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A.-N. LEBÈGUE et C»
nie de la Madeleine, 46
BRUXELLES. — IMPRIMERIE A.-N. LEBEOUB,
rue Tenrarcken, 6.
Un tirage de près de 150,000 exemplaires, épuisé en un mois, prouve tout l'intérêt qu'a excité en Angleterre la « Remontrance politique y* que M. Gladstone vient d'adresser à ses compatriotes, et les discussions qu'elle a soulevées en Allemagne, en Italie et ailleurs lui donnent une importance européenne.
On a attribué à M. Gladstone des idées de réaction et de persécution contre lesquelles toute sa carrière est une éloquente protestation; la lecture de son ouvrage suffira pour faire justice de ces imputations, je ne commettrai donc pas l'impertinence de défendre M. Gladstone, que l'on a bien nommé « the greatest English" man living, >♦
Son génie et sa sincérité, bien qu'ils le séparent momentanément du courant capricieux de la faveur populaire, n'en commandent pas moins l'estime et l'admiration des hommes éclairés de tous les partis, et M. Gladstone, a le droit de dire à ses détracteurs : « Malo me y* fortunée Tpœniteat^ quam victoriœ pndeat * »; en effet,
* « J'aime mieux avoir à me plaindre de la fortuae qu'à rougir xie ma victoire. » Quinte Curce, iv, 13.
si le parti libéral est aujourd'hui en minorité dans la Chambre des Communes, rinfluence de M. Gladstone ne fut jamais plus considérable ; je nen veux d'autre preuve que l'adhésion éclatante que ses paroles ont reçue de toute la nation anglaise, sans distinction de parti politique.
Il ne pouvait en être autrement : M. Gladstone s'adresse à l'intelligence et à la raison des catholiques ; laissant de côté la théologie abstraite, il fait appel à la conscience qui règne suprême dans le cœur de l'homme, supérieure à toutes les lois et à tous les dogmes ; il proclame bien, haut une vérité ignorée ou frappée d'ostracisme ; il réveille le patriotisme qui, lui aussi, est une religion.
Que l'on ne dise point que cette question est purement anglaise : une lettre éloquemment motivée, adressée au Tinies par M. Emile de Laveleye, le 14 décembre 1874, après avoir prouvé au moyen de l'histoire contemporaine (des Pays-Bas, en 1815, de la Belgique, en 1832, de la république de l'Equateur, en 1863, etc.), que de nos jours encore t Église peut faire refuser à un peuple les libertés les plus nécessaires, conclut en ces termes : Si donc Içs catholiques disposés à obéir aux décisions du Pape deviennent un jour les maîtres en Belgique, ils supprimeront la liberté. Les journaux des évêques ne le nient plus depuis quils espèrent voir leur parti rester au pouvoir.
Peut-on contester que ces paroles ne soient également vraies de la France?...
Il est donc bien évident que la France, la Belgique, la Suisse, ne sauraient, pas plus que l'Angleterre, l'Ai-
lemagne et l'Italie rester indifférentes à la lutte entre le pouvoir ecclésiastique et l'autorité civile, si imprudemment provoquée par le Vatican et qui menace gravement la paix de l'Europe comme elle a déjà causé la guerre en 1870, s'il faut en croire l'aflBrmation si catégorique du prince de Bismark dans la séance du Reichstag allemand du 6 décembre 1874.
La discussion de telles questions est donc nécessaire : le mouvement intellectuel qui en résulte ressemble à ces vents qui soufflent sur les flots couroucés de la mer : tollunt sed attollunt, il n'agite les esprits que pour les élever !
La lutte qui dure depuis si longtemps entre les principes de l'Evangile et ceux du Syllabus semble toucher à une crise décisive. Aux décrets du Vatican l'Allemagne a répondu par les lois Falck dont elle poursuit impitoyablement l'exécution.
C'est au contraire par l'union de la religion et de la liberté que l'Angleterre a conquis la première place parmi les nations civilisées.
En effet, sans religion, la grandeur d'une nation a moins de stabilité que les sables mouvants sans cesse repoussés par les flots inquiets de la mer ; et sans liberté l'existence même d'une nation n'est qu'un vain mot, car, selon la belle expression de Camille Desmoulins : « la liberté descendue du ciel, c'est le bonheur, c'est la raison, c'est l'égalité, c'est la justice... »
La question discutée par M. Gladstone s'impose donc à l'attention de l'Europe.
L'avenir de la France dépendra de sa fidélité aux « Droits de l'homme »; vainement on s'efforce de la
confondre avec rultramontanisme; également opposée à lesclavage de la pensée et à la persécution religieuse, qu elle s'attache à ces principes salutaires qui en élevant Thomme le rapprochent de Dieu !
La neutralité est impossible, car il s'agit de la liberté humaine ou de la servitude des âmes, servitude qui ne serait pas moins fatale à une nation qu'à un individu.
Lors donc que le Vatican se proclame infaillible et anathématise comme la plus pernicieuse des hérésies la liberté de conscience, de discussion, d'instruction et tous les droits que l'humanité a acquis au prix du sang d'innombrables martyrs, nous dirons avec Pascal (Lettres Provinciales, 17) : fT est-ce donc pas une étrange tyrannie de mettre les hommes dans cette malheureuse nécessité ou de se rendre coupables devant Dieu s*ils signaient cette condamnation contre leur conscience ou d'être traités d hérétiques s ils refusaient de le faire?
Un mot maintenant à propos de ma traduction : Je n'ignore pas qu'elle est loin d'être parfaite, mais elle a du moins le mérite d'une exactitude à laquelle j'ai souvent dû sacrifier l'élégance du style. M. Gladstone luimême dédaignerait les ornements d'une rhétorique dans laquelle il n'a point de rival : Quœ veritati operam dat oratiOy incomposita sit et simpleœ *.
Victor Oqbr.
15 décembre 1874.
La vérité doit parler un langage simple et sans art (Senèqud, Èpist. 40).
DE l'origine et DE L OBJET DU PRÉSENT OPUSCULE.
Tout récemment, écrivant dans un but non de polémique mais d'apaisement, je me suis servi d'expressions qui appartiennent plus ou moins au domaine de la controverse religieuse.
Les attaques auxquelles mes paroles ont servi de prétexte, tout en m'obligeant à les expliquer d'une manière lucide et catégorique, me permettent de les maintenir intégralement, et bien que la discussion qu elles ont soulevée n'ait aucun attrait pour moi, je n'hésite pas à remplir la tâche qui m'incombe.
Plusieurs causes ont contribué à embarrasser et alarmer l'opinion publique au cours de l'examen de nos difficultés religieuses ; elle s'est surtout émue de l'activité agressive et de l'accroissement imaginaire de l'Eglise romaine en Angleterre.
Personne n'ignore à quel degré ce sujet excite notre susceptibilité nationale : je ne pense donc point avoir
dépassé les limites de mon sujet, quand, désirant éliminer tout ce qui pouvait nuire à une discussion calme et impartiale de la question que je traitais, et convaincu de la futilité des alarmes dont je viens de parler, j'ai motivé mon opinion dans des termes brefs mais concluants.
Dans un article publié dans le numéro d'octobre de la Conteinporary Revieio^ examinant la question de savoir si une poignée de ministres anglicans s'étaient donné pour mission la tâche irréalisable et visionnaire de « romaniser » l'Eglise et la nation anglaises, je n'hésitai point à m'exprimer ainsi :
« Un semblable dessein ne fut praticable à aucune époque » depuis le règne sanguinaire de Marie ; mais en supposant qu'il n eût été réalisable au xvn« ou au xvin® siècle, il n'en serait pas n moins devenu impossible au XIX®, quand Rome a abandonné sa n fière devise « Semper Eadem » pour inaugurer une politique I» de violence et de révolution en matière de Foi ; quand elle a » aiguisé et brandi de nouveau toutes les armes rouillées dont n on aimait à la croire désaccoutumée ; quand nul ne peut se conn vertir au « Credo » romain sans renoncer à sa liberté morale » et mentale, et sans placer sa loyauté et ses devoirs civils à la n merci d autrui ; et quand Elle a répudié à la fois lesprit n moderne et I histoire ancienne *. *•
Si le passage que je viens de copier se fût, comme le présent opuscule, spécialement adressé à mes compatriotes catholiques, je me serais efforcé d'adoucir la dureté apparente de quelques-unes de mes expressions ;
* Contemporary Revieto, octobre 1874, page Ô74.
mais comme il s*agit maintenant du fond çt non de 1^ forme, et comme je n'ai absolument rien à retrancher de leur portée, il serait dangereux de remodeler mes déclarations ; je les examine donc telles qu elles sont.
Plusieurs de mes amis, parmi ceux qui se sont laissé induire à entrer en communion avec Rome, mopt adressa deç remontrances plus ou n^oins vives au suj^J; du paragraphe en question.
Je dois tout d abord déclarer que, (l^^s mon opinion, mes assertions étant celles d'un laïque qui a dévoué la plus grande et la meilleure partie de sa vie 4 la politique active n'étaient point agressives, m^is défensives.
Ce n'est point aux instigateurs du ^ siège papal », ni même à aucun de ceux qui, en dehors de la hiérarchie romaine, écrivent au point de vue papal qu'il appartient d'adresser des remontrances au public en géqéral; œais c'est au contraire la société qui a le droit iacontestab]j9 de se plaindre de Sa Sainteté, de ceux qui sç sont rendus ses complices et enfin de ceux qui se soumettent passivement et aveuglément à se^ décrets.
Je me propose donc à mon tour, comme faisant partie du public, d'adresser une remontrance.
Je m'efforcerai de prouver à ceu?c de mep çon^patriotes catholiques qui voudront bien m'entendre qu'après les décisions étranges que les chefs de leur Église ont jugé à propos de prendre d^n§ ce^ dernières années, la nation anglaise, qui croit epcore à leur loyauté, a le droit, au point de vue purement civil, d'attendre d'eux une déclaration ou une manifestation
d'opinion en réponse à cette fraction du clergé de leur Église qui a proclamé en leur nom des principes subversifs de Imtégrité et de la pureté de leur loyauté civile.
J'admets que mes allégations sont très-étendues ; des aflSrmations si positives exigent une base solide, large et profonde : il s'agit d'abord de savoir si, dans leur essence, elles sont vraies et prouvées ; mais, ce point admis ne suffirait pas à établir que leur publication était nécessaire. J'examinerai donc en second lieu si mes assertions ont une importance politique immédiate; enfin j'aborderai une troisième question, qui, bien que secondaire, réclame aussi une réponse : Devais-je assumer la responsabilité de cette publication ?
Sans autre préambule, je me mets en mesure de répondre à ces trois questions.
Ma réponse doit, ce me semble, contenir un appel à l'intelligence de mes compatriotes catholiques, et j'espère que quelques-uns, au moins, d'entre eux, ne jugeront pas la question indigne de leurs réflexions.
A en juger par le style de plusieurs organes de l'opinion catholique, il est, je crois, évident que j'ai profondément offensé une section de cette communion. Le langage dont on s'est servi dans l'ardeur du premier moment est plein de courroux, d'indignation, je dirai même de fureur. On a voulu voir dans mes paroles une attaque contre les catholiques en général, ou plutôt une insulte lancée à chacun d'eux.
Je pourrais me contenter de répondre que je n'ai
ET hX LOYAUTÉ CIVILE 9
pas dit un seul mot des catholiques en général ; à l'exception d'une remarque à l'égard des « convertis » sur laquelle je reviendrai ; je me suis borné à censurer hautement et librement la conduite du « Siège papal », de ses conseillers et de ses agents.
Si Ton m'objecte que critiquer Rome, c'est attaquer ou outrager tous les catholiques, quoiqu'ils soient étrangers au choix de leurs chefs et exclus du gouvernement de leur Église, je ne puis que protester contre une déduction si contraire à la logique et à la raison.
Cependant, comme je désire avant tout éviter ce qui pourrait exciter la bigoterie religieuse, je m'abstiendrai soigneusement d'entrer dans une controverse théologique.
De la théologie abstraite, excepté dans ses rapports avec l'autorité civile, je ne veux point m'occuper ; mais un des caractères distinctifs de la théologie romaine, c'est qu'en s'immisçant dans le domaine temporel, elle devient naturellement et nécessairement le thème de fréquentes discussions politiques.
Il doit être infiniment odieux aux catholiques sensés de voir critiquer leur religion plus qu'aucune autre ; de la voir seule lutter avec les gouvernements civils et être la cause de tant de malaise social ;
Je reconnais sans hésiter tout ce que leur position a de pénible ; mais ils n'en doivent point chercher la cause ailleurs que dans la conduite des chefs de leur Eglise.
Pourquoi la théologie occupa-t-elle une si large place dans les débats du Parlement à propos de l'Emancipation des' catholiques? Ce n'était certes pas parce
que nos hommes d*État et nos orateurs d'il y a cin^ quante ans étaient avides de ces controverses, mais biëto ^aï'Ce que chacnn sentait que le Pape de Rome avait envahi et continuait à envahir le domaine appartenant exclusivement à lautorité civile et qu'il avait lia pWtèntton de décider, en vertu de sa Jwérogative spirituelle, les questions relevant de l'ordre civil.
0^ ne peut attribuer le mal dont je parlais tout à il*héiifiô qu'à ce seul fait et il ne se rattache ^m aticmtie ikçon à la vérité ou à la fausseté, à l'équité *ou à l'extravagance d'un article de foi purement teligiéme.
'C^est à ce fidt seul que mes paroles s'appliquaient, é* "c^GSt parce qu^ est incontestable que j ai cru devoir «t pouvoir m^exprimer comme je l'ai fait.
Toutes les autres communions religieuses se oonténrtent d'être libres dans leur domaine religieux respectif: les Orientaux, les Luthériens, les Calvinistes, les Presbytériens, les Episcopaliens, les Dissidents de toute sorte acceptent aujourd'hui avec joie et gratitude les bienfaits de l'ordre civil ; nul d'entre ces corps si différents ne nie que l'Etat ne soit souverain dans sa propre sphère ; ancun ne prétend avoir des droits religieux, sacrés, divins, à ses revenus ou avantages temporels et par suite aucun ne s'engage dans de dangereux conflits avec l'État.
J'irai plus loin : je ne doute pas qu'il n'en soit de mÔûie de la plupart des catholiques, pris individuelle- ÉDierit ; mais les chefe de leur Église ou ceux qui w van-
tent d'imiter les chefs en agissent tout autrement : loin de »'en cacher, ils s'en font gloire :
« Il n'y a point d'autre Eglise digne de ce nom (sauf l'Église » romaine) ni d'autre communauté prétendant au titre d'Ë* » glise, qui ne se soumette, n obéisse ou ne se taise lorsque las j. gouvernements civils du monde ordonnent \ »
La Rome du moyen âge prétendait à la monarchie universelle.
L'Église de Rome d*aujourd'hui n'a renoncé à rien, na rien rétracté. Est-ce tout? Loin de là! En condamnant, comme on le verra, ceux (Mgr Doyle, en 1826, par exemple) ** qui accusent la Rome du moyen Age d'agression, elle maintient sans réserve, bien qu'en secret, tout ce que les Papes de cette époque aflSrmaient ouvertement ; mais ce n'est pas là le pire.
Les Eglises nationales et les sociétés religieuses du moyen âge ne cessèrent d'opposer aux prétentions extravagantes de Rome une intrépide et vigoureuse résistance, qui, en aflSrmant hautement sa pi'opre orthodoxie, se fit toujours respecter et obtint même quelquefois le dessus.
Or, ce qui constitue de nos jours un danger réel, c'est qu'à la fin du xix® siècle Rome est parvenue à étouffer toute opposition et à supprimer par les décrets du
* The présent crisis of the Holy see, by H. E. Manning D. D. (Archevêque catholique de Westminster). London, 1861, page 75.
^ Lords' Ck)mmittee, March 18. 1826. Report page 190.