIONS DU PANTHEON. io3

dirait, en vérité, que notre pays se fait un jeu du labeur et des conceptions de ses plus courageux et de ses plus nobles enfants, de ceux qui lui font, en somme, le plus d'honneur, et qu'il décourage, comme à plaisir, dans leurs espérances les plus légitimes de gloire. C'était bien la peine d'exciter tous les sentiments généreux de l'école, d'éveiller l'émulation des jeunes et de relier les générations de nos peintres en donnant place à Lévy, à Blanc et à Humbert non loin de leur maître Cabanel ! » Ces lignes ont heureusement reçu leur démenti par l'exposition, au salon triennal de 1883, de la grande composition du Sacre de Cliarlemagne, Le triple panneau a paru là dans tout l'éclat de sa peinture savante à la vénitienne, et maintenant la largeur d'exécution propre à toute œuvre murale, un peu trop creusée peut-être par la lumière violente, inévitable dans les vastes salles formant l'extrémité du Palais des Champs-Elysées; et c'est pourquoi les salonniers les plus sévères rendant hommage à la pompe heureuse et aux balancements si bien inventés de son ordonnance, et aux délicates recherches de ses tons, se sont donné rendezvous au Panthéon le jour où H. Lévy y aurait appliqué à demeure son œuvre superbe. Décidément, la lumière aveuglante du salon n'est point propice à ces conceptions profondément mûries et combinées au point de vue des respectueuses et tranquilles murailles du Panthéon, qui savent si bien servir tout ce qui se confie à elles. Cabanel et Blanc et H. Lévy l'auront éprouvé tour à tour. Enfin, grâce à Dieu, après avoir consacré, en un labeur acharné, une année presque entière à la reprise sur place de ses principales figures et de sa tonalité générale, H. Lévy a fait enlever les échafaudages qui cachaient au public son maître chapitre de l'œuvre du Panthéon, son « chant » de Char* lemagne, comme eût dit Gérard, et montré dans cette page immense, d'une allure si fière et d'une si riche harmonie, la part qu'a droit de réclamer dans nos décorations monumentales, ce groupe des descendants de Delacroix dont il est aujourd'hui le plus brillant représentant.

Al. Cabanel. — L'Europe entière a vu, à l'Exposition universelle du Champ de Mars en 1878, le grand triptyque de M. Cabanel, et l'on peut ajouter qu'elle l'y a vu dans de bien mauvaises conditions. M. Cabanel qui, à chacune de ces solennités mémorables dans l'histoire de l'art de notre siècle, avait tenu à marquer sa place par une toile de dimension considérable : en 1855 par sa Glorificalion de saint Louis, en 1867 par son Adam et Eve dans le Paradis terrestre, avait, pour cette occasion dernière, et par un effort qui semblait à peine réalisable, étant donnée la date tardive de son point de départ, — puisque l'esquisse à l'aquarelle fut soumise à M. Waddington en 1876, — conduit à fin les trois compositions qui formaient l'ensemble de sa tâche du Panthéon. C'était le mqrceau de résistance le plus important de toute l'expo-^

sition française, où les larges cadres ne manquaient pas, et it couvrait à lui seul Tune des cloisons de nos salons. Le nom de Tartiste, fortifié par tout son passé et par le crédit de ses élèves, assurait d'ailleurs à Tœuvre une valeur parr ticulière; et il convient d'ajouter que jamais Cabanel n'a été mieux inspiré que dans sa grande composition centrale, celle où il a groupé les institutions diverses qui ont fait l'honneur du règne de saint Louis. Jamais il n'avait fait preuve^ d'un goût plus savant dans la disposition générale, d*un sentiment plus noble dans les figures, de plus de distinction dans le dessin et dans la douce colora^ tion qui lui est habituelle. Par malheur, tout cela, au Champ de Mars, âe trouvait un peu affadi et creusé par une surabondance de lumière qui vidait tout, blêmissait tout. On s'en est bien aperçu depuis, quand ce même grand ouvrage, une fois transporté au Panthéon dans sa place définitive, a repris là une soll* dite, une fermeté de ton que le peintre lui connaissait sans doute dans son ate* lier, et qu'il avait dû être bien surpris de ne plus retrouver là-bas dans les galeries de l'Exposition universelle. Exemple à méditer par tant d'artistes qui ne se sentent pas la force d'âme de priver de la publicité dangereuse et éphémère du Salon l'œuvre à eux commandée pour un monume.nt et qui peuvent compromettre, pour longtemps peut-être, la réputation de cet ouvrage en le livrant aux crudités dévorantes d'un jour pour lequel il n'a point été conçu. Quelques mois après, Cabanel complétait sa décoration murale par l'achèvement de la frise superbe qui est à coup sûr l'une des parties les plus réu^sie^ de son épopée de saint Louis, et qui voudra se rendre compte de l'importance méritée que ce peintre tient dans l'école et des sages principes qu'il a su y maintenir, n'en pourra mieux juger que par cette immense page, surtout par le morceau du milieu, qui, encore un coup, est << du meilleur Cabanel ». Luimême a donné de son œuvre la description suivante; qui en explique fort nettement le sens et les groupements :

« Les peintures, — exécutées par Alexandre Cabanel dans le transept de gauche de l'église Sainte-Geneviève, — occupent quatre entre-colonnements, dont les deux du milieu forment un 'grand tableau symbolique, représentant Salai Louis rendant la justice. Il est entouré de personnages distingués par leurs talents et leurs vertus, dans toutes les conditions : gens d'église, juristes, érudits et théologiens. Sur les degrés de son trône, un coupable comparaît devant lui, cachant son visage, tandis que ses proches implorent sa grâce. Au premier plan, à gauche, au milieu d'un groupe d'artisans (i), Etienne Boileau,

(i)La dernière figure à gauche de la grande composition du Saint-Louis est celle d'un architecte tenant une équerre; la tête à cheveux courts et vue de profil, tournée vers la droite, du personnage représentant sans doute Eudes de Montreuil ou n'importe que autre maître d'un art si florissant au xiim* siècle, est le portrait de M. Armand, le très habile architecte,' le très délicat amateur de dessins, Tami particulier de Cabanel et.

LES DÉCORATIONS DU PANTHEOK. laS

prévôt de Paris, préside à Y abolition des combats judiciaires, réconcilié lés adversaires, pendant qu'un homme d armes rejpousse le bourreau qui s'apprêtait à exécuter l'épreuve barbare du feu. L'orpheline, assise sur la première marche de Testrade, symbolise les misères secourues par le saint roi ; elle se rattache au groupe du milieu du tableau, où h Foi chrétienne est représentée par une famille éplorée , accompagnant' une jeune malade couchée -sur une civière et qui n'espère plus qu'en la vue du roi pour en obtenir la guérison. A droite, un groupe de chevaliers revenus aveugles de Palestine, et conduits par un enfant, rappelle la fondation de l'hospice des Quinze- Vingts. Au premier plan, l'abbé Robert de Sorbonne explique à de jeunes écoliers les statuts de l'établissement qui porte son nom : plus loin on voit les Corporations des métiers de Paris avec leurs bannières. Sur l'estrade du fond du tableau sont assis les barons, prélats, jurisconsultes, etc. Ces scènes diverses, dans lesquelles se résume l'œuvre de saint Louis, se passent dans la Sainte- Chapelle, qu'il avait fait construire.

<' Le tableau qui remplit l'entre-colonhemerit de gauche représente la reine Blanche de Castille, présidant à Véducation de son fils; elle est entourée de prélats et des savants Jourdain de Saxe et Vincent de Beauvais qui l'assistent de leurs lumières.

« L'entre-colonnement de droite nous montre Saint Louis prisonnier en Palestine. On le voit sur le seuil de sa tente, malade, appuyé sur son chapelain, Henri de Marbourg ; des Sarrasins, l'épée teinte du sang de leur Soudan, qu'ils ont massacré, arrivent en foule et lui offrent les insignes de la souveraineté.

« La frise qui règne sur toute l'étendue des quatre entre-colonnements représente Saint Louis nu-pieds portant la couronne d'épines. Il est Sous un dais supporté par quatre diacres ; devant lui s'avancent processionnellement leis personnages de distinction de toutes les conditions. On voit d'abord Beaudouin de Courtenay, Thibaud de Champagne, les trois princes frères du roi.: Alphonse, comte de Poitou; Robert, comte d'Artois, et Charles, comte d'Anjou; puis les dignitaires ecclésiastiques : Guillaume d'Auvergne, évèque de Paris; Albéric Cornut, évèque de Chartres; Bernard, évèque d'Auxerre; le cardinal légat ; ensuite des érudits et théologiens de divers ordres : André de

avant lui, de M. His de la Salle et de tous les collectionneurs de son temps. Cabanel, depuis rachèvement des peintures du Panthéon,. a terminé d'après nature l'esquisse qu'il avait vivement brossée pour sa grande machine du Saint-Louis, et Ton a vu ce profil très serré de forme, et que Tartiste a voulu rendre digne de Thistorien des médailleurs Italiens, à. l'exposition de quelques-uns de ses derniers ouvragés ouverte par lui dans son atelier en septembre 1882; quelque nombreux que soient les personnages de la vaste muraille décorée par Cabanel, le portrait de M. Armand est le seul qui soit la représentation d'un contemporain de certaine importance; toutefois on y reconnaîtrai ^encore la tête de quelquesruns de ses élèves*

jo6 SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX. ARTS.

Lônjumeau; Jaçqueç, prieur de Constantinople ; Alexandre de Halès; le jurisconsulte Pierre Fontaine, qui s'entretient avec Etienne Boileau et Geoffroy de VîUette; enfin des' chevaliers et hommes d*armes : Gaucher, de la maison de Chàtillon, qui se distingua en Terre Sainte; Hugues, comte de Saint-Paul, son oncle ; Hugues, duc de Bourgogne, etc., etc. »

En lisant cette note du peintre, on a dû remarquer que la division de l'œuvre n'est plus la même que celle imposée aux artistes dans l'intérêt de la décoration générale du monument et acceptée par tous les confrères de M. Cabanel ; je veux parler de la distribution de chaque muraille en une grande composition comprenant lés trois entre-colonneraents les plus rapprochés du centre de l'édifice, et en un autre sujet Isolé de l'axe principal. M. Cabanel, en insistant pour la combinaison proposée par lui et à laquelle le ministre donna raison, était-il avant tout préoccupé de l'effet que produirait son vaste cadre à l'Expo^ Siition du Champ de Mars, où la forme plus régulière du triptyque n'offrirait point à l'œil qne apparence boiteuse ? Lui seul le sait ; mais ce fut en son temps l'objet de longues et vives réclamations de l'architecte auprès de l'artiçte» et personne ne dira que M. Louvet, au point de vue du bien de l'édi* fice, et même du tranquille aspect de l'œuvre peinte et mise en place, ne fût pas tout de bon dans le vrai, Le Saint Louis prisonnier^ isolé par la colonne avancée, se détache naturellement des trois autres entre^colonnements, et le panneau de Blanche de Castille se balance inégalement avec les deux panneaux de la composition principale et y apporte certaine confusion. Cela rie nuit point à la valeur absolue de chaque conception, mais l'ensemble en souffre quelque peu, et l'architecte était en droit de le ressentir mieux qu'aucun, surtout dans le monument le plus symétrique de France, et se prêtant le moins à l'indiscipline capricieuse des artistes. Cependant il est juste de dire que l'admirable frise supérieure couvrant les quatre compartiments dans les conditions communes de bordures, a relié tout cela, et que, tel qu'il se montre aujourd'hui au public, l'ouvrage de M. Cabanel a pris, par sa tonalité solide et bien soutenue, et par des rappels, dans' les sujets divers, de colorations de même famille, une belle et calme unité, que lui-même peut-être, en sa conscience, a pu craindre d'avoir rompue.

Moi, je le confesse à cette heure, bien qu'approuvant absolument la pensée de l'architecte, je craignais par-dessus tout d'arrêter pour de longues années la belle ardeur du maître, et je me disais que nous aurions, avec Baudry, exactement les mêmes divisions de sujets à redouter et à admettre bon gré mal gré sur la muraille faisant face aux peintures de Cabanel.

P. Baudry. — Je savais, par tous ceux de ses camarades d'école qui avaient çonnii Baudry à Rome que, dès ce temps-là, il avait rêvé de peindre

rhistoire de Jeanne d'Arc (i). Certainement^ dans sa pensée, le cycle de ses compositions ne se bornait pas à quatre ou cinq sujets ; mais quatre ou cinq sujets principaux en une telle place pouvaient déjà prêter à une assez belle représentation de cette quasi-surnaturelle et héroïque Lorraine, et quant au reste des compositions intermédiaires, lorsque j'eus occasion d'en recauser avec Baudry, je lui entr'ouvris la perspective d'une suite de cartons destinés à être exécutés en tapisserie, et qui nous auraient donné dans son complet l'histoire de la Pucelle, comme au xvn* et au xviii* siècles on a fait ces séries de tapisseries, l'histoire d'Esther, l'histoire d'Artémise, l'histoire de Moïse, etc., qui sont l'honneur et la tradition même des Gobelins. — L'artiste terminait à peine sa grande œuvre de la décoration de l'Opéra, l'une des plus glorieuses, la plus glorieuse dont se pourra vanter l'art de notre demi-siècle; il était encore tout brisé de l'effort. Mais tout en se reposant par la peinture de quelques portraitS; il commença à recueillir les documents les plus exacts pour ses costumes et ses armures et à s'accoutumer l'œil aux attitudes, et ustensiles, et intérieurs de l'époque par l'étude très scrupuleuse des miniatures et tableaux des écoles de France, de Bruges et de Bourgogne ; et déjà les croquis, et déjà les esquisses commençaient à naître, non pour un seul sujet, mais pour tous à la fois, et déjà une composition de la vision de Jeanne d'Arc était assez arrêtée dans l'esprit du peintre et sur sa toile de première ébauche pour qu'il pût indiquer, à terme prochain, l'époque de son exécution et de son achèvement, quan le malheur voulut que M, Duc vînt offrir à Baudry tout un grand travail e très urgent de décoration pour le Palais de Justice. Je dis le malheur, car vous verrez que, de commandes en commandes et de plafonds du Palais de Justice en escaliers de l'Hôtel de Ville, ce maître brillant et d'un si haut vol, cet esprit vraiment noble et, comment dirai-jc ? d'ordre princier, car ses pareils sont toujours rares dans une école, cet inventeur libre et délicat et d'un sentiment aussi exquis que sa palette, traîné d'allégorie en allégorie, où d'autres suffiraient presque, sauf l'éclat du pinceau, finira par n'exécuter jamais la vision patriotique de sa jeunesse, que lui seul eût fixée d'enthousiame, et il ne reviendra frapper à la porte de Sainte-Geneviève qu'alors que la basilique sera fsimée depuis longtemps. Les vers douloureux de Villon lui reviendront ce jour-là en

mémoire :

Où est Jehannc, la bonne Lorraine,

Qu'Anglois brûlèrent à Rouen?

Où sont-ils. Vierge souveraine?

Mais où sont les neiges d'antan?

(i) Lui-même m'e'crivail en m*accusant réception delà commande: «Les sujets que vous me proposez sont depuis longtemps déjà l'objet de mes réflexions... je ferai ces peintures avec le plus vif plaisir, et les quatre que vous désirez au Panthéon ne seront qu'un fragment de mon travail, car j'ai toujours eu Tintention défaire dix 04 i tableaux de cette nierveilleuse légende de Jeanne d'Arc,,, «

. Et pourtant quand il parlait, il y a trois ans, « des peintures qui figureront au Panthéon » et quand il ajoutait : '< Bien que j'aie fait beaucoup de travaux . e* de recherches à leur occasion, je nVi pas encore pu mettre la main à T^xécution définitive », il déterminait sans hésitation « les sujets représentés : I®' Vision de Jeanne d*Arc; 2® Entrevue avec le roi à Chinon; }• Prise des Tournelles, à Orléans; 4® Prison. — Frise : supplice (dans le petit cadre près de Tautel). Dans les trois autres, marche de chevaliers qui apportent la Sainte Ampoule, au sacre de Charles VII à Reims ». Mais les mois s*en vont, les ans aussi; les haines les plus imbéciles s*ameutent contre les plus pures gloires de la France; il s*est déjà trouvé des hommes qui ont traité la paysanne de Domremy, celle qui sauva la patrie française, celle dont Mgr Dupanloup poursuivait la- béatification, comme unedamnable monarchiste ennemie de la démocratie, comme une vulgaire sainte du calendrier chrétien. Encore une fois, je vous le dis, vous verrez que Baudry ne peindra pas Jeanne d'Arc.

Cependant, le merveilleux artiste a bien voulu détailler pour nous le programme sommaire communiqué naguère par lui à M. le doyen de Sainte- Geneviève : « Je vous ferai, me dit-il, la description d'auiant plus exacte, que ces tableaux sont peints avec le plus grand soin dans le fond de ma boîte crânienne ; on disait dans le noble style philosophique du xvir* siècle : sensorium,

« i® La Vision, — Jeanne à quinze ans, dans le jardin de son père, près de rÉglise. Elle entend des voix surnaturelles, tombe à genoux et aperçoit deux nobles dames, couronnes en tète, se dirigeant doucement vers elle, et accompagnées d'un chevalier armé avec un flamboiement d'ailes d'archange (saint Michel).

« 2° VEnirevue royale à Chinon. — Jeanne à dix-huit ans. Eiîe entre dans la salle royale, remplie de chevaliers, de conseillers du roi (haute cheminée, voûte lambrissée de bois). Timide, inquiète, elle va droit à un jeune homme simplement vêtu, en habit de chasse, tombe à ses pieds et lui dit : « C'est vous, gentil Dauphin, et non autre ».

« ^^ La Victoire, — Jeanne à l'assaut du pont des Tournelles ; « Entrez hardiment, tout est vôtre». Elle s'arrête devant la rupture de la. première travée. Les Anglais sont culbutés et jetés dans la Loire. Les Orléanais, accourant de la ville sur les ponts volants, l'acclament (vue d'Orléans prise du Portereau, bastille des Anglais),

« 4* La Prison, — Personnages : Pierre Cauchon, Loyseleur, Warwick et Talbot. Jeanne assise sur son grabat, les fers aux pieds et autour du corps, Provoquée par l'insulte de Warwick, elle relève fièrement la tète et répond à la menace de mort de Warwick par ces mots : « Vous serez boutés hors du

royaume de France, je m'en rapporte" à Dieu ». L'évèque de Beauvais et faux confesseur Loyseleurlui font le patelinage des cagots.

« 5*» Frise, — Le martyre sous une forme allégorique et idéale, Tespace étant trop restreint. Jeanne au milieu des flammes monte au ciel svec la symbolique colombe.

M 6" Grande frise. -- Marche triomphale des chevaliers bannerets, sur leurs montures, armés de toutes pièces (portraits de La Hire, de Dunois, etc.). Les seigneurs portent la Sainte Ampoule sous un dais ; à Tangle de la frise, le porche de Reims, où le clergé attend la sainte relique. »

HuMBERT. — La décoration de la chapelle de la Vierge et le récit des aventures de cette décoration, c'est toute une tragi-comédie. Quand, sur la renonciation à jamais regrettable de M. Gustave Moreau, je proposai au ministre, pour ce beau travail, M. Ferdinand Humbert, je ne pensais point condamner par avance cette nature profondéniînt nerveuse au supplice qu'elle ne méritait pas d'un Ixion ou d'un Sisyphe. Alors qu'il avait été question d'un programme, d'un choix de sujets pour remplir les quatre panneaux inférieurs, et les quatre compartiments supérieurs qui encadraient l'autel de la Vierge, nous avions cherché, avec M. le doyen de Sainte-Geneviève, une donnée historique, poétique si possible, s'appropriant logiquement à la dévotion nationale de la France pour la mère de Dieu, et M. l'abbé Bonnefoy nous avait proposé pour les quatre sujets d'en bas : à gauche de l'autel, le vœu de Louis XIII consacrant son royaume à la Vierge, thème tout indiqué et qui allait de soi; à droite, le pape Benoît XIV disant en présence des cardinaux : Regnum Galliœ, regnumMariœ; sur la paroi droite en retour, la Vierge Noire adorée par les Gaulois ; sur le retour de la paroi gauche, la ville de Chart^es délivrée des Anglais par l'intercession de la Vierge. — Quant aux compartiments d'en haut, nous avions cru ne les pouvoir mieux remplir que par la commémoration des principaux pèlerinages qui ont pour but spécial la dévotion à la Vierge : la Vierge des Marins, Notre-Pame de la Garde, — la Vierge des

' Soldats, Notre-Dame du Puy, — la Vierge des Ouvriers, Notre-Dame de Four-

. vièrés, — la Vierge des Campagnes, Notre-Dame de Lourdes. Cette dernière, il faut le dire, compromit et renversa de fond en comble toute la combinaison.

: Déjà, M. Huntbert avait esquissé et essayé sur la muraille les deux grands panneaux du vœu de Louis XIII et de l'assemblée des prélats de Benoît XIV ;

. il les avait un matin fixés en place pour apprécier les proportions de ses figures et recevoir les conseils de Fromentin et de ses meilleurs tm\s ; déjà, il avait très avancé les panneaux supérieurs, entre autres ceux de Notre-Dame de la Garde et de Notre-Dame du Puy, et je déclare que celui-ci, où l'on voyait la Vierge en deuil remettant à. saint Michel l'épée sacrée et mutilée de la France,

. était d'une expression de grandeur douloureuse et poignante que je ne saurais oublier, et M. Humbert devra toujours regretter, pour son honneur de patriote et d'artiste, de n*avoir pu le mener à fin, car il ne retrouvera jamais pareille émotion. Mais encore un coup, Notre-Dame de Lourdes perdit tout ; il fallait nier apparemment que Lourdes fût, à tort ou à raison, le pèlerinage le plus populaire de nos campagnes de France du nord et du midi. Et cependant, je puis affirmer que dans la traduction de Tidée nationale, à la fois patriotique et chrétienne qui était celle de l'entreprise, en aucun siècle, en aucun monument, jamais artistes n'ont fait preuve, autant que les nôtres au Panthéon, d'une telle largeur, d'une telle hauteur d'interprétation, d'un tel dégagement des pensées médiocres et étroites; ils n'ont vu, comme moi-même, que la suprême noblesse de leur art, et l'application la moins mesquine et la plus enthousiaste de l'esthétique à des sujets qui, par eux-mêmes, n'avaient rien que de grand et d'héroïque, dans des compositions qui étaient comme la synthèse de l'histoire de la sainte Patrie, un éla^ncement de reconnaissance pieuse vers le Dieu de notre race, vers les saints qui ont été, historiquement parlant, les plus généreux, les plus désintéressés, les plus dévoués serviteurs de la grandeur française. Non, les générations à venir ne se rendront jamais compte de la misère des chicanes et des basses et courtes vues, qui, en matière d'art, ont pu se manifester, à cette occasion, dans une assemblée de législateurs français. Les députés de la gauche, par l'un de leurs confrères, fils de peintre pourtant et qui savait mieux que personne la valeur assurée de l'œuvre et le sentiment élevé, éloigné de toute bigoterie dans lequel l'artiste, — un protestant, —

t Tavait conçu, apprirent que le nom scandaleux de Lourdes allait être inscrit dans Tun des encadrements de Sainte-Geneviève ; c'en fut assez : il fallut faire repasser devant la censure de la commission du budget les diverses esquisses déjà approuvées pour le Panthéon et chercher d'urgence pour M. Humbert tout un autre ensemble de motifs; cette fois on s'arrêta aux vertus de la femme, dont Marie, mère du Christ, est le parangon divin. Il ne pouvait plus être question de la Vierge, car la Vierge, avait dit un tout-puis* sant, c'est ce qu*il y a de pire dans la femme ; et, dans ce temple chrétien, il proposait tranquillement de représenter l'histoire d'Eponine et Sabinus» M, Humbert a décrit ainsi, tels qu'il les avait compris et composés, la nouvelle série des sujets qui lui étaient échus, à la gloire des « Femmes de France » : « \^ La Foi. — Martyre de sainte Blandine. La scène se passe dans l'amphithéâtre, sous les yeux du gouverneur Romain et d'un peuple nom-* breux. Au premier plan, la sainte traînée par les bourreaux, va être livrée à un taureau furieux (i), mais elle regarde le ciel et y voit l'ange qui lui apporte la palme du martyre.

(t) Historique. (Ouîzot, Histoire de France^ vol. I.)

LES DÉCORATIONS DU PANTHÉON. ni

2* La Science. — Sainte Radegonde au monastère de Poitiers. Dans la touT du cloître» dans une atmosphère de calme et de recueillement, sainte Radegonde, entre deux de ses compagnes assises à l'ombre d*un arbre sur la margelle d'un puits, écoute une lecture faite par le poète Fortunatus ; au deuxième plan, un groupe de docteurs et de savants complètent Tauditoire; — au fond, sous les arcades, des religieuses s'occupent de divers travaux.

« 30 Le Patriolisme. — Jeanne Hachette au siège de Beauvais. Jeanne suivie d'une foule du peuple accourt sur les remparts, arrache le drapeau ennemi et précipite dans les fossés les premiers assaillants qui avaient pénétré dans la ville.

«4'» La Charité. — M"" Legras. M*' Legras, fondatrice des Sœurs des Pauvres, visite, pendant une épidémie survenue après une famine, de malheureux paysans malades et mourants, et leur apporte, avec les consolations de la religion, les secours d'une inépuisable charité. »

Mais voilà que sainte Radegonde, une reine de France, ne plaisait déjà plus à certains députés de la province où elle tint cour de poètes, et vous auriez vu que l'amitié de saint Vincent de Paul n'aurait pas tardé à nuire à M"* Legras. M. Humbert, qui avait encore une fois fort avancé les cartons de M"* Legras et de Jeanne Hachette et aussi les compositions accessoires des compartiments supérieurs, où étaient symbolisés « la Charité, le Patriotisme, la Foi et la Science », se sentit de nouveau inquiété, dans l'avenir de son travail, par les propos qui lui revenaient de tous côtés, et par les menaces qui grossissaient de mois en mois contre la décoration religieuse du Panthéon. Une dernière fois, de son propre mouvement, et sans plus s'inquiéter de la Vierge, tant reniée et conspuée, que si ses peintures n'en devaient pas encadrer l'autel, il a remanié entièrement la donnée générale de ses compositions, et a adopté pour thème les « Vertus civiques », c'est-à-dire un ensemble de sujets purement humanitaires :

« 1** Palrioiisme. — ^ Au milieu de la nuit, le son des trompettes réveille les citoyens : chacun saisit ses armes, quitte son foyer et les siens pour se rendre à l'appel de la Patrie. — Au-dessus : Liberté, La Patrie victorieuse délivre les nations esclaves.

« 2' Dévouement, — Pendant une inondation, des citoyens dévoués sau-

vent, au péril de leur vie, des malheureux réfugiés sur des arbres. — Audessus : Humanité, L'Humanité donne le sein à l'enfance misérable et tend la main à la vieillesse abandonnée.

« j*» Travail: — Sous les rayons d'un soleil brûlant, des hommes travaillent la terre, tandis que d'autres, à quelque distance, élèvent les murs d'une ville. — Au-dessus : Prospérité. L'Abondance répand sur la terre les biens de la Fortune et ceux du Progrès et de la Civilisation.

lia SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.

« 4* Famille, — Après le labeur du jour, rhomme, rentré dans ses foyers, se retrouve au milieu de sa famille et embrasse son dernier-né. — Au-dessus : Concorde, Sous Tégide de la Patrie, tous ses enfants s'unissent pour ne faire qu'une môme famille. »

J'ai vu les esquisses de M. Humbert; je dois dire qu'elles sont particulièrement propres à la peinture et promettent, par leurs données simples et primitives, dès œuvres essentiellement poétiques, où s'appliqueront à merveille les dons de coloration délicate et vive de l'artiste. D'ailleurs, même à la place qu'elles, doivent remplir, je n'y verrais nulle inconvenance, car pour nous,, chrétiens, la Vierge n'est étrangère à rien de ce qui, dans l'humanité, est une souffrance, un devoir ou un dévouement, l'honnêteté dans le travail, la tendresse de la famille, un généreux élan de patriotisme. Mais, pour Dieu, que M, Humbert n'hésite plus, qu'il marche, qu'il peigne, qu'il achève, et qu'il ne soit plus troublé. Dix années de perdues en agitations, en incertitudes, en découragements, en inventions et en études superflues, n'est-ce pas assez de martyre pour un pauvre artiste, que l'on use ainsi comme à plaisir, dans la pleine fleur de son talent ?

Th. Maillot. — J'ai déjà dit que liberté entière avait été laissée dès le principe à MM. J.-Fr. Millet et Gust. Moreau pour les sujets et l'ordonnance de leurs compositions, parce que les chapelles qu'ils avaient à peindre, isolées et fort écartées l'une de l'autre, ne pouvaient compromettre en rien, par la diversité de leur arrangement, l'unité de la décoration générale. Aussi ne nous sommes-nous pas inquiétés outre mesure de la différence de proportion . dans les figures, proportion sensiblement inférieure à celle adoptée par les peintres des grandes compositions delà nef et des bras de la croix, et que l'on remarquera peut-être sur les deux parois en équerre où se dérouie la procession de 149Ô exécutée à la cire sur la muraille même par M. Th. Maillot, et dont il avait donné à M. le doyen l'explication suivante : , « Le sujet, puisé dans les manuscrits de la bibliothèque Sainte-Geneviève, représente la célèbre procession de la châsse de sainte Geneviève à Notre- Dame pour obtenir la cessation des pluies, qui duraient depuis trois mois et qui avaient fait déborder la rivière jusqu'au milieu de la ville, le 12 janvier 1496. — La scène se passe au bas de la montagne Sainte-Geneviève, où se trouve aujourd'hui le marché de la place Maubert. — Érasme, malade de la fièvre, y assistait (i). Voici ce qu'il enldit dans une épttre à Nicolas Verner : « Il y a « trois mois qu'il pleut ici (à Paris) sans cesse; la Seine estant sortie de son

« lit, a inondé la campagne et la ville. La châsse de sainte Geneviève a esté

(i) Et ce sceptique a mime remercié Sainte-Geneviève, en beaux vers latins, de sa

guérison miraculeuse. ♦ '■ - ■ ■ ■ l

LES DÉCORATIONS DU PANTHÉON. ii3

a descendue et portée en procession à Notre-Dame. L'évêque, accompagné « de son clergé et du peuple, est venu au-devant. Dans cette auguste céré- « monie, les chanoines réguliers conduisaient la relique, eux et leur abbé mar- (( chant nu-pieds et quatre porteurs nus en chemises estant chargés de ce préce cieux fardeau. Depuis ce temps-là, le ciel est si serein qu*il ne peut l'être «> davantage. « Une gravure de la bibliothèque nationale fixe précisément à dix le nombre des porteurs de la châsse « à la magnifique procession faite le XI juin 1652 pour la paix. » Il en est de même d'autre part dans une miniature d'un très ancien manuscrit (bibliothèque Sainte-Geneviève) renfermant les statuts, signatures, noms (avec les dates) de messieurs les porteurs de la châsse sainte Geneviève. Ge même manuscrit enseigne de plus que le droit de porter la susdite châsse appartenait aux bourgeois de Paris. G'est dans ces dernières conditions que j'ai représenté au centre de ma composition la châsse de sainte Geneviève et ses porteurs nus en chemises et couronnés de fleurs et de feuilles aimsi que l'indique encore la même miniature. Le lieutenant civil et criminel, en armure, le prêtre revêtu d'une chape rouge, l'évèque avec mitre dorée marchant à la gauche de l'abbé de Sainte*Geneviève avec une une mitre blanche, sont dans l'ordre indiqué par le colleclarium ad usum prions hujus ecclesiœ (Sainte-Geneviève). Cet ordre m'a paru le même dans toutes les représentations du même sujet et je crois avoir mis exactement à leurs places le porteur de la croix, le prévôt des marchands, le prévôt de Paris, qui était un magistrat civil et militaire représentant le roi (biblioth. Sainte-Geneviève).

(( Ces personnages, dans la suite de ma composition centrale, sont placés derrière l'abbé de Sainte-Geneviève. La procession se termine, comme l'indique l'extrait des registres du Parlement contenant les cérémonies qui se sont faites dans les processions de la châsse de sainte Geneviève depuis 1400 jusqu'à 1709, par les fanfares, fifres, trompettes, tambourins du roi et par ses gardes suisses dont j'ai mis le capitaine au premier plan devant la châsse et près d'un chanoine de Notre-Dame.

c( La figure agenouillée sur des marches et placée tout à gauche de la seconde partie de ma composition représente Érasme. J'ai su, par M. le conservateur des manuscrits de la bibliothèque Sainte-Geneviève, qu'il habitait le collège Montaigu, situé près de l'abbaye de Sainte-Geneviève. J'ai cru ne pas commettre une grosse inexactitude en le mettant en scène sur le premier plan. La châsse de sainte Geneviève était souvent précédée par d'autres châsses et toujours par un grand nombre de religieux, corporations, etc. Je n'ai pu représenter que la partie la plus intéressante de la procession. ^ Le sujet uu côté droit est le Miracle des Ardents. — Les compositions décoratives du haut représenteront : Sainte Geneviève guérissant sa mère aveugle; — sainte Geneviève ressuscitant un enfant ; — sainte Geneviève guérissant un possédé ; —

sainte Geneviève pendant un orage. — Ce dernier sujet paraît d'une exécution difficile.

« Voici l'inscription placée sous mes deux panneaux et rédigée par M. le doyen de Sainte-Geneviève. — Panneau de gauche : « Sous le règne de a Charles VIII, au milieu d'un nombreux cortège, où 6gurent Tévèque de <c Paris, l'abbé de Sainte-Geneviève, le clergé des paroisses et les corpora- (c tions, le parlement et les autres cours souveraines. » L'inscription continue sous le panneau de face : « L'an 1496, le 12 janvier, la châsse de sainte Gene^ a viève, portée par des bourgeois de Paris, vêtus de chemises de pénitents, « est conduite solennellement à l'église Notre-Dame pour obtenir la cessation « des pluies qui depuis trois mois désolent la ville. » — Dans ma composition d'ensemble, les deux panneaux ne représentent qu^un seul sujet ; la procession descend la^nontagne Sainte-Geneviève et passe sur un pont ou échaifaudage de bois que je suppose à l'endroit où est aujourd'hui la place Maubert. A gauche, j'ai mis Érasme malade et agenouillé, les fifres, tambours de la garde du roi, le prévôt des marchands, le prévôt de Paris, l'abbé de Sainte-Geneviève, etc. Dans le panneau de face, à la suite, l'évèque de Paris, son clergé, le lieutenant civil et criminel (en armure), la châsse de sainte Geneviève entourée de diffé* rents religieux» un capitaine de la garde suisse, etc.

« La bibliothèque ne possède qu'une seule gravure, représentant « la ma- « gnifique procession de la châsse de sainte Geneviève, patronne de Paris, « faite le XI juin 1652 pour la paix ». Voici la description de cette gravure, qui m'a servi (faute de mieux) pour ma composition : la procession commence par les Cordeliers ; les Jacobins viennent ensuite, puis les Augustins et les Carmes ; ces ordres sont précédés de croix et de porteurs de cierges ; ensuite les officiers et les archers du guet, châsse cje saint Magloire, clergé, châsse et chef de saint Paxent ou Passan, châsse de saint Martin, prêtres, chantres, porteurs de cierges, prêtres, châsse de saint Honoré et sainte Opportune, prêtres, chantres avec la chape, porteurs de croix, chanoines, ces derniers avec une chape dont la queue est portée par des enfants, châsse de saint Benoît, châsse de saint Médéric, clergé, châsse de saint Luquin, prêtres, chantres avec la chape, porteurs de croix, enfants de chœur, religieux, chanoines, personnages en costume civil le cierge â la main, la châsse de saint Marcel avec ses porteurs,, un bourgeois, dignitaires de l'église, un hallebardier, différentes bannières, les huissiers â verge, porteurs de cierges, porteurs de la châsse de sainte Geneviève nu-pieds, couronnés de fleurs, et enfin la châsse de sainte Geneviève, le lieutenant criminel, nombreux clergé, gens de justice, prêtres, chanoines, porteurs de crosses, l'airchevêque de Paris sous un parasol, l'abbé de Sainte-Geneviève mitre, messieurs du parlement et chambres des comptes,: pages, le gouverneur de Paris et messieurs de ville, hallebardiers. J'ai été

LES DÉCORATIONS DU PANTHÉON. iiS

bien entendu, obligé de retrancher beaucoup de choses inutiles à môh sujet.

« Conformément à une très naïve miniatufe tirée d^un manuscrit du temps et intitulée : Statuts, signatures, noms de messieurs les porteurs de la châsse de sainte Geneviève, j'ai fait porter la châsse par huit porteurs au lieu de quatre. Le droit de porter la châsse de sainte Geneviève appartenait aux bourgeois de Paris, orfèvres en grande partie. (Bibl. Sainte-Geneviève, manuscrits.) Cette miniature montre les porteurs en chemises, avec les bras et les pieds nus ; ils sont tous couronnés de fleurs ou de feuillage.

« Extrait des registres du parlement (Henri II) contenant les cérémonies qui se sont faites dans les processions de la châsse de sainte Geneviève depuis novembre 1400 jusqu'à 1709. 11 est dit dans cet ouvrage que les fanfares, les trompettes, les tambourins du roi, ainsi que ses gardes suissôs, marchaient à la suite de la procession. (Bibl. Sainte-Geneviève.)

« Dans une miniature du Cûllectarium ad usum prioris hujuS eccUsia (Sainte-Geneviève), Tarchevôque, en mitre dorée, marche à la gauche de Tabbé de Sainte-Geneviève, en mitre blanche. Devant eux marche'un prêtre revêtu d'une chape rouge et portant un bougeoir (ainsi ai-je fait). L'ordre de la procession paraît le même que dans la première note. On voit deux châsses seulement dans le lointain.

« Là s'arrêtent les renseignements qui m'ont Servi à la composition historique qui doit faire pendant au Miracle des ardents dans la chapelle de Sainte Geneviève et servir de fonds à sa châsse. — Les panneaux du haut, comme dans les autres peintures décoratives du Panthéon, auront des fonds d'or et représenteront des sujets tirés de la vie de sainte Geneviève. »

J'ai supposé plus haut que les peintures de M. Jos. Blanc, en regard de celles de M. H. Lévy, donneraient aux spectateurs l'impression d'une tapisserie d'après J. Romain placée en regard d'une tapisserie d'après Rubens. J'ajouterai ici que la chapelle de M. Th. Maillot leur produira, entre les deux^ l'effet d'une tapisserie flamande du commencement du xvi* siècle. La manière dont M. Maillot a entendu et exprimé les Sujets qui lui étaient confiés, est celle d'un contemporain d'HoIbein : c'est la naïveté de l'épôquè, même conscience d'exécution, même sincérité pleine de bonhomie dans l'interprétation de ces attitudes et de ces têtes ingénuement dévotes et nobles à la fois. On dirait une miniature agrandie de cette date, et c'est pourquoi la prd-portion des personnages ramenée à la grandeur à peine naturelle, n'a rien qui me blesse dans une scène qui, traitée en son tertips, n'aurait pas été comprise d'autre taille par les maîtres qui nous ont donné les miniatures, ou les vitraux, ou les tapisseries que l'on sait. La procession de 1496, exécutée dans un Sentiment et avec un tempérament si particuliers par M. Maillot et qui restent si

1x6 SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.

français à côté des pastiches beiges de M. Leys d'après les vieux maîtres du même temps, ont été singulièrement goûtés de ses plus illustres confrères et ont prouvé l'élasticité vraiment admirable de notre école. Depuis lors, M. Maillot a dessiné avec le même soin, la même précision que son premier carton, celui où est représenté le Miracle des Ardents^ destiné à la décoration du côté droit de la chapelle et il en a, dès Tan passé, achevé de peindre la partie qui touche à l'autel, avec son sens historique tout spécial ; il a pris les éléments de cette nouvelle composition dans le chapitre V de la Vie de sainte Geneviève de l'abbé Saint- Yves : « L'an .1129 et 11 30, sous le règne de Louis (( le Gros, le royaume fut désolé par une maladie pestilentielle, appelée feu « sacré. C'était une inflammation vive et ardente, qui attaquait les pieds, les u mains, le sein, le visage des malades et les conduisait en un instant au V tombeau. Une multitude de tout âge et de tout sexe périt victime de ce « fléau. L'art des médecins s'étant trouvé inutile pour arrêter le mal, les peu- « pies recoururent aux prières et implorèrent particulièrement la protection de « la mère de Dieu. Il se fit à cette occasion un grand concours à la cathé- « drale, et l'église se trouva tellement encombrée par les malades apportés de « la ville et des lieux circonvoisins qu'à peine restait-il assez d'espace pour h « célébration de l'office divin et pour l'offrande du peuple. — Etienne, évèque « de Paris, surnommé le Père des Pauvres et déjà recommandable par son « zèle à exercer les devoirs de l'hospitalité, fut touché de la foi de ce peuple «affligé. Il ordonna, en conséquence, que l'on se rendrait processionnelle- « ment à l'église cathédrale avec les diverses reliques des saints et en chan- « tant les litanies, afin de fléchir la colère de Dieu par l'intercession de ses tt plus fidèles serviteurs. Le fléau, néanmoins, continuait toujours ses ravages. « L'évèque alors se rappelant les grands miracles opérés par l'intercession de «. sainte Geneviève et notamment cette inondation terrible qui recula tout à « coup à l'aspect de son ancienne demeure, voulut joindre à toutes ces sup- « plications l'invocation de cette grande sainte. Et, comme l'église de Sainte- « Geneviève était exempte de sa juridiction, il alla exposer aux chanoines de « cette église le désir qu'il avait de faire porter processionnellement le corps « de sainte Geneviève à la cathédrale, les conjurant de ne pas s'y opposer et « joi^^nant même les larmes à ses instances. Les religieux accédèrent avec « joie à sa demande et l'on se mit en devoir de part et d'autre de faire pour la « cérémonie tous les préparatifs convenables. L'évèque ordonna un jeûne « général. De leur côté, les religieux choisirent, pour porter la châsse, ceux « d'entre eux que leur âge et leur piété rendaient plus dignes de cet honneur. « Ceux-ci, pour «'y mieux disposer, joignirent aux préparations spirituelles. « c'est-à-dire aux prières et aux jeûnes, les préparations corporelles, savoir le « bain et la netteté des vêtements. — Au jour convenu, le corps fut descendu

c par les religieux destinés à le porter, tandis que les autres frères, pros- « ternes dans Téglise, récitaient des prières. Pendant ce temps, l'évêque, « accompagné du clergé de Notre-Dame et d'un grand concours de peuple, € arrivait à l'église Sainte-Geneviève. De là, on se mit en marche et la proc cession se dirigea vers la cathédrale. Les rues étaient encombrées de peu- « pie accouru de toutes parts, ce qui ralentit considérablement la marche. « Elle fut aussi beaucoup retardée par le soin que prit Etienne de faire <{ compter exactement le nombre des malades. Le vertueux évêque avait déjà « un pressentiment de la grâce qui allait être accordée. Effectivement, au « moment où la châsse entra dans l'église cathédrale, tous les malades furent « subitement guéris par le simple attouchement de la châsse, à l'exception de « trois, qui probablement avaient manqué de foi et de confiance en Dieu. « Aussitôt ce n'est dans toute l'église qu'une acclamation générale. Chacun « élève la voix et s'efforce de témoigner par des cris son admiration. L'évêque « etle clergé,attendris jusqu'aiixlarmes, veulentparler au peuple et l'exhorter « à la reconnaissance envers le ciel ; mais après avoir vainement essayé de se « faire entendre au milieu des clameurs, ils prennent le parti de joindre leur « voix à celle du peuple. — Cependant, les habitants de la cité, voyant ce c grand miracle, commencèrent à s'écrier qu*il fallait garder dans la ville ce « précieux trésor, comme une sauvegarde assurée ; les chanoines alarmés se « mirent aussitôt eii devoir de reporter la châsse en son église. Déjà le peuple c commençait à s'y opposer et les en aurait empêchés, sans l'autorité de perte sonnes de marque qui protégèrent le retour des reliques au lieu de leur « repos. Toutefois, les chanoines de Sainte-Geneviève ne purent rentrer dans « leur église que fort avant dans la nuit, tant était grande l'affiuence du peu- < pie. — Les malades guéris subitement en cette occasion étaient au nombre « de cent. Il est inutile d'observer que l'église cathédrale n'avait pas alors la c même étendue qu'aujourd'hui. Mais I^ protection de la sainte ne se borna « pas à ce nombre, qui, déjà grand en lui-même, était peu considérable par « rapport à la multitude des pestiférés. A dater de ce jour, le fléau, dont on « n'avait encore pu arrêter les ravages, se ralentit peu à peu et bientôt cessa « de désoler le royaume. — L'année suivante, le pape Innocent II étant venu « à Paris, voulut que l'on fît sur ce miracle des enquêtes juridiques, et or- «c donna que la mémoire en serait conservée par une fête solennelle. Cette « fête, connue sous le nom de Sainte-Geneviève-du-Miracle des Ardents, « se célèbre le 26 décembre. De plus, on construisit, ou plutôt on rétablit « une petite église près de la cathédrale et on lui donna le nom de Sainte- € Geneviève-du-Miracle-des-Ardents. Cette église, désignée aussi quelque- « fois par le nom de Notre-Dame-la-Petite, se trouvait sur l'emplacement de « la maison qu'avait occupée sainte Geneviève. Elle fut démolie en 1747,

ii8 SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.

c quand on construisit l'hôpital des Enfants-Trouvés. L'histoire du miracle « nous a été conservée par plusieurs historiens contemporains, et notamment c par un des chanoines qui s'y trouvait présent. •

La manière dont M. Maillot a interprété le sujet du Miracle-des-Ardents n'a rien de commua avec celle du fameux tableau de Doyen, loué par Eugène Delacroix, et qui se voit encore aujourd'hui sur son autel de l'église Saint- Roch. M. Maillot a peint l'histoire avec la sincérité du chroniqueur, qu'il vient de citer: c'est dans l'intérieur de Notre-Dame, envahie par la foule et où les précieuses reliques viennent d'être posées à terre, que la cohue des malades et des mourants, riches et pauvres, jeunes et vieux s'empressent avec ferveur autour de la châsse, et commencent à ressentir la guérison miraculeuse; ce sont les processions des religieux encapuchonnés qui se déroulent au fond sur les degrés de la cathédrale ; c'est, à droite, le bon évêque Etienne, debout devant le maître-autel, au milieu de ses diacres et de ses moines et invoquant ardemment la bénédiction divine. Point de fracas, du reste, dans la pieuse ordonnance, ni même dans l'expression des figures. Cela se souvient autant du Memling de Bruges, que du Lesueur des Saints Bruno, la même foi naturelle, la même simplicité dans le caractère des visages, la même naïveté d'exécution. Cette belle composition, divisée, comme la précédente, en deux panneaux placés en équerre, fera le digne pendant de l'inondation de 1496.

Lameire. — Mais, derrière les autels de la Vierge et de sainte Geneviève, encadrés par les peintures de M. Humbert et de M. Maillot, se trouvait un entrecolonnement vide, et faisant fond aux statues des deux saintes, et où ni l'art du peintre ni celui du sculpteur ne pouvaient trouver leur emploi. Je pensai qu'il y avait place là pour une tapisserie d'ornement, et M. Lameire fut chargé de composer le carton d'un grand tapis qui différerait, dans son double exemplaire, par certaine variété dans ses attributs, et qui serait exécuté aux Gobelins en point dit de la Savonnerie. L'invention de cet ouvrage, d'une dimension inaccoutumée, n'était point d'une disposition facile, et l'artiste, malgré son rare savoir et son goût éprouvé, dut s'y reprendre à plusieurs fois pour satisfaire les observations de la commission des Gobelins. Il est certain aujourd'hui que ces deux superbes tapisseries de sainte Geneviève, terminées au printemps de 1884 et que le public a pu admirer aux Champs-Elysées, dans l'exposition des manufactures nationales annexée à celle de l'Union des arts décoratifs, laisseront de l'art de la Savonnerie, — dont ils seront peut-être les derniers produits de pareille importance, car le procédé en est de plus en plus délaissé, — un souvenir très favorable aux artisans de notre siècle et à la direction de A. Darcel.

Voici d'ailleurs rexplication que j'en trouve parmi les notes remises par les artistes à M . Tabbé Bonnefoy :

« Les deux tapisseries exécutées d'après les cartons et modèles de M. Ch. Lameire, par la manufacture des Gobelins, et destinées à l'ornementation des deux chapelles du transept de la basilique de Sainte-Geneviève, mesurent chacune 9*",39 de haut, sur 3™,8i de large. Le modèle destiné à la chapelle de sainte Geneviève et qui est en cours d'exécution à la manufacture, affecte, avec les éléments plus vigoureux du style Louis XIII, le style Louis XV, afin de rappeler l'époque de l'édification du monument. Le fond est pourpre chaud; l'ornementation s'enlève en clair. Le fond de la bordure est la même, afin de bien faire compter toute la tapisserie d'une extrémité à l'autre. Cette bordure est formée par un quadrillé rehaussé en clair avec des motifs rosaces intercalaires . — Le motif supérieur de la tapisserie proprement dite reproduit la médaille de bronze que l'évêque d'Auxerre remit à Geneviève enfant. De ce point, des guirlandes de fleurs et de feuillages se déroulent et vont s'attacher sur la bordure. Elles forment dais et couronnent le motif principal. — Il est conçu dans l'esprit des grands motifs d'armes de France, avec pavillon et tenants connus sous le nom de grandes chancelleries (le pavillon , ou tente royale, sous lequel deux figures d'anges ou d'animaux symboliques tiennent l'écu).

« L'écu des armes de la ville dont sainte Geneviève est la patronne, occupe le niilieu d'un cartouche bouclier aux écailles d'or; la place des honneurs est occupée par un agneau à genoux entouré de gerbes de blé et de fleurs des champs ; il repose sous un lambrequin vert agrémenté d'or. — De chaque côté du cartouche et sortant de gaines y attenantes, sont deux figures en grisaille-camaïeu : le Courage civique, représenté par un Franc chevelu qui tient la framée et le casque ailé; et la Bienfaisance, sous les' traits d'une jeune femme voilée qui distribue le pain de l'aumône. — Au bas du cartouche, sur un volumen déroulé et volant, la devise Pro Patria, et au-dessous, un lion de face aux ailes déployées symbolise la Force. Sa queue double donne naissance à deux gigantesques rinceaux camaïeu colorés qui se déroulent sur le fond et forment l'ornementation principale. — Puis une large litre formée de guirlandes de chêne termine la tapisserie.

« La tapisserie de la chapelle de la sainte Vierge offre la même disposition et une grande similitude dans l'ornementation; seulement le ton général de la teinture est bleu. — La guirlande offre un mélange de roses, de lis et de pivoines. Une couronne de roses blanches est placée au sommet, de même que la médaille de sainte Geneviève. Le cartouche milieu reproduit le monogramme de la sainte Vierge. Il est dominé par une couronne d'étoiles rayonnantes et les deux tenants sont deux figures d'anges ailés, sortant de

gaînes, et qui tiennent le cartouche. Le volumen déployé redit la parole : Ave, Maria, gratta plena, — Au-dessous et faisant vis-à-vis au lion, Tange Gabriel, incliné comme au jour de l'Annonciation, étend ses deux ailes. Derrière lui, deux rinceaux vigoureux en camaïeu colorés courent sur le fond. — Au bas, une large litre avec grecque et trois guirlandes de térébinthe, symbole de l'incorruptibilité de la Mère de Dieu. »

Ces deux tapisseries ne furent pas les seules commandées pour la décoration de l'église Sainte-Geneviève. Saint Michel, l'un des plus glorieux patrons de la France, et qui donne son nom au quartier de Paris le plus voisin de la basilique, avait été oublié dans les figures peintes ou sculptées pour le monument. M. L. Olivier-Merson fut chargé de peindre à l'huile un grand carton représentant l'archange vainqueur du démon, et ce carton serait exécuté aux Gobelins pour la tapisserie en être placée dans la salle dite des Ëvêques qui fait, au fond à gauche de l'édifice, pendant à la sacristie. Nos lecteurs se souviendront d'avoir vu la peinture de M. Merson, d'un beau ton doux et harmonieux, avec quelques colorations éclatantes, au Salon de 1875, et presque en même temps la tapisserie, d'une prodigieuse fidélité, parut à l'Exposition universelle de 1878. Elle est depuis lors placée au fond de la salle du Panthéon à laquelle elle avait été destinée.

HÉBERT. — J'arrive au cul de four de l'abside, où je voulais faire aboutir avec éclat et comme résumer la pensée de l'œuvre. Ce cul de four devait être, comme les autres parties de la muraille du monument, décoré de peintures maroufflées. Mais le jour où je fis choix de M.*Hébert pour exécuter une composition que j'avais toujours conçue comme devant produire l'effet grandiose des mosaïques byzantines, et où je projetais de renouveler, dans des conditions meilleures, la tentative faite par M. Picot à l'église Saint- Vincent-de-Paul, d'un Christ aux proportions surnaturelles, je pris le parti décisif d'employer à l'exécution du carton de M. Hébert l'atelier de mosaïstes qui, sur ma proposition, avait été créé à Sèvres. Nul plus bel usage, ni qui montrât mieux sa véritable destination pour le décor magnifique de nos monuments, ne pouvait être fait de cet atelier, lequel, en somme, faute d'avoir su trouver l'emploi de ses très habiles praticiens, n'a donné jusqu'à cette heure à notre pays que la frise extérieure de la manufacture de Sèvres, quelques piédestaux pour des bustes à Sèvres et à l'École des beaux-arts, et la restauration à Saint-Germain de la grande mosaïque du Bellérophon.

De son côté, très vivement ému de l'espoir d'une telle interprétation de la tâche à lui échue dans le Panthéon, Hébert partait précipitamment pour l'Italie; il allait à Venise, à Ravenne, à Rome et jusqu'à Palerme, recueillant ardemment sur son chemin tout ce qui pouvait lui fournir une note de colo-

LES DÉCORATIONS DU PANTHÉON. lai

ration, une ligne caractéristique pour la forme et Tattitude de ses figures. Tous les artistes ont été émerveillés, à son retour, de la moisson d*aquarelies admirables recueillies par lui, et dans lesquelles par avance se devinait l'œuvre à éclore. L'esquisse, en effet, sortit aussitôt et tout naturellement du germe, et qui l'a vue dans l'atelier du peintre, en son caractère un peu raide et sauvage, et qui a vu plus tard la composition exécutée au tiers de la proportion réelle, et enfin les cartons des colossales figures destinées à servir de modèles aux mosaïstes, a pu présager l'impression de grandeur émouvante que l'aspect de cette abside produirait dès l'entrée sur le visiteur du monument. La composition en elle-même est fort simple, comme il convient d'ailleurs pour la plus puissante portée à distance de cette impression religieuse et mystique dont je parle, et le lecteur en jugera par la description suivante de l'artiste. On remarquera, en cette description primitive, l'omission, dans la grande composition du cul de four, de la figure de Jeanne Darc qui plus tard y a trouvé place, à gauche, auprès de la Vierge debout; mais on verra aussi, qu'à Torigine, M. Hébert réservait Jeanne Darc pour l'un des trois « sujets» devant remplir le dessous de sa composition principale.

Abside de Sainte^Geneviève. — «Au milieu, dans le haut et debout, le Christ montre à l'Ange de la France la destinée de son peuple; de la main droite levée, il ordonne, il règne, il soumet. Christus régnât, vincit, imperat; (ces paroles seront écrites en lettrestd'or sur la bande bleue qui sert de base à la composition) (i). — A la droite du Christ, la Vierge intercède pour la France dans l'attitude des orantes antiques.- — A sa gauche, et un peu en arrière, l'Ange de la France, l'épée à la main, regarde et se résigne dans l'attente de l'avenir. A côté de lui, sainte Geneviève, un genou en terre, en bergère, un agneau sous le bras, la houlette dans la main droite, intercède . pour sa ville symbolisée par le vaisseau .

« Trois sujets en dessous de cette composition; tous trois à fond d'or comme celle qui est au-dessus :

« I® Baptême de Clovis,.par saint Remy, en présence de sainte Clotilde. Le roi, vêtu de peaux, vaincu par le Christianisme;

« 2® La Royauté française à son apogée représentée par saint Louis, avec la Justice et la Force de chaque côté de son trône;

(i) Cette inscription fournie par llcbert et qui était déjà une modification à celle proposée par moi comme plus spéciale à un monument national français : Vivat Christus qui diligit Francos, a été dans l'exécution finale transformée, par décision administrative, en ccUe-ci, traduction du sujet indiqué à l'artiste : Angelum Galliœ custodem Christus patriœ fata docet. M. Leblant, m'a-t-on dit, serait l'auteur de cette phrase latine épigraphique, d'un tour concis et heureux.

c 3^ Jeanne Darc entend les voix qui l'appellent à la délivrance de son pays; elle laisse tomber son fuseau pour prendre Tépée et l'étendard.

« Dans les deux panneaux longs qui touchent la. base de l'abside: Charlemagne couronné par Léon III à Saint-Pierre ; Napoléon couronné par la Victoire rouvre les églises. »

Napoléon tient déjà sa place dans l'un des pendentifs de Gérard et dans le fronton de David, et Charlemagne occupe toute une muraille, confiée à M. H. Lévy. Prévoyant le cas où la première de ces deux grandes figures historiques ne serait pas agréée par le ministère, M. Hébert avait eu la pensée de substituer, si besoin était, aux deux empereurs, un chevalier des croisades et une sœur de charité. Moi, depuis lors, songeant que M. Hébert aurait amplement satisfait à sa tâche le jour où il aurait exécuté l'œuvre immense du cul de four, sans plus parler de la frise qui devait courir audessous de la future mosaïque, j'avais imaginé qu'on pourrait remplir la partie basse de l'abside par la superbe composition en grisaille de M. Chenavard, « les Catacombes surmontées du triomphe romain », rappel intéressant d'une entreprise antérieure de décoration du Panthéon. Mais le temps nous reste, pour songer à l'emploi de cette muraille, jusqu'au jour où les grandes orgues de la basilique reprendront leur place au-dessus de l'entrée du monument.

Le Figaro du 27 août 1884, en annonçant la découverte aux yeux du public de « l'immense mosaïque de l'abside » du Panthéon, a donné de l'œuvre telle qu'elle apparaît aujourd'hui en sa forme définitive, en sa forme éternelle, une brève description qui en définit bien le sens, telle que doit l'avoir rêvée Mi Hébert, et qui n'est pas inutile ici, même après celle fournie par l'artiste :

« Le Christ, debout au milieu de la composition, tient de la main gauche le livre des destinées ; de la main droite, il commande aux événements qui se déroulent devant lui, représentés par les peintures de MM. Cabanel, Puvis de Chavannes, Bonnat, etc., et qui résument l'histoire mystique de notre pays. L'Ange de la France, à la gauche du Christ, l'épée nue à la main, semble, à l'expression de douleur qu'on lit dans ses yeux, assister à quelque lamentable désastre du pays dont il est le gardien; mais l'attitude de toute la figure, la main gauche qui se cache sous le pli du manteau militaire et s'appuie sur le fourreau de l'épée, tout dans ce vaincu semble dire que de beaux jours peuvent luire encore pour la patrie. — A gauche, l'auteur a placé suppliante la bergère sainte Geneviève, patronne de l'église de Paris, et à droite la grande Lorraine Jeanne Darc avec son armure, sa jupe rouge et son visage de suppliciée. La martyre n'a pas d'auréole ; mais la Vierge, la grande consolatrice est auprès d'elle, lui

LES DECORATIONS DU PANTHEON. i23

mettant la main sur Tépaule et la présentant au Sauveur en signe d'adoption. » — L'auteur de cette note n'a omis qu'un détail, c'est qu'on pourrait reconnaître dans le profil de la blonde sainte Geneviève, le portrait de la femme du peintre, et M. Hébert ne pouvait choisir plus noble modèle. Il m'est aussi revenu que l'auteur des cartons avait trouvé dans les traits du jeune brave écrivain d'art, M. Jos. Peladan, bien connu des lecteurs de r Artiste, le premier type de la tête de son Christ.

C'est le samedi 4 août 1884, qu'Angelo Poggesi a eu le bonheur d'enfoncer le dernier petit cube émaillé qui, terminant la main, longtemps inachevée, de la sainte Geneviève, complétait l'œuvre de la mosaïque du Panthéon ; — et la joie a dû être immense et l'orgueil bien légitime au cœur d'Hébert, en voyant, le mercredi 20 du même mois, tomber jusqu'en-dessous de l'inscription, le rideau blanc qui cachait d'en bas le travail des mosaïstes et la belle tenue des personnagies et le bel effet de couleur de l'ensemble, le jour des deux fenêtres de côté se reflétant dans l'or du fond et l'illuminant comme un soleil couchant sur lequel se détachaient majestueusement ses grandes figures ; — et tout cela per Véternità, comme disait de la mosaïque le vieux Ghirlandajo.

L'exécution en mosaïque des cartons d'Hébert dans l'abside du Panthéon pourrait fournir l'un de ses chapitres les plus intéressants à l'histoire de cet art en France.

Le 25 juillet 1875, j*avais adressé à M. le ministre des beaux-arts un rapport qui débutait ainsi :

€ J'ai eu la pensée de vous proposer l'établissement à Sèvres d'un atelier de mosaïstes, le jour où j'ai vu l'admirable usage que venait de faire de la mosaïque M. Garnier dans la décoration de l'avant-foyer du nouvel Opéra, et où j'ai su qu'il avait dû recourir pour ce travail à l'habileté d'artistes italiens. Je me suis dit que la France, pays de tant d'industrie et qui possède en elle-même l'élément et le goût de tous les arts, ne devait pas rester, par ce côté, tributaire de l'étranger, et que dans un climat plus destructif de la peinture ordinaire que celui de Venise, de Ravenne et de Rome, la mosaïque, par son éternelle résistance aux influences extérieures, était particulièrement destinée à rendre les plus grands services à la décoration de nos monuments publics... »

Et M. de Cumont avait approuvé ce rapport.

Six mois après, en février 1876, toutes les ressources ayant été prévues pour les premiers besoins de l'organisation et de l'installation de cet atelier, j'obtenais que M. Gerspach, chef du bureau des manufactures nationales, partît pour Rome, avec une mission qui avait pour points principaux de « solliciter de la bienveillance du saint-père : i® la permission d'étudier au

Vatican la fabrication de la mosaïque ; — 2* la permission de prendre le relevé des fours à cuire les émaux et le modèle de tous les outils ; — 3« Tautorisation pour quelques artistes de prendre du service, pour un an au moins et deux ans au plus, auprès du gouvernement français; enfin l'acquisition des provisions de smaltes, indispensables à nos premiers travaux. » De plus, M. Gerspach, pour Tinstruction des futurs élèves de Tatelier de Sèvres, avait à cœur de nous rapporter des estampages nombreux

d'après les mosaïques anciennes et son premier soin, après avoir parcouru les églises de Rome les plus riches en merveilles de ce genre, avait été de fixer son choix, d'accord avec M. Lenepveu, notre directeur alors de la villa Médicis, et ce choix allait du neuvième au dix-septième siècle. Obtenir les autorisations nécessaires à l'exécution de ces estampages, fut, chose singulière, la partie de beaucoup la plus difficile de sa mission. Il y réussit pourtant, grâce à sa nature tenace et infatigable, qui ne se laissait rebuter par nul obstacle des lenteurs accoutumées et des formalités italiennes. Notre mission de la mosaïque et l'activité du missionnaire mirent Rome en branle durant tout le mois de mars 1876. Il avait gagné à son jeu, par notre excellent ambassadeur M. de Corcelles, tous les grands officiers de la cour pontificale, depuis le cardinal Antonelli et M»' Patrizzi, et M»' Theodoli, jusqu'au commandeur de Rossi et M. Visconti, architecte des édifices de la papauté, et le professeur Consoni, directeur d'art de la manufacture du Vatican. Quant au bon, au grand, au saint pape Pie IX, il s'était montré, dès la première heure, favorable à notre entreprise. Il en causait volontiers pendant ses promenades avec les cardinaux et M»' Place, évoque de Marseille, et chargeait M^ Theodoli de répéter « qu'il avait été heureux d'avoir pu réaliser les désirs du gouvernement française — M. Gerspach m'écrivait presque chaque jour pour me tenir au courant de ses allées et venues, de ses démarches et de ses négociations. Je ne puis résister à l'envie de transcrire ici le touchant récit qu'il m'envoya, le 17 mars, de l'audience particulière qu'il venait d'avoir du saint-père :

« Je me suis rendu au Vatican ce soir, à sept heures. Ces grands escaliers, ces salons d'une magnificence imposante étaient plongés dans une demi-obscurité mystique. Aussitôt j'ai été conduit auprès du saint-père. Il était seul dans son cabinet de travail. Je me mets à genoux devant lui. Je baise la main qu'il me tend. En indiquant que je dois me relever, il me montre un siège, mais je reste debout.

« .— Je vous vois avec plaisir, dit-il. Vous allez aussi fabriquer la mosaïque en France?

« — Oui, grâce à la bienveillance de Votre Sainteté.

« — Avez-vous été content de M?' Theodoli? ajouta-t-il en souriant.

LES DÉCORATIONS DU PANTHÉON. laS

€ — Oui, Très Saint-Père. M»' Thcodoli a suivi rigoureusement les ordres de Votre Sainteté, et il a été extrêmement aimable.

« — Vous allez prendre mes artistes (en souriant) et mes smaltes }

« — Puisque Votre Sainteté a daigné m'autoriser.

« — Theodoli m*a dit que vous preniez les meilleurs artistes. — Êtesvous d'accord avec eux >

« — Ce n'est pas encore tout à fait fini, mais j'espère que cela s'arrangera. J'ai écrit à mes chefs, en leur faisant part de Textrême bonté de Votre Sainteté.

« — Oui, c'est beau la mosaïque. — (Puis après un instant de réflexion comme s'il cherchait la phrase en français) : C'est bien. — La France a pensé à cela avec toutes ses préoccupations. Ah! vous avez été bien malheureux, mais à présent cela va mieux. C'est un signe de la protection directe de Dieu. — Hé I je souhaite bonheur à votre petit établissement.

« — Il sera petit, mais avec la protection que lui accorde Votre Sainteté, nous réussirons.

« A ce moment je . me disposais à exprimer mes remerciements. Le Pape me dit de rester.

« — Vous emmenez deux mosaïstes ?

« — Oui, Très Saint-Père.

« — Et vous les ferez aider par des Français > Vous emportez aussi des smaltes }

« — M«' Theodoli a bien voulu m'autoriser à les choisir. - « — Ce sera un petit commencement, mais cela prendra de l'importance. Mes artistes ont aussi été en Russie ; je crois que cela ne va plus très bien, je ne sais pas pourquoi. Mais en France, je crois que cela ira bien... Avezvous des tableaux de mosaïque déjà à faire >

« — Oui,. Très Saint-Père, dans des églises de Paris, et à la cathédrale de Marseille peut-être.

« — Elle est grande et ce sera cher.

« Ici le pape a fait un geste qui voulait dire : t La France est riche. »

« A ce moment, j'ai voulu prendre congé, mais le saint-père a repris :

« — Êtes-vous depuis longtemps à Rome ? Quand partez- vous ? Vous allez à Paris ?

€ — Je vais aller à Ravenne et à Venise.

« — Vous avez raison; il y a là de belles mosaïques. — Et c'est à Sèvres que vous ferez la mosaïque ?

« — - Oui, Très Saint- Père.

< — Je connais bien ; c'est une fabrique magnifique.

« — Je me permets, au nom de mes supérieurs, d'exprimer à Votre Sainteté toute notre reconnaissance.

« — Dites-leur que je fais cela avec plaisir.

« Puis le saint-père m'a parlé de ma famille. Je lui ai dit que je n'avais que ma mère et que j'implorais sa bénédiction pour elle. Et je me suis mis à genoux. Le saint-père s'est levé et a prononcé les paroles sacramentelles. Il m'a relevé, m'a tendu sa main que j'ai, baisée, et a dit plusieurs fois : Adieu ! adieu !

t Je suis parti, et c'est sous cette profonde émotion que je vous écris. » /

Les négociations avec les artistes étaient chose fort délicate. Il était difficile d'obtenir d'habiles gens, occupant une situation considérable dans l'atelier célèbre du Vatican, une expatriation de plusieurs années, à moins de conditions bien tentantes, que notre budget, hélas 1 ne nous permettait guère d'offrir. Un homme était désigné en première ligne, de Taveu de tous, et par les morceaux de son œuvre, que M. Gerspach avait vus luimême à Saint-Paul, comme le c mosaïste le plus distingué du Vatican, où il travaillait depuis vingt-deux ans, -^ de l'Italie môme » ajoutait-on. « C'est un artiste^ m'écrivait Gerspach, il fait la figure et l'ornement ; il dessine, il a du goût ; il est de taille à exécuter le projet d'Hébert, quel qu'il soit, et le saint-père Ta toujours employé, pour les travaux les plus difficiles. »

De plus, il parlait français, point fort important pour former à Paris l'éducation de jeunes mosaïstes français. C'était M. Angelo Poggesi. — Il nous fallait avec lui un bon praticien de second ordre, qui regardât Poggesi comme son maître, et le pût suppléer dans la conduite des ornements,' et Devecchis avait fait ses preuves dans les ornements de la façade de Saint- Paul-hors-des-Murs et dans ceux de l'intérieur de Saint-Pierre.

Les pourparlers furent longs, car il fallait tout prévoir et loger et chauffer décemment ces pauvres frileux, exilés volontaires, et qui en réalité ne se montraient pas trop exigeants, puisque leurs confrères avaient obtenu des conditions deux fois plus avantageuses du gouvernement russe; je dois dire que je ne rencontrai aucune difficulté auprès du ministre, auquel j'avais à soumettre d'urgence chaque point de la négociation. Une fois venus en France, nos deux maîtres mosaïstes furent installés dans une série de salles de la nouvelle manufacture de Sèvres, et c'est là que M. Poggesi, resté bientôt seul par le départ de Devecchis le père, organisa son matériel et sa petite troupe d'apprentis, en les instruisant peu à peu des premiers éléments de son art.

En ce sens, M. Poggesi a été un fondateur d'école admirable, mettant lui-même la main à tout, plein de patience et de douceur.

Nous lui donnâmes comme première besogne et comme matière à essais la grande frise de dix mètres de longueur, composée par Lameire, et destinée au fronton et comme à l'enseigne de la nouvelle manufacture; et c'est là encore, je le répète, que furent exécutés les piédestaux destinés à des bustes pour Sèvres et l'École des beaux-arts. Tout cela n'était que broutilles et une manière de préparation à la grande œuvre que j'avais résolue pour affirmer l'existence de notre atelier, et à laquelle Hébert naturellement poussait de tout son cœur.

Mais quelles lenteurs et quels retards, quels fâcheux tiraillements, quelles chicanes minutieuses, quelles navrantes indécisions semblant hésiter devant les grandes figures sacrées, qui allaient présider au monument; et pendant ce temps, pendant ces années, les pauvres mosaïstes restaient les bras croisés ou tout comme, s'occupant de leur mieux à exécuter d'après les dessins de Galland, la belle bordure cintrée destinée à encadrer la magistrale composition d'Hébert; dans cette immense bordure aux tons éclatants, M. Galland avait su combiner les richesses de l'ornementation orientale avec les données traditionnelles des encadrements byzantins. — Quant à moi, j'ai bien cru que je ne verrais de ma vie ma pauvre mosaïque, et ce m'eût été un gros crève-cœur.

C'est le 30 juillet 1879 que commença le transport au Panthéon du mobilier de l'atelier de Sèvres. Quelques jours avant, Poggesi était venu travailler, sur les échafaudages déjà dressés, pour diviser et ponciver sur l'abside les ornements de l'arc extérieur, les lignes de pierres précieuses qui bordent cet arc et celles qui bordent les feuilles et grappes de raisin. Les deux premiers mosaïstes qui, sous sa direction, ont commencé, vers la fin d'août; cet arc extérieur, pierres précieuses, feuilles de vigne, etc., furent Choisy et Monvoisin, un peu plus tard, en octobre, Devecchis le fils. — Hébert avait fait crayonner au carreau, avec le plus grand soin, sa composition entière sur le mur de l'abside ; mais Dieu sait combien de temps ce superbe poncif mis à l'effet demeura inutile. Ce n'est qu'au bout de deux ans et demi, au printemps de 1882, que Poggesi put mettre la main à la tête du Christ, qu'il mena à fin en un peu plus de deux mois ; et en même temps, pour hâter la tâche, Poggesi proposait à M. Gerspach d'appeler de Rome M. Vannutelli.

Poggesi, durant ces longs intervalles où les travaux s'interrompaient, tantôt par incertitudes administratives, tantôt faute de modèles — car Hébert comprenant l'importance de la partie jouée par lui dans une œuvre si nouvelle en notre temps, et dont il était si amoureux, et tourmenté par ses scrupules d'artiste, reprenait et remaniait sans cesse ses cartons ; il éprouvait parfois des terreurs singulières, motivées par les déviations

des courbes de Tabside, qui pouvaient déformer les lignes et les mouvements de ses figures, et il fallait de loin en loin, chose fort grave, déplacer ou simplifier un contour ou une draperie, et ses appréhensions ont duré jusqu'à là dernière heure; — Poggesi, durant ces longs temps, s'utilisait, comme les derniers de ses élèves, à l'exécution des ornements (i).

Plus tard, quand les figures furent commencées, il mit la main un peu partout pour la rectification des contours de ses praticiens, pour guider les lignes des cubes et le juste mélange des couleurs et des échiquiers. De là, malgré la part considérable que d'autres ont prise à diverses parties de très importantes figures, la belle unité de l'œuvre, et ce qui l'approprie au vrai chef de l'atelier. — Cependant il est curieux et juste d*indiquer, dans une telle besogne mémorable, le lot de chacun.

A Poggesi appartiennent en propre : la tête du Christ, la tête de la Madone avec la partie supérieure du manteau de la même figure et sa main gauche (la tête de la Madone a été exécutée du i®' avril au i6 juin 1883) ; — la tête et la chevelure de la sainte Geneviève exécutées aussitôt après et environ en un mois et demi ; — il a aidé M. Vannutelli dans le nez et la bouche de sa Jeanne Darc, et a travaillé à cette même tête pour éclairer la joue et le cou ; et aussi à une partie de l'armure dans le collet.

M. Vannutelli était arrivé de Rome dans les derniers jours d'août 1882 ; il attaqua de suite et réussit brillamment la tête de l'Ange, qui était achevée et posée dans l'abside vers la moitié de novembre ; la main droite de l'Ange est aussi de lui, et aussi les ailes de TAnge, où il fut aidé par Bonemaine. De lui encore, la main droite de la Madone, — et, à l'exception du collet, toute la cuirasse de la Jeanne Darc, avec la main droite , qui soutient la hampe du drapeau, la tête et la jupe rouge de la même figure.

J'ai dit que Choisy et Monvoisin, fils du vieux peintre de Sixte-Quint, avaient été les premiers employés aux ornements des bordures ; Choisy fut chargé d'exécuter les pierres précieuses du trône, le coussin, le drap vert

(i) Poggesi avait d'abord pensé, pour la facilité et la hâte des travaux, à découper, selon la forme des ornements, des morceaux de zinc dont il ferait, sur le mastic même de l'abside, remplir le vide de mosaïque ; mais les courbes écrasées de la voûte très gênantes pour les travailleurs et son obscurité durant les hivers qui eût retardé la besogne, l'engagèrent à user de nouveau du procédé, imaginé ou plutôt élargi par lui et déjà appliqué à la grande frise de Sèvres, c'est-à-dire de larges châssis chargés de pozzolane, qui se prêtaient au travail prolongé de l'atelier; ce procédé, on s'en servait à Rome pour les ornements de Saint-Paul-hors-des-Murs, pour des morceaux larges comme la main; mais, à Sèvres, Poggesi l'avait appliqué à des superficies qui mesuraient jusqu'à i",77 de haut, sur i",56 de large; et son système il l'avait communiqué- à son confrère du Vatican, M. Bornia, lequel l'avait utilisé pour la grande restauration et le déplacement de la mosaïque de la vieille abside de Saint-Jean-de-Latran .

qui le recouvre, parUe de la robe rouge, la main, le bras droit, et le pied droit du Christ, le pied droit de TAnge, la naufe de Paris, que' tient la sainte Geneviève, la coiffe blanche de la sainte, la main qui tient cette naufe, le pied et le manteau. — Monvoisin, lui, pouvait réclamer partie de Pescabeau du trône, partie des draperies du Christ, la main gauche, le pied gauche du Christ, le pied gauche de l'Ange, partie inférieure de la draperie qui couvre la jambe droite de ce même Ange, la partie gauche des draperies blanches de la Madone, le corsage bleu, le bras droit et la partie supérieure de la jambe droite de sainte Geneviève. Puis, durant l'hiver 1 883-84, Choisy avait exécuté la répétition de la tête de la Jeanne Darc, comme Monvoisin la tête de la sainte Geneviève, qui ont représenté notre atelier de mosaïque à l'exposition des arts décoratifs, en 1884, au palais des Champs-Elysées.

— Devecchis le fils, avait eu, pour sa part, toute la partie inférieure des draperies du Christ, la partie inférieure du vêtement blanc de la sainte Geneviève, la partie droite de la draperie de la Madone, depuis son épaule, jusqu'à la hauteur de la tête de la Jeanne Darc, toute la partie supérieure jusqu'au genou de la tunique rosée de l'Ange, y compris le bras qui tient le glaive, et il avait été fort mêlé, dès l'origine, aux travaux du fond d*or et des ornements.

En juillet 1881, la Direction des beaux-arts, voyant les cartons presque complètement terminés, mettait à la disposition de M. Poggesi, pour son atelier de mosaïque, quatre jeunes élèves de l'École nationale des arts décoratifs: Chutât, Bonemaine, Loger et Darmas. Un mois plutôt, l'atelier s'était déjà recruté d'un pauvre diable d'Italien, né dans un petit pays près de Parme, Primavori, travailleur plein de talent et de volonté, et qui ne nous resta que quinze mois.

Il est parti depuis lors pour l'Amérique, où on le dit faisant fortune. — Tout ce petit bataillon s'était vite mêlé à la besogne, avec ardeur et intelligence, jusqu'à Callé, l'homme de peine de l'atelier, et ils ont tous mis la main à la grande œuvre, soit pour terminer les encadrements, non encore complets, de feuilles de vigne et dé raisins, soit pour exécuter la longue frise de l'inscription, soit même pour aider M^ Vannutelli ou M. Poggesi dans certaines parties des draperies, dans la tunique bleue ou les ailes de l'Ange, ou la jupe de la Jeanne Darc et le drapeau, soit même, comme Chutât, pour exécuter la main droite de la sainte Geneviève, qui fut le dernier morceau de l'œuvre, et où il fut aidé par son maître Poggesi, lequel, je l'ai dit, tenait à planter dans le mastic le dernier cube d'émail.

Une vive curiosité attendait l'œuvre d'Hébert, traduite par nos mosaïstes. — Dès l'automne de 1882, le vénérable archevêque de Paris

i3o SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.

était venu visiter le Panthéon, pour y juger, par les prémices de la figure du Christ, se détachant sur son fond d'or, de Teffet de la décoration nouvelle, à laquelle il s'intéressait en vue de sa basilique du Vœu national à Montmartre. Le successeur de Pie IX, le pape Léon XIII, s'y intéressait, lui aussi, sur ce que lui en avait raconté Poggesi dans l'un de ses voyages à Rome. — Dans les premiers jours de juin 1884, alors que l'œuvre touchait à sa fin, l'Académie des beaux-arts était venue en corps rendre honneur au mémorable travail de l'un de ses plus chers membres. — Le ; août, le lendemain même du jour où avait été enfoncé par Poggesi le dernier cube de smalte, le président du conseil des ministres, M. Ferry montait à son tour avec Hébert sur l'échafaudage du Panthéon et se faisant rendre compte des procédés de la mosaïque, promettait de nouveaux travaux dans le Louvre à l'atelier qui venait de produire un si considérable ouvrage de l'art monumental entre tous. — Puis, le 8 août, le ministre de l'instruction publique et des beaux-arts, M. Fallières, et avec lui le directeur des beauxarts, M. Kaempfen, et la commission de la mosaïque, apportaient leurs félicitations à Hébert et aux mosaïstes qui l'avaient si grandement et si fidèlement traduit. Le lendemain, visite du nonce du pape, appréciateur compétent des choses d'art, auquel Hébert fit les honneurs de son abside ; Poggesi lui présenta M. Guilbert-Martin, l'un des hommes qui avaient le mieux et avec le plus de désintéressement mérité de notre œuvre ; car c'est lui, l'habile chimiste, qui, après des études et des essais sans nombre, en ses laboratoires et ateliers de Saint-Denis, et possédé d'un goût particulier pour le bel art de la mosaïque, avait fourni la plus grande part des émaux. Dans mon rapport à M. de Cumont, je m'étais tout d'abord flatté de l'espoir que les chimistes de Sèvres, successeurs de ceux qui, jadis, par leurs savantes trouvailles, contribuèrent si puissamment à la résurrection en France de la peinture sur verre, se feraient forts d'alimenter de smaltes de tous les tons et de toutes les nuances, notre atelier français de mosaïque ; mais sauf quelques expériences heureuses de M. Salvetat, on n'avait rien pu obtenir en faveur de mon pauvre atelier, qui d'ailleurs même en son modeste coin, semblait gêner la maison, par horreur, sans doute, des recherches nouvelles ; si bien qu'un beau jour la manufacture de Sèvres avait poussé hors de son logis le groupe intéressant d'artistes qui pour œuvre de début lui avait décoré son fronton. Nous avions vécu sur les acquisitions premières au Vatican, et il y fallait revenir, quand M. Guilbert- Martin avait offert son aide, et avait peu à peu, et après les plus laborieux tâtonnements, approvisionné nos mosaïstes de toutes les plus riches matières que pussent réclamer leurs travaux. C'est lui, me dit-on, qui va fournir tous les émaux nécessaires à la grande tâche du Louvre. Tant

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mieux ; voilà, selon mon désir, la France affranchie, par ce côté encore, du tribut de l'étranger.

Hébert va s'en retourner là-bas, à la villa Médicis, gouverner pendant une seconde période, notre académie de Rome. Il y emportera le \uste orgueil d'une difficile et superbe tâche accomplie. En revoyant dans les anciennes basiliques de Saint-Jean-de-Latran, de Sainte-Marie-Majeure, de Saint-Pierre, de la Navicella, de Sainte-Pudentienne, les mosaïques où il vint retremper ses études, avant d'arrêter les lignes de son œuvre grandiose, son souvenir se reportera vers cette église Sainte-Geneviève, dont il ne comptait guère orner l'abside d'une décoration pareille, alors qu'il quittait Rome en 1873, après sa première direction.

Il pourra se réjouir de cette idée que jamais peut-être artiste n'a eu la bonne chance d'être traduit de la sorte, avec cette fidélité, ce . sentiment, cette précision de caractère, avec une pareille sobriété des moyens, et une telle exactitude sans sécheresse. Il retrouvera, hélas ! Poggesi au Vatican ; mais j'ai peur, en songeant aux nobles besognes prochaines, que l'absence de Poggesi ne laisse un vide dangereux pour une école si jeune encore et accoutumée à sa très douce et active discipline, qui veillait à tout et ne négligeait rien ; ce départ qu'on eût dû empêcher, ménagera peut-être quelques regrets aux artistes qui n'auront plus comme interprète le talent consciencieux et consommé de ce bon Poggesi.

Je me suis longuement étendu sur les cartons et la pratique de la mosaïque du Panthéon, d'abord parce que, en elles-mêmes, l'importance et l'étendue de cette mosaïque sont un événement pour les édifices religieux et civils de Paris et de la France ; et puis aussi, tandis qu'il reste encore à notre pays quelques peintres d'éducation solide, je voudrais qu'épris de la puissance et de la splendeur incomparables que le procédé assure à une conception simple et sobre en son ampleur, ces artistes, et les architectes qui utilisent leurs talents excitassent l'administration à un usage plus fréquent de la mosaïque. L'art n'a jamais connu, depuis les temps antiques, de procédé riche à la fois et robuste, fort du sentiment de son éternelle durée, qui puisse attacher aux murailles d'un temple ou d'un palais, plus de pompe auguste, plus de majesté ni de magnificence.

Galland. — Nos lecteurs se souviennent que la décoration ornementale du Panthéon a été confiée à M. Galland, en même temps que la Prédication de saint Denis,

« 11 fallait trouver un encadrement s'acçordant avec les différentes compositions et colorations de chaque artiste. Le parti adopté a répondu à ces exigences.

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c Pour D'accuser aucun style qui aurait pu lutter avec le caractère de répoque déterminée par chaque sujet, on a fait choix d'une ornementation de feuillages. Ces guirlandes, d'une coloration neutre, arrêts de cartouches, avec inscriptions explicatives du sujet et monogrammes, forment la composition de ces bordures.

« M. Galland a rendu l'idée de M. Louvet, architecte du Panthéon, qui a tenu à affirmer, par une décoration ornementale très sobre, le caractère de grande simplicité du monument.

c Une modification dans le dessin et dans la couleur sera apportée à là partie qui encadrera les peintures mosaïques de la coupole du fond^ dont l'exécution a été confiée à M. Hébert. »

Tel était le programme que s'était composé à lui-même ce remarquable artiste, et l'on peut voir aujourd'hui, par les bordures de la nef et du transept, et par l'encadrement de l'abside, s'il a donné raison à qui avait eu confiance dans la sûreté de sa science et dans la souplesse de son grand goût. Quant à l'effet imposant et magique que nous attendions de l'art des mosaïstes en cette abside, il est donné aujourd'hui à tous les amateurs d'art en notre pays de juger de l'éclat profond à la fois et scintillant de ces émaux aux reflets d'or, dans la place d'honneur de la basilique, là où convergent au plus haut du sanctuaire, ces resplendissements étranges qui nous émerveillent après mille ans au fond des vieilles basiliques, et dont sut encore user, au moment le plus radieux de son divin génie, Raphaël luimême dans les voûtes du Vatican. — Et n'est-il pas curieux d'ailleurs de . voir, par une singulière coïncidence, renaître en ^France la pratique de la mosaïque décorative dans un monument construit sur le même terrain et consacré à la même sainte, là où Ciovis et Clotilde usèrent, il y a treize cents ans, du même art pour couvrir les murailles du premier édifice sacré, élevé dans Paris par leurs ordres }

Le chapitre des sculptures nouvelles commandées pour le Panthéon sera moins long que celui des peintures, non qu'elles offrent» par le choix des statuaires et le talent déployé, moins d'intérêt que les œuvres des peintres; mais le sujet de la figure ou du groupe est toujours moins compliqué que celui de la moindre composition peinte; et il me suffira d'emprunter aux lettres des sculpteurs à M. le doyen de Sainte-Geneviève, la suite des descriptions qu'eux-mêmes lui ont fournies de leur marbre ou de leur maquette. — Les blocs destinés à ces figures et à ces groupes avaient

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été, dès Torigine et aussitôt les maquettes arrêtées, tous extraits des mêmes carrières de Carrare appartenant à M. Nicoli, et débités sur place et épannelés pour transport plus facile, sur les mesures et proportions fournies par les artistes.

Perraud. — Le 27 mai 1878, M. G.-J. Thomas, ami intime de Perraud et qui avait bien voulu, à notre demande, surveiller, avec M. Cavelier, l'exécution du marbre colossal confiée à M. Daumas, praticien ordinaire du regretté sculpteur, d'après le modèle assez grossement indiqué, laissé par le pauvre grand artiste, M. G.-J. Thomas écrivait à M. Tabbé Bonnefoy :

« Monsieur Tabbé, — J'ai l'honneur de vous adresser là note que vous m'avez demandée au sujet de la statue de saint Denis, œuvre de feu J. Perraud, placée à Sainte-Geneviève et sur les motifs qui ont pu le guider dans la conception de son ouvrage. M. Perraud ayant à représenter saint Denis, a voulu, en lui élevant le regard ainsi que les bras vers le ciel, exprimer l'enthousiasme, l'ardeur de l'apôtre qui vint seul conquérir à la foi chrétienne tout un peuple, convertir la Gaule. Le geste a été inspiré à Perraud par celui de Notre Saint-Père Pie IX dans la bénédiction papale dont il ne parlait jamais sans émotion. — Par le caractère énergique qu'il a imprimé à la tête comme à l'ensemble de la statue , il a voulu rappeler le souvenir du philosophe antique et du magistrat d'Athènes, acceptant ainsi la tradition du diocèse de Paris qui admet que notre grand évêque est le même que l'Aréopagite. Pour le vêtement, l'artiste a adopté la tunique et un manteau dont on trouve des exemples dans les peintures des catacombes de Rome. Ce manteau complètement rond a au centre une ouverture pour passer la tête; il retombe en plis abondants jusqu'aux genoux en passant par-dessus les bras; lorsque ceux-ci agissent, ils en relèvent le bord sur les côtés. On retrouve encore ce vêtement, mais avec des ornements et des broderies, sur des statues gothiques d'évêques ou abbés, et il paraît avoir été l'origine de notre chasuble. — Pour ne laisser aucun doute sur la représentation du saint, l'auteur a placé aux pieds de la statue, mais légèrement dissimulées par le bord du manteau, deux mains portant une tête mitrée, allusion à son martyre et au miracle qui l'a suivi... »

J. Cavelier. — Le 25 avril 1878, J. Cavelier « adressait à l'abbé Bonnefoy, conformément à son désir, la notice explicative de sa statue en marbre de saint Remy. Cette notice résumait pour l'artiste, dans son laconisme, la pensée qui l'avait guidé dans sa composition, j»

€ Saint Remy est représenté revêtu des ornements sacerdotaux, coiffé de la mitre et au moment où il vient de recevoir la Sainte Ampoule, qu'il tient dans la main droite. — Le bras droit encore levé, l'élan général du mouve-

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menty l'expression des traits du visage respirent Tenthousiasme de la foi, qui se complète par un sentiment extatique exprimé par Tintention donnée à la main gauche. — Auprès du personnage, posée sur des volumes, se voit la crosse, emblème de Tépiscopat. — La hauteur de cette statue est de 2"*,8o, avec la plinthe. »

P. Cabet et J. Becquet. — Sur le groupe de saint Martin, confié à M. P. Cabet, laissé inachevé par lui, et terminé par M. Becquet, nous n'avons qu'à transcrire la note fournie par celui-ci :

( Just Becquet a été chargé par l'administration des beaux-arts, d'après le désir exprimé par feu M. Cabet, de terminer le groupe de saint Martin de Tours, destiné à l'église Sainte-Geneviève. — Ce groupe, composé et commencé par M. Cabet, a dû subir de grandes modifications, modifications qu'eût certainement effectuées M. Cabet ; la grandeur de l'édifice où doivent être placées ces figures décoratives, exigeait plus d'ampleur que n'en offrait primitivement cette composition. —Just Becquet a cru devoir modifier l'arrangement du saint, qu'il a complètement remodelé, agrandi notablement, et dont il a changé l'ordonnance des draperies et le costume. — Il a également élargi le geste, afin de le rendre plus ample, sans toutefois sortir, autant que cela était possible, de la composition primitive. — Il a conservé à la tête du saint l'expression de bonté que lui avait imprimée M. Cabet. — Quant à l'enfant qui groupe avec saint Martin, il l'a seulement éloigné du personnage principal, l'a avancé un peu, afin que la tête pût être bien vue de face et de côté et l'a vêtu d'une nouvelle draperie. De cette façon, le mouvement de l'enfant est plus saisissable pour le spectateur qui peut en suivre, facilement les lignes. — Il a représenté le saint au moment où après avoir charitablement coupé son manteau, il en laisse tomber sur le corps de l'enfant le lambeau dont le petit pauvre se couvre de la main droite. — Le saint tient encore dans la main gauche le reste de son manteau qu'il est prêt à laisser retomber. La main droite pend inactive, tenant son épée.. Il regarde d'un air compatissant le mendiant qui le remercie du regard, et du mouvement de la main gauche implore la compassion du jeune officier. — Just Becquet a ajouté près de l'enfant une sébille dans laquelle ont été jetées quelques pièces de monnaie, afin de mieux écrire le sujet, qui est la charité chrétienne. »

H. Chapu. — «... J'ai pensé qu'en prenant pour motif de la statue (de saint Germain d'Auxerre, dont j'ai la commande pour l'église Sainte-Geneviève) le moment où saint Germain remet à sainte Geneviève la petite médaille qui détermine sa vocation, elle ferait bien partie de l'église; le sujet est connu et compréhensible pour tous : « ... Saint Germain aperçut

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«c à terre une médaille ou monnaie de cuivre sur laquelle était empreinte la ff figure de la croix; il la ramassa aussitôt et la donna à Geneviève en lui « disant: Prenez-la en souvenir de moi, qu'elle soit votre seule parure et « vos seuls bijoux... » — J'ai représenté saint Germain la main droite appuyée sur la tête de l'enfant (elle avait sept ans), et lui donnant la médaille affectueusement de l'autre main. La sainte, confuse de l'intérêt que lui témoigne un aussi grand prélat» avance timidement les deux mains pour recevoir la médaille. — L'opposition de ces deux figures m'a paru être l'intérêt de ce groupe : l'évêque mitre,, tête intelligente, austère, d'une vigueur contenue et sereine; la sainte humblement vêtue comme les paysannes du temps, aspect candide comme l'enfant de cet âge; dans la tête, autant qu'il me sera possible de le faire paraître, un sentiment élevé et déjà grave... »

M. Chapu avait depuis trois ans terminé un charmant modèle, qui rendait à merveille, selon nous, l'expression qu'il avait voulu traduire; le bloc de marbre était déposé à la porte de son atelier, et nous croyions tous que ce bloc et le modèle avaient passé entre les mains du praticien ; mais le consciencieux artiste a cru voir dans son groupe certains perfectionnements de détails pouvant s'ajouter par une étude nouvelle; et le marbre est encore à terre et le modèle attend toujours ce remaniement rêvé par le généreux sculpteur amoureux du mieux, justement soucieux de son propre honneur et qui seul a le droit de ne pas voir, hélas I combien son œuvre manque à l'aspect d'ensemble du monument.

Mercié. — Il en est de même du Saini-Èloi, de M. Merci é, dont l'achèvement languit au milieu des nombreux travaux qui se tiraillent l'artiste. Le saint orfèvre, de ses deux bras élevés, bénit, avec une expression de bonhomie, fine à la fois et robuste, les œuvres de l'art qu'il patronne. J'ai vu, il y a plusieurs années déjà, le marbre presque entièrement mis au point dans l'atelier de M. Vilette. Il n'y manque plus, dit-on, que quelques semaines de praticien et le travail définitif du ciseau du maître, lequel, cela se comprend, se tourmente fort peu de nos impatiences.

Fremiet. — M. E. Fremiet, Dieu merci, n'a point tardé à s'acquitter de sa tâche, et il y a beaux jours que son Saint-Grégoire de Tours^ dont on a beaucoup loué, à juste titre, la belle et vivante allure, et la tête à la fois fine et demi-barbare , est sur le piédestal, faisant pendant à celui qui attend le SainUÈloi :

«... J'ai tenu compte dans la pose générale (de saint Grégoire), du caractère militant du saint. — Je lui ai fait tenir en sa main gauche son œuvre littéraire importante, Gesta Francorum^ ce qui indique son aspect le

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plus typique, la littérature historique. — Sa crosse qu'il tient d'une façon un peu désinvoltée, à dessein , est formée d'une branche d'épine pour ramener la couleur catholique dans la statue. — Sa mitre est sphérique, avec un galon la coupant en deux, parce que les empereurs d'Orient avaient donné aux évêques leur propre coiffure pour leur faire honneur. Le galon du milieu, se rétrécissant différemment que le reste, a indiqué d'abord une dépression non voulue, qui a été ensuite accentuée comme mode, et qui plus tard retournée a donné la vraie mitre : la dépression commence à se faire sentir dans notre statue. — ^ J'ai eu besoin, pour mon effet décoratif, d'introduire une petite église dans mon œuvre. Elle représente pour moi l'édification de l'église catholique sur les ruines de l'empire romain, symbolisé par un bloc en ruine, où se trouve encore le s. p. q. r. et la louve, et sur lequel est placée mon église, sous la protection du saint. — Voici, monsieur l'abbé, les éléments symboliques dont se compose ma figure du saint Grégoire; je vous les envoie de suite un peu en désordre parce que je sais que votre premier besoin est d'avoir vite ces renseignements... »

Falguière. — On se souvient du grand et légitime succès qu'obtint au Salon le Sainte Vincent de Paul de M. A. Falguière, avant de prendre sa place sur le piédestal du Panthéon. Lui-même écrivait à l'occasion de ce beau marbre qui avait à l'Exposition tant touché ses confrères :

«... Pour les grandes peintures de l'intérieur, dont les sujets sont complexes, et ont nécessité des compositions importantes, je conçois qu'une sorte de notice explicative émanant de l'artiste soit fort intéressante. Mais le sujet que j'ai traité est si simple et si universellement connu, que je ne vois rien à dire qui ne soit su par tout le monde. — J'ai essayé de donner à la physionomie du saint l'expression de mansuétude et de charité par laquelle il est connu dans le monde entier; en outre, en lui faisant tenir deux enfants au lieu d'un, j'ai voulu montrer que son action bienfaitrice ne s'était pas bornée à une seule créature, qu'il s'était fait l'apôtre de l'enfance déshéritée tout entière, pour laquelle son nom était devenu un symbole de salut. Voilà la seule remarque que puisse suggérer, il me semble, la manière dont j'ai traité mon sujet... »

MoNTAGNY. — «... M. Montagny a été chargé de l'exécution du groupe du vénérable abbé de la Salle... Il le montre à l'œuvre, enseignant luimême à deux jeunes enfants des classes pauvres les éléments des connaissances qui doivent un jour en faire de vrais chrétiens, c'est-à-dire des hommes de devoir, capables d'être utiles et à eux-mêmes et aux autres... » — « L'un de ces enfants, ajoute M. l'abbé Bonnefoy, appartient à la ville; l'autre est le fils d'un habitant des campagnes. On sent au travail recueilli

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du premier, à ia façon si simple et si aisée avec laquelle le regard du second demande l'explication d'une chose qu'il ne comprend pas, que le vénérable instituteur a leur confiance entière. » — Malheureusement, M. Montagny, dont le groupe est d'ailleurs aujourd'hui tout proche de son achèvement, s'était laissé distancer de loin par la plupart de ses conrrères et ne paraissait pas s'être suffisamment ému du bon exemple de M. Falguière, non plus que de ceux de MM. HioUe et Jouffroy, dont les marbres représentant, l'un saint Jean-de-Matha, l'autre saint Bernard, sont depuis • longtemps adossés aux piliers faisant face à l'abside.

Restent les deux importantes, figures destinées à remplacer sur leur autel, aux deux extrémités du transept, les anciennes statues de la Vierge et de sainte Geneviève peu dignes désormais d'un tel monument. La nouvelle sainte Geneviève a été, comme on le sait, commandée à M. Guillaume ; la Vierge nouvelle à M. Paul Dubois,

E. Guillaume. — « J'essaie, écrivait M. Guillaume à M. le doyen, de représenter sainte Geneviève sous les traits, non d'une jeune fille, mais d'une femme dans la maturité de l'âge. Elle porte le long manteau à capuchon des paysannes des environs de Paris. Dans sa main droite est la naufe parisienne. De la main gauche elle tient son bâton pastoral. Près d'elle est une brebis. — Telle est. Monsieur le doyen, la donnée de la composition que j'exécute. Je suis heureux de vous la communiquer et en même temps je vous la soumets. Si vous avez quelque observation à m'adresser dont je puisse profiter, je vous serais obligé de vouloir bien me la faire connaître... » Le marbre, d'une importance si particulière en cette basilique, de la patronne même du monument, est, Dieu merci, aujourd'hui terminé, et ne va pas tarder à prendre place sur l'autel, où viendront la saluer les vœux de la piété parisienne et les foules des pèlerinages.

P. Dubois. — Pour ce qui est de la Vierge demandée à M. P. Dubois, j'ai peur que nous ne l'attendions longtemps encore, tant l'artiste est débordé par les importants travaux dont la perfection l'absorbe. Et cependant qui mieux que lui nous eût donné la Vierge que j'avais rêvée, la Vierge à fière attitude, pleine de cette mélancolie douloureuse, altière et sombre à la fois, dont il eût emprunté le souvenir, comme il l'a fait souvent avec tant de bonheur, au génie inquiet du demi-dieu Michel-Ange, mélancolie si convenable aujourd'hui à la protectrice, triomphante jadis, de notre pauvre pays de France >

G.-J. Thomas. — Enfin je dois signaler le placement, vis-à-vis de la chaire, sous la coupole, du grand crucifix de bronze de M. G.-J. Thomas,

cette œuvre de consciencieuse étude qui parut d'abord en plâtre au Salon, de 1875, puis Tannée suivante, dans sa fonte définitive^ au Salon de 1876, et fut attribuée, en 1878, à l'église Sainte-Geneviève.

Heureux Quatremère de Quincy, qui chargé en 1791 de la direction et administration du Panthéon français^ pouvait trois ans après^ dès le second mois de l'an II de la République, écrire fièrement dans son Rapport au Directoire du département de Paris : ,

€ J'avais promis au Directoire que l'intérieur du Panthéon serait entièrement déséchafaudé pour le 10 août de cette année : j'ai tenu cet engagement. La sculpture d'ornement de la coupole a été totalement terminée pour cette époque ; ce qui reste à faire en ce genre ne consiste plus qu'en quelques détails à finir, en quelques jours. Deux seuls objets d'une plus grande importance exigeront un temps plus considérable : ce sont le stylobate de la colonnade intérieure qu'il conviendra d'orner d'un bas-relief, et les quatre grands pendentifs du dôme. Ces objets n'ont pas dû arrêter le déséchafaudement général, parce qu'ils peuvent s'exécuter au moyen d'échafauds particuliers, sans gêner la jouissance du monument. » — Et plus haut, parlant de la décoration qui lui avait été confiée de cet édifice, que son illusion légitime l'autorisait à « regarder, sinon comme finie, au moins comme faite », il disait : « Parmi les diverses obligations que le Directoire avait contractées en se chargeant de la direction générale du Panthéon, la plus importante était peut-être de remplir avec célérité le vœu de la philosophie... Il était heureux, que le plus grand, le plus riche, et le plus bel édifice qui soit en France, ait été alors assez avancé pour que la jouissance publique ne pût pas être longtemps retardée... c'était un devoir de porter la plus grande activité dans tous les genres de travaux d'où dépendaient son achèvement.

« En rendant compte au Directoire de tout ce qui a été achevé, entrepris et continué depuis une année, j'aurai l'avantage de lui prouver ce qu'il a intérêt de prouver lui-même à la République, que l'activité des travaux y a été portée au plus. haut point, que les fonds ont été judicieusement employés à leur objet, et que l'édifice n'attend plus que la vie qu'il doit recevoir, moins actuellement de la main de l'art, que du génie des institutions auxquelles il est propre. — Tous les travaux entrepris, continués ou achevés depuis mon dernier rapport (le rapport qui rendait compte au Directoire des dépenses faites au Panthéon, depuis le i"juil-

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let 1792 jusqu'au i" du même mois 1793), sont tels qu'en rendrjs compte

c'est donner du monument une description presque entière... §

Nos temps ne sont plus ceux-là. Quatremère avait affaire à un noyau de sculpteurs embrigadé par lui, pour une œuvre votée d'enthousiasme par l'Assemblée nationale, vaillamment soutenue par l'administration publique d'alors, et par l'esprit échauffant de son époque. Il poussa son projet tout d'un élan et sans entraves, et ses artistes n'éprouvèrent pas un moment d'hésitation, ne se préoccupant ni du fini de leur travail, ni de la qualité de la matière. Il fallait arriver prestement; produire sur les masses populaires et sur le Directoire du département de Paris, l'effet décoratif attendu. — La valeur intrinsèque de chaque ouvrage comptait pour peu et ne passait qu'en second ordre. Les matériaux précieux, marbres et métaux, ne devaientils pas venir peu à peu se substituer au plâtre des colosses ou aux planches peintes des tombeaux?

Nous, nous n'avons jamais marché sans inquiétudes du lendemain. Dès les premiers jours de 1876, à peine les esquisses et les maquettes; terminées, nous étions audacieusement menacés de toutes parts, et le doute et l'effarement pouvaient envahir le cœur de nos artistes. Notez qu'en général, ni les peintres ni les sculpteurs d'aujourd'hui ne sont d'humeur à aventurer inutilement, ni à fatiguer sans fin certaine, leurs imaginations et leurs instruments; même s'il s'agit d'une gloire plus haute, mais à longue et vacillante échéance, ils ne se soucient de compromettre ni leur tranquillité ni leurs aises, ni l'avenir de leurs commandes, ni le train-train quotidien de leurs menus travaux. Déjà ils avaient fait chavirer en partie la pensée du concours tel que je l'avais conçu, et qui n'était plus guère lui-même, le jour où des chefs de groupe, représentant des faces aussi diverses de l'école que MM. Gérome, G. Moreau, Chenavard, Lehmann, puis J.-F. Millet et Carpeaux, se retiraient ou disparaissaient dç la lutte, et où Meissonier, Baudry, Bonnàt, semblaient s'en éloigner pour un temps.

Encore une fois, nous pouvons bien le dire ici, n'ayant plus à contrister Quatremère, sa décoration de sculpture était une vraie décoration à l'entreprise, exécutée banalement sur les sujets les plus fastidieux qu'on ait jamais imaginés, par des praticiens, les uns fort habiles, les autres assez vulgaires, tous d'une éducation systématique, bâclant des figures à la journée selon la formule académique, et qui, — j'en excepte Chaudet, Roland, Cartellier, Julien et Boichot, — n'égalaient point la moyenne mesure de la jeune et brillante école des statuaires de notre temps. — Et parmi ces artistes, point de peintres, c'est-à-dire de ces êtres nerveux, charmants et journaliers, accoutumés désormais à la vie capricieuse de loisirs et de plaisirs mondains, de farniente, d'exercice au grand air, et tiraillés par

celte nuée d'amateurs et de marchands français et étrangers qui longtemps ont couvert d'or leurs moindres toiles.

De même pour le groupe de peintres * enrégimentés par Chenavard : praticiens consommés eux aussi, qui, pas plus que le maître inventeur, ne se préoccupaient beaucoup d'un certain art personnel, mais exécutaient leur tâche émanée du cerveau philosophique qui les guidait, et la conduisaient, selon un poncif correct et régulier, à tant par jour, et sans incertitude ni angoisse de créateur, et surtout se croyant fermement sûrs de la continuité de leur travail et du parachèvement de leur œuvre.

Pour nous, le but visé a été tout autre. Il ne s'est aucunement agi de traduire sur les murs du Panthéon une idéologie philosophique ou politique, un système de cosmogonie historique. Nous nous sommes tenus pour content de la donnée chrétienne qui convenait étroitement à la destination de notre édifice et qui nous semblait aussi haute que pas un système de philosophie, puisqu'elle avait satisfait durant dix-huit siècles aux besoins quotidiens de l'humanité, aux élans les plus nobles de l'âme humaine. Là-dessus, nous avons livré aux artistes des sujets qui étaient la concentration, le résumé héroïque de l'histoire de notre race, les grandes étapes de la foi agissante et civilisatrice de nos pères, Gesta Dei per Francos, et qui fournissaient aux peintres et aux sculpteurs matière à la meilleure application de leurs études et de l'idéal qu'il portaient en eux. Nous nous sommes dit que l'art, souffrant en ce temps- ci d'une certaine maladie de relâchement, avait /besoin d'être excité à une œuvre de grande haleine et qui passionnât les esprits et l'ambition de ses derniers adeptes ; et que de lui seul il fallait s'occuper dans l'intérêt suprême du pays, et non de faire prévaloir telle ou telle politique, tel ou tel argument contre la religion des ancêtres qui ont fait la France, et dont cette religion a servi et provoqué les efforts et nourri les enthousiasmes ; qu'en cela nous faisions œuvre de patriotes, et les artistes l'ont si bien compris qu'ils se sont livrés dès le premier jour à cette œuvre avec une ferveur, une fierté, une émulation incomparables, et de ce qu'ils avaient en eux ils ont tout donné, sans épargne de leurs forces et jusqu'au fonds de leurs entrailles et de leur savoir. Catholiques, protestants, Israélites, nul d'entre eux n'a discuté les sujets, les jugeant fort beaux et dignes d'eux-mêmes, et ils en ont tiré tout ce qui s'y trouvait de généreux et d'héroïque et de pieux en toute religion.

Et je n'insiste même pas sur le désintéressement profond, absolu, de tous points admirable, dont tous ces peintres ont fait preuve en donnant à la décoration patriotique de Sainte-Geneviève, pour une rétribution relativement dérisoire, le meilleur de leur talent à son heure la plus éclatante et la plus précieuse, dans des compositions immenses à personnages sans

nombre, mais dont l'espèce et la donnée chatouillaient leurs plus nobles sentiments d'artistes.

Seulement d'aucuns ont pris leur temps, et ils Tont trop pris, et peut-être en seront-ils les victimes, et le monument avec eux, et l'art avec le monument. Ils n'ont pas assez songé que jamais administration ne pourra offrir murailles pareilles aux forts, aux mâles de l'école, à ceux qui savent encore combiner de vastes machines et peindre de puissantes et viriles expressions, ce qui en somme est toute la peinture d'histoire, et qu'il y allait de la vie ou de la mort du dernier monument peut-être de cette peinture de haut vol, qui n'aura bientôt plus de représentants dans le pays du Poussin et de Lesueur, de Lebrun, de David, de Gros, de Géricault, d'Ingres et de Delacroix. — Mais comment faire comprendre à des peintres et à des sculpteurs, amoureux de leur œuvre et respectueux de leur art, qu'il faut, vienne ou non l'inspiration et l'heure propice du travail, se hâter sur la toile ou sur le marbre, que les partis sont là, se querellant avec fureur à la porte du temple, et que cette porte va céder sous leurs coups, et que les murs seront grattés, et que les marbres seront descendus de leur piédestal, et tout cela roulé et refoulé en magasin, s'ils n'ont fini à telle heure, à telle date, et tous ensemble et le même jour. Et pourtant, il n'est que trop vrai, et l'expérience le montre depuis le commencement, du siècle, rien n'est sauvé du Panthéon, que ce qui y est JDlacé et tient aux murs par la racine : la coupole catholique de Gros, les pendentifs de Gérard, les tombeaux payens de Voltaire et de Rousseau, le fronton civique de David d'Angers et les bas-reliefs de Nanteuil, les groupes chrétiens de Maindron. Les plâtres n'y durent pas, ce sont matériaux de passage, et on en a vu à toutes les inaugurations improvisées ; j'ai dit plus haut que leurs tronçons jonchaient, çà et là, les caveaux de la crypte. Mais les vraies œuvres d'art, dans leur forme définitive, portent en elles-mêmes quelque chose d'auguste et de sacré qui arrête le ravageur et trouble l'impie imbécile; et c'est ainsi que tout lentement, à travers tant d'orages populaires, malgré les injures et les mépris des politiques, peu à peu l'édifice de Souffiot, dont les destinées ont été si agitées depuis cent ans, continue pièce à pièce à compléter son décor et à affirmer son utilité de monument national. Après tout, ai-je le droit de me plaindre si amèrement? Les deux tiers de l'immense labeur touchent aujourd'hui à leur terme, et ces deux tiers sont déjà de force à défendre lès attardés.

Examinant le fronton de David, dans son livre Du Principe de Vart et de sa destination sociale, Proudhon, l'homme du bon sens démocratique, disait :

€ Ce fut en vertu d'un décret de l'Assemblée constituante, du 4 avril 1791, que l'église de Sainte-Geneviève, bâtie par Soufflot, sur le modèle de Saint-

Pierre de Rome, devint le Panthéon et servit de tombeau aux grands hommes. Voilà donc la bergère de Nanterre destituée de son patronat, et la seconde cathédrale de Paris transformée en un temple quasi païen. Ces changements de destination des monuments ne sont pas rares dans l'histoire de Tarchitecture : nécessité n*a pas de loi. Mais hors le cas de nécessité, je me demande si, au point de vue de l'art, dépareilles transformations peuvent se faire accepter. Si l'on avait dit à un artiste, en 179 1 : Nous voulons un temple des grands hommes, servant de sépulture, ex œquo, à tous ceux que la reconnaissance publique y portera d'ici à la fin des siècles, croit-on qu'il eût donné à ce temple la forme de l'église Sainte-Geneviève > Une église chrétienne, gothique ou non gothique, implique une certaine distribution qui ne convient qu'à elle : elle est en forme de croix, ce qui n'a pas de sens dans un temple de la Gloire ; et le dôme qui s'élève sur la partie centrale, symbole de l'aspiration religieuse et de la protection du Ciel sur les fidèles, est également tout ce que Ton peut imaginer de plus contraire au principe de l'égalité que doit exprimer ce temple, l'égalité dans la grandeur et dans la mort. Le dôme de Saint-Pierre à Rome commande urbi et orbi: ôtez-lui cette signification catholique, cette pensée d'universalité; faites-en un Prytanée pour les citoyens romains qui auront bien mérité de la patrie, et Saint-Pierre, la plus grande, la plus magnifique église de la chrétienté, sera absurde. Il y a encore une autre raison d'incompatibilité : chaque église, par le fait de sa consécration sous l'invocation d'un saint, a reçu un caractère précis, définitif, qui exclut toute accession nouvelle : c'est le contraire d'un panthéon, ou d'un temple à l'honneur des grands hommes, qui sont censés devoir y entrer pendant les siècles des siècles. Un panthéon ne peut jamais être fini : il doit y avoir toujours place pour de nouveaux autels; la perpétuité est son caractère fondamental. Le caractère des églises chrétiennes, au contraire, est l'individualité quant au saint adopté pour patron, et l'éternité quant à la pensée religieuse. La transformation de l'église Sainte-Geneviève en un panthéon fut donc d'une esthétique puérile, ridicule. — Qu'est-ce qu'un grand homme ? Y a-t-il des grands hommes? Peut-on admettre, dans les principes de la Révolution française, et dans une république fondée sur le droit de l'homme, qu'il en existe? En même temps que le droit de l'homme, nous avons reconnu, comme principe de la société nouvelle, le progrès. Or, un des effets du progrès dans une société homogène, démocratiquement organisée, c'est que la distance entfe l'homme et l'homme va se rapprochant toujours, à mesure que la masse s'avance sur la route de la science, de l'art et du droit. Dans la pensée de la Révolution et dans la perspective de la République, l'idée de grands hommes est donc un non-sens ; leur disparition est un des gages de notre délivrance. Ceux de la

Constituante qui décrétèrent le Panthéon, et ceux de la Convention qui y portèrent Lepelletier et Marat, étaient de francs aristocrates. .. — L'inscription placée sur le frontispice du Panthéon n'est pas moins sujette à critique : Aux grands hommes la Patrie reconnaissante! Quoil c'est la Patrie maintenant qui est reconnaissante envers ses hommes, envers ses enfants I J'aurais cru que c'était précisément le contraire : A la Patrie ses grands hommes reconnaissants! Croyez donc à la liberté d'un peuple qui, dès le premier jour de son émancipation, commet de pareils contre-sens. J'ai l'horreur de l'ostracisme; je crois que le droit suffit pour assurer la republique contre l'insurgence des petits et l'usurpation des grands. Le droit, rien que le droit. Un peuple qui ne croit pouvoir garantir sa liberté qu'en exilant successivement ses citoyens les plus capables, et qui l'ont le mieux servi, prouve par cela seul qu'il est indigne de la liberté. Mais la reconnaissance de la Patrie envers les grands hommes I Une reconnaissance passée en loi de l'État, consacrée par un culte public ! je l'avoue, j'aime encore mieux l'ostracisme. En supposant qu'à la suite d'une révolution nouvelle, l'église Sainte-Geneviève redevienne le Panthéon, je demande qu'à tout le moins cette inscription malsonnante, injurieuse, soit effacée... — Le décret qui institua le Panthéon fut une des mille folies de la Révolution... Quant au Panthéon lui-même, rendu au culte catholique à la rentrée des Bourbons, puis restitué aux grands hommes après la révolution de Juillet, puis de nouveau redevenu une église chrétienne après le coup d'Etat, et qui ne fait aujourd'hui aucun service, ni sacré, ni profane, puisqu'il ne sert pas de paroisse, je n'y tiens en rien : qu'on en fasse, si l'on veut, un magasin à fourrage. »

Il ne faut voir dans ce dernier trait qu'une boutade à la Proudhon. Le grand logicien révolutionnaire, qui tint de son éducation [)ar l'église sa vigoureuse dialectique, est cent fois dans le vrai quand il raille et traite de mille et unième folie de la Révolution la consécration de l'église Sainte- Geneviève au culte des grands hommes et surtout son détournement de la destination primitive. L'esprit de Proudhon, par malheur, était bien réellement fermé au sentiment de l'art, quoiqu'il ait voulu en écrire, et si, par amitié pour Courbet, il a su donner une certaine valeur littéraire à la grossière et paradoxale esthétique de celui-ci, on peut dire qu'au fond de son cœur et par nature il méprisait souverainement Raphaël, Léonard et Michel- Ange et que ses yeux n'ont jamais vu le parti qu'une nation pouvait tirer de l'œuvre de ses artistes pour sa délectation morale et son ennoblissement social. Mais combien Proudhon a raison contre ses coreligionnaires quand il leur affirme que c'est folie de croire que parce qu'une fois de plus ils auront jeté bas la croix sainte du sommet de la basilique et qu'ils auront

introduit en grande pompe dans sa crypte chrétienne les cadavres de gens dont la vie s*est passée à combattre les choses vénérées, ils ramèneront la vie et la vénération, dans un temple sans Dieu. Je ne suis point, comme fut Proudhon, fanatique de Tégalité sociale; je ne ferme point les yeux à la réalité des choses naturelles; je crois à Tinégalité des êtres humains et partant, je crois, aux grands hommes et aux services utiles à la patrie que peuvent rendre les meilleurs. Je crois qu'il convient de glorifier noblement ceux-ci à la face du pays quMls honorent, et recueillir leurs restes en un saint lieu, d'une magnificence exceptionnelle, sous la protection du Dieu créateur, et comme ses fils préférés, dans des tombeaux dignes d'eux et qui les signalent à Témulation et au respect de tous, me semblerait, si nous étions d'une autre espèce, plus solide, moins versatile, plus équitable en sa pondération des hommes, me semblerait, dis-je, une coutume tout à fait séante à une grande nation portant haut le sentiment de la justice et de la reconnaissance et méritant ainsi d'être bien servie. Mais je l'entendrais comme l'entendit dès le premier jour le Napoléon de i8o6. C'est aux grands hommes de toute notre histoire que j'ouvrirais ces galeries tumulaires, et non à la bande méprisable et éphémère des chefs acclamés par un seul parti, par le parti d'un jour, destinés d'avance à être balayés par le parti du lendemain. Même à cette heure passionnée et inconstante que nous traversons, après que le sinistre 93 a eu tant remué de cendres, tant fouillé de tombeaux, je me chargerais encore de trouver de quoi garnir dignement le pourtour de la basilique, et de noms qui ne feraient point rougir les esprits désintéressés et libres, les vrais patriotes de France. J'irais chercher Lafontaine et Molière dans leurs faux tombeaux du Père Lachaise, Sully à Nogent le Rotrou, Richelieu à la Sorbonne, Corneille dans les caveaux de Saint-Roch, Bossuet à Meaux, etc., etc., laissant d'ailleurs une relique de chacun d'eux derrière la plaque de leur ancienne sépulture. J'irais, comme l'a proposé M. Marius Vachoh, chercher David à Bruxelles et le ramènerais à côté de son vieux maître Vien, qui dort déjà, non loin de Laplace, dans l'un des columbarium du Panthéon souterrain; j'irais chercher Lamartine en attendant Victor Hugo. Pour tous ceux-là, je commanderais à mon armée de jeunes sculpteurs des cénotaphes à beaux groupes mouvementés, dont les blancs marbres se détacheraient de loin, à travers les colonnades, sur les colorations des peintures murales. Et je vous jure que le public ému, orgueilleux de lui-même et de son passé, se presserait religieusement sous ces voûtes; et je vous jure que ce serait là la nécropole vraiment nationale que vous avez cherchée peut-être, mais que vous n'aurez point le courage d'entreprendre dans son vrai sens, dans la seule conception durable, parce que vous êtes des partiaux et non jamais des patriotes.

La plaie incurable de notre siècle, c*est sa disposition maladive à Toubli ; il oublie à dix ans de distance tous ses biens et tous ses maux, et toujours ce sont des recommencements et des. épreuves nouvelles. Il n'y a de mémoire tenace en notre pays que dans un tout petit nombre d'étroits cerveaux, qui, parce que la Révolution a décrété t Tune de ses mille folies», la recommenceront éternellement, sans s'inquiéter d'ailleurs si elle est stérile ou féconde. Ils se gardent bien de penser que le temple de Quatremère, s'il eût résisté au temps et aux réactions du sens commun, ferait aujourd'hui notre risée. Notre république d'aujourd'hui sera bien avancée quand elle aura ramené le Panthéon, vidé de ses autels et des trois pauvres prêtres qui les desservaient avec fonction spéciale de prier pour la France, à l'état de délaissement et de délabrement piteux, où l'édifice languit de 1830 à 1852, alors que dans cet immense bâtiment nu, on ne voyait, comme en témoigne le dessin de Chapuy, lithographie en 1843 par Benoist, qu'un grand plâtras de statue, debout au fond de l'abside, la Patrie sans doute, la main droite levée et tenant de la main gauche une palme. — Espérons qu'à cette république un homme enfin viendra qui élevant son bon sens et son intelligence au-dessus des misérables partis pris de sa suite, comprendra qu'il y a autre chose à faire du Panthéon qu'un magasin à fourrage (car le magasin à fourrage est, bien plus qu'ils n'osent le dire, lefîn fonds de la pensée de tous ces démocrates acharnés contre une église qu'ils sentent bien ne pouvoir jamais remplir sérieusement de leur anti-culte, et qui n'est pas de celles que l'on rase, et dont la forme même se révoltera éternellement contre eux). Cet homme se dira que ce n'est pas sans un profond instinct de l'intérêt supérieur qu'il y a à s'approprier, pour y symboliser et y implanter les signes extérieurs de leur foi politique ou religieuse, le monument le plus grandiose, le plus apparent, l'édifice culminant de Paris, que chrétiens et révolutionnaires athées se le disputent depuis cent ans avec un tel acharnement ; — qu'il faut en finir avec cette étrange querelle, et qu'on n'en peut finir que par une exaltation des esprits, dominant les bourrasques passagères de la politique. L'art seul, par ses impressions pénétrantes et idéales, est plus apte qu'aucune autre force» à préparer une telle solution en rendant, dès aujourd'hui, ces murs sacrés par la beauté des œuvres qui les recouvriraient. On se souviendra qu'en Italie l'art a tellement sanctifié les édifices, que, légués par les tyranneaux odieux du quinzième et du seizième siècle, ils ont été respectés en leurs moindres ornements par les révolutions périodiques et les réactions les plus violentes. Oui, l'art sanctifie et purifie tout. Ce qu'il a touché de son aile divine devient aussitôt l'orgueil et la plus pure richesse de toute nation digne de croître en grandeur et en intelligence. Le peuple qui permet qu'on touche à cette part de son patrimoine, s'en

va s'acheminant vers sa ruine et son abaissement. J'ajouterai que la France qui a résisté aux tentations de la Réforme et de l'Athéisme philosophique n'aura jamais d'autre religion de sa race que la foi catholique; et la fol religieuse est plus nécessaire aujourd'hui qu'en aucun temps à un peuple en souffrance, pour retremper aux eaux vives ses forces et ses vertus, amollies par le luxe, énervées par renrichissement. N'est-ce pas Lamennais qui, en 1834, même après les Paroles d'un croyant, disait : ■ Hors du catholicisme, expression la plus complète des traditions du genre humain dans ce qui n'est pas la science, je ne vois rien qui ressemble à une religion. > Or, si le Christ, quoiqu'il en puisse déplaire à quelques-uns, est vraiment et doit rester jusqu'au bout le Dieu des Fran<;ais, à'quoi bon lui retirer son beau temple, le monument commémoratif des bienfaits qu'en a reçus la nation, par l'entremise de sa vierge la plus pure ^ Quant à moi, je le répète, ma conviction profonde est qu'à moins qu'on ne le démolisse au ras du sol, le Panthéon finira par se rcmphr peu à peu et siècle par siècle, d'ceuvres assez éprouvées pour que ne se soucie plus d'y toucher, dans les plus mauvais. jours, la main toujours saccageuse de la multitude; et ce qui survivra à tant de périlleuses turbulences, ce ne sera pas un temple banal, sans Dieu ni prières, mais la basilique particulièrement pompeuse et éclatante, telle que Clovis voulut qu'elle fOt dès l'origine de la nation, l'église du Dieu qui le fit vainqueur des Germains, l'église consacrée à la prière, c'est-à-dire aux espoirs virils, aux fermes propos, aux dévouements aveugles, pour la grandeur et la gloire de la France.

Paris. — Soc. d'imp. Paul Dupoht, 41, rue J.-J.-Roust«au (Cl.), 374.7.85.

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