J. -K. HUYSMANS
sonnes — qu’il se sentit gêne' et, après l’escale des Sœurs Vatard , il débarqua afin de marcher seul, à l'aventure.
A une époque où souvent le talent — panaché de pastiche et de pillage — s’habille au décrochez-moi ça, et où il suffit de posséder l’érudition d’un bibliothécaire malin pour exciter l’admiration des passants, l’auteur à' A Vau-Veau a créé un style, un genre, un génie à lui. C’est un des écrivains les plus puissamment originaux de l’époque, et sa tournure d’esprit, son éloquence corrosive, sa. cravachante ironie, son écriture picturale magnifient tout ce qu’il touche.
Il produit rarement, comme à regret, presque douloureusement, avec cette indéfinissable pudeur offensée dont souffrent certains artistes d’élite quand ils déshabillent leur âme en public, mais chacun de ses livres porte et, à lui seul, un chef-d’œuvre tel qu’A Rebours suffirait à auréoler la gloire dç vingt braves gens coiffés de lauriers jusqu’aux oreilles.
A la fois mystique et sceptique, visionnaire et méthodique, poète et réaliste, croyant et pervers, Huysmans — nature fort compliquée — rappelle un inquisiteur du Moyen-Age qui chercherait des supplices d’une cruauté très artistique et très raffinée à l’intention des parpaillots ne partageant pas ses croyances.
Son tort : être né au dix-neuvième siècle.
Son regret : ne pouvoir infliger à MM. Bouguereau et Ohnet des tortures longues et particulièrement effroyables.
Son idéal : trouver à Paris du beurre composé de lait et du vin fait avec du raisin.
Sa terreur : la vogue.
Ressent un tel mépris pour le gros succès qu’il se brouillera avec lui-même le jour — peu probable — où ses livres arrivés à cent éditions seront publiés par le Petit Journal.
Vers la soixantaine sera décoré, à l’ancienneté, par le ministre de l’Intérieur dont il reste un des employés modèles.
GEORGES RODE NBA CH
GEORGES RODENBACH f)
Ah ! ces peintres ! Jamais je n’ai tant regretté d’être dépourvu du talent dont jouissent les accapareurs de tous les bonheurs terrestres. Je regarde le portrait de Rodenbach, par Raffaëlli : la planche est burinée avec une telle précision de vérité et de vie, une telle intelligence d'observation, que je comprends — non sans humiliation — la gaucherie impuissante de ma plume à rendre la caractéristique
(*) Décoré depuis la publication de cet article dans le: Figaro.
silhouette du poète. Et c’est dommage, car un charme particulier émane de cette figure svelte etélégante comme un de Rubempré, à la chevelure modelée de boucles brèves et dorées, aux yeux transparents et songeurs, à la fine moustache, au teint pâle, au cou élancé, aux épaules tombantes, aux mains d’une menuité féminine, aux gestes sobres, à la correction parée d’une pointe de dandysme, de ce joli dandysme romantique qui ressemble à un art, à un culte de la beauté, et qui ne présente aucun cousinage avec le respect imbécile de la mode ou la tyrannie des hideurs anglomanes.
Pour savoir où est né Rodenbach, inutile de consulter le Larousse ; au premier coup d’œil, on reconnaît en lui le type du Nord, l’être dont l’âme reste embrumée dans la morosité des interminables hivers et des ciels sombres, l’être dont le regard conserve le reflet des fleuves glauques, des mers grises, des plaines neigeuses, des soleils anémiés, l’être dont la tristesse inconsciente
GEORGES RODENBACH
regrette la splendeur des paradis entrevus, pendant la rêverie des longues veille'es, à travers la féerique architecture des braises incandescentes du foyer.
L’enfance de l’artiste s’est passée dans les villes mortes des Flandres, au milieu de l’atmosphère mystique de la maison paternelle, la maison ouatée de religiosité, saturée de l’odeur de l’encens et des cierges brûlant sur des autels improvisés dont se parait le grave intérieur, au mois de Marie et à la Fête-Dieu. A vingt ans, le jeune homme qui, depuis quelques années, avait terminé ses études dans un collège dirigépar des prêtres, voulut rompre le charme envoûteur dont il se sentait envahi. Il débarqua à Paris, se lança dans le mouvement intellectuel, publia ses premiers volumes, et fit partie des Hydropathes dont les habitudes contrastaient brutalement avec l’existence muette menée jusque-là par le nouveau venu.
Cette tentative d’émancipation échoua.
Exilé, inquiet, assoiffé de solitude, de si-
lence, de recueillement et de songe, de'sireux de revoir, avec ses yeux définitivement ouverts, ces flèches, ces pignons, ces cloîtres, ces quais, ces béguinages, ces eaux endormies, ces rues abandonnées, tout ce qui devait constituer son œuvre et donner l’éclosion à une flore inconnue d’une distinction précieuse et hautaine, Rodenbach retourna dans sa ville natale.
Plus tard, quand il se fixa définitivement en France, heureux cette fois d’échapper à un étouffant cauchemar, de secouer la mélancolie affreuse suintant de l’ombre des clochers et de l’humidité des murs, il était imprégné jusqu’aux moelles de ces Flandres auxquelles il avait voué ses virginales tendresses. Malgré ses cravates claires, ses hauts-de-forme gris, ses gilets blancs, ses boutonnières fleuries, malgré sa causticité mordante, son sourire railleur, son ironie boulevardière, malgré son parisianisme affiné qui le pousse à fréquenter quelques salons artistiques, le Théâtre-Libre, l’Œuvre, l’Opéra quand on joue du Wagner,
GEORGES RODENBACH
les expositions de peinture intéressantes, le rêveur garde au fond de lui la souvenance des modulations de l’harmonium, du parfum grisant des encensoirs, des chuchotements bruissant dans les ténèbres des églises, des songeries solitaires au bord des canaux déserts, des terreurs vagues de l’inconnu, des préoccupations obsédantes de l’Au-delà.
Fervent admirateur des de Goncourt, — un nom qui revient machinalement à l’esprit dès qu’on parle d’art, — Rodenbach a cherché, lui aussi, à se servir de la plume comme d’un pinceau; sa forme colorée enserre et moule sa pensée ainsi qu’un tissu précieux recouvre le corps. Sa fierté rejette le mot quelconque, l’à peu près courant, l’épithète aveulie, et n’accepte que l’expression rare, la phrase personnelle, la ciselure délicate et artiste. Dans la prose et dans les vers, même horreur du convenu, même aristocratie cérébrale. Qu’il écrive Bruges-la-Morte ou le Règne du silence, l’auteur analyse les impressions jusqu’à
la quintessence la plus subtile et pousse l’émotion jusqu'à l’exacerbation en forçant les choses à parler, en arrachant leurs secrets aux pierres silencieuses, en dotant d’une âme une ville, un quartier, une maison, témoins ou complices d’un drame passionnel.
Certaines strophes du Voyage dans les yeux taraudent l’esprit d’une telle acuité psychologique qu’elles donnent la sensation d’une coupe vibrant sous un choc avec une violence suraiguë, faisant craindre le brisement du cristal dans un déchirement suprême.
C’est cette intime et mystérieuse harmonie qui résonna délicieusement dans la salle de la Comédie-Française quand on joua le Voile. Le bazar à treize de la critique s’effara devant cette manifestation d’un talent qui ne procède ni du moule vermoulu de Scribe, ni de l’observation brutale du naturalisme, ni du pessimisme corrosif de Becque, ni de la joyeuse gaudriole chère à M. Sarcey; d’un talent original et subtil qui s’insurgeait contre
GEORGES RODENBACH
les rengaines rances de l’industrie littéraire courante.
Les habitués de la maison où l’on acclame les paillasseries deM. Pailleron ne comprirent rien à ce chant d’art imprégné d’une berçante tristesse, mais Rodenbach aura sa revanche. Les grands, les vrais grands, méprisent les foules et le suffrage universel n’a rien de commun avec l’amour de l’éternelle beauté.
JEAN BAFFIER
JEAN BAFFIER
Il est grand, grand, grand, — grand, à donner, de jalousie, la jaunisse à la tour Eiffel — - et si fort, que d’un revers de sa main, qui doit ganter douze et demi, il assommerait un éléphant. Mais que les éléphants se rassurent : si jamais l’un d’eux se trouve nez à trompe avec Baffier, il ne courra aucun risque, car ce géant est le plus doux et le meilleur des hommes. Un jour, exaspéré par la duplicité d’un député quelconque qui, une fois élu, avait allumé sonlondrès avec les promesses ultra-radicales faites à son comité, notre mouton — devenu enragé
— résolut de supprimer le clown afin d’apprendre à vivre aux autres sujets de la troupe.
— Vflan, et allez donc ! Seulement, au dernier moment, le cœur du justicier chavira, sa main trembla, et — si mes souvenirs ne me trompent pas — c’est le colosse qui se blessa.
Faut-il débarquer du fin fond du Berry pour croire aux engagements d’un politicien? O naïveté! O candeur! O rus quando te aspiciamf
Et, en effet, il arrivait tout dret de sa campagne, l’innocent, avec de gros sabots, un large chapeau de feutre, de longs cheveux, une veste trop courte, une vielle en sautoir, un morceau de lard, deux paires de bas de laine, des ébauchoirs et des crayons empaquetés dans un mouchoir de coton, beaucoup de vaillance au cœur, et une belle flamme d’intelligence dans les yeux où stagnait encore le reflet des ciels berrichons.
Inutile d’insister sur l’accueil réservé par notre société démocratique à ce paysan mal peigné qui se permettait d’être artiste et d’avoir
JEAN BAFFIER
du talent. Il rappelait le malade de Molière se laissant mourir sans l’ordonnance du médecin. En voilà des manières ! Quel sauvage ! Eh bien, et la formule? Et les professeurs, et les cours, et les examens, et les certificats, et les diplômes, et les médailles, et l’Ecole des Beaux- Arts, et le Salon, et la routine scolaire, qu'en faisait-il, ce rustre ?
Tout en gardant les vaches, le petit Jean s’était mis à dessiner, avec un clou, sur les arbres, à sculpter des branches de coudrier, à copier les êtres et les choses qui l’entouraient. Le père et la mère — braves laboureurs qui ne raffinaient guère — ne comprenaient rien à la vocation de leur gas, mais puisque le travail n’en souffrait pas, puisque le bestial était toujours « ben soigné », ma foi ils le laissèrent continuer ses « bêtises ».
Des têtes de canne, des manches de couteau, des fourchettes à salade, le patour, en prenant de l’âge, passa aux pierres tombales, aux chapiteaux de chapelle, aux statuettes, aux bustes,
puis il fila vers Paris où... il faillit crever de faim — naturellement.
Glissons: la chanson est connue.
Aujourd’hui, sans lâches concessions, sans faillite de conscience, sans traîtrises pratiques, sans malpropres aguicheries au public, Baffier a vaincu les partis pris et les malveillances : l’art qu’il aime triomphe avec lui. Il a renoué la saine tradition des artisans du Moyen-Age, de cette rayonnante pléiade de sculpteurs qui ont fastueusement doté de chefs-d’œuvre le sol national ; son robuste tempérament que n’a pas vicié l’enseignement académique rappelle les tendances de maîtres dont Tunique tort est d’être Français. N’ayantpas eu le temps d’apprendre la mythologie, il néglige l’Olympe — qui est un peu loin — et reproduit les physionomies si variées, si curieuses, si typiques de notre époque, de ceux qui partagent nos joies et nos souffrances.
Aussi bien dans les œuvres monumentales que dans les moindres compositions d’inti-
JEAN BAFFIER
mité, l’artiste accuse virilement ses convictions : la fontaine, qui ornera bientôt un de nos squares, représente un jardinier arrosant des fleurs ; dans la cheminée destinée à l’Hôtel-de-Ville, l’ornementation se compose de paysans occupés aux travaux de la terre; ses figurines s’appellent: le Vigneron, le Faucheur , le Bûcheron , le Joueur de vielle ; ses étains, si admirés depuis trois ans au Champ-de-Mars, ont coopéré vigoureusement à la révolution qui s’opère enfin dans notre art industriel, en montrant tout le parti à tirer d’éléments décoratifs rationnels et vivants.
Comment, une fontaine sans une nymphe portant une urne ? Des campagnards en sabots et en bourgerons dans une cheminée de gala ? Des loqueteux en bronze et en marbre? Des feuilles de chou, de carotte, de vigne, de laitue, de persil, ciselées sur un surtout de table ? — Oh mais, c’est l’Antéchrist que ce Monsieur-là ! — Hélas ! entre nous, je le crains.
CATULLE MENDÈS
CATULLE MENDES
Une silhouette de Christ, mais d’un Christ qui n’aurait pas les yeux dans sa poche, et qui semblerait médiocrement désireux de ramener dans le chemin de la vertu les Madeleines égarées — au contraire. Avec Alphonse Daudet, une des plus jolies têtes de la littérature contemporaine, dans laquelle il détonne un tantinet, car il ne mène nullement l’existence correcte, rangée, bourgeoise, placide et hygiénique de ses confrères. Mais si ses habitudes quasi-bohémardes , son mépris du qu’en-
dira-t-on, son enragé noctambulisme, ses longs cheveux et ses cravates de soie blanche retardent, en revanche, son cerveau marche toujours à l’avant-garde.
L’acte de l’état civil, copié à la mairie de Bordeaux, prétend que Mendès a doublé le cap aride de la cinquantaine. Quelle calomnie! L’auteur de La Maison de la Vieille paraît à peine quarante ans et, logiquement, n’en a pas vingt-cinq. Oui, il est prodigieusement jeune, beaucoup plus jeune, à coup sûr, que les pauvres petits crevards usés, fanés, fripés, vidés, mâchurés, ratatinés, déjà chauves sur les bancs du collège, avortons rachitiques qui, au café, hument du lait coupé d’eau de Vichy, qui se vantent de passions inavouables afin de dissimuler leur aphasie auprès des femmes, qui manquent de respiration quand ils ont publié une plaquette de dix pages — sur Chine, Japon et Hollande — ou composé un morne et brumeux article de critique dans une de ces multicolores revues destinées à
CATULLE MENDÈS
envelopper le fromage de gruyère chez l’épicier.
Sa verdeur juvénile, elle se révèle surtout dans son amour du mouvement, qui le pousse à ne jamais s’inféoder à une école, à ne jamais planter sa tente sans idée de départ, à ne jamais décréter l’arrêt de l’humanité. Sa vaste intelligence s’est constamment passionnée pour la beauté, quelle que soit la façon dont les manifestations s’en sont produites, et, librement, elle a été vers elle, d’instinct, sans se tromper. Le prêtre d’Hugo, le séide de Gautier, l’émule de de Banville a offert l’hospitalité de La République des Lettres à L Assommoir, chassé, honni, barbouillé d’injures; le courageux admirateur de Zola a glorifié, dans d’éloquentes pages, la poésie symbolique de Mallarmé et apothéosé Villiers de l’Isle-Adam ; le romantique militant qui a écrit Zo'har , n’a rougi ni de s’incliner devant de Goncourt, ni de saluer, à son aurore, le talent de Rosny. Elles sont rares les consciences d’une telle indépen-
dance! Mendès a été un des premiers, en France, à comprendre le génie de Wagner et à lutter contre la bêtise des foules, en déifiant le maître allemand; aucune attaque, aucun outrage n’a su le troubler dans sa tâche de réhabilitation,- et, dans la lutte, il s’est affirmé comme un précurseur infaillible, comme un critique hors ligne.
Amoureux de la forme, friand de beaux vers, le promoteur du Parnasse Contemporain où se groupèrent Sully- Prud’homme , Verlaine, Dierx, de Hérédia, a exercé une influence indéniable sur toute une génération de poètes. Malheureusement, une production hâtive galvauda des dons remarquables. Entraîné par une facilité prodigieuse, Mendès s’aveulit; sa copie, parfois bâclée sur une table de brasserie, entre une choucroûte et un verre de Kümmel, manque trop souvent de tenue, et son faisandage affiné, sa perversité suggestive, sa dépravation savante — rappelant la très caractéristique lubricité de Rops — finissent par émousser
CATULLE MENDES
la sensation et chavirer dans la monotonie.
Et pourtant, quede pierreries', que de paillons d’or roule ce ruisseau tantôt fangeux, tantôt limpide, qui garde sa couleur et son parfum propres, et dans lequel, par intervalle, se reflète quand même l’infini du ciel !
En résumé, quelle épithète la postérité accolera-t-elleau nom de Mendès ? L’appellera-t-elle chef d’école? Non, puisqu’il n’a été ni le créateur ni le pontife d’aucune des trois sectes écloses en ce siècle : le Romantisme, le Naturalisme et le Symbolisme. Lui réservera-t-elle le nom de maître? C’est douteux, quoique Lucifer, chassé du paradis, ait le droit de revendiquer son titre d’archange. Comment l’appellera-t-elle donc? — Un artiste. Dans sa laconique simplicité, l’appellation est fière et suprêmement enviable, à l’époque de panmuflisme que nous subissons, et la plupart des pitres qui s’en sont cyniquement affublés ne la garderont pas longtemps après leur mort.
Il sera beaucoup pardonné au poète un peu
mièvre dont l’imagination n’enfanta guère que des âmes de rêve, charmeresses, vicieuses, légères, imprécises et menteuses; oui, il lui sera beaucoup pardonné parce qu’il a passionnément aimé... les lettres.
CLAUDE MONET
CLAUDE MONET
Comme Delacroix, Corot, Millet, Courbet, Manet et autres seigneurs d’importance, il a eu l’honneur d’être refusé aux Salons annuels et de chatouiller agréablement la rate des bourgeois.
Cette façon d’exciter l’enthousiasme de ses contemporains paraît flatteuse, mais insuffisamment pratique ; elle laisse même tellement à désirer, qu’avant la guerre, Claude Monet n’arrivait pas à vendre ses toiles 25 francs dans les prix forts. D’un autre côté, la fortune
aveugle ayant négligé de le gratifier des plus modestes rentes, l’artiste dut, pendant deux ans, renoncer à la peinture parce qu’il ne pouvait s’acheter ni brosses ni couleurs.
Et le combat cessa faute de combattants.
Le public et les critiques compe'tents, tout en regrettant un tantinet le fantoche qui excitait leur hilarité, triomphèrent avec éclat.
Malheureusement pour le public et les critiques compétents, ce vaincu était doué d’une volonté et d’une énergie auprès desquelles la colonne Vendôme aurait l’air d’un parfait glacé. Il n’y a qu’à regarder ces yeux de braise, cette barbe noire, cette bouche ferme, cette tête solide fichée sur un corps d’athlète pour comprendre la difficulté d’éliminer un pareil homme.
Avec quelques billets de cent francs, racolés de droite et de gauche, le gaillard en effet recommença la lutte et, cette fois, il décrocha la timbale.
CLAUDE MONET
Les critiques compétents — déjà nommés — qui suivent l’évolution artistique de notre époque avec l’intellectuaiité et la célérité d’un cloporte, continuent à badiner agréablement, mais la foule, elle, effarée et indécise, ne rit plus ; elle reste, bouche bée, à attendre le mot d’ordre officiel.
Or le mot d’ordre officiel est celui-ci : Claude Monet est le premier paysagiste moderne. Il faut remonter jusqu’à Claude Lorrain pour trouver un maître qui ait su, comme lui, ravir le soleil et l’obliger à figurer dans un tableau.
L’auteur des Meules est, avant tout, un puissant et un consciencieux. Il compose une œuvre de la même manière qu’on construit un monument, par masses et par plans, et ne comprend rien aux blaireautages, aux lissotages, aux escamotages et autres ficelles apprises dans les ateliers, par où du reste il n’a pas passé, ayant été son propre professeur.
Quand je dis qu’il « compose » une œuvre,
je donne un croc-en-jambe à la vérité, car il copie ce qu'il voit, naïvement, simplement et si scrupuleusement qu’il a toujours en train plusieurs tableaux auxquels il travaille pendant les mêmes heures et par les mêmes effets de lumière.
Habitué à la vie solitaire des paysagistes constamment en conversation criminelle avec la campagne, Claude Monet parle peu et se contente de ponctuer ses admirations par des nom de Dieu lancés en voix de basse-taille, qui roulent dans sa barbe comme les grondements du tonnerre dans une forêt. Il vit retiré à Giverny où vont le relancer les marchands américains et les amateurs français, se venge royalement de l’incompréhension de l’Etat à son égard, en dotant le Luxembourg de l’admirable Olympia de Manet; a oublié l’amertume de ses débuts, n’en veut à personne et ne se montre chatouilleux que sur un point. Oh celui-là!... Si vous ne ressentez pas une passion enragée pour la nature, n’avouez pas de-
CLAUDE MONET
vant lui votre faiblesse, car il vous enverrait ses deux fidèles, Octave Mirbeau et Gustave Geffroy, pour vous demander des excuses ou une réparation par les armes.
LUCIEN DES CAVE S
LUCIEN DESCAVES
Cave canem.
Ah ! dame, quand il n'est pas content, il mord, et il mord ferme, et ceux qu’il a déchirés de ses crocs pointus et bien plantés conserveront longtemps le souvenir de ses féroces accolades. Il ne se nourrit ni de pâte de guimauve, ni de nénuphar, et il ignore que la parole a été donnée au chien — et à l’homme — pour dissimuler sa pensée. L’armée porte encore les cicatrices du molosse ; le coup de dent a
go
été violent, il a arraché le morceau, et le pantalon garance est resté maculé de sang.
Les respectueux - — ils sont légion en France — ont poussé des cris d’oies égorgées parce qu’on se permettait de toucher à l’arche sainte, et ont vomi le catéchisme poissard 'contre le courageux écrivain qui osait dévoiler les turpitudes de nos casernes. Il y a des malades qui s’entêtent à ne pas appeler un médecin dans la crainte d’être éclairés sur l’état de leur santé, et qui préfèrent crever plutôt que de se soigner. Tous les goûts sont dans la nature. Seulement le Ministre de la Guerre d’alors, le trop fameux académicien Freycinet, aurait dû gratifier illico du ruban rouge l’exsous-officier bravant les haines officielles et les fureurs de la foule par amour de la vérité, par conscience d’artiste, quand les empanachés, payés pour veiller au grain, roupillent, béatement enfouis dans le bien-être, et gardent le plus lâche silence. Cela aurait mieux valu que d’octroyer le grand-cordon à Cornélius Herz
LUCIEN DESCAVES
et de s’offrir une magistrale veste d’ordonnance en envoyant l’auteur de Sous-Offs se faire acquitter aux Assises. Il y a évidemment ■des manières très différentes de comprendre le patriotisme.
Les Misères du Sabre , un fort beau livre, d’une tonalité plus sourde, plus enveloppée que celle de Sous-Offs , mais d’une tenue littéraire peut-être supérieure, un livre comparable aux plus nobles pages de Vigny, était passé presqu’inaperçu du gros public. Avec son flair habituel de gaffeuse, il fallut que la Magistrature s’en mêlât, pour multiplier les éditions du roman incriminé et assurer à Descaves une notoriété méritée. On agirait d’ailleurs avec équité en pardonnant cette bonne action à ladite Magistrature, car elle lui a échappé des mains.
Placé en vedette sur l’affiche parisienne — vedette chèrement acquise! — le jeune triomphateur n’avait qu’à conserver le rôle auquel il devait son succès, imiter Paulin Ménier qui
s’est incrusté dans le Courrier de Lyony et s’amasser des rentes en restant à jamais « le tombeur de l’armée ».
Les nigauds qui attendaient pareille attitude de Compère Guillery — comme il signe dans Le Journal — se trompaient lourdement ; ils confondaient un fabricant de bouquins avec un homme de lettres et ne connaissaient guère le caractère loyal de cet artiste. Il suffit de voir cette moustache hérissée, cet œil perçant, ce rire en grincement de serrure rouillée, cette allure rude, cet aspect décidé, pour deviner qu’un type pareil se montrera réfractaire aux combinaisons pratiques et se moquera de l’opinion publique autant que de celle de M . Saint- Genest. Il vivrait délicieusement heureux dans une mansarde, entre sa femme et son enfant, avec cent francs par mois, pourvu qu’il lui fût loisible d’écrire ce qu’il pense et de faire de l’art à sa guise. La fortune ne tente guère ce solitaire mal apprivoisé, pour qui la cravate blanche est un supplice, qui fuit le rastaquoué-
LUCIEN DESCAVES
risme du boulevard et les malpropres compromissions du monde.
Descaves avait dépeint, non en pamphlétaire venimeux, mais en penseur impartial, une de nos institutions sociales; sa tâche étant remplie, il a lâché la capote, sans même se préoccuper des accrocs dont les déchirures zébraient l’étoffe.
Son observation, qui procède de Balzac, de Flaubert, de Goncourt, est d’ailleurs trop puissante pour se cantonner dans une spécialité, s’hypnotiser sur un sujet unique : l’humanité entière l’attire. Dans la Pelote — en collaboration avec Bonnetain — - et dans les Chapons — en collaboration avec Darien — deux des meilleures pièces de ce Théâtre-Libre à qui nous devons tant, il a montré la souplesse d’un talent original et audacieux, jointe à une sûreté d’analyse dont l’amertume, la cruauté même n’altèrent en rien la justesse.
Depuis trois ans, il dépense en prodigue, dans le journalisme, sa verve corrosive, son
agressive ironie de pince-sans-rire, son alerte esprit dont la tournure très particulière, très à lui, frappe d’un poinçon typique ses moindres appréciations, ses plus courtes boutades. C’est un des rares critiques littéraires, qui sache juger un livre et une pièce.
Sa dernière œuvre — les Emmurés — une œuvre à laquelle un littérateur de sa valeur et de son tempérament pouvait seul s’attaquer, une œuvre qui a exigé sept années d’un labeur aride et opiniâtre, une œuvre admirable, débordante de pitié et de tendresse pour les aveugles., prouvera mieux que les plus chaleureux panégyriques la supériorité intellectuelle et l’éléva,tion de sentiments du psychologue qu’est Descaves ; prêt à risquer sa peau à la frontière,, quand sonnera la charge, plus vaillamment peut-être que ses insulteurs d’hier.
EUGÈNE GRASSET
EUGÈNE GRASSET
Peintre, architecte, graveur, sculpteur, verrier, archéologue, décorateur et modeste : un cumulard. Il a tout vu, tout lu, tout regardé, tout étudié ; il sait comment un chevalier banneret attachait son heaume au quatorzième siècle, et de quelle manière Rembrandt préparait ses toiles ; n’ignore aucun des détails de construction du temple de Pæstum ou du Mont-Saint-Michel, et possède à fond les procédés de gravure employés par Albert Dürer ou Seymour Aden; modèle un ornement avec
autant de facilite' qu’il brosse une figure, enlève un croquis et compose un ensemble décoratif, mais — lacune fâcheuse dans une instruction aussi soignée — a négligé d’apprendre à battre la grosse caisse.
Ce cumulard n’est pas « dans le train ».
Ayant beaucoup voyagé et énormément travaillé pour gagner le droit à l’existence, tantôt à Lausanne, en maniant le tire-ligne chez un constructeur, tantôt à Marseille, en taillant des oves et des gaudrons, tantôt en Egypte, en sculptant force ornements sur les façades des maisons, tantôt à Paris, en dessinant des modèles d’étoffes et de papiers peints, Grasset n’avait pas de temps à perdre. Il n’entra donc pas à l’école des Beaux-Arts qu’il connaît peu
— de nom seulement — et il poussa de l’avant au petit bonheur, produisant avec fièvre, avec passion, avec l’âpre jouissance de ces artistes
— rares, oh combien ! — dont la conviction est qu’on doit créer uniquement pour sa propre satisfaction, sans se préoccuper ni de
EUGÈNE GRASSET
l’opinion publique, ni du jugement de la critique, ni des avantages variés attachés à certains marchandages.
Ecœuré du rabâchage de la décoration contemporaine qui s’annihile dans un automatique recommencement et croit avoir rempli sa tâche en recopiant, — fort mal du reste — les styles à jamais morts, Grasset a lutté contre l’apathie ambiante et a poussé la jeunesse à regarder en avant, au lieu de fouiller inutilement dans des cendres éteintes. A ses yeux, tous les arts sont égaux — quelles que soient les formes de leur manifestation — - et un netzké de Masanao, une buire de Benvenuto, un émail de Pierre Raymond, valent — au moins — les tableaux d’un Picot et les statues d’un Jouffroy. Constatant, en outre, qu’un peuple est toujours doté d’un nombre suffisant d’amateurs intelligents pour collectionner les œuvres d’art coûteuses, mais que ces dilettantes n’élèvent guère le niveau intellectuel d’une nation; comprenant que l’important consiste
à former le goût des masses, et que le sens extraordinairement affiné des basses classes a contribué à la splendeur artistique de la Grèce et du Japon, le maître décorateur s’est attaché à jeter la poudre d’or de son imagination sur les plus humbles et les plus vulgaires productions de l’industrie : des catalogues, des almanachs, des affiches, des étoffes communes, des couvertures de livres et de cahiers ont été traités par lui avec autant de conscience que s’il s’agissait de fresques pour Notre-Dame, et sont marqués d’une griffe caractéristique et volontaire.
Ah ! pourquoi l'artiste qui a fondé, il y a quelques années, un cours de décoration dont les résultats sont considérables, n’est-il pas chargé de cartons pour notre ridicule manufacture des Gobelins, si anémiée et si vieillotte ! « Plutôt que de s’attarder à la stérile évocation du passé, s’est écrié un de nos plus brillants critiques, dans une conférence célèbre, c’est aux Puvis de Chavannes, aux Gustave Moreau, aux
EUGENE GRASSET
IOI
Cazin, auxBesnard, aux Carrière, aux Chéret, aux Quost, aux Willette, aux Grasset, qu’il faut s’adresser pour soustraire la tapisserie du dix-neuvième siècle à la domination franche ou inavouée des âges disparus. »
Hélas! Vox damans in deserto !
Oui, Grasset plus qu’aucun autre est outillé pour diriger la révolution artistique nécessaire dans nos abominables manufacturesnationales.
Qu’on ne s’y trompe pas, en effet, cet érudit est surtout un personnel et un novateur.
Si les illustrations des Quatre fils Aymon ressuscitent le Moyen-Age avec une impeccable précision, si l’affiche du Romantisme rappelle le crayon de Célestin Nanteuil, la conception, l’arrangement, les moyens, la technicité procèdent d’une vision entièrement nouvelle, radicalement moderne.
Dans son atelier du boulevard Arago, au milieu d’un amusant fouillis dépourvu de snobisme, Grasset cache des études du plus significatif, du plus sincère impressionnisme : des
lambeaux de ciels en deuil, des bouts de ruelles balayées par la pluie, des coins de Paris haletant sous le soleil, des échappées de banlieue lamentable, des fiacres cahotant dans la poussière, des théories de réverbères clignotant dans la brume.
Notre manie d’embrigadement, qui condamne un homme à tourner la même meule jusqu’à la mort, se sent terriblement offusquée de ces affolantes envolées à travers champs. Avec un pareil novateur, il est sage de s’attendre à tout. Dernièrement, lors du concours des vitraux de la cathédrale d’Orléans, n’a-t-il pas failli obtenir l’exécution en s’appuyant sur d’admirables envois, en obtenant les suffrages de Vaudremer et de de Baudot ! Non, mais s’imagine-t-on semblable renversement des usages établis? Conçoit-on un instant l’originalité et le talent triomphant delà banalité et de la platitude? Le jugement a fort heureusement maintenu la saine tradition des concours. Dieu protège la France!
EUGÈNE GRASSET 103
Puisque le gracieux Diderot du boulevard Saint- Germain a évincé la statue de Rodin, puisque la maquette de Dalou a été culbutée par l’altier pot de moutarde honorant la place de la République, pourquoi donc les cartons de Grasset eussent-ils été acclamés?
Tout pour la province, alors!
L’artiste a été acquitté, c’est plus qu’il ne méritait. Qu’il nous laisse désormais tranquilles avec ses œuvres d’art, et qu’il suive l’exemple des autres. Seulement... m’écoutera-t-il, l’incorrigible indiscipliné?
LÉON HENNIQUE
LEON HENNIQUE
Un des Médaniens, un des cinq francstireurs de lettres qui, grimpés sur la barricade du naturalisme, tiraillèrent avec crânerie sur les folles colères soulevées dans notre beau pays de France, contre toute manifestationartistique nouvelle.
Que sont-ils devenus les frères d’armes qui affirmèrent si virilement leur commune foi, au temps des persécutions ?
(*) Décoré depuis la publication de cet article dans le Courrier français.
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Les mains, serrées devant l’ennemi, petit à petit se sont séparées après la victoire; les divergences de nature se sont accentuées, et chacun a tiré à soi, se laissant entraîner au hasard de l’instinct par son idéal propre, comprenant, non sans tristesse peut-être, l’inanité des écoles et le danger de l’embrigadement, proclamant inconsciemment le tyrannique principe de l’individualisme.
Par la puissance de son génie, Zola aatteint le faîte des gloires humaines ; demain, il se déguisera en Académicien — comme un de Lesseps ou un Brunetière — puisque cela l’amuse.
D’un coup de barre, changeant la direction de son bateau entouré de mystère, ainsique le Vaisseau-Fantôme, Huysmans cingle vers un compliqué mysticisme, plein de confiance d’ailleurs dans son prodigieux talent qui empourpre l’horizon. Maupassant est mort à temps, en plein triomphe, adoré des lecteurs de la Revue des Deux-Mondes , de la
LÉON HENNIQUE
prude et cacochyme Revue où l’auteur de Boulede-Suif avait jure' de ne jamais écrire. Géard vit de ses rentes intellectuelles ; en propriétaire cossu, il semble se désintéresser du livre, et dépense sa verve pessimiste et son ironie désenchantée dans le théâtre et la critique où il se contente d’une des meilleures places. Cyniquement, Alexis brave le ridicule de rester fidèle aux croyances de sa jeunesse, et charge Lucie Pellegrin — l’impure vestale — d’entretenir le feu du fourneau sur lequel mijote un pendant à l’inoubliable Monsieur Betsy.
Hennique, lui, en digne fils dégénérai d’infanterie de marine, est parti à l’aventure, sans guide, sans route, sans s’inquiéter du campement laissé en arrière, son œil de myope scru» tant minutieusement les dessous des passions humaines et les mystères de l’inconnu. Dégagé d’influences obsédantes, il a su acquérir une des plus curieuses personnalités de l’époque.
Si la fougue batailleuse — un peu casseuse d’assiettes — dépensée dans l'Affaire du
Grand 7, s’est assagie, les qualités du littérateur ont, par contre, gagné, en solidité et en souplesse. En sûre possession de lui-même, Henniquea produit, entre autres, deux chefsd’œuvre — Pæufe t La Mort du duc d'Enghien — qui présentent, sous des jours très différents, ce merveilleux tempérament d’artiste.
Un bijou, peut-être unique, que Pœuf , ce petit roman raconté par un enfant et saturé de ces impressions du premier âge si spéciales, si vagues, si ténues, si délicates, si difficiles à fixer à cause de leur éphémère fugitivité, impressions qu’aucun écrivain, même Dickens, n’a rendues avec une fraîcheur aussi naïve et une aussi stupéfiante vérité.
Quant à La Mort du duc d’Enghien , c’est une des œuvres les plus parfaites qui aient été représentées sur la scène française. Au milieu des Napoléons de pacotille dont le déballage écœurant inonde nos trottoirs, à côté du héros en stéarine dont une légende roublarde et une presse fortement appointée cherchent à redo-
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