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sentait avec la version de l'abbé Paulmier de notables différences qui permirent au savant géographe d'Avezac, et après lui, à M. Margry (1) de démontrer que Gonneville avait débarqué non pas en Australie mais bien au Brésil (2). En 1869 (3)M. d’Avezac compléta la démonstration en publiant la relation originale qui avait enfin été retrouvée par M. Paul Laeroix, conservateur de la Bibliothèque de l’Arsenal. Ce savant avait remarqué, en rédigeant un catalogue résumé des manuscrits du marquis de Paulmy, une plaquette de douze feuillets in-quarto (cotée HF. 2% ter), dont il prit copie, et qu'il communiqua à M. d'Avezac. Ce dernier en reconnut tout de suite l'importance capitale, et s'empressa de la publier en lui restituant son vrai Utre : Déclaration du voyage du capitaine Gonneville et ses compagnons ès Indes, et remerches failes audit veyage baillées vers juslice par il capitaine el ses dits compagnons iouste qu'ont requis les gens du Roy nostre sire, et qu'enioint leur a esté. Grâce à ces deux pièces d'une authenticité incontestable, il nous sera facile de détruire une er-
(1) D'Avezac préparaiten 1857, pour la Société de géographie de Paris, une analyse de l'Histoire du Brésil par Varnhagen. Ce fut alors que M" Margry lui communiqua la pièce découverte par lui dix ans auparavant. Cette pièce n'a été publiée par M'Margry qu'en 1867, par conséquent après la démonstration faite par d'Avezac que le pays visité par Gonneville était le Brésil et non pas l'Australie.
(2) Maneny, ouv, cit., 7 111, p. 135-181.
(3) D'AvezAc, Nouvelles Annales des voyayes, juillet 1869.
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reur trop longtemps accréditée, el de prouver, après MM. d’Avezac et Margry, que Gonneville n'a pas découvert l'Australie, mais simplement qu'il a continué l'œuvre de Jean Cousin, et débarqué au Brésil après de longues courses sur lAtlantique.
Paulmier de Gonneville et deux de ses amis, Jean l’Anglois et Pierre le Carpentier, fiers et hardis compagnons, habitués comme tous leurs compatriotes aux courses lointaines et aux expéditions lucratives, n'avaient pas vu sans un secret dépit les négociants portugais décharger sur les quais de Honfleur « les belles richesses d'épiceries et autres rarelez venant en icelle cité de par les navires portugalloises allant ès Indes Orientales empuis aucunes années decouvertes ». Ils résolurent de tenter la fortune dans ces contrées encore inconnues, dont on racontait tant de merveilles. Comme ils n'avaient pas à compter sur les secours du gouvernement, et qu'il leur fallait au contraire garder le secret pour ne pas éveiller les soupcons des deux puissances qui s'étaient attribué l'exploitation exclusive des terres nouvelles, ils ne cherchèrent pas à étendre leur entreprise en dehors le leur ville natale. Ils s'adressèrent seulement à deux Portugais, Bastiam Moura et Diego Cohinto, que les hasards de leur existence avaient conduits à Honfleur, et les enga-
(1) D'AvezaAc, ouv. cit.
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se
gèrent comme pilotes. Il est probable qu’ils achetèrent chèrement leurs services, car ces deux étrangers jouaient gros jeu en consentant à guider des Français dans des mers que leur souverain considérait comme siennes. Quelques bourgeois de la ville, entraînés par leur exemple, et séduits par la perspective d’un gain probable, s’associèrent à leur entreprise, et contribuèrent à l'achat et à l'armement d'un navire de cent vingt tonneaux, auquel ils donnèrent un nom de bon augure, l’£'spoir. Ils se nommaient Etienne et Antoine Théry, Andrieu de la Mare, Batiste Bourgeoz, Thomas Atinal et Jean Caney.
Il faut lire dans la Déclaration du voyage la. curieuse énumération des armes et des munitions de guerre, du matériel naval de rechange, des approvisionnements et des marchandises qu'on entasse à fond de cale. C'est l'unique moyen non seulement de se rendre compte des conditions d'un voyage au long cours au commencement du seizième siècle, mais encore de savoir quels étaient à cette époque les principaux articles d'exportation destinés aux terres nouvelles. La liste des marchandises nous intéressera tout particulièrement, car dès lors nous les retrouverons sur tous les navires envoyés par nos compatriotes du Brésil. Trois cents pièces de diverses toiles, quatre mille haches, bêches, serpes, coutres ou fourches, deux mille piques, cinquante douzaines de petits miroirs, et six quintaux de ras-
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sades de verre. On nommait ainsi des verroteries vénitiennes diversement colorées et percées au milieu, qu'on pouvait assembler en colliers ou en bracelets. Les miroirs et les rassades, dans la pensée des organisateurs de l'expédition, devaient concilier à nos marins les bonnes grâces des beautés indigénes, dont ils voudraient avoir pour amis les frères ou les maris. L'Espoir portait encore dans ses flancs huit quintaux de quincaillerie de Rouen, deux cent quarante douzaines de couteaux, et une balle d'épingles et d’aiguilles. On ne comprend guère l'utilité de ce dernier article pour un pays, dont les habitants portaient un costume si rudimentaire, mais, comme Gonneville et ses associés ne conuaissaient encore que très imparfaitement leurs futurs clients, ne sont-ils pas excusables d’avoir supposé que ces clients pourraient avoir besoin d'épingles pour retenir, et d'aiguilles pour réparer leurs vêtements? Par une semblable ignorance des nécessités économiques s'explique la présence à bord de l'Espoir de vingt pièces de droguet, trente de lutaines, quatre de drap écarlate, huit de draps divers, une de velours figuré, et de quelques robes brochées. Il est probabie que cette partie de la cargaison ne dut pas être à Gonneville d’une grande utilité pour ses relations avec les Américains, mais ne perdons pas de vue qu'en partant de Honfleur il avait l'intention de débarquer aux des, et nullement sur te nouveau continent.
Soixante hommes (1), matelots, volontaires et
officiers composaient l'équipage. Presque tous étaient originaires de Normandie. ‘Le premier pilote se nommait Colin Vasseur, et le directeur général de l'expédition était Gonneville. Ses associés l'avaient choisi non pas seulement parce qu'il était intéressé directement. et sans doute pour une grosse part, à la réussite de l'entreprise, mais surtout parce qu'il ‘s'était acquis une réputation légitime par son expérience nautique, et sa fermeté à toute épreuve. L'ornement du navire, le recrutement de l’équipage et les derniers préparatifs de l’'embarquement ne furent achevés qu'en juin 1503. Quand tout fut disposé, matelots et officiers vinrent, d’après un touchant usage, s'agenouiller ensemble au pied des autels. Ils reçurent les sacrements, rt, après avoir appelé sur leur entreprise les hbénédictions célestes,
le mirent à la voile le jour de Saint-Jean-Baptiste, le 1] 2% juin 1503.
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1 Les premiers jours de la navigation ne furent
signalés par aucun incident notable. Le 12 juillet l'Espoir arrivait en vue des Canaries, le 30 il était au cap Vert. Dans les premiers jours d'avril il franchissait la ligne; mais à peine avait-il pénétré dans l'hémisphère austral que la chance tournait. Le scorbut se déclarait à bord. On ne résistait pas alors
(1) Voir la liste de bord dressée par D’Avezac (Nouvelles Anna'es des voyages, juillet 1869).
à cette terrible maladie. Le 12 septembre, six de: compagnons de Gonneville avaient déjà succombé Louis Le Carpentier, un des promoteurs de l’entreprise, Coste, un engagé volontaire que l'attrait de l'inconnu avait jeté dans l’entreprise, Pierre Estienne, sardot Hascamps de Ponrt-Audemer, Marc Drugeon du Breuil, et Philippe Muris de Touques. Pendant plusieurs semaines Gonneville, malgré la maladie qui décimait les siens, continua résolument sa marche à travers l'Atlantique, sans autre rencontre que celle de varechs flottants. Il se croyait arrivé fort au-dessous du cap de Bonne-Espérance, tant à cause de la route parcourue que de la diminution très sensible de la température. On s'étonnera peut-être de le voir traverser l'Atlantique en ne suivant d'autre direction que celle du sud, et en évitant pour ainsi dire de parti pris le voisinage des terres; mais il agissait ainsi, en premier lieu parce qu'il ne voulait pas naviguer dans des mers fréquentées par les flottes portugaises, et en second lieu parce qu'il était de tradition parmi ses compatriotes, depuis Desceliers et Jean Cousin, de toujours se diriger au sud jusqu'à la hauteur où l’on désirait aborder le continent africain ou le doubler. Vasco de Gama, dans ses fameuses /nstructions nautiques pour le voyage des Indes, rédigées en 1500, avait expressément recommandé, une fois qu'on aurait dépassé l’île San Iago du cap Vert, de suivre cette direction. Ses instructions avaient été fort goûtées. Il est très probable
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que les deux Portugais qui servaient de guide à Gonneville les connaissaient : en tout cas ils se conduisirent comme d’après un plan arrêté. La rencontre de ces varechs flottants ainsi que l’abaissement de la température nous permettront d'avancer que l’£spoir était alors arrivé dans le voisinage de Tristan d'Acunha, très reconnaissable à la masse des goëmons flottants qui signalent son approche.
Nous avons jusqu'à présent suivi pas à pas, dans son voyage à travers l'Atlantique, le navire de Gonneville ; mais voici que la narration ne présente plus ni clarté ni précision. Des vents contraires s’élèvent tout à coup : « Si que par après de trois sepmaines n'avancèrent guères.. el fut ledit malheur d’autres suivi, scavoir, de rudes tourmentes, si véhémentes que contraints furent laisser aller, par aucuns s iours, au gré de la mer, à l'abandon, et perdirent
leur route, dont estoient fort affligez, pour le besoin qu'ils avaient d'eaux et se rafraichir en terre. » Nous avouerons avec Gonneville qu'il est impossible de préciser la région de l'Atlantique où l'Espoir fut ainsi ballotté pendant plusieurs semaines jusqu’au 30 novembre. Nous lisons bien dans la relation le passage suivant : « Aussi estoient incommodez de pluyes puantes qui tachoient les habits : cheutes sur la chair, faisoient venir bibes et estoient fréquen- Les, » et nous savons d’un autre côté qu’en approchant des côtes méridionales du Brésil de pareilles
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pluies sont assez fréquentes (1), mais comme elles peuvent tomber sur un espace plus ou moins considérable, nous ne pouvons encore rien préciser.
A cette période de mauvais temps succédèrent quelques jours de calme : « Disent que la tourmente fut suivie d’aucuns calmes, si qu'avançoientils peu (2). » Ici nous serons plus affirmatifs. Cette alternative de violentes tempêtes et de calmes plats nous permettra d'indiquer approximativement la région de l'Atlantique dans laquelle ils se trouvaient. Nos marins lui donnent un nom familier : Le Pot au noir, c'estle Doldrums des Anglais, le Cloud ring de Maury, autrement dit l'anneau nébuleux de notre planète, oscillant au gré des saisons entre le nord et le sud, la région des calmes équatoriaux, des poissons volants et du scorbut. Elle est située entre le 35° et Le 37° latitude sud, le 15° et le 2° longitude ouest de Paris.
Nous arrivons à un passage décisif qui a été singulièrement défiguré dans la version de l'abbé Binot
(1) Ainsi nous lisons dans la Relation d'un Voyage fuil au Brésil par JEAN pe LÉRy (2 IV) : « La pluye qui tombe soubs etès environ de ceste ligne non seulement put et sent fort mal, mais aussi est si contagieuse que si elle tombe sur la chair, ils'ylève des pustules et grosses vessies. » Dans la première des lettres de Nicozas BARRÉ (Voyage au Brésil), nous lisons encore : «les vents estoient joincts avec pluye tant puante, que ceulx lesquels estoient mouillez de ladicte pluye, soubdain ils estoient couverts de grosses pustules. »
(2) D'AvEzAG, ouv. cit.
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Paulmier. L'Espoir, on la vu, n'avait pas encore quitté l'Atlantique. Or l'abbé Binot Paulmier raconte qu'après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance 11 fut assailli d'une furieuse tempète, qui lui fit perdre sa route, et subit plusieurs semaines de calme plat avant de rencontrer par hasard un continent inconnu. C'est uniquement sur ce passage qu'on s'appuyail pour établir que Gonneville, après avoir doublé le cap, avait découvert où Madagascar ou plutôt l'Australie. Mais il n'v a rien de semblable ni dans le procèsverbal du retour, ni dans la déclaration de voyage : nous lisons en effet dans le premier de ces documents : « Estant à la hauteur du cap Tourmente, battus par furieux vent touiours excessif, sans remarcher aucune baie, ils furent abandonnés au calme d'une mer qu'ils ne connaissaient pas. » La Déclaration est d'accord avec le procès-verbal de retour : « Item disent que huit iours après la Toussaint virent flottants en mer de longs et gros roseaux avecques leurs racines, que les deux Portugallois disoient estre le signe du cap de Bonne-Espérance, qui leur fit grande joie. » Suit le récit de la tempête qui les égare et des calmes plats qui leur font perdre un temps précieux, mais il n'est pas dit un mot qui indique que Gonneville ait doublé le cap. L'abbé Binot Paulmier avait pris sur lui d'avancer que son ancètre avait doublé le cap, tandis que le Procèsverbal indiquait seulement que la tempête vint les battre à la hauteur de ce cap, et la Déclaration
qu'ils approchèrent de la pointe méridionale de l'Afrique. Il est donc prouvé par ces deux textes indiscutables que l'Æspoir n'est pas sorti de l'Allanlique, et dès lors ce n'est plus en Australie mais ailleurs, non plus à l'est mais bien à l'ouest qu'il faut chercher le continent inconnu.
Aussi bien un autre passage de la Déclaration de voyage nous démontrera jusqu'à l'évidence non seulement que l'abbé Binot Paulmier avait où par ignorance ou de parti pris altéré le texte qu'il avait sous les veux, mais encore que le continent découvert n'était que l'Amérique : « Dieu les réconforta, car ils commencèrent à voir plusieurs oiseaux venans et retournans du costé du zud; ce qui leur fit penser que de là ils n’estoient esloignez de terre : pour quoy, tacoit qu’aller là fust tourner le dos à l’Inde Orientale, necessité IV fit tourner les vesles et le cinq ianvier descouvrirent une grande terre, qu'ils ne purent aborder que l’assoirant du lendemain. » L'Espoir a donc décidément tourné le dos à l'Inde Orientale, renoncé par conséquent à doubler le cap de Bonne-Espérance, et pris la direction de l'ouest, afin de rencontrer la terre dont le voisinage lui est annoncé par des bandes d'oiseaux : c'est ainsi que, le ÿ janvier 1504, ils abordent en vue de la côté américaine, la seule qu'ils pouvaient rencontrer sur leur chemin dans cette direction, et qu'ils y débarquèrent le lendemain 6 janvier.
tte partie du continent américain ne peut être
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que le Brésil, et dans le: Brésil nous nous prononcerons pour les provinces méridionales, car il est dit expressément qu'Essomericq, un des jeunes Indiens que Gonneville ramena en France, habitait un pays situé au delà du tropique austral. L'Espoir aborda probablement entre le 33° et le 23° de latitude sud, à cette partie de la côte brésilienne qui correspond aux provinces actuelles de Säo Paulo, Santa fatarina et Rio Grande do Sul. Après avoir reconnu le pays, nos Normands (1) arrivèrent dans un fleuve qui était « quasiment comme la rivière de l'Orne ». I ne faudrait peut-être pas prendre à la lettre cette indication ; nos compatriotes étaient hantés par les souvenirs du pays natal, et depuis plusieurs mois ils n'avaient pas vu la terre. Le premier pays où ils débarquèrent dut leur paraitre délicieux, et leur rappeler la « {ant doulce terre de France » : mais il est à peu pres impossible de fixer la position de ce fleuve brésilien, dont les rives ombragées et la limpidité des eaux leur rappelaient l'Orne normande. Comme les provinces méridionales du Brésil, situées au sud du Tropique austral, sont coupées par de nombreux cours d’eau qui ne présentent aucune particularité géographique, et se ressemblent tous plus ou moins, l'Iguape, le Paranaga, l’Aranangua, la Mambituba, le Rio Grande do Sul etc ; comme d’un autre côté le capitaine de Gonneville se contente
(1) D'Avezac, ouv. cit,
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de mentionner cette vague ressemblance, et ne donne aucun autre détail, nous ne pouvons pas préciser l'endroit où débarquèrent nos compatriotes.
Nous savons seulement par d'autres témoignages contemporains que ceux des indigènes avec lesquels ils entrèrent en relations se nommaient {es Carijos. Nos Français recurent d'eux un accueil cordial, et en effet tous les voyageurs s'accordent dans leurs relations à vanter la douceur de caractère et les verlus hospitalières de ces Brésiliens. En plein dix-septième siècle, un écrivain portugais qui les fréquenta, Vasconcellos (1), disait encore de leurs descendants qu'il n’y avait pas dans toute la contrée de race meilleure — à melhor nacao do Brasil. — Voici comment en parle l’auteur de la Déclaration de voyage. « Es-tant les dits Indiens gens simples, ne demandant qu'à mener ioyeuse vie, sans grand travail, vivant de chasse et de pêche, et de ce que leur terre donne de soi, et d’aucunes légumages et rachynes qu'ils plantent, allant mi-nuds, les ieunes et com-
muns spécialement. » Ce sont déjà les habitudes et
le genre de vie que décrira si naïvement, un demisiècle plus lard, à propos des Tupinambas voisins immédiats des Carijos, Jean de Léry, l’auteur de l'intéressante, Relation d’un voyage faict au Bré-
(1) VASCONCELLOS, Chronica da companhia de Jesu da Estado do Brasil, Lisbonne, 1663, liv. 1, 2 62.
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sil (4). I n'est pas jusqu'aux détails pittoresques du costume, qui ne présentent de singulières analogies. Nous lisons en effet dans la déclaration de Gonneville : (2) « Portent manteaux qui de nattes déliées, qui de peau, qui de plumasseries, comme sont en nos pays ceulx des Ægyptiens et Boëmes, fors qu'ils sont plus courts avee manière de tabliers ceints par dessus les hanches, allant iusques aux genouils aux hommes, et à my-iambes aux femmes». La description de Léry est identique (3). Les hommes, continue Gonneville, portent longs cheveux battants avec un tour de plumasses hautes, vif teinctes et bien atournées ».,— « Quant à l'ornement de tête de nos Tooupinambaoults, lisons-nous dans Léry, entre la couronne sur le devant et cheveux pendants sur le derricre, dont ay fait mention, ils lient et arrengent des plumes d'ailes d'oiseaux incarnates rouges et d’autres couleurs, desquelles ils font des fron- (eaux. »
Le pays était fertile et assez bien cultivé. Nos Normands, fatigués par la traversée, jouissaient
(1) Lér\, Relation d'un voyage au Brésil, ch. 8 et 14. Nous aurons souvent occasion de citer ce rarissisime volume, dont une nouvelle édition, entreprise par nos soins, à paru en 1880 chez l'éditeur Lemerre,.
(2) D'AVEZAC, ouv. cit.
(3) Léry, ouv. cit, Z 8. — Cf. Soares, Roteiro geral com largas informaçôes de toda à costa do Brasil, $ 78, p. 89 « Costuma este gentio no inverno lancar sobre si umas pelles da caca que malarn, uma por diante, outra por detraz. »
avec délices des beautés naturelles du sol et de la douceur du climat. Ils ne se lassaient pas de parcourir les grands bois, dont les paysages variés les charmaient. Ils observaient avec une curiosité émue les poissons, les oiseaux et les animaux, qui différaient si étra :ement de ceux du pays natal. Les perroquets excitaient surtout leur admiration par la beauté de leur plumage et leur grand nombre, C'est là en effet un des traits caractéristiques de la faune brésilienne. Gabriel (4) de Souza, Gandavo, Ulrich Schmiedel, Jean de Léry, et tous les voyageurs portugais, allemands ou français qui ont décrit le Brésil aux premiers jours de sa découverte se sont extasiés sur le compte de ces oiseaux. Ils formèrent plus tard un des articles d'exportation les plus recherchés en France. Aussi les compagnons de Gonneville avaient-ils dans leur naïf étonnement donné à la région le nom de Terre des Perroquets, qui fut longtenips conservé sur les eartes, Ils s'étonnaient aussi du nombre prodigieux des coquillages, remarque que fera également Léry (2), et que confirment les observateurs contemporains (3. L'un des
(1) G. pe Souzs, Diario da navigacäo da armada que foi a terra do Brasil em 1530; édit, Varnhagen. — Dr GAxpavo. Histoire de la province de Santa-Cruz, édit. Ternaux-Compans — UrRiCH SGHMIEDEL. Histoire de Son admirable navigation au Brésil et à la Plata de 1534 à 1554: édit, Ternaux- Compans. — Léry, ouv. cit.
(2) LERY, ouv, eit., 2 7.
(3) Acasstz, Voyage au Brésil, Tour du monde.
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fleur « qui!estoit volontaire au viage, curieux, et personnage de scavoir, auoit pourtrayéles facons ; ce qui a esté perdu, avec les iournaux du viage, lors du piratement de la navire, laquelle perte est à cause qu’icy sont maintes choses, et bonnes rechierches obmises, » (1) Jamais perte ne fut plus regrettable. I est probable que Lefebvre avait accompagné ses dessins de notes explicatives, et, si le hasard nous les avaitconservés, nous connaitrions dans leurs plus intimes détails les mœurs des indigènes visités par Gonneville (2).
Le pays, malgré sa fertilité, n’était pas très peuplé. Il n'existait pas, à proprement parler, de villes, mais plutôt des hameaux de trente à quatre-vingts cabanes « faictes en manière de halles, de pieux fichez, ioignants l’un l’autre, entreioints d'herbes
hi et de fueilles, dont aussi lesdites cabanes sont | couvertes, et V à pour caeminée un trou pour faire 14 aller la fumée; les portes sont de bastons propre-
ment liées, et les ferment avec des clefs de bois quasiment, comme on fait en Normandie aux champs
(4) D'Avezac, Nouvelles Annales des voyages, ouv. cit.
2) C'est ainsi que, grâce aux dessins de Jacques Lemoyne | de Mourgues, qui accompagna Laudonnière dans son expédil, tion de Floride en 1562, dessins qui ont été conservés par DE
Bry dans sa splendide collection des Grands et des Petits | Voyages, nous pouvons étudier d'après nature les mœurs et À les usages des Floridiens. Voir PAUL Garranez, Histoire de la | Floride française, passim.
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les estables (1) ». Chacun de ces hameaux était gouverné par un roitelet, investi du pouvoir le plus absolu. On en eut une preuve dramatique. Un jeune Indien de dix-huit à vingt ans avait, dans un moment de colère, souffleté sa mère. Le roi l’apprit, et, malgré les supplications de la mère, malgré les deman-
-des réitérées de nos compatriotes, ordonna que le
coupable serait jeté à la rivière avec une pierre au cou. Un certain nombre de ces roitelets reconnaissaient l'autorité suprême de l’un d'entre eux, et se rangeaient sous ses ordres, surtout en temps de guerre. Le chef suprême de cette sorte de confédération se nommait Arosca. C'était un homme de soixante ans, « de grave maintien, moyenne stature, grosset et regard bontif ». Il avait tout de suite apprécié les avantages qu'il pourrait retirer d'une alliance étroite avec nos Français, et Les comblait de prévenances et de bons traitements, espérant qu'ils voudraient bien le suivre dans quelque expédition contre les peuplades voisines, et lui assurer la victoire par la supériorité de leurs armes
« Eust bien eu envie qu'aucun de la navire l'eust accompagné avec bastons à feu et artillerie pour faire paour et desrouter les dits ennemis, mais on s’en excusa. » Gonneville agissait en ceci avec une prudence consommée : comme il voyait que le pays était riche, et qu'il avait l'intention d'y revenir, il
(1) D'Avezac, ouv. cit.
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voulait garder entre tous ces principicules la plus stricte neutralité, afin de les avoir tous à sa dévotion, et d'exploiter \ aise les richesses du pays.
Les Indiens n'avaient sans doute pas encore vu d'Européens, car ils ne se lassaient d'admirer et le navire et les divers ustensiles qui le garnissaient. C'était pour eux un plaisir indicible que de se contempler dans un miroir, et ils cédaient volontiers ce qu'ils possédaient de plus précieux pour acquérir ce petit meuble de toilette. Comme ils avaient remarqué que nos compatriotes recherchaient avec empressement des peaux, des plumes et des bois de teinture, ils en portèrent au navire de grandes quantités, « si que des dites dansrées en fust amassé plus de cent quintaux qui en France auraient vallu bon prix. » Ils ne demandaient en échange que des couteaux, et autres menus objets de quincaillerie, dont l'Espoir était abondamment pourvu. Nos compatriotes ne chérchaient alors qu'à se faire bien venir d'eux, afin d'assurer leur relations futures : Aussi leur distribuaient-ils de petits cadeaux, peignes, verroteries et autres menus objets « si aimez que pour eux les Indiens se fussent volontiers mis en quartiers, leur apportant foison de chair et de poisson, fruits et vivres, et de ce qu'ils voyoient estre agreable aux chrestiens. »
Gonneville réussissait au delà de ses espérances. F'avait, il est vrai, renoncé à l'expédition projetée,
et ce n'était pas aux Indes Orientales qu'il trouvait la fortune; mais ne valait-il pas mieux exploiter un sol vierge encore, entrer en relations avec des peuplades douces et bienveillantes, et surtout ne pas s'exposer à la rivalité commerciale des Portugais? N'était-ce pas comme une mine inépuisable qu'il venait de découvrir, et dont il comptait bien révéler le secret à ses compatriotes? Aussi était-il dans le ravissement. Afin de perpétuer le souvenir de sa découverte, et pour marquer par un signe matériel sa prise de possession, il fit construire par le charpentier de l’£Zspoir une croix en bois, haute detrentecinq pieds, sur laquelle on grava d'un côté le nom du pape régnant Alexandre VI, et ceux du roi de France Louis XII, de l'amiral, du capitaine de Gonneville, et de tous les armateurs et matelots; de lautre un distique latin, composé par Lefebvre (1), qui,
(1) Voici le distique, tel qu'il a été donné, mais inexactement, par de Brosses.
HIC sacra paLMarIVs posVit gonIVILLa blinotVs, GreX, socIVs, parlterqVe, VtraqVe progenies.
La véritable lecon est celle de la relation authentique (édition d'Avezac).
HIC sacra PaLMarIVs posVit gonIVILLa binotVs: GreX sSoCIVS parler neVstraqVe progenies :
C'est-à-dire : Cette croix a été jiei plantée par Binot Paulmier de Gonneville, en compagnie des indigènes et de ses compagnons normands. On trouve dans ce distique ur M, trois C, trois L, un X, sept V, neuf I, ce qui donne 1,000 + 300 +
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par l’ingénieuse combinaison des caractères, indiquait la date exacte du séjour des Français. Gette croix « fust planctée sur un tertre à veue de la mer, à belle et dévoste cérémonie, tambour et trompette sonnant à iour exprès choisy, scavoir le iour de la grande Pasques 1504, et fust la croix portée par le capitaine, et principaux de la navire, pieds nus, et aydoient le dit seigneur Arosca et ses enfants, et autres greigneurs Indiens qu’à ce on invita par honneur, et s'en monstroient ioyeux; suivoit l'équipage en armes, chantant la letanie, et un grand peuple d'Indiens de tout aage, qui de ce long temps devant on avait faict feste, coys, et moult intentifs au mistère. La dite croix planstée, furent faictes plusieurs descharges de scoppeterie et artillerie, festins et dons honnestes audit seigneur Arosca, et premiers Indiens ; et pour le populaire il n’y eust eil à qui on ne fist quelque largesse de quelques mesnues babioles, de petits coust, mais d'eux prisées, le tout à ce que du fait il leur fust mémoire; leur donnant à entendre par signes et autrement, au moins mal qu'ils pouvoient, qu'ils eussent à bien conserver et honorer la dite croix. »
IL était temps de songer au retour. Tous ceux des matelots, qu'avait attaqués le scorbut, étaient alors en pleine santé. Le navire avait été radoubé. Il était 150 + 10 + 35 + 9 — 1504, date exacte de l'expédition. D'a-
près le distique tel qu'il a été donné par de Brosses, on trouve huit V au lieu de sept, c'est-à-dire la date fausse de 1509.
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chargé de bois précieux et des diverses denrées stéciales au pays. Les vivres étaient renouvelés,. Ne valait-il pas mieux, plutôt que de prolonger le séjour du navire, mettre à la voile et faire part de la découverte aux amis de Normandie? Gonneville assembla donc ses officiers, et, d'un commun accord, le départ fut décidé.
C'était alors la coutume, toutes les fois qu'on touchait une terre étrangère, de ramener en France un ou plusieurs indigènes, preuve vivante du voyage. Gonneville se garda bien de négliger cet usage. Il eut même la bonne fortune de décider Arosca à lui confier un de ses six enfants, jeune homme d'une quinzaine d'années, nommé Essomericq, qui s'était signalé par sa curiosité et son ardent désir d'être initié aux usages européens. Essomericq et son père ne firent pour ainsi dire aucune résistance. Il suffit de leur promettre « qu'on (1) leur apprendroit l'artillerie, qu'ils souhaitoient grandement pour maîtriser leurs ennemis, comme astout à faire miroüers, cousteaux, haches, et tout ce qu'ils voyotent et admiraient aux chrestiens, quiestoit autant leur promettre que qui promettroit à un chrestien or, argent et pierreries, ou luy apprendre la pierre philosophale ». Pourtant Arosca ne voulut pas abandonner à des étrangers son jeune fils sans lui donner un compagnon ou
(1) D'AVEZAC, ouv. cit.
plutôt un défenseur. Il lui adjoignit un Indien de trente-cinq à quarante ans nommé Namoa, Gonneville lui promit de les ramener tous deux « dans vingt lunes de plus tard, car ainsi donnaient-ils entendre les mois (1) »; mais il ne put tenir sa parole. Namoa fut attaqué par le scorbut à bord mème de l’£spoir, el pendant le voyage de retour. On voulait le baptiser: Nicole Lefebvre représenta que «ce seroit prophaner le baptême en vain, pour ce que ledit Namoa ne scavoit la croyance de nostre mère sainte Église, comme doivent scavoir ceux qui recoivent le baptème, ayant aage de raison (2) ». On le crut sur parole, et on laissa le malheureux Indien périr sans les secours de la religion. Lefebvre se repentit bientôt de sa rigueur, et lorsque à son tour le jeune Essomericq subit les atteintes de la contagion, et parut à la veille de mourir, il lui administra lui-même le sacrement, et pria Gonneville, Antoine Thierry et Adrien de la Mare de lui servir de parrains. Essomerieq reçut le nom de Binot,et « semble que ledit baptesme servit de médecine à l'âme et au corps parce que dempuis ledit Indien fut mieux, se guérit, et est maintenant en France ». Gonneville prit très au sérieux son titre de parrain. Comme l’£'spoir fut pillé par des pirates avant de rentrer en France, et que les armateurs ne
(1) D'Avezac, ouv. cit.
(2) Ip., ibid.
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voulurent pas s’exposer à de nouvelles pertes, le capitaine ne put renvoyer son filleul à Arosca. Au moins s'eforçca-t-il de lui faire oublier cet exil forcé. I lui donna une bonne éducation, le maria en1521 à une de ses parentes, Suzanne, et lui légua en mourant une partie de ses biens, à charge de porter lui et ses descendants mâles le nom et les armes (1) des Gonneville.
L'Espoir quitta les côtes brésiliennes Le 3 juillet 1504, et chercha tout d'abord à gagner le large afin de dépasser le tropique et de couper la ligne; mais on ne connaissait pas encore les courants marins qui facilitent la navigation, et, au lieu de se laisser porter par ces fleuves océaniques, nos compatriotes luttaient contre la masse de leurs eaux. Aussi n'avancaient-ils que lentement. Le scorbut se déclara à bord du navire. Le chirurgien Jean Bicherel de Pont-l'Évesque, Jean Renoult soldat d'Honfleur, Stenot Vennier de Gonneville-sur-Honfleur, valet du capitaine et l'Indien Namoa périrent les uns après les autres. Le reste de l'équipage fut diversement atteint. Comme on manquait de vivres frais, et que le navire depuis son départ n'avait pas
(14) L'Abbé Paulmier de Courtonne, le rédacteur du mémoire adressé au pape Alexandre VIT, était directement issu de ce mariage. On à prétendu qu'il se qualifiait de prêtre Indien, car il signait son mémoire prêtre /nd.; mais n'est-ce pas plutôt la formule d'humilité chrétienne, prêtre Indigne, dont se servaient les ecclésiastiques en s'adressant à leurs supérieurs ?
encore réussi à s'élever au large du continent américain , Gonneville donna l'ordre de laisser arriver dans cette direction et de prendre terre de nouveau.
Le 10 octobre 150% on arrivait en vue d'un pays montueux et couvert de forêts. Nos Français y débarquèrent. « Item (1) disent que là ils trouvèrent des Indiens rustres, nuds comme venant du ventre de la mère, hommes et femmes, bien peu y en ayant couvrant leur nature, se peinturant le corps, signamment de noir; lèvres trouées, les trous garnis de pierres verdes proprement polies et agencées, incises en maints endroits de la peau, par balafres, pour paroiïstres plus beaux fils, ébarbez, my-tondus. » L'auteur de la déclaration ne donne pas le nom de ces Indiens, mais les traits de sa description se rapportent de point en point aux indications de Lézy. C'est dans le pays des Tupinambas et des Margaïats, c'est-à-dire dans les provinces actuelles de Rio Janeiro, Espiritu Santo et Bahia que venaient de débarquer Gonneville et ses compagnons. Margaïats et Tupinambas étaient également nus (2); ils se teignaient le corps de genipat pour se donner un aspect farouche (3); « outre plus ils ont ceste cous-
(1) D'AVEZAC, ouv, cit.
(2) (3) LÉRY, ouv. cit., Z VIIS. C. f. HANS STADEN, Voyage au Brésil, p. 268. — GaANpavo, Histoire de la province de Santa-Cruz, p. 114. — D'OnrBIGNY, Voyage dans les deux Amériques, p. 168. — Tnever, Cosmographie universelle, p. 931.
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tume, que dès l'enfance de tous les garcons, la levre | de dessous au-dessus du menton leur estant percée,
ils enchâssent au pertuis de leurs lèvres une pierre
verte (1) »; ils aimaient à se balafrer la figure et le
corps ; ils se rasaient seulement la moitié de la tête. | Il n'y a donc pas d'hésitation possible, et c’est dans cette région sans qu'il soit possible de préciser davantage, que se trouvaient Gonneville et ses compagnons.
Ces indigènes, plus avancés que les Carijos, avaient déjà vu des Européens, « (2) comme estoit apparent par les denrées de chrestienté que lesdits Indiens avoyent. » L'aspect du navire ne les étonnait plus. Ils connaissaient l'usage de divers instruments ou ustensiles. Ils avaient même éprouvé les redoutables effets des armes à feu, dont ils avaient une grande terreur. Il paraïitrait même qu'ils avaient eu déjà à se plaindre des Européens, car non seulement ils n’allèrent pas à leur rencontre, mais encore, | quand les Français cherchèrent à entrer en relations
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avec eux, ils les assaillirent à l'improviste, tuèrent Henri Jesanne, firent prisonniers, et entrainèrent dans les bois, où sans doute ils les dévorèrent, Jacques L'homme, dit la Fortune, et Colas Mancel, et blessèrent quatre autres personnes de l'équipage, |} parmi lesquels Lefebvre « qui par curiosité dont il ne
(1) Léry, ouv. cit.
(2) D'AVEZAC, Ov. cit.
était plein s’estoit descendu à terre (1) ». La blessure ‘+ ce dernier était mortelle, À peine remonté sur l'Espoir, il expirait dans les bras de ses amis.
Essayer de le venger était chose facile : on aurait vite eu raison de ces barbares; mais Gonneville ne voulut pas exposer ses hommes à quelque échec qui compromettrait le reste de l'expédition, et, comme dl fallait à tout prix renouveler les provisions, et surtout trouver une terre hospitalière où les malade: el les convalescents reviendraient à la santé, l'Æspoir leva l'ancre aussitôt pour la jeter de nouveau cent lieues plus au nord.
M. d'Avezac pense que cetle nouvelle relàche se fit nor loin de Bahia, car il est question dans la Déclaration de Gonneville d'un débouquement, c’està-dire d’une sortie par un détroit, et le seul point de la côte brésilienne en decà du topique austral qui permette un débouquement est la rade de Bahia formée par l'ile d'Iaparica. Sans être aussi affirmaif, contentons-nous d'indiquer cette hypothèse. C'est, en tout cas, sur le rivage de la province actuelle de Bahia que l'£spoir put se ravitailler, Cette fois nos Francais étaient sur leurs gardes. D'ailleurs les indigènes les accueillirentforthien (2). «La navire fut là chargée de vivres et des marchandises dudit pays predeclarées.. et eussent les dites marchan-
(1) D'AVEZAC, ouv, cit.
(2) D'AVEZAC, ouv. cit.
dises vallu deffraver le voyage, et entre bon proffict, si la navire fut venue à bon port (1). »
Quand tout fut remis en ordre, l'Espoir mit à la voile pour la troisième fois, et se lança en pleine mer. Sept à huit jours après le débouquement, « il (2) se trouvait en présence d’un islet inhabité, couvert de bois verdovans, d'où sortoient des milliasses d'oiseaux, si tantqu'aucuns se vinrent à nicher sur les mâts et cordages de la navire, » Cette ile est probablement Fernando de Norënha. Léry (3), quelques années plus tard, passera dans son voisinage. « Nous vismes qu: ceste isle, écrit-il, estoit non seulement remplie d'arbres tout verdcyans en ce mois de janvier, mais aussi il en sortoit tant d'oyseaux, dont beaucoup vinrent se reposer sur les mats de nostre navire, et s’y laissèrent prendre à la main, que vous eussiez dit, la voyant ainsi un peu de loin, que c’estoit un colombier. »
Nos compatriotes eurent bientôt franchi la ligne, et se trouvèrent alors en pleine mer des Sargasses. Les immenses espaces occupés par ces prairies naturelles de l'Océan ne laissèrent pas de leur causer quelque frayeur. En effet, l'aspect étrang» de cette mer a souventeffrayé les navigateurs qui la parcoururent. Les compagnons de Christophe Colomb et Colomb lui-même eurent grand peur quand ils se virent
(1) In., ibid.
(2) 1n., ibid.
(3) LÉRY, ouv. cit., p. xx1.
engagés dans ces masses de végétation flottante. Jean de Léry, quand il revenait en France, se crut arrêté par les sargasses qui retenaient son navire comme les filaments du lierre, etles matelots durent à plusieurs reprises s'ouvrir un passage avec la hache : les dangers étaient sans doute exagérés par la naïve crédulité des voyageur: d'alors, car ils ont de nos jours à peu près complètement disparu. Des barques ou de petits navires à voile auront peut-être quelque peine à se frayer un passage, mais de gros navires et surtout des bateaux à vapeur s’ouvriront loujours et facilement une voie. On comprend néanmoins les terreurs de l'équipage de l'Espoir. Les matelots se croyaient à chaque instant arrêtés par ces herbes flottantes, dont quelques-unes atteignent es proportions (1) gigantesques, mais ils parvinrent à se dégager, et se trouverent de nouveau dans une mer libre. Quelques jours plus tard ils arrivaient aux Acores, puis en Irlande et enfin à Jersey. Les côtes de France étaient en vue : Quelques heures encore les séparaient de l’heureux moment où ils pourraient revoir leurs familles, et jouir en paix d'un repos bien légitime : mais deux corsaires les guettaient. L'Anglais Edward Blunt de Plymouth et un Breton, Mouris Fortin, prévenus de leur arrivée
1) On a recueilli telle de ces algues qui mesurait 183 mètres. et une autre qui atteignait la longueur extraordinaire de 366 mètres. Cf. PAUL GArrAREz, La Mer des Sargasses, Bulletin de la Société de géographie, décembre 1873,
DU BRÉSIL. 1it
et comptant sur un riche butin, les attaquèrent à l’improviste. Gonneville et les siens se défendirent avec l'énergie du désespoir, maïs ils étaient par trop inférieurs en forces. Ils s'échouèrent à la côte de l'île où leur navire se brisa et disparut avec sa riche cargaison. Douze d’entre eux succombèrent dans ce combat inégal, et quatre autres moururent des suites de leurs blessures. Telle était la triste issue d'une expédition jusqu'alors si heureuse, et si féconde en résullats. Ils comptaient sur la fortune et n'avaient recueilli que des fatigues et des maladies. Au moins conservaient-ils la preuve vivante de leur découverte, le jeune Essomericq, « qui audit Honfleur et par tous les lieux de la passée, estoit bien regardé pour n'avoir iamais eu en France personnage de si loingtain pays (1) ».
A peine débarqué Gonneville déposa sa plainte au conseil de l’Amirauté; mais la police des mers n'élait alors qu'un vain mot, et cette absence de sécurité faisait de la piraterie une véritable profession. Les gens de l’'amirauté ne purent offrir aux malheureuses victimes de Blunt et de Fortin que de stériles consolations. Ils eurent pourtant une heureuse pensée, et, sans le savoir, préparèrent pour Gonneville la plus splendide des réparations en assurant à son nom limmortalité. Is le requirent « pour la rareté dudit voyage, et iouste les ordonnances «de la ma-
(1) D'AVEZAC, ouv. cit.
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Gonneville, et lesdits Andrian de la Mare et Anthoïine Thiery, qui ont esté chiefs presents à tout le voyage, ne pouvant à leur regret baïller aucun de leurs iournaux, pour avoir esté perdus avecques la navire, ont fait la presente declaration. » C’est cette déclaration longtemps égarée ou méconnue, dont nous venons de faire l'analyse. Elle concorde de tous points avec le procès-verbal du 19 juillet 1505 dressé à la suite par les gens de l’Amirauté, et qu’on avait également perdu. De ces deux documents ik résulte que le capitaine de Gonneville, parti de Honfleur pour aller chercher fortune aux Indes Orientales, fut arrêté par la tempête dans l'Atlantique et jeté hors de sa voie sur le continent américain. Il débarqua au Brésil dans le pays des Carijos, et y séjourna six mois environ, de janvier à juillet 1504. Dans ce long séjour il eut le temps d'observer les mœurs des indigènes, et d'étudier les ressources du sol. Pendant son voyage de retour il débarqua deux autres fois sur le continent, une première fois dans le pays des Margaïats ou des Tupinambous, une seconde fois non loin de Bahia. Il rangea l'ile Fernando de Norônha, traversa la mer des Sargasses, toucha aux Acores, en Irlande et à Jersey, où il fut attaqué par les corsaires, qui le dépouillèrent de
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son avoir. Gonneville est donc le premier de nos compatriotes après Cousin, dont le voyage au Brésil ait laissé des traces certaines dans l’histoire, et la relation de son voyage est bien authentique, puisqu'on peut en confirmer la véracité et reconnaitre, au moins dans leurs traits principaux, les pays qu'il a décrits.
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