RUE LE PELETIER, XI
A Mademoiselle Louise Read
En posant près de vous^ Mademoiselle ^ ces pages-ci^ Je ne vous donne rien. Je vous rends ce que la grâce de votre geste a sauvé.
Ces dédicaces y griffées de la griffe du lion, vous les avez préservées du hasard ennemi des belles écritures. Vous les avez défendues contre Uéparpillement et la ventey — ces morts répétées des livres.
Votre piété littéraire n'a pas seulement voulu conserver les miettes odorantes et précieuses du festin intellectuel que M. Barbey d'Aurevilly offre pour la suite des temps aux amis du verbe noble. Vous avez compris que^ gardant pour tous les dédicaces écrites pour les intimes, vous mettiez en vitrine les gemmes d'une gloire damasquinée d'or.
Ces dédicaces sont aujourd'hui prises par mes mains respectueuses dans votre clair coffret. Elles brilleront dans le monde, au moment où le Temps sonnera sur
A MADEMOISELLE LOI I SE llEAD
la tombe de M. Barbey d'Aurevilly les cent vibrations d'un siècle écoulé.
Votre honneur est d'avoir comptais que certaines de ces dédicaces sont les arrêts brefs du Juge se jugeant. Elles donnent alors la fière et lapidaire critique de V œuvre offerte.
Vous savez aussi que les dédicaces affirment trois qualités du Maître séculaire : l'esprit^ la distinction , la bonté. V esprit n'est pas nié. Ceux mêmes qui ont crié sous les traits^ reconnaissent aujourd'hui que les flèches étaient d'or. La distinction ^ cet esprit de la race y respire dans l'œuvre comme dans la vie de M. Barbey d'Aurevilly, — la distinction^ marque précieuse qui permet de ne jamais confondre l'homme né qui écrit bieUj et l'homme de lettres. On peut écrire des chefsd'œuvre et ne pas savoir les dédier. Pour la dédicace il faut le ton et M. Barbey d^ Aurevilly l'eut fort élevé.
Enfin les dédicaces aux humbles^ aux inconnus, aux jeunes^ prouvent la bonté de celui qui les faisait. La bonté de M. Barbey d' Aurevilly reste la fleur invisible pour la foule, dans la couronne enfin posée sur le front du penseur, qui eut la seule haine de la sottise laide. Et encore, le mépris suffisait, « le mépris, seule colère du gentilhomme ».
Je vous rends grâce pour m'avoir permis de poser avec vous une pierre au monument d'art que vous con-
A MA l>i: M OIS ELLE LOI ISE RE Al) III
servez et que vous restaurez avec le génie de Vadmiration fidèle.
Daignez^ Mademoiselle^ accueillir aussi les assurances d'un respect qui naquit le jour ou Je vous aperçus pour la première fois dans C ombre du Maître^ et qui grandit chaque jour^ à mesure que je vous connais davantage.
Jean de Bonmefon.
2 noTcmbre (Jour des Morts).
Monsieur
Jules Barbey d^ Aurevilly
« Sa vie fut pacifique. Les élè- « mcnts dont il élait forme étaient si « harmonieusement combinés que la fl Nature pouvait se lever hardiment « et dire : C'est là un homme dont a chaque pouce vaut un homme. »
Shakespeare [Jules César).
La rue Rousselet était alors une de ces rues du Faubourg Saint-Germain où le silence priait. Les maisons sans ornements^ sans pâtisseries^ ni pldtreries^ ni zingueries aidaient grand air par la seule proportion des fières portes cochères, des hautes fenêtres. De distance en distancCj V ancienne lucarne d'un grenier à foin paraissait au-dessus des gouttières avec sa poulie maintenant inutile, sous^enir du siècle où ces maisons étaient des hôtels^ relique du temps où les propriétaires emplissaient les greniers de fourrages j comme ils auraient fait dans un provincial château.
M. JlJ>i:S lîAnBE\ DAtUEVILLÏ
Seulj un côté de la rue était occupé par ces solennelles demeures qui chauffaient au soleil du matin leur vieille nudité. Vautre trottoir longeait un mur haut de deux mètres^ derrière lequel s* étendaient les jardins d'un hôpital et d'un couinent.
Au numéro çingt-cinq la porte s^entr ouvrait sur une cour paçéc ; à droite un escalier à rampe de bois montait doucement de paliers en paliers^ en prenant beaucoup de placCy comme osent seulement faire les escaliers dans les cilles mortes.
La chambre de M, d'Aurevilly y qui était tout son appar^ tentent^ s ouvrait , au premier étage ^ sur un couloir clair. De cette chambre Je ne dirai rien : elle a été décrite par tous les commissaires-priseurs de la littérature^ par tous les experts du reportage. Le jour oii j'y suis entré pour la première foisy j'ai regardé ses hôtes ; je nai vu ni le papier du mur^ ni le tapis du parquet. F ai eu seulement V impression que cette pièce avait le calme mystique des grandes cellules. La fenêtre ouverte sur les jardins donnait V illusion d'un appartement très simple dans un manoir normand. De Paris on n'entendait rien. Seul montait ce bourdonnement des vies invisibles qui remplit le silence des jours à la campagne, au fond des bois. Des traînées de clarté jonchaient le neutre tapis. Un rayon doré allait droit et net au front du maître de ce logis qui était Jules Barbey d'Aurevilly.
Je n^ ai pas vu les étrangetés du costume s* il y en avait; je n'ai pas aperçu les discordances entre le décor et
V homme qui le remplissait. Tai {>u et fai gardé dans les yeux pour toujours la haute physionomie d^ un gentilhomme vieilli qui se tenait assis açec un calme imposant.
La vie déjà raréfiée semblait réfugiée dans les hautes cimes des yeux et du front. La moustache, précise et dessinée en arcy ne cachait pas la bouche^ qui était exactement semblable à celle que Rigault a donnée à Louis XIV dans un immortel portrait. Le nez très mince était de grande maison , prolongé en quelque sorte par deux longues ridesj deux sillons plutôt^ qui allaient se perdre derrière les moustaches. Le regard des y euz grands était épuréy comme s'il plongeait déjà dans V éternité.
U ensemble avait une modération grasse ^ mais sans apprêt. Ce n'était pas Chateaubriand posant devant sa propre immortalité. C était un penseur en arrêt devant r avenir y du haut dupasse.
Les accessoires et les incidents s'effaçaient devant la majesté virile du Maître. Les détails se concentraient ; les meubles y les habits se dépouillaient de leurs formes péris» sables. Chez M. Barbey d'Aurevilly^ on ne voyait vraiment ^ même avant d'écouter, que M. Barbey d'Aurevilly, à moins qu'on n'eiit une âme de tapissier ou un regard de tailleur.
Cest dans l'œuvre du Maître qu'il faut chercher le goût de cet artiste sans pareil. Je ne veux pas dire qu'il faut le chercher seulement dans les études sur fart et les artistes. Il faut voir et revoir les décors dans lesquels M. Barbey d'Aurevilly a campé, assis ^ enseveli les personnages de ses
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romans. Legoûl cTun écrwain ne doit étrejiigé ni d'après les meubles de son appartement ni d'après les habits de son corps. Le goût éclate bon ou mauvais dans les descriptions, La réalisation peut être modifiée par cent raisons y y compris la pécuniaire : Gustave Moreau ne {>écut-il pas sa vie de réi>e dans une chambre en acajou^ reps etsfelours selon les formules de 18i8P Mais il vécut parmi ces choses laides pour un motif sublime. Elles étaient les reliquiœ d'une mère adorée. Il ne voyait plus les objets. Il voyait l'être aimé qui les avait touchés ^ qui les avait illuminés pour toujours aux yeux d^un fils épris. Les vêtements de M. Barbey d Aurevilly étaient à la mode de sa jeunesse et lui rappelaient les heures déjà sonnées. La chambre de la rue Rousselet était le tournebride j d^oà son imagination apercevait la fière maison natale du pays nor^ mand.
Son goût dart est ailleurs. Il est dans la description de Vappartement où des vieillards content à des vieillards l'histoire du chevalier des Touches :
« C'était un vieil appartement comme on n^en voit guère plusy même en province^ et dailleurs tout à fait en harmonie avec le groupe qui^ pour le moment^ s'y trouvait. Le nid était digne des oiseaux. Ces lambris en grisailles, encadrés et relevés par des baguettes dor noircies et, par place, écaillées, n avaient pour tout ornement de leur fond monotone que des portraits de famille sur lesquels la brume du temps avait passé. Dans Vun de leurs panneaux on voyait deux femmes en costume Louis XV, dont l'une
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blonde et pincée^ tenait à la main une tulipe comme Rachel^ la dame de carreau^ et dont Vautre^ brune, indolente^ tigrée de mouches sur son rouge de brune^ avait une étoile au-dessus de la tête^ ce qui, açec le faire voluptueux du portrait^ indiquait suffisamment la main de Nattier^ qui peignit aussi avec une étoile au-dessus de la tête Af"* de Chdteauroux et ses sœurs. L'étoile signi^ fiait le règne du moment de la favorite. C était l'étoile du berger royale. Le bien-aimé Louis XV V avait fait lever sur tant de têtes, qu'il avait pu très bien la faire luire sur une Touffedelys. Dans le panneau opposé, un por» trait plus ancien^ plus noir^ d^une touche énergique^ mais inconnue^ représentait l'amiral de Tourville^ beau comme une femme déguisée, dans son magnifique et bizarre costume d' amiral du temps de Louis XIV. Des encoignures de laque de Chine garnissaient les quatre angles du salon et supportaient quatre bustes d'argile, recouverts d'un crêpe noir, soit pour les préserver de la poussière^ soit en signe de deuil, car ces bustes étaient ceux de Louis XV I^ de Marie- Antoinette, de A/"** Elisabeth et du Dauphin. Des fauteuils, en vieille tapisserie de Beauvais, traduisant les fables de La Fontaine, en double ovale, sur un fond blanc, égayaient de la variété de leurs couleurs et de leurs personnages cet appartement presque sombre avec ses rideaux fanés de lampas et sa rosace, veuve de son lustre. Aux deux côtés d'une cheminée en marbre de Coutances, cannelée et surmontée d'un bou» quet en relief, ce» deux demoiselles de Touffedelys,
JULES BVnnEY D ALREVILLT
droites sons leurs écrans de gaze peinfe^ auraient pu très bien passer pour des ornements, »
(( La pendule était un Bacchus d! or moulu j sfétu de sa peau de tigre^ quij debout^ tenait sur son genou dinn^ ni plus ni moins qu un simple tonnelier de la terre y un tonneau^ dont le fond était le cadran où Von sf oyait les heures^ et dont le balancier figurait une grappe de raisin, picorée d^ abeilles. Sur le soc enguirlandé de pampres et de lierres, à trois pas du dieu aux courts chei^eux bouclés y il y açait un thyrse renversé, une amphore et une coupe,.. »
Cette page est de 1863 ;elle est contemporaine du plus mauvais goût qui présida aux installations pelucheuses et capitonnées du second Empire.
M. Barbey d^ Aurevilly y révèle la connaissance et le goût du meilleur xviii* siècle. Le critique n^y peut relever ni une faute ni une erreur de détail. Parmi les brocanteurs pédants qui se croient dramaturges parce quils c< reconstituent » des salons de style, quel est celui dont le goût serait assez pur pour présenter ce salon auquel rien ne manque, pas même les encoignures de laques tant aimées de nos grand* mères.
On a tout cité de cette résurrection mobilière opérée par le génie du romancier pour prouver que le même homme, prenant la peine d'être riche y aurait su créer un décor sans pareil et n aurait pas^ comme d'autres, fait au hasard des achats une affreuse salade de meubles opposés dans le temps et la couleur.
M. JILES «VU HE Y I) AIKEVIILY XI
Vintérét que les petits journaux^ et même les grands portaient à son costume irritait M. Barbey tT Aurevilly. Il écrirait en i88a à Mademoiselle Read :
<c Banç^ille m^a çengé, sans me nommer^ avec beaucoup de goût et de délicatesse des polissons qui parlent de ma culotte^ en haine jalouse de ma littérature. Et sUls en parlaient spirituellement ! Mais ils nont pas plus d'esprit que des garçons tailleurs qui ne sauraient pas même leur métier. »
Plus tard^ dans la perspective proche du tombeau^ en 1887, M. Barbey d* Aurevilly écrivait encore à Vamie sans pareille :
« Je me soucie peu de la gloire des biographies. La mienne est dans T obscurité de ma vie. Quon devine Vhomme à travers les œuvres, si on peut. J'ai toujours vécu dans le centre des calomnies et des inexactitudes biographiques de toute sorte y etfy reste avec le bonheur d'être très déguisé au bal masqué. Cest le bonheur du masque^ qu'on n^àte à souper quavec les gens quon aime. »
Celle à qui allaient de Normandie ces intimités de pensée était à Paris la secrétaire d'art et aussi V introductrice des visiteurs. C était une jeune fille dont les yeux semblaient recevoir leur couleur du grand pan de ciel sur lequel ouvrait la haute fenêtre. Ses cheveux étaient blonds y et auréolaient â!or pdle^ une tête fine.
Mademoiselle Ready secrétaire de M. Barbey d'Aurevilly^ avait déjà cette douceur qu'elle dépose quand une sottise ou une injustice^ commises contre la mémoire
XII M. JULES BARHEY D AUHEVJLLY
du Maître^ la transforment en une épéc vivante et flamboyante^ vengeresse de la gloire à laquelle elle élève livre à livre un monument impérissable ,
Les mots d'introduction prononcés par Mademoiselle Read^ perdaient leur sens prosaïque, s^ absorbaient dans la mélodie vocale qui était le parler de cette jeune fille. Sa voix donnait V impression du miel qui coule lentement , avec le parfum des sucs puisés dans les fleurs odorantes.
Cette douceur n était pas inutile pour rassurer le visiteur qui arrivait en présence d'un Maître dont les échos disaient ou inventaient les mots cruels et mortels. Les échos d'ailleurs mentaient comme de simples hommes / car M, Barbet/ d'Aurevilly ne fut ni un pontife de lettres ni un professeur d'insolence. Il resta un gentilhomme de sano^ et d'esprit, causant dans sa gentilhommière avec une aisance souveraine. Certes, rdme hautaine, incor* ruptible, indomptable , allait en pointe, La pourpre de la pensée traînait la variété de son éclat à chaque tournant de phrase. Les diamants de l'esprit brillaient partout dans le grave et dans le plaisant^ mais M, Barbey d'Aurevilly avait la peur charmante et sublime de faire de la peine et il avait assez d^ éclat pour briller encore dans la bienveillance. S* il a dit — et il a dit — d'une femme laide et vicieuse : « Ne nommez pas cette femme ; elle déshonore F impudeur ; », il a dit aussi aux femmes des paroles d'une galanterie sans âge ni date. La marquise de Gallifetj chez madame de Poilly s'était assise sur le chapeau du Maître. Elle s'excusait :
M. Jii.KS HAnin:\ i> \rin:vn.i.Y mu
— Plaignez'le^ Madame; car il na pas connu son bonheur^ répondit M, Barbey dWurei>Hly.
Dès qii il parlait^ il se montrait ce quil était vraiment, un de ces premiers dans la famille humaine, qui paraissentde temps à autre, formant une fier clignée d^ intelligences et de caractères à traders les lignées de la race. La conver^ sation comme les libres de celui-ci révèlent un de ces hommes qui dominent leur génération de toute la téte^ un chef présentant d'une main royale la coupe d'idées^ oit tiennent s\ibreu{>er les jeunes. Açec cela, M. Barbey d Aurevilly restait personnel et local, dédaigneux des collectivités, amou» reux des fortes terres normandes au-dessus desquelles il a fait planer les larges ailes de sa poésie. La conversation de M. Barbey d* Aurevilly était semblable à son écriture. Cette identité explique le naturel que garde son verbe dans les poussées les plus hautes, dans les sublimes expressions de Vidée^ dans les splendeurs de la description. La critique, qu elle fut écrite ou causée^ passait à vol d^ aigle sur le troupeau des hommes. En histoire, M. Barbey d'Aurevilly savait tout exactement, mais de très haut, comme si une divination transcendante lui eut tenu lieu de science et d'étude. Le travail était pour lui; le plaisir seul restait au lecteur ou à l'auditeur.
Avec Joseph de Maistre, Bonald, Blanc de Saint-Bonnet, Lamennais, Chateaubriand, M. Barbey d' Aurevilly a sa place dans le cortège de ceux quil a classés sous le titre des prophètes du passc^ derniers croyants catholiques, hommes assez forts pour soulever les dalles de