‹ Les décorés; ceux qui ne le sont pasChapitre 6 sur 13 · SÉVERINE · texte numérisé non relu

SÉVERINE

sous la présidence de Casimir — premier et dernier du nom — Don Quichotte ? très select ce paladin-là, eh, eh, moi je le gobe. Dites donc, Sévérine, est-ce qu’il y a de la place sur Rossinante? Laissez-moi monter en croupe, j’emprunterai le ventre de l’ami Dailly, et je tiendrai l’armet de Mandrin, rempli d’encre, où vous trempez votre plume. Si vous me permettez d’être de « mèche » avec vous — comme on dit dans le monde officiel — - je demanderai pour vous la Légion d’honneur, histoire de le requinquer, notre pauvre ruban; seulement, pas de mauvaise blague, un soir de détresse où vous n’aurez plus rien à distribuer aux meurtde-faim, n’allez pas vendre le bibelot ; les « honnêtes gens » ne vous le pardonneraient pas, et je me brouillerais avec le Ministre.

RENOIR ET RENOUARD

RENOIR ET RENOUARD

On les confond fréquemment, à cause de la consonance du nom, quoique leur tempérament, leur talent, leur facture ne soient guère semblables...; et pourtant — je n’affirme rien — je soupçonne les deux artistes de se rencontrer parfois dans la même cathédrale, dans l’église où l’un officie pompeusement au maître-autel, où l’autre, dans une chapelle latérale, dit la basse messe pour les loqueteux, les petits, les humbles, tous les malchanceux dissimulant, derrière un pilier de pierre aussi

grise que leurs haillons, la honte de la souffrance et l’avilissement de la misère. Certainement ils s’estiment fort, les deux prêtres de l’art, et je serais bien surpris si leurs prières ne s’unissaient pas dans un culte commun.

Renoir est un maître, un de ceux dont s’honore l’école française ; la clarté de sa vision, la souplesse de son pinceau, la grâce de son dessin, la lumière de sa coloration, la sincérité de son observation, l’ont porté à une place d’honneur qu’il n’a d’ailleurs pas escaladée sans luttes âpres et amères. S’il avait eu l’ingéniosité de naître à l'étranger, il y a belle lurette qu’il dormirait sous des poutrelles en staf, qu’il collectionnerait des obligations multicolores, qu’il portraiturerait des dames suaves ou des boursiers véreux, et qu’il posséderait sulfisamment de médailles pour organiser, entre intimes, une partie de tonneau, dans le hall Renaissance de son hôtel.

Sa nationalité malencontreuse ne lui suffisant pas, le malheureux aggrava son cas en affi-

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chant, dès ses débuts, une déplorable indépendance. Coude à coude avec Manet, Pissarro, Cals, Claude Monet, Lépine, Sisley, Sézanne et autres détraqués du même genre, il attaqua la vieille Bastille — si solide alors ! — dont les ruines jonchent aujourd’hui le Salon des Champs-Elysées. A l’époque où florissait un prix de Rome de paysage exécuté — sans rire — entre quatre murs, où les figures étaient passées au jus de pipe, où Ton représentait un tas de braves gens très comme il faut déguisés en pompiers, en marquis Louis XV ou en ténors Moyen-Age, Renoir se lança à corps perdu dans le plein air et la modernité. Amant respectueux de la nature, il s’entêta à la copier telle qu’il la voyait, refusant de la déshonorer par des arrangements et des maquillages sacrilèges; bravement il rendit la vie contemporaine, la campagne au saut du lit, les fleurs en déshabillé, l’ivresse du soleil et des ciels infinis, brossant canotiers, bourgeois, grisettes, saltimbanques, étudiants, noceuses et rentiers,

fixant sur la toile le milieu dans lequel nous vivons, se grisant de la jouissance presque physique d’exécuter un beau morceau de peinture, d’une pâte solide et d’un modelé délicat.

Encore plus que la foule, les artistes ressentent de la haine pour l’indompté qui lâche le troupeau et marche à l’écart ; aussi la docte cabale ne se gêna-t-elle pas et démontra-t-elle à l’insensé le danger de quitter les sentiers battus. Les excellents confrères inventèrent, en sa faveur, toutes les rosseries possibles. Malpropretés inutiles. Renoir continua à foncer droit devant lui, loyalement, logiquement, l’œil rivé sur un point unique, l’esprit dominé par la passion de l’art, l’absorbante et unique préoccupation de son existence, en somme.

Il y a trois ans, l’exposition de l’œuvre du peintre, chez Durand-Ruel, tourna à l’apothéose. M. Roujon, qui avait brillamment inauguré sa direction aux Beaux-Arts en accro-

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chant, au Luxembourg, un Whistler, un Besnard et un Carrière, s'empressa de commander une toile à l’impressionniste, afin de consacrer officiellement l’éclatante valeur du dédaigné d’autrefois.

Maintenant qu’elle est enfin venue, la gloire administrative, Renoir est-il heureux? Mon Dieu, oui... et non. Le bonheur parfait n’existe pas sur terre; à présent, ce sont ses cheveux gris qui le chagrinent. Oh ! il ne regrette pas les jours navrants de sa jeunesse, et sa robuste gaîté nargue la vieillesse à l’affût, mais... voilà : comme il n’emploie jamais de modèles de profession, il avait l’habitude d’accoster dans la rue, pour les emmener à son atelier, les ouvrières dont la fraîcheur et le type lui plaisaient. Ses allures rondes et un peu peuple, son cou tanné, son aspect de paveur, ses grosses mains, son dos rond, n’effrayaient pas, et l’affaire se concluait rapidement. Aujourd’hui — inexplicable anomalie! — la respectabilité de sa chevelure le rend suspect, et

ses anciennes clientes lui rient au nez en l’appelant : « Vieux polisson! »

On le prend pour un sénateur! C’est humiliant.

Renouard (*) — l’autre Renouard — n’a pas à craindre de pareilles avanies, d’abord parce que « les années n’ont pas neigé sur sa tête » — comme écrirait un auteur lyrique — et ensuite parce que l’artiste ne fait pas poser ses modèles. Son œil est doué de la précision d’un cliché instantané, et son crayon possède les qualités du plus subtil, du plus inquisiteur, du plus intelligent, du plus psychologue, du plus impartial des reporters. Jules Huret luimême, Jules Huret le maître du genre, envierait la prodigieuse vision de l’illustrateur qui se changerait, s’il le voulait, en juge d’instruction de premier ordre.

(*) Décoré depuis la publication de cet article dans le Figaro.

RENOIR ET RENOUARD

Dans une figure, Renouard choisit d’instinct le trait révélant la nature de l’être; il souligne le geste démasquant l’impression, il résume en quelques coups de crayon tout un état d’âme. Il se garde bien de prévenir le sujet — j’allais dire le patient — qui se composerait une attitude et singerait une émotion dans une grimace. Non, il le laisse passer, son modèle, sans lui parler, sans l’arrêter; il le regarde, le suit, l’observe, le happe, et crac, — ne bougeons plus — il a opéré en pleine sincérité, avant que le cabotin ait eu le temps de « faire sa tête ». Aussi les dessins de Renouard, toujours enlevés de verve et sur le vif, sont-ils empreints de l’éloquence, de la grandeur, et aussi de la tristesse qu’engendre la stricte observation de la vérité.

En effet, la jovialité n’est pas précisément la note de ce dessinateur qui rappelle certains humoristes anglais. De ses remarquables études sur la souffrance — soit en France, soit en Angleterre — sur les asiles de nuit, les

hôpitaux, les prisons, les usines, les bouges faubouriens, émane une pitié angoissée qui met un âcre plaisir à étaler au plein jour les ulcères et les abominations de notre ordre social. Même dans le monde franfrelucheux de l’Opéra, dans ce milieu pimpant et fêtard, si admirablement interprété par l'artiste, on retrouve une semblable morosité : pantalons rapiécés de choristes, bottines boueuses de figurants, dessous sales de marcheuses, contorsions martyrisantes de danseuses, maquillées de sourires provocants, tout cela mêlé aux tulles, aux satins, aux paillons, aux ors, aux clinquants, aux palais en carton, aux trônes en voliges, aux cuirasses en fer blanc, aux épées en zinc, aux orfèvreries et aux appas en toc, aux flamboiements de l’électricité, aux mensonges bêtes du théâtre. Vrai, c’est plus lamentable qu’excitant.

Jusqu’à vingt-quatre ans, Renouard, petit employé de commerce, ficela des paquets et livra des marchandises à des clientes variées,

RENOIR ET RENOUARD

en prononçant le sacramentel : Et avec ca , madame? Le hasard d’une flânerie dominicale au Louvre — pas aux magasins, au musée — aiguilla brusquement sa vocation. Si, un beau matin, les calicots parisiens se révélaient artistes comme le collaborateur du Graphie et de Y Illustration, quelles pages cruelles et amusantes ils pourraient buriner sur la féminité et la coquetterie vues à l’œil nu!

Allons, Renouard, un bon mouvement, divulguez-nous les secrets professionnels.

PAUL MARGUERITTE

PAUL MARGUERITTE

Un beau nom évoquant des chevauchées épiques, des chocs titanesques d’escadrons, des charges de héros fonçant vers d'invisibles canons, des galopades de fous écrasés sous la mitraille et piquant des deux vers la mort, le sabre au poing, la bride aux dents, sacrifiant leur vie pour rien, pour le plaisir, pour un mot : l’honneur, pour un chiffon : le drapeau ; un nom altier qui sonne clair comme un appel de trompettes et brille comme l’éclair d’une épée; le nom du général qui tomba, dans les

plaines de Sedan, la figure et la poitrine trouées par les balles prussiennes; un nom qu’on prononce avec un petit frisson au cœur, et le chapeau à la main.

Paul Margueritte est le fils du soldat martyr dont le sang a lavé la honte des capitulations.

Réservé, modeste, timide, silencieux, le tendre rêveur, déprimé abord, contraste étrangement avec les traditions militaires de sa famille. Mais, si l’auteur de La Tourmente manque de bottes éperonnées, si sa voix mélodieuse et assourdie semble malhabile à lancer de tonitruants commandements sur un champ de bataille, il serait téméraire d’en déduire que la chaîne ancestrale est rompue, car on retrouve, dans l’enfant-écrivain, la loyauté, la crânerie, l’énergie, le courage du père-officier.

Il ne faudrait donc pas se fier à l’extérieur de ce mince jeune homme boutonné dans sa longue lévite noire, à la tête légèrement penchée de côté, aux gestes sobres, et dont l’œil, — sous le miroitement du pince-nez — paraît

PAUL MARGUERITTE

considérer dans le vague un monde invisible et mystérieux. Oh! très correcte, toujours courtoise, presque froide, sa conversation; aucun emballement, aucune boutade, aucun gros mot, aucune manifestation bruyante. Seulement,.. lisez ses oeuvres, et vous serez frappé de la hautaine franchise, de la tranquille audace de ses idées. Sous la forme élégante et colorée d’un styliste de race, sur le ton de la meilleure compagnie, avec l’air de ne « pas y toucher », l’écrivain arrive à en faire avaler de raides au lecteur et à implanter des théories que certains littérateurs fougueux — - se posant en casseurs de vitres et en tombeurs de préjugés — n’ont jamais osé aborder.

Sans parler de Tous-Quatre , un livre de début d’une superbe netteté psychologique, dont force vieux routiers de la plume auraient hésité à affronter le sujet, Margueritte s’est attaqué à des conventions sociales qui, jusqu'alors, avaient été scrupuleusement respectées au théâtre et dans le roman. Amants met en

scènelaliaison d’une jeune fille du grand monde, riche etélevée chrétiennement, avec un homme marié ; Jours d’ épreuves et Ma grande dévoilent l’égoïste tyrannie des affections familiales ; La Force des choses distribue à la maîtresse éphémère, à la petite modiste qui se livre par tendresse, un rôle adorable de dévouement, de délicatesse, d’abnégation et de désintéressement ; Ame d’enfant , fustige l’autorité paternelle et stigmatise les tortures imposées à l’enfance dans les boîtes à instruction, le martyre enduré pendant ces années qu’on est convenu d’appeler : « le plus beau temps de la vie ».

Nous voilà loin des clichés imbéciles dont nous sommes gavés depuis la naissance!

Ces vérités amères sont, il est vrai, présentées avec tant de talent, de grâce, de tact, de modération et de légèreté de main, que le public le plus réactionnaire accepte sans broncher ces doctrines carrément révolutionnaires et subversives. Mais s’il découvrait le pot aux roses !

PAUL MARGUERITTE

Margueritte qui professe une respectueuse admiration à la fois pour Mallarmé et pour de Goncourt, ne s’est confiné dans aucune petite chapelle ; sa libre esthétique va d’Alphonse Daudet à Tolstoï, de Dickens à Rosny. Ouvert, compréhensif, indulgent, suprêmement délicat et bon, il considère l’existence avec une philosophie mélancolique et pitoyable qui le rend réfractaire aux attaques empoisonnées si fort à la mode depuis quelques années chez les gens de lettres. C’est une âme d’élite incapable d'une vilenie, un honnête homme dont l’amitié honore.

Si je ne craignais de me fâcher avec cet ami de choix, je dirais que le maître écrivain est doublé d’un mime incomparable; les intimes et quelques privilégiés se rappellent avec quel génie de l’horreur il a autrefois interprété sa propre pantomime Pierrot assassin de sa femme — un chef-d’œuvre terrifiant comme de l’Hoffmann. — Mais Margueritte aimerait peu voir sa personnalité d’artiste polluée par la gros-

sière réclame du théâtre ; il fuit la foule et le bruit. L’hiver, dans le Midi ou en Algérie, l’été àSamois, à côté de ses fidèles Elémir Bourges et Maurice Bouchor, il traverse rapidement Paris dont l’agitation trouble sa radieuse vision et son paisible labeur, et ne vit en somme que pour l’art et les siens.

Le jour où un décret, beaucoup trop tardif, le nommera chevalier de la Légion d’honneur, il sera capable de s’effarer et de renvoyer le municipal chargé de la missive officielle, en lui affirmant qu’il s’est trompé d’adresse.

FRANCISQUE S ARC E Y

FRANCISQUE SARCEY

Quelques esprits chagrins prétendent qu’on pourrait préciser, en quelques mots, la physionomie du sympathique critique : physiquement une outre pleine, moralement une outre vide.

Cette description sommaire ne me semble ni suffisamment respectueuse, ni rigoureusement exacte. En consultant le dictionnaire de l’Académie, je constate en effet qu’une outre n’est agrémentée ni de lunettes, ni de canne, ni de petites femmes; or oncques ne vit Francisque

sans lunettes, sans canne et sans petites femmes. La définition précitée pèche donc par la base. De plus, si notre « éminent » confrère a quelques travers, il reste enguirlandé d’indéniables qualités dont il est juste de tenir compte. D’ailleurs, Thomme n'est pas parfait — comme l’a finement décrété Labiche ou Sancho-Pança, à moins que ce ne soit de Bornier — Que celui qui n’a pas péché lui jette donc la première pierre — a écrit Alexandre Dumas dans Zaïre ou... dans Le Château de Tire-Larigot.

Un des charmesde Sarcey, c’est labonhomie, la fine bonhomie, la vraie bonhomie gauloise. En voilà un qui ne causerait de peine ni à une mouche, ni à une jolie fille!

Tenez, quelque temps avant la guerre, à l’Odéon — m’a-t-on raconté, — il avait éreinté une actrice dans un rôle que, par un fâcheux hasard, elle n’avait jamais rempli. Vous croyez qu’il s’est obstiné? — Par le moins du monde. De son propre mouvement — et grâce à une assignation en règle — le brave homme a reconnu

FRANCISQUE SARCEY

ses torts. Peut-être, ce soir-là, sommeillait-il dans sa stalle; et, je vous le demande, qui ne dort pas un tantinet au spectacle et au sermon? Les entr’actes sont là pour se couper les ongles, se ratisser le crâne avec son couteau, lutiner les demoiselles du Conservatoire, et causer avec l’ouvreuse qu’on appelle : Mon bébé!

D’ailleurs, « l’illustre » écrivain est le personnage le moins entêté de la création ; il suffit qu’une pièce éreintée par lui ait le moindre succès, pour qu’il la porte aux nues un jour ou l’autre. Oh! il ne vous la fait pas à la barre de fer : tout rond, tout franc, le cœur sur la main, à la bonne franquette. Voyez plutôt : Pendant la Commune, dans un journal réactionnaire de Tours, il adresse des noms d’oiseau au général Ducrot; mais dès que le radicalisme reprend le dessus, il retrousse ses manches et, avec cette bonhomie chevaleresque dont je parlais plus haut, il écrabouillé des religieuses sans défense et dévore chaque matin un prêtre à la croque-au-

sel. Cela du reste ne l’empêche pas, à l’heure où il a besoin de soins dévoués et sûrs, d’aller se faire opérer et soigner par ces « calotins » qu'il méprise et qu’il injurie. Ah, le brave homme !

En résumé, si un peuple a le gouvernement qu'il mérite — a dit Tertullien ou Gandillot — par déduction, le public est affligé delà critique qui lui est due. Après tout, que demande Barcey ? Exprimer l’opinion de la foule. Donc ça fait 1’ compte ; vivent la joie et les pommes de terre — comme s’écrie le subtil styliste dans le langage bossuétique dont il garde le secret, l’égoïste.

Pour ce délicat, l’esthétique littéraire se résume en deux états d’âme et de corps : se tordre ou ne pas se tordre. To be or not te be. — Ne lui parlez pas de raseurs tels que Eschyle, Dante, Shakespeare. Goethe, Pascal, Balzac, Tolstoï, Ibsen, et autres fumistes incapables de pondre un vaudeville un peu rigolard; tout ça, c’est des croque-morts honoraires qui

FRANCISQUE SARCEY

affublent leurs personnages d’un tas de noms bizarres, quand il serait si simple de les appeler Balandard, des Poiretapés, Belle-en-Cuisse ou Topinard. Zut, à nous la folle vie et les petites femmes l

Inutile d’insister sur les avantages d’une doctrine expérimentale aussi suggestive et aussi facile à suivre — en secret même en voyage. — Comme conséquence, avant même de connaître les romans d’une haute cérébralité ayant pour titres : Etienne Morei et le Piano de Jeanne , on peut constater que Sarcey n’a pas perdu son temps à l’Ecole Normale.

En résumé, les attaques dont cet excellent homme est l’objet ne portent pas : le précurseur génial qui nous a fait connaître Molière et qui arrivera, un beau soir, à découvrir Victor Hugo, mérite la reconnaissance de l’humanité entière. En outre, je lui trouve une qualité colossale, primordiale pour un critique : il ne se trompe jamais. Vous connaissez ces vieux baromètres représentant un moine en carton

qui se couvre quand le temps se met à la pluie et qui laisse tomber son capuchon dès que le soleil pointe sur nous ses rayons. Eh bien — que le Maître me pardonne une comparaison cléricale qui blessera peut-être ses convictions voltairiennes — eh bien, « le prince de la critique » rend, au moral, le même service, et ses appréciations remplissent le rôle du couvre-chef de mon moinillon. A moins d’une détérioration du mécanisme, on est renseigné d’une manière irréfragable :

Quand Sarcey encense une œuvre, elle est détestable; quand il la vilipende, elle est remplie de qualités.

Essayez, la recette est infaillible et basée sur vingt années d’expérience; impossible de se tromper.

ADOLPHE WILLETTE

ADOLPHE WILLETTE

Encore un qui retarde, encore un qui ignore la manière — simple et lucrative — de s’amasser dix mille livres de rentes en élevant des lapins ou... en en posant.

Mon Dieu, mon Dieu, que ces aborigènes de Montmartre sont donc mal organisés pour la vie pratique ! Gomme ils auraient besoin qu’on fondât, à leur intention, une chaire d’économie professionnelle où [on leur apprendrait à « traiter l’art comme il le mérite », avec projections électriques représentant les

plus somptueux ateliers de nos Maîtres — peintres, sculpteurs, architectes, graveurs et musiciens — brevetés S. G. D. G. I

A vous, Monsieur Poincaré.

Pourtant, si Willette, ce doux et mélancolique décrocheur d’étoiles, a choisi Montmartre pour patrie d’adoption, encore ne se montre-t-il pas bien subversif. En jeune homme rangé, il est entré à l’école des Beaux- Arts, il a académiquement dessiné les figures servant au cours de Charles Blanc et a sollicité les conseils de Cabanel ; il professe une estime particulière pour M. Maurou, le lithographe le moins révolutionnaire du globe et l’auteur de l’ineffable affiche de la Société des Artistes Français; il ne s’est cloîtré dans aucune petite chapelle et il expose respectueusement aux Champs-Elysées où l’année dernière, pour récompenser vraisemblablement sa patiente assiduité, on lui a octroyé une vague mention. — Attrape, Pierrot !

Non certes, Willette n’est pas un sectaire

ADOLPHE WILLETTE

farouche; mais voilà, il possède un talent de quarante-cinq mille diables, un talent gênant pour les voisins, et il se permet d’avoir un tempérament, une indépendance, une originalité qui détonnent dans les milieux bien pensants. En outre, un de ses dessins, un modeste petit dessin, un bout de croquis, accroché dans un coin perdu du Luxembourg, écrase, de sa supériorité, une quantité de toiles énormes et nauséabondes signées des noms les plus avantageusement connus sur la place de Paris et dans les cours étrangères. Et vous comprendrez que ce n’est pas agréable pour les noms avantageusement connus; mettez-vous un moment à leur place, si toutefois j’ose risquer cette métaphore hardie. Puis, l’audace licencieuse de son crayon... eh, eh! — La liberté cynique de ses compositions... ah, ah, ah! — Sa collaboration au Courrier Français... oh, oh, oh, oh! — Le deshabillé gaulois... Taisez-vous, si M’sieu Bérenger nous entendait, nous serions propres. Si-

lence, et remettons nos feuilles de vigne.

De sorte que l’artiste qui, avec Puvis de Chavannes, Besnard, Carrière et Chéret, représente en somme la décoration moderne, en est réduit à se tourner les pouces ou à enluminer des cabarets, tandis qu’un tas de barbouilleurs sans valeur déposent leurs prétentieuses malpropretés le long des murs officiels — gouvernementaux et municipaux — le tout à des prix exorbitants.

Oui, après l’épidémie dont nous avons tant souffert, après l’invasion des Heim, des Picot* des Court, des Signol, des Hesse, des Mazerolles et autres italianisants du même bocal, nous avons le bonheur inespéré de trouver un peintre vraiment français, un fils de Fragonard et de Lancret, un poète adorable ramenant la tradition en fleurs du dix-huitième siècle, une personnalité exceptionnelle offrant des témoignages indéniables d’une caractéristique maîtrise dans la décoration murale et les vitraux du Clou , de la Palette d’Or et du Chat noir ,

ADOLPHE WILLETTE

manifestant son individualisme dans mille dessins dont la plupart sont de purs chefsd’œuvre et dont la collection devrait être précieusement réunie dans un musée, et l’Etat le laisse de côté, le rare et cher artiste, il l’ignore, il n’exige rien de sa palette parfumée, il le couvre de son dédain ! Quelle pitié 1 Ah! rêveur, je ne m’étonne pas que ta chanson, toute imprégnée pourtant de grâce et de jeunesse, s’embrume parfois de désespérance ainsi qu’un crépuscule d’hiver; je ne m’étonne pas qu’une goutte de fiel soit mêlée au joyeux vin de France moussant dans ton verre; je ne m’étonne pas qu’on te sente hanté par les angoisses des vaincus ; je ne m’étonne pas que tu aies trouvé, une nuit de deuil, cette légende, grande comme la douleur, qu’un de tes loqueteux jette au Christ, en lui montrant le poing : Descends donc de ta croix , eh ! feignant ! Tu as compris, tu as rendu la souffrance en souffrant, et ton talent plus tendre, plus apitoyé, d’une philosophie plus pla-

nante, moins ras-le-trottoir que celle de Forain, ton ancien compagnon d'armes, synthétise la mélancolie désenchantée des âmes hères. Sous l’habit noir, correct et râpé de ton Pierrot — un Pierrot chétif qui ne dîne pas tous les jours, mais dont l’élégance dissimule les navrances — on devine que le cœur est blessé, et qu’un peu de sang empourpre la peau.

Si j’étais magicien, pour le remercier des joies qu’il nous a causées, le divin amoureux de la lune, l’ami enfariné qu’eût chéri Baudelaire encore plus que Watteau, l’être fantasque et charmeur ressuscité, enfanté par toi, je changerais en ruban moiré les gouttelettes suintant de sa blessure, et ce ruban remplacerait la faveur violette que, ne pouvant faire mieux, Roger Marx lui noua autrefois à la boutonnière.

Qu’en dirait Pierrot?

MAURICE ROLLINAT

MAURICE R0LL1NAT

Je vis Rollinat pour la première fois chez Alphonse Daudet. Quelques jours auparavant, un article d’Albert Wolff, paru dansle Figaro, avait brusquement transformé l’obscur et petit employé de mairie en «homme du jour » . Si on l’avait trop longtemps ignoré, par contre , on en parlait maintenant avec un emballement agaçant. Sans le connaître, il m’était antipathique, ce monsieur à succès.

Quelqu’un s’assit au piano et préluda.

Un habit de la Belle-Jardinière, une che-

mise ravinée, une cravate de travers, des cheveux touffus et rebelles, des yeux d’une profondeur attendrie, une figure franche et bonne, la bouche crispée par un rictus amer, le nez pincé de quelqu'un qui a souffert, l’aspect naïf d’un paysan endimanché, avec un je ne sais quoi d’inspiré dans le front qui était magnifique. — Qui est-ce? — Rollinat.

Ah! ce ne fut pas long! Mon parti pris imbécile chavira, emporté comme une paille par une avalanche. En cinq minutes, ce diable d’homme m’avait retourné, pris, accaparé, envoûté, et je trouvais les éloges d’Albert Wolff terriblement tièdes. Ah! dame, pas d’erreur, ceux qui n’ont pas écouté Rollinat chanter les Yeux morts , la Cloche fêlée , la Mort des Amants , la Chanson de la perdrix grise , ou VAme des fougères , ceux-là n’ont rien entendu de leur vie. Une existence manquée à recommencer.

Rollinat n’est ni musicien, ni poète, ni prosateur, ni remueur d’idées par métier,

MAURICE ROLLINAT

comme tant d’autres; il incarne en lui l'entité : art, d’une impeccable façon. Et l’émotion extraordinaire, indéfinissable, quasi magnétique qu’il procure, vient justement de la passion ardente dont il est constamment consumé et à laquelle les auditeurs les moins bienveillants sont incapables de résister.

Sa musique présente d’ailleurs une homogénéité symptomatique avec sa poésie, regorgeante d’élan, de couleur, de sincérité, d’étrangeté, de profondeur, de passion, de tristesse et de terreur.

Rebelle aux emprisonnements d’école, Rollinat aime à la fois George Sand et Edgar Poë, Walter Scott et Daudet, Baudelaire et Pierre Dupont. Mais sa vraie maîtresse est la nature pour laquelle il réserve les tendresses de son âme de campagnard épris d’air, de lumière, de ciel et de verdure. Il sait lui parler et la comprendre; elle le console et panse son cœur blessé.

Les poétaillons qui peinent à aligner des

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