IÔ
mots les uns à côté des autres, en oubliant de placer une pensée sous ce travail de prisonnier, n'ont pas su museler leur exaspération en face de ce simple dépensant fastueusement son imagination dans les Brandesy les Névroses , V Abîme et la Nature. Ces constipés ont tellement jappé, que Rollinat, ahuri, s’est sauvé de Paris et s’est enfoui dans un trou de la Creuse.
Loin du papotage boulevardier dont la méchanceté lâche l’épouvante encore plus que les feux follets de son Berri, il vit seul là-bas, au milieu de cultivateurs, avec un piano, des livres, des chiens, des pipes, un fusil et des lignes. Les jours de fête, il tient l’orgue à l’église et déjeune avec le curé, un excellent et charmant homme qui l’adore.
De plus en plus, il se désintéresse de notre vie si niaisement agitée, et la prise d’une belle truite le passionne autrement qu’un changement de ministère.
Si le cabaretier ou quelque lettré de son
MAURICE ROLLINAT
village lui apporte —par hasard — mon bout de croquis au moment où il sera en train d’amorcer un brochet :
— Chut, — dira-t-il sûrement — taisez-vous donc, je crois que ça mord!
ALEXANDRE CHARPENTIER
ALEXANDRE CHARPENTIER
Une figure de jours de barricade, — comme Ta finement silhouetté Ajalbert. — Un mâle, maigre, musclé, leste, solide, d’attaque et capable de se laire casser la g..... tête pour ses convictions, mais aussi prêt à détériorer celle des autres quand on l’embête. Par exemple, après la bataille, ramassera les blessés auxquels il distribuera le fond de sa gourde. La rondeur d’un ouvrier, la péau tannée d’un loup-de-mer, un parler brusque où la pensée a l’air de chasser les mots à coups de pied, le clignement
d’œil narquois d’un gavroche, un sourire en tire-bouchon, et un amusant foncement de tête en avant lorsqu’il exécute, d’un mot, un spécialiste quelconque en idéah
Extérieur négligé : feutre caboché, pantalon de haute fantaisie, maillot de laine, veston sans mode, le tout ne sortant pas de chez les fournisseurs attitrés de M. le Prince de Sagan.
Charpentier ne pouvant arriver à solder son terme, s’était résigné, il y a quelques années, à s’enrôler dans les proprios. Sur un vieux bachot, il avait installé sa femme, ses enfants, son ménage, et, suivant les caprices de sa fantaisie, il visitait Mantes, jetait l’ancre à Vernon, villégiaturait à Corbeil, ou hivernait au Pont- Royal. Une voie d’eau mit fin à cette existence imprévue et fastueuse de yachtman.
Descendant direct d’une des plus vieilles branches du prolétariat français, petit-fils et fils d’artisans, l’auteur de Gommorhe est venu au monde en plein faubourg Saint-Marceau.
ALEXANDRE CHARPENTIER
Décidé à ne pas rester à la charge de parents fort pauvres, il quitte, à quinze ans, la maison paternelle, et, sans un sou, sans un appui, sans un ami, sans un métier, se jette en pleine bataille de la vie.
— Ceux qui ont connu les couchers problématiques, les repas de hasard, les nuits hétéroclites, les hivers en espadrilles, les étés en pardessus ouatés, la fascination des flots d’encre de la Seine pendant les nuits neigeuses, ceux-là traduiront, aperto libro , le sens exact de ces mots, encore parés d’un vieux panache romantique : « La bataille de la vie. » — Passons.
Entraîné d’instinct vers l’art, le gamin fréquente le Louvre, les bibliothèques, les cours. Il voit, s’émeut, s’interroge, s’oriente et entre à l’Ecole des Beaux-Arts, dans un atelier de graveur en médaille, atelier choisi parce qu’on y est exempt du paiement de la masse et de la bienvenue. Les âneries pédantes débitées dans le lazaret de la rue Bonaparte s’émoussent
sur cette carapace résistante. Du fumier académique où croupissent toutes les formules en putréfaction et d’où s’exhalent les pestilences qui empoisonnent tant de jeunes gens, la personnalité de Charpentier se dégage. Rapidement, en Parisien qui la connaît dans les coins, il comprend que l’automatique imitation des Grecs et des Romains, le sempiternel remâchonnement du passé, le fanatisme sectaire pour des religions mortes amènent à l’impuissance et au gâtisme. Poussé à la révolte par la saine logique de sa race, il se passionne pour les manifestations artistiques de notre terroir, préfère la cathédrale de Chartres au Temple dé Jupiter Stator, reste sourd aux aguicheries de la Renaissance italienne et livre toutes ses tendresses au Gothique et au Louis XV, les plus belles, les plus nobles filles de l’Art français.
Quand la borne est franchie , il n’est plus de limite, a dit Scribe. Charpentier prouve, d’une irréfu-
ALEXANDRE CHARPENTIER
table façon, de quelle vérité brille l’aphorisme du subtil poète cher à M. Sarcey: bientôt il aggrave son cas en jugeant, au nom de limité de l’Art, qu’un émail de Pierre Rémond, une buire de Benvenuto, une pendule de Gouthière, un candélabre de Meissonier valent toutes les figures sculptées du monde ; que le premier des Arts est celui qui s’applique rationnellement, étroitement à la vie et qu’il semble puéril de modeler une statue ne coopérant pas à un ensemble décoratif, uniquement dans le but de reproduire une Vénus ou un Apollon.
L’artiste affirme victorieusement ses théories par une suite d’œuvres admirables qui placent leur auteur hors pair. Qui ne se rappelle l’extraordinaire bâs-relief des Boulangers ? — un mur sculpté, comme l’a appelé Rodin. — Et la Mère allaitant son enfant ? Et Gommorrhe? Et la Femme à la baignoire ? Et les cinq cents médaillons? Et les superbes étains, si caressants, si souples, si larges, si adorables? Et
les brocs, les serrures, les brosses, les corbeilles à pain, les bougeoirs, les programmes gaufrés du Théâtre-Libre, les mille objets d’intimité magnifiés par le talent de cet imaginatif touche-à-tout, les merveilles de goût, de style, de délicatesse, d’ingéniosité, créées par ce maître à la fois délicat et puissant ?
Et dire que si Charpentier avait suivi les conseils de M. Paul Dubois — l’illustre directeur de l’Ecole des Beaux-Arts — peut-être, aujourd’hui, aiderait-il les maçons ou vendrait-il des billets à la porte des théâtres !
« Quand on est aussi pauvre et aussi mal mis que vous — lui jeta un beau matin à la figure le célèbre Académicien — on reste à sa place, on ne cherche pas à devenir artiste » (sic).
Mais voilà, malgré ces tendres et fraternelles remontrances, il s’est ostiné , l’entêté, il n’est pas « resté1à sa place », et il se permet maintenant d’être une des gloires de la statuaire contemporaine. Du reste, s’il avait lâché l’ébau-
ALEXANDRE CHARPENTIER
choir, Charpentier, qui est excellent musicien, serait peut-être actuellement un compositeur de premier ordre, et c’est M. Ambroise Thomas qui, à son tour, n’aurait pas été ravi de compter un homme aussi « mal mis » parmi ses confrères.
Charpentier, mon ami, pondez force navets, si vous le voulez, mais, en grâce, prenez un couturier chic; l’Institut a l’œil sur vous.
io.
JEAN RICHEPIN
JEAN R1CHEPIN
Une des victimes de la magistrature que l’Afrique Centrale nous envie, car on doit posséder une dose colossale de naïveté dans ces contrées dépourvues de tramways et d’émissions panamiques.
Comme pas mal d’écrivains d’une certaine valeur — tels que Baudelaire, les de Goncourt, Flaubert, Bonnetain, Descaves et d’autres que j’oublie — Richepin a été traîné sur le banc de Y infamie, à côté d’escarpes et d’escrocs.
Afin d’éviter une fâcheuse confusion, je tiens
— en passant — à prévenir les étrangers désireux de visiter nos tribunaux et de se tenir au courant de nos mœurs, qu’il existe un moyen excellent de distinguer un homme de lettres d’un aigrefin : la plupart du temps, les premiers ont la boutonnière vierge de décoration, et les seconds sont officiers, commandeurs ou grand-croix de la Légion d’honneur.
Au dix-huitième siècle on comblait de faveurs « les beaux esprits » ; actuellement on préfère leur octroyer des casiers judiciaires. C’est plus économique.
Je reprends. Accusé, non sans fondements, d’avoir publié la Chanson des Gueux — un livre superbe de fougue et de crânerie, — le poète alla pourrir sur la paille humide des cachots.
Il aurait composé pour un café-concert une inepte obscénité qu’il se serait vu gratifié des palmes académiques, au jour de l’an. L’événement eût été désagréable, mais plus hygiénique, car l’air raréfié de la prison devait étioler ce
JEAN RICHEPIN
robuste garçon à la poitrine et aux bras de discobole, aux cheveux crépus, aux yeux de braise, au teint cuivré, qui ressemble à un Indien égaré dans un complet européen.
Et cependant je ne sais si, à cause de son imprévu, cette villégiature forcée — intra muros — n’a pas amusé Richepin. Du sang bohémien, du sang tzigane coule dans les veines de ce « Touranien» qui se promena longtemps avec un bracelet d’or au bras, qui préfère la robe de chambre écarfate à l’habit noir, qui joua, à la Porte -Saint- Martin, le principal rôle dans son drame de Nana-Sahib , et dont les sautes brusques déroutent l’observateur le plus perspicace.
Pas facile, en effet, d’immatriculer cet irrégulier qui n’a retenu de chaise à l’année dans aucune église ; son talent à facettes multicolores brille et s’éteint sans qu’on sache pourquoi ni comment. Naturaliste dans la Glu , romantique dans Monsieur Scapin , romanesque dans Miarka , il culbute lourdement
dans le vieux mélo en compagnie du Chien de garde . Après avoir trouvé des accents admirables quand il écrit les Blasphèmes et la Mer , il commet un roman sensiblard comme les Braves gens où, dans le ronronnement d’une intrigue éculée, surgit — à propos de bottes — • une pantomime qui vous étreint et vous passionne, une pantomime de rêve, folle, terrifiante, extraordinaire, angoissante, enthousiasmante. Est-ce donc le même homme qui, en 1873, passe en correctionnelle pour avoir lancé ce vaillant cri de pitié et de révolte appelé la Chanson des Gueux , et qui , en 1888, offre Le Flibustier à l’admiration des demoiselles bien sages ?
On pourrait affirmer qu’il existe un, deux, trois, quatre Richepin, que dis-je? une compagnie de Richepin, Richepin and C°. — Je serais médiocrement étonné d’apprendre que l’auteur des Morts bigarres, socialiste hier, soit allé aujourd’hui s’enterrer à la Grande Chartreuse ; qu’il ait été faire sauter, à
JEAN RICHEPIN
coups de dynamite, la monarchie chinoise ou qu’il se soit placé à la tête d’une bande de partisans dans le but de reconquérir le saint sépulcre ; qu’il ait accepté une chaire de littérature dans un lycée de jeunes filles ou qu’il ait produit un chef-d’œuvre. Demain, sera-t-il Dieu, table ou cuvette? Oublions Vers la joie, et demandons à sœur Anne si elle ne voit rien venir.
Mais ces à-coups n’ont jamais pour mobiles de bas calculs d’intérêt personnel ; car Richepin reste aussi sincère dans ses accalmies que dans ses tempêtes, dans ses reculades que dans ses emballements.
En résumé, un consciencieux, un probe, un fier, un véritable littérateur doublé d’un brave homme.