M. .IULES BARHEY D A LUE VI
V histoire et montrer V avenir au fond de la tombe oit gisent les événements.
Après eux il ny a plus d^ écrivains catholiques ; il y a des sacristains en tenue de plume,
Vinvariable fidélité de la foi chrétienne domina tonjours le dégoût que M. Barbey d^ Aurevilly avait natu^ rellement pour les prêtres grossiers, pour les défenseurs maladroits de Vautel^ pour les confesseurs inélégants de la foi. Il refusa un jour d'entrer en collaboration avec M, Louis Veuillot^ parce que le génie de Veuillot était e/iduit de vulgarité, La très grande dame qui voulait unir ces deux intelligences^ mises par Dieu au service de la cause perdue^ se heurta au plus aimable des refus :
— Veuillot y dit enfin la dame à bout d'arguments , est pourtant comme vous le soutien de cette Eglise romaine,
— Dites le souteneur, gronda M, Barbey d'Aurevilly, L'insistance de Vamie commune fut brisée à jamais. Catholique^ M. Barbey d'Aurevilly tétait jusqu'aux
moelles. Il n'était pas le catholique calme dans la foi, vulgaire dans la dévotion qui se coule dans des manteaux en coupe de soutanes. Sa religion avait la violence chère aux évêques du Moyen Age qui mettaient la cuirasse sur le rochet précieux, tiraient l'épée et saignaient euxmêmes le mécréant pour en épargner la faute aux sim^ pies laïques. On a prêté à M, Barbey d'Aurevilly ce mot :
Je crois à Dieu pour avoir le droit de croire au Diable.
Le mot est inventé comme tant d'autres ; mais M. Barbey
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d^ Aurevilly aurait troui^é le ciel sans agrément^ si le ciel n avait pas eu le contrepoids de V enfer.
Ecrivain et causeur y M, Barbey d* Aurevilly a des procédés identiques : avec des matériaux précieux^ avec des mots inusités^ il construit des chefs-d'œuvre d'ordre et de correction. Les métaphores gigantesques mises en place par lui prennent les formes de Vart classique. Les images y où se rencontrent toutes les couleurs de Varc-en^ciel, ont l'unité du prisme. Dans sa conversation comme dans ses livres y Fauteur de la Vieille Maîtresse donne V impression de brièveté.
De fait y il parlait peu : il défendait une idée et s'arrêtait.
Dans le monde, oii il faisait éclat de diamant noir^ il laissait tomber des mots qui brillaient et coupaient.
Il n avait de férocité que pour les gloires injustifiéeSy éclatanteSy encombrantes.
Sa main et son esprit se tendaient y au contraire^ vers les faibles et les débutants.
Rarement il était insolenty mais son insolence allait à la perfection du genre.
Il en donna un magnifique exemple en V honneur de ce rien du tout philosophique qui s'appelait Caro et qui portait toute une Sor bonne dans les salons y comme il transformait la Sorbonne en salon pour dames seules.
M. Barbey d' Aurevilly rencontrait M, Caro chez itf"* de X... La superbe du philosophe subissait là de tels assauts qu'un beau jour le professeur refusa de continuer
M. JIKKS HVHBEY 1) A l K K \ 1 L L Y
le rôle de victime sons les mots de Vècrwain. Il ne vint plus,
i1/"'^ de X. . . — la beauté et la bonté assemblées dans une gaine de çelours — regrettait son exilé. Elle supplia M, Barbey d'Aurei>ilhj et obtint la promesse que le pen^ seur n attaquerait plus le professeur :
— Je promets^ répondit M, Barbey dWurei^illyy et je sacrifie mon plaisir sur s>otre autel, Madame y à condition que le jour de la réconciliation j'arri{*e premier dans votre salon,
— Pourquoi, demanda la dame^ pourquoi cette exigence étrange P
— Simplement parce que notre Caro dira une sottise en entrant et que V écouter sera ma dernière ^f engeance.
Le jour solennel arrive. M, Barbey d'Aurevilly est debout au fond du salon. Le ban et V arrière-ban des amies sont convoqués, M. Caro arrive le dernier y le visage blanc et rose, les favoris parfumés, le corps roulé dans cet habit trop neuf q u i lu i don n ait un fa ux air de m ann eq u in modèle, pour maître d' hôtel en extra. Le philosophe glisse lentement sur le parquet, tend les deux mains à M, Barbey d^ Aurevilly et murmure :
— Bonjour^ tigre!
— Monsieur, réplique M, Barbey d'Aurevilly^ pour^ quoi m^ appelé z-vo us tigre? Je ne vous ai jamais appelé mouton.
La méchanceté des auditeurs a conservé les mots cruels de M, Barbey d^ Aurevilly qui en avait aussi d'excellents dans la douceur et la bonté.
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Aux derniers jours de sa çie^ Vauieur de /'Ensorcelée rencontra pour la première fois cette femme y demi^dieu de r esprit, qui est la princesse de Metternich. Cette personne y ce nom y rendirent au çieillard r éclat de la Jeunesse,
A la fin du dinery la princesse Pauline, charmée, séduite, trouva ce mot en forme de conclusion :
— Maître, dit»elle, cous açez fait deux a. Ensorcelées », cotre lis>re et moi.
M, Barbey d^Aurei>illy portait au fond de tdme le culte de la femme, de celle dont V effort tend à charmer. Il a écrit sur sa mère des lignes d'une tendresse discrète et tremblante, les plus belles qui, parles mains, soient sorties du fond de cet âme :
a Ah ! ma mère, elle s^ anime pour moi encore et cela me touche jusqu^aux larmes, mais, mon ami, ce n'est plus même un débris d'elle-même. Ce n'est plus même son cadavre, oublié sur le bord de sa tombe, car son cadaçre oublié, le cadavre de ce qu elle fut, serait une chose imposante et belle ! et beauté, intelligence, sentiment, feu de la vie, tout est fini, tout a disparu ! Je F avais laissée magnifique de sa double supériorité physique et morale, je nai plus retrouvé qu'une paralytique (elle l'est, vous savez que Je suis médecin), avec le regard vide et béant, la difficulté déparier, t horrible stupeur des paralytiques ! Oh! cela a été bien affreux pour moi ; l'abbé m'avait prévenu, mais la surprise et le déchirement n'ont pu m* être évités. L'imagination, d'ordinaire d'un élan qui dépasse les choses, a été battue et trompée par la réalité.
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Le cœur n'est pas mort cependant dans ce pauçre et cher débris humain^ si saint pour moi. Elle ni a reconnu. Je Vai galvanisée et f allume encore de temps en temps une pointe de diamant dans ces grandes prunelles ternies oii il en brillait des mines tout entières^ embrasées des mille feux de V esprit et du sentiment. Mon ami, f ai pleuré sur son sein plus amèrement que sur son tombeau. Ils ont cru [car mon père se fait illusion) que c était de joie. Tant mieux ! mais moi, je sentais mon cœur !
« Je ne croyaispas tant aimer ma mère. Je V admirais, mais la çie açait tant joué sur moi ! Il y avait tant d'années de tombées, muettes, entre nos deux cœurs, que je ne me croyais plus si fils ! Rien ne meurt donc en votre ami, mon cher Trébutien, les impressions que je ressens près de cette ruine qui fut une chose si superbement orga^ nisée n'i apprennent des sentiments que je ne me soupçon^ nais plus. Ma pauvre mère ! ma pauvre mère^ ! »
Le même homme a donné des pages sublimes sur Eugé' nie de Guérin, d'autres adorables, sur son rêve de jeu-nesse, son premier rêve amoureux. Il a paré Tange blanc des voiles lamés d'or sous lesquels nous la cherchons pour toujours. Il a écrit à Mademoiselle Bead des lettres où le respect et t amitié forment un enlacement de délicatesse.
Les jeunes filles passent, divines et fortes de faiblesse dans l'œuvre du maître. Elles semblent toutes sortir d'un même rêve de héros. M, Barbey d'Aurevilly les crée avec
' Lettre inédite à M. TrébuUen.
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des corps minces et lumineux^ pour des amours qui les rendent semblables à des fleurs capables de passions^ pour des pudeurs assorties aux couleurs de l'aube. Les larmes de Calixte ne sont-elles pas des gouttes de rosées tombant de la fleur d'un lis ? Les jeunes filles créées par M, Barbey d^Aurei^illy doivent être cassées par la çie, flétries au premier choc^ proies de la mort.
Cette passion pure pour la faiblesse des femmesenfants f donna au critique le courtage d'être sincère en face de l'escadron des bas-bleus. On sait de quelle façon il les flagella en masse^ de quelle çoix vengeresse il les évoqua par multitudes :
— Vous vous donnez beaucoup d'ennemies^ lui dit-on.
— Quand elles seront mille ^ répondit r écrivain ^ je me mettrai à la tête du régiment^ les conduirai à la mort^ et^ comme elles seront derrière moi y j'aurai la joie de ne pas les voir.
3/"' Craven^ honnête femme de mauvaises lettres^ cachée sous des caparaçons de dévotion , J/"* Craven voulut un jour se venger d'avoir été louée pour un seul de ses livresy critiquée pour les autres. Elle entreprit de longues démarches à seule fin d'obtenir la mise à l'Index du roman chrétien qui est le Prêtre marié.
AI, Barbey d'Aurevilly connaissait les pas et contrepas de ce bas-bleu tout jauni d'encens :
— On ne me condamnera pas sans m' entendre^ dit-il simplement^ e/, si l'on m'envoie un abbé, je lui donnerai une leçon de religion.
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Certes^ l'ironie bondissait à tras^ers la com^ersation et les écrits de M, Barbey d'Aurevilbj, Les mots venaient d'abord lentement, sortis des profondeurs d'une poitrine de chevalier croisé. Puis les paroles se hâtaient et se précipitaient. U ironie bondissait à travers les idées. La poussière du passé se mettait à vivre. Uhorizon historique s'illuminait d'éclairs. Critique y M . Barbey d'Aurevilly donnait ainsi de V intérêt à des œuvres faites pour tomber dans l'oubli. Il prenait le titre dun livrée exposait ce que le livre n'était pas mais aurait pu étre^ et faisait une belle maquette de V argile mal pétri , quil avait devant lui. Parlait-il d'une pièce de théâtre^ il passait par-dessus Vœuvre et indiquait tout ce quun auteur de talent aurait pu tirer du sujet. Il magnifiait ainsi, en démolissant.
Ce critique avait d'ailleurs l'imagination créatrice. Il était romancier et poète, ne séparant pas les facultés que la nature lui avait départies à un égal degré.
Venu trop tard pour être chouan^ M. Barbey dl^ Aurevilly peint les chouans avec la poésie d'un mortel regret. Il ressuscite son abbé de la Croix- Jugan^ son chevalier des Touches^ son comte de Percy^ avec le dépit de n'avoir pas été leur compagnon. Il est avec amour le dernier peintre d'une race disparue main tenant ^ de cette noblesse provins ciale qui s'était gardée sans alliage par la pauvreté y Jusqu'à la Révolution y et qui est venue par les premiers trains s'abîmer à Paris dans les mésalliances^ les affaires et le reste.
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Les demoiselles de Touffedelys ont des « quartiers y> jusqu'au fond du cœur. Vingt siècles d'obscurité noble pèsent sur leurs fronts étroits.
Peintre et chantre des dernières ruines de V aristocratie normande^ M, Barbey d Aurevilly n^a pas créé mais fixé par les procédés de Vart ces êtres exceptionnels et chenus dont les cerveaux contenaient les derniers autels de la monarchie et ne pouvaient recevoir d autres ornements,
A ressusciter ces mortSy M. Barbey d* Aurevilly dépense r éblouissante élégance des mots^ les prodigalités de V esprit. Il n^aime pas seulement les têtes normandes. De sa Normandie il aime tout. Les brises de la mer soufflent sur ses paysages ; les brouillards des opulentes prairies se traînent en écharpes d'argent liquide; la lune pale des longues nuits éclaire t étang du Quesnay et les toits bleus de TourlaviUe. Cest la pluie normande qui tombe sur les fougues polonaises de Néel de Néhou. Cest la vague grise de Normandie qui baigne les pieds sans pareils de Vellini. Il est normand de haut en bas^ le Bollon Langrune, accoudé au balcon de Tortoni.
La voix de M. Barbey d* Aurevilly s* accorde avec son pays comme une musique montant en cadence des herbages vers le ciel, « coupole qui parait vers le soir taillée dans une seule perle grise ». Le style suit Vimaginationy fulgurante et ordonnée, en forme d'éclair qui aurait de la méthode. Cest la langue de Montaigne^ de Saint-Simon, de Chateaubriand. Langue extraordinaire oii la folie de V image aboutit à la pondération des idées.
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Les passions véhémentes otti^rent des cataractes de mots. Les sensations d'art s'expriment en paroles qui ont le relief du marbre, les couleurs de la palette.
Parfois les phrases se tordent et se débattent y mais avec la souplesse du Laocoon antique dans les anneaux du ser^ peut. C'est la magnificence dans la passion de l'élégance et dans la haine de la trivialité. L'encombrement des détails monte à l'harmonie de l'ensemble.
Quel était l'homme, derrière cet écrivain? Un beau gentilhomme de nom anobli, de sang plus noble.
Dans un pays monarchique j les sources d'une famille obscure se perdent souvent dans le brillant nuage de la royauté. M. de Hérédia parlait un jour au duc d'Au^ maie de Barbey d'Aurevilly, L'héritier des Condé interrompit le poète des Trophées et dit :
— Ce que vous narrez m'intéresse beaucoup; M. Barbey d'Aurevilly tient de près à la maison de Bourbon.
Au surplus^ la grande image de l'écrivain n'a pas besoin de lambrequins. Il suffit de noter que les Barbey venus en Normandie du centre de la France furent régulièrement anoblis par lettres royales et que le héraut d'armes mit dans leur écu deux barbeau,v accolés, à têtes de dauphins.
Le bisaïeul maternel de l'écrivain^ M. Ango, était en charge à la cour de Louis XV. Sa femme lui donna un fils qui ressemblait au roi bien^aimé, ressemblance fré^ quente à la Cour de Versailles et dans les environs de la noblesse.
A dix-neuf ans, le jeune homme devint grand bailli
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à robe rouge ; il épousa J/"* Bellay et en eut trois enfants parmi lesquels la mère de V écrivain.
M, Barbey d' Aurevilly se tenait au-dessus des vanités héraldiques et gardait à la mémoire des siens le culte silencieux qui^ seuly demeure dans les familles nobles vraiment, A Trébutien^ tabernacle d'amitié^ il donna une fois Vimage de son grand-père ; avec quelle magnificence de dessin et de couleur !
La lettre est du 26 février 1855 :
a Mon grand-père AngOy écrit M, Barbey d" Aurevilly était avant la Révolution ^ lieutenant général de justice et bailly de longue robe condamnant à mort et ne relevant, comme juge que de la Table de marbre de Rouen. Il avait été tenu sur les fonts du baptême , à Versailles ^ par le comte de Maurepas et M"* de ChdteaurouXy et son parrain avait été le roi Louis XV. Il avait charge à la cour; il était linger de la reine. Il fut envoyé aux états généraux y et le roi Louis XVI qui V aimait lui donna^ comme souvenir^ le jour de V ouverture des ÉtatSy la poignée du cierge quil avait tenu à la main pendant la messe du Saint-Esprit, Cette poignée de velours violet^ semée de fleurs de lys d^or, est encore entre les mains de ma mère^ qui la garde et la regarde comme une relique. Mon grand'père fut de ceux qui ne reconnurent pas la constitution insolente du jeu de Paume et qui s'en retournèrent fièrement chez eux avec Vidée terrible et nette que la Monarchie française avait fait assez de fautes pour périr. On dit (Je ne r ai pas connu) que c était un homme d' un génie pro-
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fond^ mais d'une intolérable fierté. Et il en a bien Vair : son portrait est dans la salle à manger de mon père et je vous réponds quil a, des deux côtés des lèçres et dans Varcure de ses sourcils, le plus implacable mépris qu il soit jamais tombé sur cette plate misère quon appelle la vie,
« Il n^a rienlaissé qui prouve son génie, mais les ratures silencieuses qu^il avait faites à son exemplaire de TEsprit des lois de Montesquieu montrent bien que son mépris était une grande intelligence. Jamais arrêt de lui [et il jugeait seul et souverainement) n^a été cassé par le Par^ lement de notre province. Cétait d'ailleurs un homme qui se communiquait peu. Tout en réflexion^ tout en pensées, Voiseau non pas hagard des quatre tourelles de Mira^ beau, mais un milan tranquille et enchaperonné toute sa vie, dans la plus sourcilleuse attitude. On tremblait devant lui et Un élevait même pas la voix. Il dédaignait les livres et les plumes^ et il a passé dix ans de sa vie [après la mort du roi) à se promener de long en long^ dans ses apparte^ ments en enfilade^ les mains derrière le dos et sans dire un seul mot, pendant que sa femme^ une sainte qui l'adorait comme Dieu, tricotait ou brodait dans une embrasure de fenêtre et ne se serait même pas permis de respirer un peu haut. »
Ce tableau de la vie d'une famille provinciale et noble risque d'être incompris au temps oii gens et choses passent trop vite pour s'arrêter au respect. Mais il est beau à la manière d'une peinture signée Saint-Simon^ un Saint- Simon en veine de respect et de vénération.
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M. Barbey d'Aurevilly naquit à Saint-Sauçeur-le- Vicomte y dans un hôtel du XVII l'^ siècle^ humilié dans sa grâce froide par les hautes masses du vieux château^ de V abbaye bénédictine^ de V église. Il fit ses premiers pas sur la colline que couronne la chapelle de Délivrande^ là ott fut tiré le dernier coup d'arquebuse qui termina la guerre de Cent ans.
Parmi les ruines de pierres que grandissent les souvenirs féodaux, il était bien placé le berceau du dernier poète de V aristocratie provinciale — ruine de la chair et des lis qui furent la France, A la fin de sa vie, M, Bar" bey d Aurevilly ne possédait plus ni biens^ ni parents^ dans cette petite ville oii les siens avaient été les premiers. Il avait gardé le douloureux orgueil de ce paysage, Pen* dant ses longs séjours à Valognes, il venait passer deux jours à Saint-Sauveur. Il louait une chambre meu" blée chez un menuisier. Et il se tenait droit à la fenêtre de cette chambre, contemplant les fenêtres d'en face, qui étaient celle de sa maison, passée en d'autres mains ^,
La mélancolie d'aucun poème douloureux n'égale le récit de la dernière promenade que fit dans le jardin de sa maison, le poète du chevalier des Touches, Vévocateur de Monsieur de Menilgrand :
« Dans l'impossibilité de travailler, écrit M, Barbey d'Aurevilly^, je suis allé me promener dans le jardin,
* Dans celles de son parent, le père de Léopold Delisle, et plus tard de Léopold Delisle lui-même.
* Deuxième memorantlum.
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aux places que ma mère aimait^ le long de V espalier des pèches et dans Vallée à droite du parterre. Mais plus de parterre^ plus de fleurs I de l'herbe dans les allées^ la grande corbeille en morceaux^ les murs mousseux, la négligence y C abandon^ la mort I — Le jardin était ce que ma mère aimait le plus, et par amour pour elle, par piété de soutenir, mon père aurait dû le faire cultii>er. — Je ne puis dire l'effet de cet abandon j de cette prise de possession par r herbe de ces belles allées que faisais çues si bien tenues, de ces pilastres brisés, de ces rosiers qui pendaient, la tête sans appui jusque sur le sol. — Si mon père çit dix ans encore, le jardin que ma mère aimait, et oh fai commandé V armée de mes trois frères à che^^al sur un bâton, et plus fier et plus heureux que Roger sur V Hippogriffe, sera dans un état plus affreux que le jardin de la Grande-Bretéche.,, J'y ai pourtant cueilli cette dernière rose, qui embaumait les ronces sans feuilles sur lesquelles je Fai rompue. . . »
A Valognes, M. Barbey d^Aurenlly aimait les souçenirs de son premier printemps. Il çi^^ait là parmi les spectres de sa jeunesse, parmi des tombeaux et ne rencontrait plus que des ombres.
Il aidait au milieu de la ville un grand appartement dans une demeure grise et silencieuse oii il a^^ait réuni les meubles de sa famille» La cheminée portait le buste d'une belle grand'tante qui a inspiré le poème triste du « Buste jaune ». Deux lampadaires de cuistre, éclairaient
mal de leur flamme fumeuse les lambris peints et les glaces i^erdies de ce logis,
M. Barbey dWure^filly a tout dit de ses derniers séjours à Valognes quand il a écrit cette page de deuil :
« La cille que /habite en ces contrées de VOuesty — s^euve de tout ce qui la fit si brillante dans ma prime jeunesse^ — mais nde et triste maintenant comme un sarcophage abandonné^ je Vai^ depuis longtemps ^ appelée fa la ville de mes spectres » pour justifier un amour incompré' hensible au regard de mes amis qui me reprochent de r habiter et qui s^en étonnent.,, Cest eux y en effets les spectres de mon passé és^anoui qui m^ attachent si étrangement à elle. Sans ses ramenants y je n^ y reviendrais pas!...
a Que de fois de rares passants m^ont rencontré faisant ma mélancolique randonnée dans les rues mortes de cette ville morte qui a la beauté blême des sépulcres^ et m'ont cru seul quand je ne Vêtais pas /... »
En Normandie^ comme à Paris, l'existence de M. Jules Barbey (T Aurevilly fut muette et sombre avec des douleurs et des deuilsy étoilant de leur noir éclat un ciel gris.
Bon à Vinfiniy il fut triste dans ses premières tendresses. Celle quil aimait d'un amour féodal et pieux fut libre trop tardy — trop tard ! devise de ce papier sur lequel il écrivit de si belles lettres. Une autre affection eut des avances et des reculs ^ des combinaisons et des retraites qui blessèrent le plus fort des hommes tendres. Mais ces détails n^ appartiennent pas à V histoire. M. Barbey d*Au-
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reifllly fixa le masque froid sur sa figure en larmes. Sa douleur solitaire fut scellée du triple sceau. Il voulut quon ne connût pas les instruments de sa souffrance.
Dans ses romans il regarde la femme d'un regard perçant et tranquille. Ses çers, même quand ils descen" dent du lyrisme héroïque, semblent adressés à un être mystérieux.
Discrètement mais fermement^ 3/. Barbey d'Aurevilly sauva du désastre de son cœur la religion de Vamitiéy sans mièvrerie^ sans faiblesse. Là encore, il connut la mélancolie des abandons. Beaucoup d* hommes vinrent puiser à cette source d'intelligence et de bonté sans garder la recon^ naissance des longs abreuvements.
Parfois, r esprit était servi par M. Barbey d* Aurevilly dans une glace académique. Cependant il n'aimait ni les sociétés littéraires ni les académies, A un journal qui annonçait sa candidature à V Académie française^ le Maître répondit :
« L*lntraDsigeant s* est trompé ; je ne pose point ma candidature à V Académie et je ne la poserai jamais,
« Les groupes littéraires ne me tentent pas et je n'ai jamais ambitionné £en faire partie. Ce nest là ni de Vorgueil, ni de la modestie. Je ne suis ni au-dessus ni au-dessous. Je suis a côté.
La modestie de V homme s'efface ainsi devant la fierté de l'écrivain. Le lecteur se cabrera peut-être devant ce mot de modestie appliqué à M. Barbey d'Aurevilly. En tout cas l'envers de l'orgueil était en cet homme d'un
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métal très fin et très pur. Il raconte les funérailles de son frère l'abbé Léon :
^ Il y avait^ dit-il^ en ma compagnie des amis ins>isibles autour de cette fosse ouverte ou je Vai déposé ; Je les sen^ tais dans fair... autour demoi^ cortège que Je voyais seul et qui me semblait plus doux que Vautre^ car je n'avais^ excepté les pauvres qui Vont aimé, les Pères. de sa Compagnie et M. Botin^DesylleSy le cousin qui a épousé en secondes noces A/"' d'Aurevilly^ née de CruXj ma tante, — Je navals que des indifférents.
... /e Vai enterré dans le cimetière des pauvres , comme s'il avait été Franciscain.,. — et il était digne de Cétre^ — et il s'est trouvé que ce cimetière est sublime! On y peut enterrer également des héros^ des saints, des pauvres et des poètes.' Il y est, entre une croix et le mur du cha~ teau fort de Saint- Sauveur, bdti par Néel de Néhou, et qui a vu Du Guesclin. Sa tombe est au fond d'un fossé de guerre, dans lequel on plante des pommiers qui seront en fleurs au printemps prochain , comme lui, il est en fleur immortelle dans le jardin céleste de là-haut. »
Si c'est là de l'orgueil, c'est de T orgueil à la mode du ciel !
Au surplus^ ce n'est pas dans le clair-obscur de sa vie discrètede gentilhomme pauvre qu'il faut chercher M. Barbey d^ Aurevilly,
Il est tout entier dans son œuvre. Il vécut , se baissant de sa hauteur pour regarder les autres hommes^ non par dédain, mais naturellement parce qu'il était plus grand
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queux. Cette impression de grandeur^ M. Barbey d'Aures^illy la donnait^ même physiquement, Camille Lemonnier^ ce Belge que la littérature française res^endique^ Camille Lemonnier aime à raconter la première visite quil fit à l'auteur de TEnsorcelée :
« Le Maître était étendu^ habillé sur son lit quand nous entrâmes. Il me dit : « Je ceux recevoir debout Vauteur duMdXe, » Et M. Barbey d'' Aurevilly se dressa d'abord, puis se leva. Il était si grande ajoute M. Camille Lemonnier^ que de sa tête il menaçait le plafond! »
Simple avec ampleur ^ M. Barbey d'Aurevilly apaisa plutôt qu'il n'excita les feux de l'esprit qui donnaient en lui un rayonnement magnifique.
Aucune souillure ne rejaillit sur ce caractère : roya^ liste, il admira Napoléon 7"" et salua V avènement de Napoléon III par amour de l'autorité, sans honoraires^ ni apa~ nages. Il vit le second empire au soleil du premier. Il taima en horreur de la démocratie. Le jour du coup d'Etat il disait à Philibert Audebrand :
— Ce Bonaparte est petit; il est laid; il est muet. Mais il va balayer tous ces gens-là.
Le temps qui fêle tant de cloches et fane tant de thyrses, prolonge le bruit grave et solennel de cette voiXy donne aux fleurs de cette littérature un éclat chaque jour plus frais y parce que M. Barbey d'Aurevilly sauva la sincérité de tous les obstacles accumulés par la vie.
De lui on relit tout avec joie, même l'œuvre critique. Si le livre dont il s'agit ne vaut rien^ M. Barbey d'Aurevilly
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devient pour le lecteur comme un bel oiseau chanteur qui emporterait un insecte au plus haut des airs sous les yeux du promeneur émerveillé par la hardiesse du coup d^ ailes.
Il resterait peut^tre à dire comment M. Barbey d'Aurevilly écrivait les fulgurantes ou bienveillantes dédicaces dont on donne aujourd'hui la primeur au public : Que les amateurs de détails piquants soient déçus! Cela se passait le plus simplement du monde,
M, Barbey cT Aurevilly prenait un livrc^ l'ouvrait à la page de garde^ et de sa puissante main écrasait une ligne ^ deux ligneSy qui toujours contenaient une idée. Combien de livres en toutes leurs pages ne donnent pas ce résultat' I
* M. Barbey d'Aurevilly mettait l'idée dans ses dédicaces. Il montrait parfois le symbole dans les reliures dont il habillait ses livres. La veuve de son relieur a donné ces descriptions des travaux exécutés sur les indications précises du maître :
I* Le Prêtre marié : maroquin du Levant rouge, tranche rouge semée d'étoiles. Sur les plats, filets et fleurons aux coins en biais.
a* Uiêtoire sans nom : maroquin du Levant noir, tranche à bandes or et noir, filets dorés sur les plats et fleurs de lys aux coins. Gardes moire noire. Fleurs de Lys aux coins sur les gardes.
3* Ce qui ne meurt pat : maroquin du Levant rouge ; mosaïque noire sur le dos et les plats ; tranche à bande or, rouge et ncir ; gardes moire rose.
4* Let Diaboliques : maroquin du Levant noir ; croix mosaïque rouge sur les plats ; coins mosaïque ; dos orné mosaïque ; tranche orientale.
5« t/ne vieille maîtresse : maroquin du Levant quatre couleurs en biais ; bleu et citron sur plat recto ; rouge et noir sur plat verso ; tranche dorée semée d'étoiles.
6* L'Ensorcelée : maroquin du Levant rougo ; mosaïque noir et or, semée d'épées sur les plats en noir et aux quatre coins en or. Tranche rouge semée d'épées ; gardes moire noire.
7* Le Chevalier des Touches : maroquin du Levant citron ; dos et plats
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A quatre-vingts ans et demi, le grand écrwain sendormit tranquillement dans sa chambre d^étudiant et mourut là oii il avait travaillé le plus longuement ^ le plus calmement. On fit alors de lui des portraits peints, gravés ou écrits. On en a fait encore depuis ce jour de mort oii M. Barbey d'Aurevilly entra dans F immortalité, comme il était entré dans la vie le Jour des Morts. Mais aucune image nest exacte et toutes méritent de recevoir cet exergue dont M, Barbey d'Aurevilly enguirlanda les marges d'une photographie :
« Ressemblante pour qui ne m'aime pas. Mais pour qui m'aime : Non ! »
Jean db Bonnbfon.
semés de croix de Malte, la moilié de la croix en or, Pautrc moitié en noir ; tranche noire semée de croix de Malte en or.
8» L'Amour impossible : maroquin du Levant lilas ; tranches à bandes or et noir; mosaïque noire sur plats et dos dorés à petits fers.
90 Une page d'histoire : maroquin du Levant rouge ; larges roulettes sur les plats ; deux hachettes entrelacées en biais aux quatre coins; doré sur tranche.
100 Pensées détachées : maroquin du Levant blanc ; dorure sur les plats encadrée de deux filets noirs ; gardes moire bleu pâle ; doré sur tranche.
1 1» V amour impossible : reliure pleine moire rose et noire ; tranches à bandes or, rose et noir. Dorure sur les plats ; dentelles intérieures ; gardes moire blanche.