‹ Les déformations de la langue françaiseChapitre 1 sur 45 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

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DE

On aime en France la casuistique du langage. Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis.

Les transformations incessantes sont la vie même du langage. Tant qu'une langue est vivante, elle représente à chaque instant les idées, les sentiments, les instincts, les tendances du peuple qui la parle.

Mais, si elle se modifie sans cesse, ce n'est pas toujours en bien. Comme c'est tout le monde qui fait le langage, il y a dans cette fabrication non contrôlée bien des hasards.

La langue française, si belle, va se corrompant.

Dès le siècle même où elle atteignait à sa

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maturité et à son plus haut point de perfection, elle ne laissait pas de subir déjà quelques altérations causées par l'inadvertance. Même dans la force de la jeunesse, il est rare qu'on soit toujours en pleine santé. Mais, à présent que l'âge mûr est dépassé, nous sommes dans la crise redoutable.

« Les langues, disait Lamennais il y a un demi-siècle, ont, comme la société, leurs maladies, et quelquefois mortelles. Lorsqu'elles se corrompent, nul signe plus certain de la corruption intellectuelle et de celle des âmes. » Il ajoutait, non sans hyperbole : « On ne sait presque plus le français, on. ne l'écrit plus, on ne le parle plus. Si la décadence continue, cette belle langue deviendra une espèce de jargon à peine intelligible. »

Il y a une vingtaine d'années, Edmond Scherer, notant nombre d'incorrections ou de graves négligences échappées à des écri-

vains habituellement sûrs de leur plume, signalait aussi « la déformation de la langue française ». — Le mal, depuis, n'a fait que croître.

De savants philologues acceptent tout, sans protester. Ils sont comme les naturalistes, aux yeux de qui les produits hybrides ont leur intérêt aussi bien que les formations régulières. Ou bien, de même que certaines plaies, atroces pour le patient, ne manquent pas d'attrait pour le chirurgien , certains cas de difformité linguistique, monstrueux aux yeux des profanes, n'émeuvent pas autrement ces savants maîtres. La curiosité du linguiste, d'autant plus aiguisée, n'est pas loin de consoler les regrets du philologue.

Horace, cet homme de goût, reconnaît pour souverain maître l'usage :

...Si volet usus, Quem pênes arbitrium est et jus et norma loquendi.

Et, tout comme lui , Vaugelas. Mais celui-ci,

avec un sentiment plus précis, ajoute qu'il ne faut pas demander trop de raison à l'usage. « L'usage fait beaucoup de choses par raison, beaucoup sans raison, et beaucoup contre raison.»

Littré, à son tour : « L'usage est de grande autorité, et avec raison; car, en somme, il obéit à la tradition ; et la tradition est fort respectable, conservant avec fidélité les principes mêmes et les grandes lignes de la langue. Mais il n'a pas conscience de l'office qu'il remplit ; et il est très susceptible de céder à de mauvaises suggestions, et très capable de mettre son sceau, un sceau qu'ensuite il n'est plus possible de rompre, à ces fâcheuses déviations. »

Donc, si l'on est bien forcé de subir l'usage, on n'est pas obligé de l'approuver toujours.

Littré, longtemps avant de songer à son

Dictionnaire, avait commencé par éditer les textes des médecins grecs, et par là était devenu quelque peu médecin lui-même.

Lorsqu'il entreprit ensuite sa grande œuvre de linguistique, il ne put manquer d'observer que le langage aussi avait ses « maladies ». Et, après avoir accompli son principal ouvrage, il y fit un post-scriptum sur la pathologie des mots, sur les altérations et déformations qu'ils subissent. 11 relève et rassemble curieusement les « lésions de certains mots dans le cours de l'usage ».

« Gomme un médecin, dit-il, qui a eu une pratique de beaucoup d'années et de beaucoup de clients, parcourant à la fin de sa carrière le journal qu'il en a tenu, en tire quelques cas qui lui semblent instructifs, de même j'ai ouvert mon journal, c'està-dire mon Dictionnaire, et j'y ai choisi une série d'anomalies qui , lorsque je le composais, m'avaient frappé et souvent embarrassé. »

Il glane donc cent et quelques mots des plus curieux, quelques-uns par leur « monstruosité » linguistique ; d'autres jolis, quoique mal bâtis, ayant la beauté du diable, « ingénieux, subtils, pleins d'imprévu ». Le peuple, tout en allant à l'aveuglette, n'est pas toujours maladroit ; et il procrée souvent de bons bâtards très forts, tandis que maintes fois les savants engendrent des mots réguliers, légitimes, nés en justes noces, qui n'en sont pas plus viables pour cela.

Eh bien, ce catalogue pourrait être complété par un certain nombre d'exemples de même sorte ou analogues, qu'il a laissés de côté, ou qui se sont produits depuis : car il y a des moments dans la vie des peuples où l'on voit pulluler plus de mots que d'idées, où ces mots, formés à la hâte, sont souvent mal faits, et où les anciens vocables changent de sens subitement, sans qu'on sache pourquoi.

M. Bréal, dans son beau livre sur la Sémantique S salue avec reconnaissance les anciens grands lettrés français, bons esprits, nullement pédants, « la plupart gens du monde, qu'un goût naturel avait conduits à s'occuper des problèmes ou difficultés de la langue française... Élaguer les expressions impropres ou mal venues, faire la guerre aux doubles emplois, écarter tout ce qui est obscur, inutile, bas, trivial, telle est l'entreprise à laquelle ils se vouèrent avec beaucoup d'abnégation et de persévérance. »

Ne pourrait-on aujourd'hui essayer de continuer leur œuvre, même sans espoir d'être écouté? Pourquoi ne pas défendre, à notre tour, la bonne langue française, honneur de nos pères ?

1. Essai de Sémantique (science des significations ). Paris, Hachette, 1897, page 298.

Nous allons donner quelques exemples de ces déformations du langage :

1° Changements de signification (sémantique);

2° Changements de prononciation et de forme (phonétique et morphologie);

3° Changements de construction et de tours (syntaxe) ;

4° Changements de genre, de nombre, etc.

5° Création de mots mal venus ou inutiles.

Changements de signification

Ordinairement les mots changent de signification peu à peu et par degrés . Ainsi le mot « partir » , en français, comme en latin partiri, signifie d'abord « partager ». — « Nous partons le fruit de notre chasse avec nos chiens », dit Montaigne. — Et La Fontaine :

... Ces gens gais et joyeux Sont sur le point de partir leur chevance (leur bien).

« Avoir maille à partir », avoir à partager

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une toute petite monnaie (impossible à partager), avoir des difficultés avec quelqu'un. — Molière, l'Etourdi, acte I, scène ix :

Et l'on nous voit sans cesse avoir maille à parur.

Tel est le premier sens de partir : diviser en parts. Puis, deuxième sens, séparer. Dans le poème de Roncevaux :

La main lui fut du corps partie.

c'est-à-dire , séparée du corps. De ces deux premiers sens , subsistent encore les composés répartir, départir : « faire le départ des bons et des mauvais », c'est-à-dire séparer les uns des autres; — impartir, souvent employé par Gambetta, mais qui ne se trouve ni dans le Dictionnaire de l'Académie ni dans celui de Littré ; — enfin , avec le pronom réfléchi, se partir, se séparer, s'éloigner ; ainsi, dans Froissart : « A ces paroles, messire Gautier se partit du roi, et retourna jusques à Calais» ; et dans Rabelais,

Pantagruel, II, v : « Se partit dudit lieu » (s'en sépara, s'en éloigna).

Voilà comment des deux premiers sens on passe au troisième, qui est demeuré seul en usage : partir ( même sans pronom personnel ), s'en aller. Car, pour s'en aller, on se sépare . Exemple ce passage de la traduction française du roman grec de l'évêque Héliodore, Théagène et Chariclée, que Racine adolescent aimait tant à lire : « Elle m'embrassa étroitement... Mais, quand elle vit que je lui résistais , elle se départit de moi, soupirant amèrement. » C'est-à-dire se sépara de moi (et s'en alla). Les deux sens se trouvent ici réunis ; et il est facile de saisir comment ensuite on a passé de l'un à l'autre.

De même dans la chanson d'Henri IV à la belle Gabrielle , en la quittant :

Charmante Gabrielle !

Percé de mille dards , Quand la gloire m'appelle Sous les drapeaux de Mars,

Cruelle départie !

Malheureux jour!

Que ne suis-je sans vie,

Ou sans amour ?

Ici encore « départie » veut dire à la fois « séparation » et « départ ».

Autre exemple de changement dr sens par degrés : le mot « mouchoir ». Le premier sens est : objet avec lequel on se mouche. 2° Le hasard de nos habitudes veut que cet objet soit une pièce carrée d'étoffe, soie, fil, coton, etc. De là, par oubli de la destination et par considération unique de la nature et de la forme de l'objet, le mot « mouchoir » s'applique à des pièces d'étoffe de même genre : « se mettre un mouchoir autour du cou » . 3° Le mouchoir que les femmes se mettent autour du cou retombe en pointe triangulaire sur leurs épaules : considération d'un nouveau caractère ; de là le sens que le mot prend dans la langue de la marine :

mouchoir, pièce de bois triangulaire. Ainsi le mot perd son sens primitif, pour désigner un nouvel objet; puis, le nom passe du deuxième objet à un troisième à l'aide d'un caractère nouveau, qui s'oublie à son tour, et ainsi de suite1.

« Éclat » signifiait à l'origine et signifie toujours « fragment qui saute d'un objet qu'on brise, qu'on fend ». Au xve siècle, il a pris le sens de « bruit soudain qui frappe l'oreille ». Et le xvne y a ajouté celui de « lumière vive qui frappe les yeux » 2.

Voilà des changements de sens par degrés. Voici autre chose. Il y a des mots qui changent de signification, non par degrés, mais tout d'un coup, on ne sait pourquoi.

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