‹ Les déformations de la langue françaiseChapitre 2 sur 45 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

Que voulait dire le mot mièvre dans la bonne et vraie langue française? Il voulait dire (je cite Littré) : « Qui a de la vivacité, mêlée de quelque malice, surtout en parlant des enfants ». Lorsque, dans le Malade imaginaire, M. Diafoirus le père fait l'éloge de son fils (un bon lourdaud) : « Quand il était pelit, dit-il, il n'a jamais été ce qu'on appelle mièvre et éveillé... On eut toutes les peines du monde à lui apprendre à lire ; et il avait neuf ans qu'il ne connaissait pas encore ses lettres... » Voilà la vraie signification du mot. — De même, dans une comédie de Dancourt, le Prix de V Arquebuse : « Toi qui es la fille du pays la plus enjouée, la plus gaillarde, la plus mièvre... » — Le substantif mièvrerie participait naturellement du même sens; c'était la qualité d'un enfant éveillé, espiègle : « un enfant d'une mièvrerie amusante ». — On disait aussi mièvreté. Voltaire (lettre à d'Argental, 2o mai 1767) : « Un de ces infor-

tunés jeunes gens, qui méritait d'être mis six mois à Saint-Lazare, a été condamné au plus terrible supplice pour une mièvreté » (une gaminerie).

Eh bien, comment se fait-il que, de nos jours, depuis environ soixante ans, mièvre ait pris tout à coup le sens de maniéré; et, de même, mièvrerie celui de mignardise et afféterie ? Balzac est, je crois, un des premiers qui l'ait employé dans ce sens, que rien ne justifie. Mais à présent le pli est pris et ne pourra plus s'effacer. Tel écrivain de nos jours oppose, comme chose toute naturelle, mièvrerie à virilité.

Pareillement, le mot émérite voulait dire, comme en latin emeritus, un soldat ou un fonctionnaire qui a fait son temps et qui a pris sa retraite. Il ne voulait pas dire autre chose. Balzac encore, dans sa jeunesse,

s'imagina, apparemment en lisant sur la première page d'une grammaire : « Lhomond, professeur émérite », que cela voulait dire : « professeur de mérite, professeur expert ». Et l'on commença, après lui, à employer le mot dans le sens de « très habile ». Mais, pour ceux qui savaient le français, cela produisait des effets bizarres. Ainsi on lisait qu'un cambrioleur émérite avait été arrêté au moment où il pillait un appartement. — Mais il n'était donc pas à la retraite, puisqu'on l'avait surpris encore en exercice ? — Ou bien on lisait que le plus beau des théâtres venait d'engager, pour la plus grande joie des amateurs de ballets, deux ballerines émérites, — c'est-à-dire, en français, deux danseuses retraitées, deux vieilles danseuses honorâmes... Quelle attraction ! — Néanmoins ce sens imprévu et injustifiable finit par passer en usage. Des académiciens l'emploient.

Aux environs de 1830, j'ignore quel rapin de la jeune école romantique, attrapant au hasard de sa mémoire le mot truculent (en latin, truculentus, cruel), lui donna, en l'appliquant à la couleur, la signification de riche et plantureuse. Et les autres le répétèrent, par je ne sais quelle vague raison d'onomatopée, l'harmonie ayant apparemment un sens par elle-même, sans rapport avec l'étymologie. — Et c'est peut-être aussi là l'explication unique de la transformation du sens de mièvre, qui par son harmonie semble mignard.

Quelque autre artiste, à qui la forme du mot « poncis » n'aurait pas dû être inconnue, se mit à le prononcer poncif. Et ses camarades firent comme lui. Cette forme altérée prévalut. Même le substantif devint adjectif au besoin et prit un féminin : poncive.

« Une manière poncive » c'est-à-dire banale, sans originalité, surmoulant les formules connues et usées.

Une bévue étrange est d'employer l'adverbe compendieusement, — lequel veut dire « en abrégé », — dans le sens de « prolixement ». Gela tient à une excellente plaisanterie de la comédie des Plaideurs, qu'on a mal comprise. Le juge Perrin Dandin rappelle au fait un avocat prolixe et l'invite à abréger. L'avocat déférent ralentit sa palabre et dit pesamment :

... Puis donc qu'on nous permet de prendre Haleine, et que l'on nous défend de nous étendre, Je vais, sans rien omettre et sans prévariqm r, Compendieusement énoncer, expliquer, Exposer à vos yeux l'idée universelle De ma cause, et des faits renfermés en icelk.

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