HENRI
DE TOULOUSE-LAUTREC
HENRI DE TOULOUSE-LAUTREC
Ohé, ohé ! — En voilà un qui ne s’embête pas. Ah! il les secoue ferme les grelots de la folie. — Ohé, ohé! — • Connu du Tout-Paris qui rigole, habitué assidu du Moulin-Rouge, du Casino, des Folies-Bergère, des brasseries montmartroises, des beuglants dans l’train, des cafés excentriques, des bouis-bouis pimentés, il est le Juif-Errant de la noce, le galérien de la fête. Et avec ça — de front — très intellectuel, fin lettré, artiste raffiné,
homme du meilleur monde, portant un des plus vieux noms de la noblesse toulousaine.
Pour mener une existence aussi effroyablement folichonne, je me demande parfois siToulouse-Lautrec n’est pas la victime de quelque vœu ancestral. Un de ses aïeux qui a été aux Croisades n’aurait-il pas imposé à son descendant l’abominable supplice du plaisir à perpétuité, afin de racheter, dans le Purgatoire, une faute grave commise en Palestine? On avait rimagination si perversement cruelle au Moyen-Age, qu’il faut s’attendre à tout de ces sombres tortionnaires.
Ce qui me porterait à accepter volontiers cette hypothèse, c’est l’impression de tristesse morne émanant des œuvres — œuvres admirables d’ailleurs — du jeune artiste. Les milieux qu’il fréquente, les personnages qu’il coudoie sont rendus, par lui, avec une extraordinaire âpreté, une féroce rancune, une haineuse rage, une sourde soif de vengeance. Ah ! il ne les voit pas d’un œil bienveillant ses confrères en
DE TOULOUSE-LAUTREC
godaille l Son crayon, qui brûle et qui mord, rend des arrêts implacables, comme ceux d’un justicier inflexible.
Ces souteneurs aux crânes de poisson, aux bajoues flasques, aux groins rasés, aux lèvres baveuses ; ces mondains hébétés dont la chétivité chlorotique se dissimule mal sous l’habit noir ; ces calicots en bordée dont les moustaches trop cirés coupent en deux les faces gélatineuses, et dont les pantalons collants accusent les genoux cagneux et les mollets zébrés de varices ; ces filles aux tétines boursouflées, aux gueules sabrées de carmin, aux tignasses badigeonnées d’ocre, aux regards pourris; ces rouleuses phtisiques dont les panaches évoquent, en avance de quelques jours, la pompe macabre des corbillards ; ces vendeuses d’amour, goules sorties de l’égout, qui feraient lever le cœur à un A'issaoua, oui, toute la bande est stigmatisée, d’une façon superbe et définitive, dans des croquis, des pastels, des lithographies, des toiles, d’où s’éva-
pore un relent de crime, de vice, de bêtise et de basse matérialité.
Toulouse-Lautrec, qui s’impose comme un des plus volontaires et des plus personnels talents de l’époque, est un satirique formidable, mais sa verve corrosive s’éloigne radicalement de la bonhomie railleuse des petits maîtres hollandais, et ne procède ni de Daumier, ni de Gavarni. Il ne déforme pas la nature, il la caricaturise à peine; cauteleusement il la guette, patiemment il l’attend, et il lui saute à la gorge au moment précis où, dans un éclair de défaillance, elle se montre grotesque. La Vénus de Milo ou la Diane de Jean Goujon y auraient passé, bon gré mal gré, et je frémis à la pensée de la posture dans laquelle les pauvres femmes eussent été pincées. Quand il a agrippé sa proie, il se délecte, raffine, ne fait grâce d’aucune tare, souligne les défectuosités, s’attarde aux déchéances, caresse les imperfections, met en lumière les ridicules, se pourlèchedes abjections.
DE TOULOUSE-LAUTREC
Mais de quelle façon il procède à sa vengeresse besogne! 11 dessine et modèle avec l’impeccabilité d’un Degas et, en quelques coups de brosse, formule la caractéristique, la synthèse d'un être.
En résumé, si l’Espagne s’empanache de Goya, nous, nous pouvons nous montrer fiers de Toulouse-Lautrec; et encore ce dernier possède-t-il un avantage appréciable sur le graveur fameux de la Tauromachie. L’auteur de l’affiche du Moulin-Rouge — un lumineux et original chef-d’œuvre du genre — confectionne des cocktail avec un doigté, un moelleux, un tour de main, un sens de la perfection que lui envierait le plus célèbre barman des Etats- Unis.
Une fois de plus, la France tient donc la corde, — - Sursum corda! s’écrierait M. Brunetière.
ARSÈNE ALEXANDRE
ARSÈNE ALEXANDRE
Un mouton à cinq pattes : un critique qui s’y connaît, qui a étudié à fond la question dont il s’occupe, qui ne confond ni une eauforte avec une lithographie, ni un croquis de maître avec un dessin de Machard, qui juge avec autant de compétence un morceau architectural, un tableau, une page littéraire, une statue, une estampe, une œuvre décorative.
Entré dans la carrière en pleine bataille, alors que la lutte présentait le caractère d’im-
placabilité d'une guerre de religion, il a conservé des habitudes de condottière, il s’emballe, voit rouge et frappe parfois des frères d’armes, d’audacieux révoltés dont la colère lui fait oublier les services rendus autrefois à la cause commune. Sa plume reste aiguë comme un stylet : qui s’y frotte, s’y pique.
A l’encontre de Fourcaud — le révolutionnaire devenu conservateur qui veut que tout le monde soit content dans’ la maison, quand il a bien bu et bien mangé, et qui ne dissimule pas son naïf étonnement en voyant le train continuer sa marche lorsqu’il est descendu de wagon — Arsène Alexandre croit qu’à une évolution succède une autre évolution, et que l’humanité, éternellement en mal d’enfant, ne se repose jamais. Il a ferraillé pour le naturalisme et l’impressionnisme bêtement méconnus, mais il se refuse à accepter que Courbet ou même Manet aient, pour toujours, barré la route aux générations futures. Il se passionne pour toute manifestation nou-
ARSÈNE ALEXANDRE
velle, et le salon des Indépendants qui a rendu à la peinture les mêmes services que le Théâtre- Libre à la littérature, n’a pas compté, à ses débuts, de plus chaud défenseur.
Se dégageant de l’influence de sympathies personnelles parfois excessives, fréquemment dangereuses, il a tenu à devenir le champion non d’une école, mais du talent. Aussi, malgré la divergence de leur tempérament, malgré l’opposition flagrante de leur idéal, a-t-il éloquemment et virilement manifesté en l’honneur de la belle floraison d’artistes modernes tels que Denis, Anquetin, Toulouse-Lautrec, Gausson, Ibels, Guillou, Vallotton, Bonnard, Ranson, Maufra, Vuillard, Luce, et tant d’autres que les critiques officiels et chamarrés ignorent même de nom.
Que MM. Yriarte et Havard — entre autres — n’accaparentpasl’allusion pour eux seuls. Ils sont légions les messieurs brevetés par le gouvernement pour discerner les talents en fleur, qui n’y voient goutte, s’ankylosent, se cram-
ponnent à la Renaissance italienne, ne comprennent rien au mouvement contemporain ou — ce qui est peut-être plus drôle — s'hypnotisent devant les mièvreries bourgeoisement émasculées de Galland et s’intitulent de fougueux anarchistes parce qu’ils acceptent les aimables toiles de Gervex.
La souple compréhension d’Arsène Alexandre se résume dans deux ouvrages où il a étudié, d’un côté, la maîtrise géniale de Daumier et, de l’autre, où il a subtilement détaillé les qualités de l’incomparable charmeur qu’est Willette.
Admirer hier et rendre justice à aujourd’hui, n’est-ce pas là le rôle unique et vraiment noble du critique?
ANDRÉ ANTOINE
ANDRE ANTOINE
Ne connaissant David que de réputation, il m’est impossible de savoir si, physiquement, le directeur du Théâtre-Libre ressemble au roi juif; mais, moralement, il me rappelle le jeune imberbe — doué d’un colossal toupet — qui régla son affaire, en cinq sec, à Goliath, l’homme-canon de ces temps reculés.
Se souvient-on du premier coup de fronde lancé par le pygmée, en 1887, dans une salle de spectacle large comme le vestibule des Nouveautés, un trou crasseux et humide, —
enfoui dans les flancs de Montmartre — qui évoquait le souvenir d’une baraque foraine?
Les rares excentriques et les quelques journalistes blasés qui s’aventurèrent dans ce taudis comptaient s’en payer une « bien bonne ». La pierre, c’était Jacques Damour — le drame d’Hennique que Porel accapara aussitôt. — Elle fut dirigée avec tant de force et d’adresse, qu’elle frappa en plein front le géant Tout- Paris. Malgré l’effarement des uns et la fureur des autres, le succès prit de telles proportions que David victorieux s’installait, l’année suivante, au théâtre Montparnasse, sur une vraie scène et devant de réelles cravates blanches. Depuis, repassant les ponts, il a planté aux Menus-Plaisirs sa tente sur laquelle on aurait pu écrire : Quo non ascendant ?
Fort inattendu, ce foudroyant triomphe, car la Ville-Lumière — une ingénue passablement défraîchie — ne se laisse pas facilement séduire.
Antoine, il est vrai, n’ayant pas été trituré
ANDRÉ ANTOINE
dans le moule à gaufres d’un lycée, jouissait d’une entière indépendance cérébrale; il ne se sentait empêtré dans aucune routine, et il avait adroitement évité l’influence dévirilisante du Conservatoire, en se privant de son enseignement néfaste.
Comment, toutefois, l’ancien élève de l’école communale, obligé de gagner son pain à treize ans, l’ex-troupier qui, avant d’entrer au régiment, avait misérablement besogné chez un petit agent d’affaires, chez Didot et chez Hachette, le chétif employé de la Compagnie du Gaz qui, perdu dans Paris, ne comptait ni relations ni soutiens, ni influences, comment ce pauvre diable parvint-il à mettre, un beau soir, son nom en vedette sur l’affiche du succès?
Oh! mon Dieu! c’est bien simple, la recette est infaillible, et je suis heureux de la divulguer à mes concitoyens : il suffit de se montrer exceptionnellement intelligent, d’être doué d’un flair artistique hors ligne, de posséder les
qualités d’un comédien de premier ordre, de pousser le goût et la science de la mise en scène jusqu’à la perfection idéale, d’ouvrir largement la porte aux talents inconnus qui pullulent dès qu’on daigne lire leurs œuvres, et ne pas s’hypnotiser sur des noms rancis.
Par la tâche accomplie, il est d’ailleurs facile de juger l’ouvrier.
Les œuvres d’étrangers tels que Tolstoï, Ibsen, Hauptmann, Strindberg, Bjornson qui, sans Antoine, sommeilleraient en France dans le plus complet oubli, ont été révélées au public. En sept ans, tout ce qui porte un nom dans notre littérature contemporaine a été acclamé sur la scène du Théâtre-Libre, toute notre brillante phalange a fait là ses premières armes : Hennique, Rosny, Alexis, Céard, Margueritte, Ajalbert, Descaves, Bonnetain, Lavedan, Guiches, Le Corbeiller, Mullem, Lecomte, Couturier, de Curel, Pierre Wolfï, Ancey, Courteline, Jean Jullien, Fèvre, Méténier, Vidal, et je ne parle pas des anciens
ANDRÉ ANTOINE
déjà glorieux, de Goncourt, Zola, Villiers de TIsle-Adam, Banville et Aubanel.
Les directeurs dont la plupart s'étaient fort égayés des efforts de ce « toqué » et avaient spirituellement nié son influence — influence tyrannique et prépondérante pourtant — ont fini par lui subtiliser acteurs et auteurs. C’est d'un haut comique : tous y ont passé ou y passeront, depuis la Comédie-Française jusqu’aux Bouffes-du-Nord.
Souvent hommes varient.
Antoine, qui était, à la fois, lecteur, imprésario, secrétaire, metteur en scène, administrateur, régisseur et acteur, menait l’existence d’un forçat... qui travaillerait énormément. En outre, il fut fréquemment vilipendé, de droite et de gauche. Impassible, comme un beau lac, il s’est longtemps consolé des petites malpropretés humaines en louchant sur le ruban violet qui s’épanouit à sa boutonnière depuis 1887 — en attendant mieux.
Mais, brusquement, le combattant a jeté son fusil, et s’est rendu à l’ennemi qui l’a accueilli les bras ouverts. Découragement, lassitude ou attirance de l’existence joyeuse menée par l’acteur à la mode?... Hum, qui sait? Peut-être sa fuite n’est-elle qu’une ruse de guerre, comme celle d'Horace? Peut-être reverrons-nous un jour Antoine et le Théâtre- Libre, en pleine apothéose, aux Français ou à POdéon ? En tout cas ses amis n’oublieront jamais ni l’œuvre entreprise, ni les services rendus à la littérature par le petit employé du Gaz, et, malgré tout, comptent encore sur lui !
PAUL BON N ET AIN
PAUL BONNETAIN
Lorsque je rencontre Bonnetain touchant barre à Paris pour quelque mois — ou quelques heures — entre deux escales, impossible de m’ôter de l’esprit qu’il est déguisé. Avec son tube luisant comme la portière d’un coupé, sa jaquette irréprochable sortant de chez le bon faiseur, son col droit, ses escarpins vernis et ses gants clairs, il a l’air de se rendre à un bal costumé. Le vrai Bonnetain est coiffé d’un casque en toile et chaussé de lourdes bottes
fauves ; à la ceinture qui serre sa vareuse, pend la gaine d’un revolver, et un remington lui sert de stick. Quant à l’autre, au mondain, au boulevardier..., il y a maldonne, connais pas. Sans se l’avouer, l’invétéré nomade aime peu notre grande ville, qui pourtant le choyé et le gâte — l’ingrat — dès qu’il daigne nous favoriser de sa présence.
Mais, sous des allures décidées, se cache un timide, préférant affronter une tribu d’anthropophages plutôt qu’entrer dans un salon où coquètent et caquètent une vingtaine de dames décolletées ; et puis, en véritable oiseau de tempête, la monotonie de notre existence si banale — malgré l’inutile agitation de chaque jour — l’énerve et l’ennuie. Pour se sentir heureux, il a besoin de braver le danger, de se lancer dans quelque périlleuse aventure, de se créer d’inextricables difficultés. Fantasque, nerveux, primesautier et sensitif, sestendances, et même ses affections, subissent des sautes brusques, des bouleversements dont il serait
PAUL BONNETAIN
inutile de chercher les causes rationnelles. Pourquoi, par exemple, Bonnetain, dont la bégueulerie (n’est pas le péché mignon et dont le mâle talent ne présente aucun symptôme de mysticité, a-t-il signé, le malencontreux manifeste contre Zola? Impossible de répondre. Un cyclone avait passé; voilà tout.
A peine le nid tant désiré est-il terminé et douillettement paré, que notre Juif-Errant trouve la vie lamentablement grise; il s’étire, boucle sa valise et saute dans le premier train en partance pour n’importe où. Il s’offre une petite ballade dans le centre de l’Afrique, comme nous irions à Saint-Cloud, et il connaît mieux le fleuve Jaune* que l’Oise ou la Seine.
Ne nous plaignons pas trop de cette monomanie de mouvement; qui sait si elle n'apporte pas à la facture de l’auteur de Y Extrême- Orient un caractéristique coloris, une saveur excitante, une ambiance absolument originale? L’originalité!... peste, une qualité qui ne
court pas les livres, en l’an de grâce 1895.
Son ouvrage de début, Le Tour du Monde d’un Troupier, marque la première étape, de Bonnetain, quand il parcourait les Antilles et la Guyane, sous la capote du marsouin. Passé sergent, il refuse l’épaulette afin de se consacrer librement à son vice : la littérature. Seulement, à peine de retour à Paris, l’asphalte lui brûle les pieds et il repart.
En qualité de correspondant du Figaro , le voilà au Tonkin où il accompagne les colonnes françaises et où il tiraille à côté des anciens camarades; ilparcourt la Chine et l’Indo-Chine, puis revient prendre l’apéritif à Tortoni : — Voyez terrasse. Boum ! — Le garçon n’a pas le temps de lui rendre sa monnaie, pschit, il fait voile pour Tien-Tsin, taille une bavette avec le vice-roi Lé-Hung-Tchang, regagne la capitale, s’installe définitivement , déménage, se terre à la campagne, vend ses malles, plante des choux avec recueillement, élève des poules et des lapins avec passion, se voit presque
PAUL BONNETAIN
menacé du Mérite Agricole, quand, brusquement repris par la nostalgie des voyages, il accepte une mission du gouvernement qui l’envoie au fin fond du Soudan, où il emmène en croupe sa jeune femme et son amour de fillette.
Des gens bien informés m’affirment qu’il est de retour; je crois même lui avoir serré la main, hier, sur le boulevard, mais des malins prétendent qu’il pêche la sardine à Lorient ; d’autres, avec un clignement d’œil mystérieux, chuchotent qu’il s’est fait élire empereur du Maroc. Hum!... il en est fort capable, ce diable de d’Artagnan moderne, car on retrouve du Fernand Cortez dans cette énergique et jolie tête, dans ce regard noir qui reste' terriblement dur quand le rire, plutôt persifleur que bienveillant pourtant, n’en adoucit pas l’éclat.
En tout cas, si l’on regrette la présence réelle de Bonnetain, de ce généreux, de ce dévoué, toujours prêt à défendre ceux qu’il
aime, la plume ou l’épée à la main, de cet emballé qui pousse le culte de l’amitié jusqu’à se passionner pour la musique et la peinture, — auxquelles il est à peu près fermé — dès qu’il s’agit de musiciens et de peintres amis, on s’en console en lisant les pages exquises rapportées de là-bas, pages imprégnées d’un exotisme troublant, d’un parfum grisant, d’un charme étrange, d’un talent viril, qui placent l’écrivain à part, dans l’état-major des lettres. Personne n’a su pénétrer autant que lui dans Pâme même des pays lointains sur lesquels se sont fixées et son observation de naturaliste et sa vision de poète. Dans ce genre, V Opium et surtout Passagère vivront comme deux œuvres d’une tonalité exceptionnellement charmeresse. Ces chants d’amour lancés à plein cœur sous des cieux radieux, près de flots miroitants, au milieu d’une nature dont l’artiste évoque magnifiquement le fastueux décor, font passer un frisson de volupté à fleur de peau du lecteur.
PAUL BONNETAIN
Ah, quel charmeur que ce maître écrivain!
Les femmes devraient élever un temple au féministe passionné qui les a si subtilement comprises et si tendrement dépeintes. Qu’elles s’abstiennent toutefois d’orner l’autel du lierre symbolique; la plante qui « meurt où elle s’attache » représenterait mal l’humeur vagabonde de l’infatigable explorateur dont la devise restera jusqu’à la fin : Tout passe , tout lasse y tout casse
ODILON REDON
ODILON REDON
Les charmes de l’horreur n’enivrent que les forts.
Il marche dans la vie, solitaire, digne, silencieux et grave. Certains, en le voyant passer, s’effacent afin de ne pas troubler sa rêverie, et disent : Voici celui qui revient de l’Enfer ! Mais la foule ne tourne même pas la tête pour regarder l’évocateur de mystère, car la foule l’ignore, et son nom, méprisé par la renommée avinée des carrefours parisiens, n'est pas illuminé des fulgurances apothéotiques irradiant autour de Paulus et de Georges Fey-
deau. D’ailleurs lui et elle ne parlent pas la même langue : comment arriveraient-ils à se comprendre ?
Toujours et partout, la foule se délecte à la farce abjecte, au vaudeville niais, à l’obscénité ordurière, à la sentimentalerie gâteuse, au chauvinisme idiot, à tout ce qui abaisse, à tout ce qui déprime, à tout ce qui avilit, à tout ce qui corrompt, à tout ce qui dégrade, à tout ce qui déshonore. Elle se vautre dans l'imbécillité avec des gloussements voluptueux, et l’ancestral tourlourou en gants blancs trop longs du café-concert lui procure des joies aussi pures que les calembredaines de MM. Vibert, Frappa and C°, les flons-flons de Miss Helyett , l’architecture de l’Olympia et le groupe en terre cuite de Paul et Virginie abrités sous un parapluie, dont nous avons été dotés, il y a quelques années, par notre amie l’Italie. Logiquement, mathématiquement, Odilon Redon doit donc garder son aristocratique et hautain anonymat, car, pas un instant, je ne vois son
ODILON REDON
œuvre, imprégnée de grandeur terrifiante et de symbolisme troublant, discuter le succès à Déjà passé ou à Seuls enfin ! dans les vitrines des industriels.
Si le public reste indifférent, les artistes (?) se montrent agressifs. Exaspérés de voir un homme faire de l’art uniquement pour le bonheur de produire, indemne de toute préoccupation pécuniaire, esclave de son propre idéal, ils polluent cette figure sereine du plus abominable outrage. « Odilon Redon — déclarentils négligemment • — n’a aucune conviction, et son étrangeté ne formule, au fond, qu’un bas cabotinage. »
Ces plaisantins se trompent sciemment.
On ne risque pas toute une carrière, on ne renonce pas, volontairement, à sa part de fortune et de gloire pour la douteuse, satisfaction de se mentir à soi-même et de poser devant une galerie qui vous couvre de huées. L’audacieux poète qui a essayé de matérialiser l’irréel, de corporiser le rêve, de formuler l’impos-
sible, de fixer l’éphémère, de lutter contre le vertige de l’inconnu, celui-là est peut-être un halluciné, mais c’est à coup sûr un convaincu et un sincère.
A ses côtés, emporté par son imagination tourmentée et maladive, on voyage dans un monde enténébré d’épouvante. Ces yeux sans orbites roulant éperdus dans l’infini, ces faces privées de crâne, figées dans une extase fantomatique, ces têtes chevelurées de flammes tournoyant dans l’éther, ces bouches sans lèvres crispées d’horreur, ces hippogriffes macabres se ruant vers quelque formidable cataclysme, ces théories de larves visqueuses, mutilées, grotesques et effroyables, ces monstres insexuels rampant dans la nuit, ces nornes indécises et phosphorescentes grimaçant de muettes supplications, ces effarantes évocations de l'enfer, cet infernal grouillement de cauchemar, ces apparitions fantastiquement cruelles, ces dessins conçus dans une sorte de prurit de folie, captivent et passion-
ODILON REDON
nent, en vous enveloppant d’une lourde et impérative terreur.
Dans ces créations d'illuminé — échos d’un Au-delà menaçant — Odilon Redon ne se départit jamais d’un style de maître. Ses lithographies, colorées et chaudes comme des Gustave Moreau, possèdent des noirs veloutés et caressants d’une admirable facture; les silhouettes effacées de ses évocations affectent des lignes délicatement harmonieuses, et certains profils de ses androgynes rappellent l’énigmatique inspiration d’un Masaccio et d’un Botticelli.
L’artiste — qui n’a jamais obtenu la moindre récompense, le plus léger encouragement — vit très retiré dans un modeste appartement du faubourg Saint-Germain. Sa voix est douce, son regard sensible et son front conserve la jeunesse des bons, sous les cheveux déjà grisonnants. Son âme, trop haute pour garder rancune des amertumes subies, oublie les viles attaques et les lâches méchancetés, et se ré-
chauffe à la compréhension enthousiaste de quelques esprits d’élite, tels que Mallarmé et Huysmans, qui respectent et aiment son talent.
Hé! là-bas, les repus, les arrivés, les chamarrés, les bateleurs, les roublards et les fumistes; ohé, les souteneurs du boulevard de l’Olympe, arrêtez un moment la parade, descendez de vos tréteaux, ôtez vos casquettes à trois ponts et saluez Odilon Redon qui passe.
IBSEN ET TOLSTOÏ
IBSEN ET TOLSTOÏ
— Qui êtes-vous ?
— ■ Henrik Ibsen.
— Votre patrie?
— L’Humanité.
— Qu’avez-vous fait? /
— J’ai égalé Eschyle et Shakespeare ; j’ai bravé l’agressivité des foules qui m’ont ridiculisé, bafoué, injurié et sali, j’ai dédaigné les attaques des sots et la colère des cuistres patentés qui partout, sur cette terre, soufflettent l’originalité et le génie ; rendant le bien
pour le mal et confiant dans la justice immanente des choses, j’ai allumé un foyer qui éclairera et réjouira pour toujours les hommes ; les fils de ma pensée se nomment : L'Ennemi du 'peuple , Rosmersholm , Les Revenants , Maison de poupée , Solness le constructeur , La ...
— Et vous, comment vous appelez-vous?
— Léon Tolstoï.
- — Où êtes-vous né?
— Là-bas, dans le Nord... peu importe : je suis citoyen du monde.
— Vos titres?
— Comme Jésus, j’ai aimé les humbles, les faibles, les opprimés, les simples, les déshérités et les vaincus de la vie ; j’ai manifesté ma pitié pour le martyre ténébreux imposé à mes semblables par la Société et la Loi ; j’ai haï l’iniquité, haï le mensonge, haï l’esclavage, haï l’oppression, haï la violence, haï la force brutale, haï le fatras cabotin et sanglant de la guerre, haï les héros qui ont pactisé avec la
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mort et le désespoir ; dans mes œuvres, résonne un long cri de justice et de revendication cérébrale. J’ai écrit La Guerre et La Paix , La Puissance des Ténèbres , La Sonate à Kreutzer, Les...
— C’est bien. Ouvrez le ban!
Au nom de la France, de la vraie France qu'illustrèrent Villon, Rabelais, Pascal, Diderot, Balzac et Hugo, au nom des lettres, au nom de la souveraineté suprême de l’Art, nous vous prions de porter la Légion d’honneur qu’ont jetée au ruisseau une bande d’immondes gredins, entremetteurs, rastaquouères, laquais, proxénètes, maîtres-chanteurs, traîtres, ruffians, banquiers, journalistes, boursiers et politiciens, dont le cynisme tient le haut du pavé; puisse votre planante et pure gloire lui rendre son éclat, à ce cher bout de ruban que tant de braves gens ont payé de leur talent ou de leur sang. Henrik Ibsen et Léon Tolstoï nous vous remercions.
— ■ Fermez le ban!
Sont nommés dans l’ordre national de la Légion d’honneur :