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Les décorés; ceux qui ne le sont pas

En France , on compte deux chancelleries de la Légion d’honneur, une officielle et une officieuse.

La première est installée dans le coquet hôtel Louis XVI de la rue de Lille ; la seconde ne -possède aucun domicile légal , elle vagabonde du boulevard au faubourg , du salon select à la brasserie bohèmarde , du cénacle artistique à la reunion populacière, du Soudan à l’Opéra, de nulle part à n’importe où. La

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première a pour grand-chancelier le général Février; la seconde prend ses dignitaires au petit bonheur : elle s'adresse à tout le monde , à la nullité , à l’homme de valeur , au camelot, au penseur , à l'imbécile , au précurseur , aw mouton de Panurge, au sceptique , à l’explorateur, rond-de-cuir, au passant , à l’inconnu, au porte-lauriers, à l’anonyme , Tout-Paris,

au loqueteux , clubman , premiers rôles ou

comparses de cette troupe si peu homogène et si puissante qu’on appelle le public. La première commet parfois des gaffes énormes; la seconde se trompe rarement et, presque toujours, la postérité ratifie ses jugements.

Naturellement les deux sœurs ne restent pas dfaccord, elles se chamaillent de temps en temps , et vertement. Par exemple, quand l’officielle gratifie Cornélius Her \ du grand cordon, l’officieuse proteste et — pour se venger — enregistre la nomination de Guy de Mau-

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passant que Vautre — la vraie , celle qui estau coin du quai d’Orsay — a laissé partir là-bas sans le moindre bout de ruban.

C’est de la chancellerie officieuse que .j’ai tenté de devenir V interprète (s. g. d. g.). Tenant à me montrer impartial et à suivre les impulsions , parfois fort diverses, qui poussent la foule vers un nom , j’ai cherché — et non sans chagrin — à rester sourd à mes sympathies, à mes admirations purement personnelles.

En passant, avec moi , une revue rapide des boutonnières talenteuses, vierges de moire rouge , le lecteur ressentira vraisemblablement de violents ahurissements : — « Comment ! Pas possible ! Un tel? Je le croyais commandeur ! »

Il ne faut pas trop s'étonner : hier Edmond de Goncourt n était que chevalier , et il le serait encore sans l’intervention personnelle de ce Ministre merle blanc qui a nom Poincaré;

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Victor Hugo , mort simple officier de la Légion d'honneur , ri eût obtenu aucun grade s' il ri avait possédé , moment des promotions, la toute-

puissante amitié d'un politicien. — Le veinard 1 Mes décorés verront-ils leur nomination ratifiée par le suffrage universel ? J’en doute. D'abord , mes promotions, passablement batailleuses, un tantinet frondeuses, ne plairont pas à tout le monde; ensuite — comme le Molière d'Hervé entrant à la cour de Henri II — f arriverai parfois trop tôt, et on n'aime guère les gens dont la montre avance. Je réclame , en tout cas, quelques semaines , quelques mois de crédit ; la popularité va vite en cette fin de siècle, et l’on n'attendra peut-être pas longtemps pour que nous tombions d'accord , le public et moi. D'ailleurs — me souffle M. de La Palice — un quart d'heure avant d'être acclamé par la foule, un génie brille par son manque radical de notoriété.

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C’est même dans le but de prouver, d’une éclatante façon , la vérité de cet aphorisme génial que fai laissé , pendus aux murs de ma petite galerie , certains portraits dont la place n était plus dans ce livre , car depuis la publication de mes articles dans le Figaro et dans le Courrier français, quatre ou cinq des décorés qui ne le sont pas ont été transformés en décorés qui le sont. Mais — à parler franc — le fol orgueil de prouver à mes contemporains la déférence — intermittente — du gouverne ment envers mes jugements , ne m’a pas seul poussé à maintenir ma liste dans son intégralité première. Je le confesse , il m’a été impossible de résister au délicat plaisir de respecter les croquis d’admirables artistes dont l’État s’est longtemps soucié comme un poisson d’une pomme ; je goûte, par exemple, une joie sans mélange à constater , devant Dieu et devant les hommes, qu’un écrivain comme Huysmans

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a été décoré en qualité d’employé au Ministère de V intérieur ! Il y a là , pour V honneur des lettres franchises, un document exquis, un enseignement stupéfiant dont il serait fâcheux de se priver. Généreusement , je lègue l’un et Vautre à la méditation des philosophes et au lyrisme des poètes.

EDGAR DEGAS

EDGAR DEGAS

Un maître peintre, un chef d’école, un artiste hors pair. A prouvé la possibilité de créer des chefs-d’œuvre en reproduisant les êtres les plus ineptes : des filles, des danseuses, des chanteuses de café-concert, des gommeux et des jockeys. A appris la manière de s’en servir à de bons jeunes gens roublards qui se sont acquis des rentes en plaçant son procédé à la portée des philistins et en mettant de l’eau dans son vin : plus commode que d’élever des lapins. Ses hôtes ont déménagé de chez lui

en emportant son argenterie et ses draps dont ils se servent — aux Salons annuels — après un démarquage soigneux.

Méprisant et hautain, agressif et mordant, féroce pour les naïfs qui cherchent à lui rendre service ou à chanter ses louanges, recherché des raffinés, très craint de ses intimes qui se raréfient de jour en jour et filent à l’anglaise, afin d’éviter ses mots terribles faisant mouche à tout coup. S’il existait un armorial en art, Degas porterait le même blason qu’Henri Becque, mais avec plus de fiel en gueule.

Très vert, malgré ses soixante ans qui semblent avoir été conservés dans le vinaigre de sa... misanthropie; fuit les cohues, les expositions, les promiscuités, les halles à l’huile, les concours, les jurys, les associations et les écoles. Prétend s’être arrêté, dans ses lectures, à Alexandre Dumas père, mais a illustré les Petites Cardinal , de Ludovic Halévy, dont il a peint le portrait — une vraie merveille.

N’aime personne, et déteste tout le monde ;

EDGAR DEGAS

fait durement expier à ses amis, par ses sarcasmes empoisonnés, les niaises attaques de ses ennemis et les blessures d’un amour-propre éternellement à vif.

Presqu’autant d’esprit que de talent, c’est àdire énormément.

Adore Poussin, Ingres et... Degas — histoire d’embêter l’Institut qui préfère Paul Flandrin, Cabanel et Benjamin Constant.

Dans cinquante ans, la direction des Beaux- Arts paiera cent mille francs une de ses toiles pour le Louvre, et une souscription nationale lui érigera une statue dans le foyer de la danse, à l’Opéra.

Qui va piano, va sano.

Et le jour de l’inauguration, le bronze ou le marbre sera capable de tomber sur un assistant enthousiaste — un peintre, de préférence — afin de formuler une suprême rosserie parachevant la ressemblance du modèle.

STÉPHANE MALLARMÉ

STEPHANE MALLARME

Perdus au milieu de la frondaison du parc de Versailles, des jardins privés cachent leur grâce intime et la splendeur un peu compliquée de leurs parterres. La foule les ignore. Quand, par hasard, quelque badaud égaré jette un regard sur ces bosquets tarabiscotés, sur ces arbres sculptés comme des statues, sur ces plantes serties ainsi que des bijoux, sur ces buis ciselés, ces futaies cloisonnées, ces quinconces damasquinés, ces massifs d’orfèvrerie odorante, ces madrigaux en fleurs, sur ce coin

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de nature conventionnel et exquis qui s’harmonise adorablement avec les déesses de marbre et les portiques graciles dont les blancheurs fantomales argentent l’ombre des bois, le badaud — interdit et hostile — s’enfuit; à la hâte, il regagne l’allée poussiéreuse bordée de marronniers aux silhouettes déjà vues, l’allée grouillante où sévit l’écho d’une tonitruante musique militaire.

L’œuvre très particulière et très précieuse de Stéphane Mallarmé rappelle les jardins privés de Versailles : même impression de songe, mêmes parfums troublants, mêmes magnificences inconnues, mêmes élégances aristocratiques, même ambiance de mélancolie silencieuse embrumant les lendemains de fête et les palais morts.

La crapuleuse ironie dont on soufflette volontiers les talents personnels semble, depuis quelque temps, désarmer devant l’impassibilité sereine de l’artiste ; le rire, qui sert à assassiner les plus pures gloires, s’est tû, et, pour-

STÉPHANE MALLARMÉ

tant, l’auteur de V Après-midi d'un Faune n’ arrivera jamais à la popularité, pas plus que Botticelli, Bach ou Baudelaire.

Sa pensée altière effare, sa forme — mosaïque étincelante d'une caractéristique si intense — exaspère le lecteur dont le goût s’est habitué aux arlequins gâtés servis dans le livre et au théâtre, et qui nie ce qu’il ne comprend pas, afin d’éviter la fatigue d’une étude et d’une réflexion.

Cet isolé, méconnu et verveusement raillé pendant de longues années, exerce aujourd’hui une influence considérable, presque tyrannique sur la jeune génération artistique qui l’acclame et respecte en lui le dieu créateur de l’école nouvelle. Très spécial, son idéal s’est dressé contre le naturalisme triomphant; se dégageant de la domination rationaliste, scientifique et matérialiste, imposant d’autres dogmes au culte du beau, exigeant du style des impressions vierges, jetant la sonde dans un abîme inexploré de l’âme humaine,

Mallarmé a donné le premier coup de barre vers le symbolisme et l’Au-delà. Dans son sillage se sont engagés des enthousiastes, des sincères et aussi des adroits, quelques esprits supérieurs et beaucoup de camelots de lettres, qui crient plus qu’ils ne produisent et qui se montrent plus avides de réclame que de gloire.

Et pourtant, Dieu sait l’existence retirée et digne menée par le maître de ces trop bruyants disciples!

L’incomparable traducteur d’Edgar Poë — que la littérature n’a pas précisément enrichi — a longtemps vécu de ses appointements de petit professeur d’anglais au collège Rollin.

Entouré d’amis de choix qui jouissent du charme ensorceleur de sa conversation et de la douceur musicale de sa voix, il fuit le puffisme et l’interview; tout à son rêve de poète, dans une sorte d’hypnose, colorant de fulgurances éphémères les réalités de l’existence,, il marche au milieu de nous en dormeur

STÉPHANE MALLARMÉ

éveillé, bon, indulgent et tendre. Malgré l’intransigeance de ses théories, malgré la subtilité de sa vision cérébrale, sa bienveillante admiration salue le talent partout où il le rencontre. Il fréquente de Goncourt, aime Alphonse Daudet, apprécie Zola, jette sur la tombe de Villiers de TIsle-Adam une fastueuse oraison funèbre et écrit une lettre attendrie au sujet de la mort de Maupassant. Son infaillible prescience a défendu le génie de Wagner éclaboussé d’ordures, a admiré Manet, Renoir, Rodin et Degas, a deviné Chéret, a consacré Maeterlinck.

Fort lié avec le directeur actuel des Beaux- Arts, Mallarmé a profité de son amicale influence pour pousser l’État à doter le Luxembourg d’un chef-d’œuvre de son ami Whistler. Mais lui ne demande ni n’accepte rien, car son désir plane trop haut : il ne sera jamais atteint par un décret ministériel.

MARCELIN DESBOUT IN

MARCELIN DESBOUTIN

Plus délabré que Job et plus fier que Bragance, Drapant sa gueuserie avec son arrogance,

Desboutin ne rappelle en aucune façon une gravure de mode; mais, tudieu! messeigneurs, quelle allure ! Quand ce superbe vieillard, coiffé d’un feutre cabossé, vêtu d’un veston et d’un pantalon découragés, chaussé de bottes épuisées, le ventre barré d’une ceinture de flanelle, passe — la pipe de terre aux dents — sur les boulevards et coudoie les rachitiques spécimens de la mondanité parisienne, eh bien,

je vous le jure, l’avantage ne reste pas aux gélatineux palefreniers qui donnent le la de l’élégance suprême à l’Europe attentive.

Oh ! évidemment, il est mal nippé, ce traînard de la bohème disparue; mais regardez cette tête puissante, pensive et altière, dont l’expression dédaigneuse rappelle celle de Barbey d’Aurevilly, et, ma foi ! vous oublierez tailleur, chemisier, bottier, coiffeur et chapelier, et vous remercierez la nature de vous avoir laissé des mâles de cette trempe pour vous consoler des nombreux Aztèques qui, à Trouville, à Dieppe, et... ailleurs, se promènent sous des casquettes d’invalides.

Il a été riche, Desboutin. Longtemps il a mené grand train ; palais à Florence, hôtel à Paris, chevaux, voitures, table toujours dressée, hospitalité fastueuse, bourse ouverte, amis, obligés, parasites, pique-assiettes. Par malheur, il y a des gens qui méprisent si profondément l’argent, qu’ils tentent l’impossible afin de le forcer à déguerpir. Vexé de cette façon inat-

MARCELIN DESBOUTIN

tendue et désagréable d’être traité, l’argent un beau soir est parti, mais le talent, lui, est resté.

Et quel talent !

Voilà un quart de siècle que les planches du graveur excitent l’admiration des artistes, des amateurs, des gens de goût, des passants, des indifférents et même de ses adversaires. Avec Bracquemond, cet audacieux a révolutionné, galvanisé la gravure française qui s’enlizait dans une correction impersonnelle et morne. Il manie le burin comme un pinceau, et certaines de ses eaux-fortes — aux noirs veloutés et transparents, — évoquent le souvenir, cependant si écrasant, du dieu Rembrandt. Dans la pointe sèche, où il a presque créé un genre, tellement il a bouleversé les vieux moules, sa taille reste incisive, vivante, primesautière, colorée, grasse, et la collection de ses portraits, si fâcheusement dispersée — entre autres ceux de Manet, de Goncourt, de Puvis de Chavannes, de lui-même — présentera à nos des-

cendants un superbe morceau de l’art moderne* Impossible de saisir avec plus d’intensité la caractéristique, la silhouette morale d’un être.

Il y a vingt-cinq ans, Desboutin, qui est un lettré délicat, fit représenter à la Comédie- Française un drame en vers — Maurice de Saxe — dont le succès, arrêté par le canon de Reichshoffen, aurait rapporté à tout autre qu’à lui le ruban rouge. Seulement l’auteur est un irrégulier, un indépendant, un original ne fréquentant aucun salon officiel, un monsieur insupportable dont l’épine dorsale reste ankylosée et dont le chapeau semble collé sur sa chevelure hirsute. En outre, ce Montmartrois ignore le chemin des ministères; il préfère ergoter sur l’art dans une brasserie de jeunes ou copier quelque Fragonard inconnu, plutôt que de passer fructueusement son temps dans des antichambres dont la teinte des tentures et la dorure des lambris flanqueraient, d’horreur, le tétanos à l’obélisque.

MARCELIN DESBOUTIN 2 1

Le talent! le talent!... c’est quelque chose pour un artiste, à la rigueur, ça ne peut pas nuire... Evidemment on le lui pardonnerait encore, car il faut parfois se montrer indulgent avec ces gens-là. Mais... mais pourquoi diable ne s’adresse-t-il pas à un bon tailleur?

J. -H. ROSNY

J.-H ROSNY

Si le passé de Rosny paraît léger d’années, il est par contre lourdement chargé de labeur et de talent. La situation prépondérante, quasi unique, occupée par lui dans la littérature contemporaine — situation d’un chef d’école — il l’a conquise d’un coup et sans discussions. La remarque a son importance, car Dieu sait si la caste Gens-de-lettres se montre, pour les nouveaux venus, jalouse, malveillante, dédaigneuse et hostile! Mais le premier roman paru — NelV Horn — dépassait d’une telle

hauteur la production courante qu'il fallut, tout en grognant, s’incliner devant le jeune maître.

Pourtant, la presse et le public passèrent indifférents devant cet admirable livre. Le Bilatéral, qui vint ensuite, n’excita guère plus d’enthousiasme, et l’artiste avait déjà été largement pillé par quelques écrivains pratiques, quand il restait encore ignoré de Ja foule.

Pas tout le monde le débutant, un peu déconcertant même, et par sa tournure d’esprit, et par ses jugements, et par son extérieur, et par le besoin de combativité qui devait, plus tard, le pousser à signer le puéril et maladroit manifeste contre Emile Zola. D’où venaitil, l'orgueilleux conquérant? Que faisait-il ? Gomment vivait-il ?

Très digne, très fermé, supportant la gêne avec une fierté silencieuse, n'ouvrant à personne son intimité, n’acceptant ni pitié, ni protection, ni service, Rosny tenait à creuser seul

J. -H. ROSNY

•son sillon. Et les légendes bêtasses grandissaient autour de lui : un ancien ouvrier mécanicien ne sachant pas lire à seize ans et s’instruisant lui-même; un exilé politique dissimulé sous un faux nom; un révolutionnaire socialiste réfugié dans la littérature; et patati et patata. L’auteur de Marc-Fane — indifférence ou mépris? — ne démentait •rien et semblait se complaire dans ce mystère.

En réalité, tout se résumait à l’histoire assez ■vulgaire d’un jeune homme, presqu’un enfant, qui, à la mort de son père, avait dû énergiquement lutter contre les âpretés de la vie ; d'interminables jours gris passés à aligner des •chiffres chez un commerçant; puis, grâce à un petit héritage, la délivrance et l’envolée vers le travail, un travail incessant et enragé, activé par une facilité d’assimilation prodigieuse et la soif de tout connaître, de tout apprendre, de tout approfondir ; un long séjour en Angleterre; le modeste pécule épuisé, le retour à

Paris, avec une malle bourrée de manuscrits ; de nouveau, la lutte pour la conquête du pain, et, cette fois, du pain de la femme et des enfants, lutte atroce quand on ne sait se plier à aucune vilenie, quand on n’accepte pas de besogne malpropre, quand on fuit les compromissions louches, quand on se refuse à la moindre concession pour lever l’acheteur, quand on est affligé de la conscience puritaine et droite de ce naïf.

Enfin — presque malgré lui — le succès, les salamalecs des gros bonnets, les félicitations aigres-douces des camarades, les commandes de romans dans le Figaro , le Gil-Blas , YEcho de Paris , les cauteleuses rosseries dés confrères, les articles respectueusement sollicités et grassement payés, les premiers bruissements de la gloire et, tout dernièrement, un chef-d’œuvre : Y Indomptée.

Avec son teint mat, sa barbe et ses cheveux d’encre, ses yeux profonds, ses gestes secs, sa diction monocorde, la correction sévère de sa

J. -H. ROSNY

mise, Rosny ressemble à un Persan qui se serait fait clergyman. Il ne discute pas, il confe'rencie; il ne cause pas, il monologue, suivant son raisonnement sans se pre'occuper des arguments de son interlocuteur qui ne le convainc jamais, car il se montre autoritaire et passionné aussi bien dans ses inimitiés que dans ses admirations, admirations dont le nombre est restreint. Mais quel encyclopédique et puissant cerveau! Il a embrassé toutes les manifestations de l'intelligence humaine, et son bagage scientifique est aussi considérable que son acquêt littéraire. Il voit d’ailleurs la rénovation des lettres par l’alliance de la Science et de l’Art; dans le fond comme dans la forme, ses livres, auxquels a collaboré son frère — lui aussi un esprit de premier ordre — sont imprégnés de cette conviction, et des œuvres telles que Les Xipéhu les Tornades , Daniel Valgrève, Vamireh, non seulement proclament la valeur d’un penseur profond et d’un styliste exceptionnel, mais ils prouvent

desétudesphilosophiques, géologiques, physiologiques, astronomiques, physiques et chimiques, dont se contenteraient bien des professeurs de faculté.

Comme Huysmans, faudra-t-il donc que Rosny devienne sous-chef de bureau pour recevoir un bout de ruban rouge?

PAUL VERLAINE

PAUL VERLAINE

Suis-je né trop tôt ou trop tard?

Qu’est-ce que je fais en ce monde?

O vous tous, ma peine est profonde :

Priez pour le pauvre Gaspard!

Pauvre Gaspard!... la dernière fois que je l’ai vu c’est à la vitrine d’un marchand de photographies — en effigie : flanqué d’un ministre quelconque et d’une danseuse du Moulin Rouge, son portrait se carrait dans la Galerie de nos Contemporains che% eux. Les hommes de lettres avaient tous répondu à l’appel, les

grands, et surtout les petits. Chacun avait été pris par l’objectif dans l’intimité d’une existence ouatée de bonheur, dans la douce atmosphère du chez-soi, dans le décor d’un riche intérieur d’artiste, dans le recueillement du travail et la respectabilité d’une fortune glorieusement acquise.

Parmi ces heureux, un intrus détonnait lamentablement et suggérait la crainte d’une choquante erreur. Cet individu au front énorme et dénudé, aux traits sabrés, à l’air pensif et triste, ce marque-mal d’une laideur brutale rappelant le masque de Socrate, c’était Verlaine, Verlaine assis sur une banquette crasseuse, le regard perdu dans une rêverie douloureuse. Devant lui — sur une table de marbre — une carafe, un verre d’absinthe, un encrier de deux sous, des allumettes, des feuillets épars. Une salle de café bête à pleurer, une salle de café qu’éclaboussent de ridicule un aquarium en zinc et un rocher en carton, voilà le che^-lui — quand ce n’est

PAUL VERLAINE

pas l’hôpital — du plus admirable poète contemporain.

Comment! Verlaine décoré! Vous n’y peusez pas ou vous débarquez du Congo! — Mais si,, mais si, je sais... parbleu, je n’ignore rien.

Evidemment l’artiste impeccable qui a posé un jour sa candidature à l’Académie n’a aucune prétention au prix Montyon, mais il a écrit Sagesse; son existence irrégulière révolte nos convictions de bourgeois repus, mais il a chanté la Bonne chanson ; son accoutrement de commissionnaire dans la dèche manque d’élégance, mais il a composé les Fêtes galantes ; comme Villon, il est plus riche de rimes que de billets de banque, mais sans compter, il a jeté à tous les vents l’or de son génie et le sang de son cœur.

Plus tard, quand ses vers d’une humanité si vibrante, d’un art si élevé, d’une forme si puissante, ses vers où sanglotent d’infinies tristesses et où se magnifient de sublimes beautés, auront paré d’une immortelle etlumi-

neuse blancheur l’ange déchu, plus tard nos petits-fils nous reprocheront notre rigorisme imbécile et notre lâche indifférence qui auront laissé pourrir en pleine misère le plus pur de nos poètes, dans ce Paris où l’on saoûle de millions un Eiffel et une Liane de Pougy.

Peu importe qu’on triche au jeu, ce qu’il exige, le monde bien élevé, c’est qu’on gagne. Or Verlaine a toujours perdu, et pas une fois la déveine ne s’est lassée. Alors l’artiste blessé s’est aigri ; ses coups de boutoir, parfois injustes, ont éloigné ses admirateurs et découragé ses amis ; la maladie s’est abattue sur ses maigres épaules, le vide s’est aggravé, la désespérance s’est infiltrée dans cette âme éternellement inquiète, et le vaincu regarde avec effarement la cohue des vainqueurs qui passe sans le comprendre, sans le connaître, hurlant de joie aux triomphes abjects, traînant le talent dans la boue, et n’écoutant même pas l’amer et suprême sanglot de l’homme qui se grandit par l’aveu même de sa faiblesse :

PAUL VERLAINE

Qu’as-tu fait, ô toi que voilà, Pleurant sans cesse,

Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà.

De ta jeunesse?

Hélas!... pauvre Gaspard !

ALFRED BRUN EAU

ALFRED BRUNEAU

Un Parisien qui a émis la prétention inusitée de naître à Paris, un artiste qui pousse l’excentricité jusqu’à se priver du délicat plaisir de déchiqueter ses confrères et ses amis, un homme à part dont la silhouette émaciée et dégingandée évoque le vague souvenir de Don Quichotte, d’un Don Quichotte menu, nerveux, hoffmannesque, un Don Quichotte en

(*) Décoré depuis la publication de cet article dans le Figaro.

pince-nez, vêtu, par un domestique distrait, des habits de Sancho Pança.

Pas fin de siècle pour deux sous, Bruneau, serviable, accueillant, délicat, indulgent et enthousiaste, mais féroce dès que les questions d’art sont en jeu. Par exemple, ne vous risquez pas à regretter, devant lui, les beaux jours de la musique « éminemment française », le règne de la Reine Topaze et de Si j'étais Roi , le temps où le ténor — la main sur le cœur — * y allait de trois couplets devant le trou du souffleur, où la chanteuse égrenait une romance à trilles, et où un dialogue court, mais auvergnat, servait d’entr’actes aux duos, trios, quatuors et chœurs réglementaires. Et, surtout, ne lui parlez pas de concessions au public. Non, croyez-moi, dans votre intérêt, choisissez un autre sujet de conversation. Brr!... Et pourtant l’auteur de Kérim n’est ni combatif, ni sectaire, et sa critique au Gil Blas reste généralement aussi bienveillante dans le fond que modérée dans la forme; mais s’il

ALFRED BRUNEAU

se montre conciliant en parlant des autres, il est intraitable pour lui-même, et jamais il ne châtrera son tempérament, jamais il ne reniera ses convictions, dans le but d’acheter les éloges ou de fuir les attaques.

En sortant du Conservatoire, où il obtint un second prix de Rome, le jeune homme évita adroitement la villa Médicis, et manifesta de suite les tendances indépendantes, les idées révolutionnaires qui devaient, plus tard, amener sa collaboration avec Emile Zola.

Guidé par une merveilleuse intuition, le maître romancier devina la valeur du commençantàpeine connu quilui demandaittimidement l’autorisation de mettre en musique l’œuvre à succès. Parmiles personnalitéslespluscélèbres, les plus illustres, sollicitant la faveur de transformer le Rêve en opéra, Bruneau fut choisi et se mit au travail. Après bien des efforts, bien des déceptions, bien des démarches, bien des sollicitations, le compositeur toucha enfin au

port: crânement — et fort emballé — Carvalho accepta sa partition. Plus heureux que le pauvre Lalo qui, pour être joué, dut attendre pendant près de vingt ans l’arrivée providentielle au pouvoir de Roger Marx, dont la première préoccupation fut d'imposer le Roi d’Ys à M. Paravey, l’auteur n’avait pas encore de cheveux blancs* quand un soir — soir solennel ! — le chef d’orchestre de l’Opéra-Comique attaqua les premières mesures du Rêve.

Ah ! le coup fut rude pour les vieux habitués de Favart! Le veston et le pantalon modernes sur la scène où triomphaient le maillot et le pourpoint! Un livret dont la coupe bouleversait les traditions de la maison ! Une musique d’iconoclaste renversant les autels séculaires élevés dans le saint des saints! C’était la fin du monde — d’un monde plutôt.

La clarté des idées, la facilité de l’inspiration, la franchise de l’orchestration, la simplicité des moyens employés — en dehors même des qualités techniques de la composi-

ALFRED BRUNEAU

tion — désarmèrent les malveillances et décidèrent un succès qui alla grandissant en Angleterre, en Belgique et en Allemagne. La victoire était d’autant plus importante qu’elle précisait la justesse de l’esthétique de Bruneau en démontrant qu’on peut garderies qualités si spéciales, si caractéristiques de notre génie national et appliquer les théories de Wagner.

Le duel engagé entre la vieille et la nouvelle école a recommencé avec la première de Y Attaque du Moulin , première qui prit les proportions d’un gros événement artistique. De quel côté penchera la balance ? Ma somnambule habituelle m’ayant obstinément refusé le moindre tuyau à ce sujet, je ne risque aucune prophétie, mais, en tout cas, je l’affirme — vainqueur ou vaincu — l’artiste marchera toujours au combat en déployant loyalement son drapeau, et les bons petits camarades s’abuseraient lourdement en espérant une reculade, une palinodie ou une lâcheté. Bruneau est un de ces hommes qui ne trahissent pas. L’œuvre importante qui sera

montée l’année prochaine à l’Opéra prouvera y une fois encore, la vaillance et l’intransigeance de convictions dont les admirateurs attardés du Caïd regretteront seuls l’avènement.

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