‹ Les décorés; ceux qui ne le sont pasChapitre 9 sur 13 · AUGUSTE LEPÈRE · texte numérisé non relu

AUGUSTE LEPÈRE

ployant des encres spéciales, des caractères fondus exprès, un papier choisi ; il l’illustrerait de vignettes et de bois gravés au canif, plein de dédain pour les finasseries roublardes et mesquines du métier, très emballé par le procédé d’une âpre simplicité qu'employa Holbein, assez fort, assez sûr de lui pour oser cette terrible synthèse du dessin à laquelle les cacatoès de l’Institut préfèrent le maquillage et le blaireautage, parce qu’on se casse les reins fréquemment en tentant pareil saut périlleux. Puis, l’enfant parachevé, il le revêtirait d’un vêtement élégant et magnifique.

Hélas! un rêve qui ne se réalisera jamais, car je ne vois guère un seul des millionnaires dont le génie embrase notre horizon social, abandonner l’amélioration de la race chevaline, le noble jeu du polo, la conduite des mails et la conversation avec les horizontales, pour commander une œuvre unique, vraiment exceptionnelle, à un artiste de valeur. En fait de livres, ces messieurs ne ressentent

de sympathie que pour les carnets de chèques, et le billet de banque est la seule gravure à laquelle ils comprennent quelque chose.

Et dire que, dans un moment de vivacité regrettable, on a guillotiné Louis XVI afin d’organiser l’âge d’or! O mes aïeux, quelle gaffe!

CAMILLE PISSARRO

CAMILLE PISSARRO

Notre « doux pays » aime auréoler ses grands hommesde pommes cuites, avant de les sculpter en marbre ou de les couler en bronze. Il n’a pas rompu cette suggestive tradition avec Pissarro dont les toiles ont mérité l’insigne honneur de dilater autant de rates que celles de Manet, de Degas et de Puvis de Chavannes.

Il faut bien rire un brin, la vie est si courte!

D’ailleurs, quand on admire, avec des frissons d’enthousiasme les bonnes femmes en savon de M. Bouguereau et les bonshommes

en charbon de M. Bonnat, il paraît logique de se tordre devant un beau morceau de peinture. Les cinq cents représentations du Maître de Forges devaient entraîner comme corollaire le four des Corbeaux , et on avait, autrefois, trop applaudi La Fille du Régiment pour ne pas siffler à gilet déboutonné Les Troyens.

On est ou on n’est pas le peuple le plus spirituel de la terre.

Dans l’histoire de l’art, Pissarro restera un des précurseurs du paysage moderne, un des chefs de l’impressionnisme, un maître peutêtre incomplet, hésitant, se fourvoyant parfois dans de puériles recherches de procédés, mais un maître consciencieux, probe, novateur et hautement personnel, un convaincu qui n'a jamais commis une lâcheté dans* le but de plaire au chaland ou d'attirer la vogue sur sa marchandise. Son atelier modeste, pauvre même, perdu dans un fond de banlieue, ne s’est pas métamorphosé en boutique à la mode

CAMILLE PISSARRO

où des messieurs du dernier gratin vont flirter avec des dames suaves en débitant quelques stupidités sur la peinture.

Nous lui devons des œuvres définitives; plus que toutes autres, elles ont élucidé et formulé la théorie générale des impressionnistes, de ces artistes longtemps méconnus qui ont eu — comme l’a excellemment écrit Gustave Geffroy — la vraie sincérité, celle d’hommes de ce temps, regardant les choses avec le souci de les bien voir et d’en jouir, cherchant à s’en emparer pour leur joie, et non pour satisfaire un programme, ne voulant rien d’étranger, de combiné entre ces choses et leur désir de vérité, leur amour de nature. Ils se sont donc servis de ce que savait leur temps; ils n’ont pas essayé de faire naïf, mais de faire vrai.

Pissarro est avant tout élève de la nature, ainsi que Sisley, Claude Monet, Cézanne et Van Goh. S’il a étudié les « flambés » de Turner et les rêveries des Japonais, il a su résister à

un entraînement ensorceleur, il a pu se dégager d’une influence tyrannique dont le charme présentait le suprême danger; il a tenu à éviter les conceptions historiques à la Claude Lorrain du peintre anglais et l’exécution un peu sèche, un peu hiératique des aquarellistes de l'Extrême-Orient. On retrouve en lui le paysan qui aime la terre avec une sorte de sensualité brutale et puissante, le rustre qui adore son champ, d’instinct, sans ratiociner, sans chercher à parer sa passion de phrases sonores ou de métaphores romanesques.

Très apprécié des délicats, le vieil artiste vit loin des clabauderies et des vaines querelles d’écoles; il fuit le galvaudage des expositions annuelles, évite les interviews, ne cultive pas le mot spirituel, ne se pose pas en victime ety — sûr de son talent, sûr de la justice immanente qui remet, tôt ou tard, chaque être à sa place, sûr de la cimaise qu’il occupera au Louvre — il sourit dans sa soyeuse et longue barbe grise du mal que se donnent, pour ob-

CAMILLE PISSARRO

tenir de leur vivant un peu de gloire, tant de pitres enrubannés dont la postérité dispersera le nom, comme le vent d’automne balaie la feuille sèche et décolorée.

MAURICE MŒTERLINCK

MAURICE MŒTERLINCK

L’occupation, fort empoignante d’ailleurs, de considérer notre nombril, d’en admirer avec orgueil les délicieux méandres, les harmonieux contours, les chaudes colorations, les majestueux méplats, présente un inconvénient : elle nous empêche de regarder autour de nous et de nous préoccuper tant soit peu de ce qui se passe au-delà de la frontière. Aussi, quand Mirbeau, avec sa déplorable manie de dénicher un tas de gens de valeur qu’on ne connaît pas, claironna, dans Le Figaro , la venue de

Mœterlinck au monde intellectuel, un sourire d’une ironie ineffable et condescendante voltigea-t-il sur les lèvres — comme une abeille sur les roses, soupirerait le doux Theuriet.

Le Boulevard, ce fameux Boulevard qui se compose de filles plus ou moins soumises, de souteneurs superchic, de journalistes au rabais, de calicots en congé, de commissionnaires en marchandises, de boursiers, d’escrocs, d’idiots, d'étrangers, de gobeurs et d’une forte dose de provinciaux — agiter avant de s’en servir — le Boulevard protesta.

Qui ça Mœterlinck? — Un Belge? — Oh ! là, là! — Et ta sœur? — S’il était Russe au moins, ce Flamand ! — A-t-il écrit un vaudeville en collaboration avec Toché, Gandillot, Ferrier, Bisson, Blondeau ou Monréal, avec une de ces gloires nationales qui font regarder la colonne (Morris) d’un œil fier et serin? — Il nous embête, ce raseur-là. — Enlevez-le. — Oh c’te tête! — Renvoyez-le à Sarcey, asseyezvous dessus.

MAURICE MŒTERLINCK

Et Mon Oncle s’est assis dessus, magistralement.

Or Mœterlinck, quoique Belge, est un admirable artiste. Par exemple, très brumeux, très du Nord, très en dedans, très dans le rêve. Pareilles aux figures si caractéristiques de Carrière, les évocations de son cerveau semblent glisser au milieu du mystère ; ses personnages vivent d’une vie imprécise, s’expriment en lamentos assourdis, n’épanchent leur douleur qu'en chuchotements plaintifs, ébauchent des gestes larges mais lassés qui se dissolvent en vapeur, pensent plus qu'ils ne parlent, livrent seulement un lambeau du secret muré au fond de leur cœur, possèdent plus d’âme que de corps, fuient les attouchements brutaux du soleil, recherchent les caresses glacées de la lune, et préfèrent aux girandoles joyeuses des soirs de fête les cierges des catafalques. Ses héros, plus effacés, plus fanés que des tapisseries anciennes, nimbés d’une indéfinissable tristesse, évoluent derrière une gaze légère

atténuant les brutalités du réel. Un inconnu, implacable et terrifiant, plane constamment sur ce qu’on ne voit pas, dans ce qu’on n’entend pas, et ses drames exigent des spectateurs une part de collaboration, une entente tacite, permettant à l’auteur de voiler d’ombre une partie de ses œuvres.

On sent en Mœterlinck beaucoup de lectures, trop peut-être. Evidemment, à pleines lèvres, il s’est abreuvé de Shakespeare et d’Edgar Poë; toutefois, de cette ivresse s’est dégagée une personnalité curieuse, très subtile, très exquise, une personnalité plus affinée que puissante, mais d’une valeur littéraire de premier ordre.

Au milieu de la cohue des efflanqués et des ratés qui jouent la parade du symbolisme, à côté des snobs qui déjeunent d’un lis et dînent d’un cygne, le père de La Princesse Maleine apparaît comme un écrivain d’essence supérieure. Si son mysticisme militant bat en brèche avec fureur le naturalisme — quitte

MAURICE MŒTERLINCK

à s’écorcher la peau — du moins sa rêverie septentrionale, d’une humaine et planante envolée, nous délivre-t-elle des cigales, des félibres, des oliviers, des farandoles, des brandades et autres scies méridionales dont M. Paul Arène nous assassine depuis trop longtemps — oh combien! oh combien!

U Intruse, les Aveugles , Péléas et Mélisande, Intérieur , ont été joués à Asnières, au Théâtre d’Art, aux Bouffes et à l’Œuvre, à la grande joie des délicats dont les oreilles ni la cervelle ne sont guère habituées à pareille fête. Inutile d’ajouter que ces œuvres d’art n’ont pas tenu l’affiche autant que Madame Sans - Gène.

Mœterlinck s’inquiète médiocrement du reste des suffrages du public. Très absorbé par la métaphysique qui finira par le conquérir entièrement, il vit fort retiré à Gand l’hiver, à Oostacker l’été, étudiant Plotin, Carlisle, Emerson, Fischte, Ruys-Brœck l’Admirable, correspondant avec des amis de choix, tels que

Mauclair, Marcel Schwob, Verlaine, Mallarmé, Van Lerberghe, le remarquable auteur des Flaireurs , et se livrant avec passion à tous les sports imaginables.

Car — la vérité avant tout — ce mystique émacié, ce sombre évocateur de cauchemars, cet exilé, torturé de la nostalgie de l’Au-delà, cet amant de la mort, cette fluide silhouette de vitrail, culotte des pipes énormes, absorbe une quantité innombrable de bocks, canote et pédale comme Recordman lui-même. Hélas !

la réalité trouve toujours le moyen de se faufiler par la fenêtre, quand on l’a chassée par la porte, et de ressaisir sa proie; la bête gratte toujours à l’huis verrouillé.

C’est égal, le jour où Mœterlinck proposera un match à Terront ou à Hermann, dans un vélodrome quelconque, j’irai voir ça pour la première et la dernière fois de mon existence, et ce jour-là, néophyte repentant, je proclamerai peut-être le charme esthétique et la haute intellectualité de la bicyclette. Tout arrive!

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