DANDIN
Il aurait plus tût fait de dire tout vingt fois Que de l'abréger une.
Compendieusement signifie donc « en abrégé », du latin compendium , « précis, résumé». Le comique est d'avoir trouvé, pour signifier en abrégé, un mot si long, si lourd, qu'il semblait plutôt vouloir dire le contraire ; si bien que les gens étourdis s'y sont mépris et emploient ce mot dans le sens de « en détail, longuement, minutieusement ». Quel triomphe pour la plaisanterie de Racine !
D'autres distraits confondent « naguère » avec « jadis ». Jadis, c'est jam diu, « il y a déjà longtemps ». « N'a guères », comme l'écrivait encore en trois mots Montaigne, c'est « il n'y a guère », il y a peu de temps. Aussi quel effet singulier quand nous rencontrons des phrases comme celle-ci : « Naguère Léonidas aux Thermopyles. . . » Ou quand, à propos des coutumes antiques, on dit : « Les coutumes d'antan », ce qui signifie
2i LES DÉFORMATIONS
les coutumes « de l'an passé » (ante annum). François Villon se demande où sont les « Dames du temps jadis » :
Mais où sont les neiges d'antan .'
c'est-à-dire : « Mais où sont les neiges de Tan dernier? »
Autrefois, comme malédiction suprême, on souhaitait à un ennemi « maie mort », c'est-à-dire mauvaise mort, mort sans confession et absolution; par suite, damnation éternelle. Les mœurs ayant changé et s'étant adoucies, ce souhait cruel est devenu moins fréquent ; la locution a eu moins d'occasions d'être employée; le sens alors s'en est perdu, et, au lieu de « maie mort », quelques-uns se sont mis à dire mal de mort, qui ne signifie pas grand'chose. « Maie mort » était comme « maie peste », « maie chance », « maie
branche », « maie maison » ; et, au masculin, bon gré, mal gré; bon an, mal an. C'était, au masculin et au féminin, la traduction du latin malus, mala, — neutre malum. — Le dernier mot du Pater noster n'est pas un neutre, mais un masculin : Libéra nos a malo ne signifie pas « Délivreznous du mal », mais « Délivrez-nous du Malin, du Tentateur, du Mauvais esprit ».
La rue nommée à présent « mondétour »
s'appelait de son vrai nom « mcwdétour », c'est-à-dire « mauvais détour », parce qu'elle faisait un coude, où l'on vous égorgeait. Ce mau n'était autre que mal au masculin ou au neutre, comme dans « wauconseil » , « maudire », « ?/tawgréer », « MauîdÀt » (nom du Diable pendant tout le moyen âge).
Saint-Simon (t. XXXIII, in-12, p. 95) parle de « la maie peur » du duc du Maine, au moment où on l'arrêta ainsi que sa femme, comme ayant conspiré tous deux avec l'ambassadeur d'Espagne, Cellamare, pour
Philippe V, contre le Régent1. — Ce mot « maie peur » (maie paour) se trouve à chaque instant dans Rabelais, à propos de Panurge,
Tous les jours, on lit dans quelque jour nal : « Nous garantissons la véracité du fait ». Pourquoi pas tout simplement « la vérité»? Verax signifie en latin « aimant à dire la vérité » ; c'est donc quelque chose de plus que veridicus, « véridique », qui signifie seulement « disant la vérité ». L'un et l'autre, en tout cas, quoique différents de degré, ne conviennent qu'aux personnes; appliqués aux choses, ils sont impropres tous deux : on peut et doit donc dire « la vérité d'un fait », mais non pas « la véracité d'un fait ». Un lait est ou n'est pas ; voilà tout. Dites, :
1. Dans l'édition de 1847, on a imprimé « la mal peur » ] (avec un accent circonflexe), ce qui fait un plaisani contre- I bon-sens.
si vous voulez, qu'il est vrai ou faux ; en aucun cas il ne saurait être « véridique », encore bien moins « vérace ». Cela s'imprime cependant chaque jour, par besoin d'innover peu ou prou, à tort et à travers.
Depuis une douzaine d'années, le mot néfaste est à la mode et tend à remplacer le mot funeste; ils ne sont cependant pas synonymes. L'un hérite déjà de l'autre à tel point qu'on commence à lui donner un régime : j'ai entendu, au mois d'octobre 1888, un chef de groupe parlementaire stigmatiser « une politique néfaste au pays ». C'est la première fois que cette construction apparaissait; elle a fait fortune depuis lors. — Je m'imagine que, dans cette confusion de néfaste avec funeste, il y a peut-être un phénomène de métathèse inconsciente, à peu près comme dans la substitution de s'affirmer à s'affermir.
« Le succès de cette pièce s affirme », dit-on à présent ; il y a une trentaine d'années et auparavant on disait « s'affermit ». Au reste, ces deux mots ont la même étymologie, et sont les doublets l'un de l'autre. On change les formes pour réveiller l'attention.
Quelques personnes ont peur du mot a infecter » et le remplacent invariablement par « infester ». Le sens n'est pourtant pas le môme. « Infester » signifie « ravager », faire œuvre d'ennemi, infestus. «Infecter », inficere, signifie « imprégner de choses horribles, empoisonner, souiller ». Corneille, dans Mêdée, acte III, scène n :
... Cette robe empestée, Que de tant de poisons vous avez infectée.
Voltaire, OEdipe, acte I, scène m :
Le meurtrier du roi respire en ces États Et de son souffle impur infecte vos climats.
La méprise peut venir de ce que parfois l'une des deux idées est voisine de l'autre dans telle conjoncture donnée. Il peut se faire qu'un pays soit infecté de la peste, et par conséquent infesté par elle. Voltaire, dans Mérope, acte II, scène première, a dit et a eu droit de dire, au figuré :
De crimes, de brigands, ces bords sont infectés.
c'est-à-dire qu'ils en sont souillés. Ils peuvent en être par conséquent ravagés aussi, « infestés »; mais ce détail du fait matériel implicite est dominé par l'expression du fait moral, la souillure.
On confond « idiotisme » avec « idiotie ».
Le curieux est qu'on s'autorise pour cela
d'une phrase de Voltaire se moquant de
ceux qui font cette confusion et disant :
« 11 pense que Y idiotisme est l'état d'un idiot,
comme le pédantisme est l'état d'un pédant » . — Un « idiotisme », au vrai, signifie une locution ou une construction particulière, propre à une langue, à une nation (du grec '<hcq, particulier1).
Lorsqu'on discutait à Versailles la loi de la collation des grades, un député à la tribune proposa les diverses règles à suivre pour les « collationner » (voulant dire « conférer »), au mieux des intérêts de tous.
On confond « cours » avec « leçon ». Un cours est un ensemble de leçons sur un sujet défini ; une « leçon » n'est pas un « cours ».
Quelqu'un émet le voeu que l'on construise à Paris « une salle de conférences potable » ! . . . Potable signifie « bon à boire ».
Autrefois on disait : « Un vote important ». Ensuite on a dit : « Un vote capital ». Ces jours-ci, j'ai lu quelque part : « L<; vote d'hier n'était pas un vote primordial ».
1. Chez les Grecs, idiot s'oppose à public, et désigi e « un particulier ».
Pour dire qu'une revue paraîtra de quinzaine en quinzaine, on forge sans réflexion l'épithète « bimensuelle, » qui signifie mot à mot « deux fois mensuelle », ou paraissant tous les deux mois, au lieu de « deux fois dans un mois » ; de même que « bisannuel » signifie « revenant tous les deux ans ». Il eût été plus simple de dire « revue de quinzaine », si Ton ne voulait pas mettre « semimensuelle ».
Jules Janin, un des premiers, je crois, a fait la confusion de « aussi » et « aussi bien », que plusieurs ont répétée depuis. L'un signifie « c'est pourquoi » ; l'autre signifie « d'ailleurs ».
« Grâce à » est employé, chaque jour, à contre-sens, dans des phrases comme cellesci : <( Grâce à la mauvaise eau qu'on boit dans cet endroit, la fièvre typhoïde y est fréquente ». — « Grâce au vent du nord-est qui soufflait avec violence, l'incendie se pro-
pageait rapidement. » Voilà d'heureuses « grâces » ! — Gela peut aller de pair avec « jouir d'une mauvaise santé » et « posséder une mauvaise réputation ».
« Trêve » et « sans trêve » s'emploient non moins inconsidérément à chaque minute.
Que l'on écrive « faire trêve à la discussion * ou quelque autre chose analogue, cela se comprend ; mais qu'un écrivain très classique ait pu laisser échapper de sa plume « faire trêve à l'admiration », comme si l'admiration était quelque chose de pénible, cette métaphore est à rebours ; — aussi bien que celle-ci : « le comble de l'affaissement » et autres pareilles, fréquentes dans Stendhal. Ce mot « comble » faisait partie de la monnaie courante de l'époque. Hugo Jui-même ne laisse-t-il pas échapper cette phrase : « La pulvérisation des idées était, en lui, à son comble ». (L'homme qui rit, t. IV, page 135).
Depuis le second Empire, un grand nom-
bre de personnes ont remplacé « aussitôt » par <r immédiatement », pris, en ce sens, de l'anglais immediately, mais qui en français signifie « sans intermédiaire ». Ainsi, dans La Bruyère : « Entreprendre de soulager, ou immédiatement et par ses secours, ou du moins par sa médiation ». — Depuis le dernier règne aussi, le mot « excessivement » est employé par beaucoup de gens d'une manière étrange, comme équivalent du superlatif, et synonyme d' « extrêmement». Cela produit parfois des phrases bizarres : « Il est excessivement modéré», « excessivement convenable », « excessivement juste ».
Tantôt donc le mot change de signification tout à coup et sans raison ; tantôt c'est par nuances raisonnables que le sens va s'étendant de proche en proche. Ceci alors n'est plus déformation, mais transformation.
Voici, par exemple, le mot bureau. C'est,
1° une grosse étoffe de laine bourrue (comme bure, même sens; lequel bure vient sans doute de bourre). Boileau, dans sa première Satire, parle d'un poète indigent
Et qui n'étant vêtu que de simple bureau , Passe l'été sans linge et l'hiver sans mant au.
2° Bureau est une table couverte d'une étoffe de cette sorte, pour écrire dessus. — 3° Bureau est l'endroit où travaillent ceux qui écrivent, les employés d'une administration. — 4° Les personnes elles-mêmes de cette administration. « Prendre l'air du bureau, s'informer de l'état d'une affaire. » — 5e La réunion du président, des vi< e-présidents et secrétaires d'une assemblée. — 6° Divers organes publics : bureau de finances. « Payer à bureau ouvert. » Bureau de tabac. Bureau de postes. Bureau des hypothèques. Bureau des Longitudes. Bureau de nourrices. Bureaux arabes, etc.
L'histoire du mot « dais » est curieuse.
— Au moyen-âge, le mot s'écrivait deis, et le sens primitif était « table à manger en forme de rond », discus, disque. Citant la phrase de Mathieu Paris : Priore ■prandente ad magnam mensam quam deis vocamus, « Le prieur mange à une grande table qu'on nomme deis » , Littré ajoute : « Gomme la place où l'on posait le deis (la table ronde) était élevée quand il s'agissait de grands personnages, deis a pris (secondement) le sens d'estrade ». Ainsi, dans l'histoire du Théâtre Français d'autrefois, l'auteur , décrivant « la salle des ma chines » au palais des Tuileries : « On monte ensuite, dit-il, sur un haut dais préparé pour les places des personnes royales ». Ensuite, l'estrade étant abritée ordinairement par une tenture au-dessus, on en est venu troisièmement au dernier sens, le seul usité de nos jours : « ouvrage dans la forme des anciens ciels -de -lit, et qui sert de couronnement à un autel, à un
ob LES DEFORMATIONS
trône. Poétiquement, « sous le dais » ou « sur le trône » sont des phrases équivalentes. Ainsi Boileau , faisant l'éloge de la Satire, elle seule, dit-il,
Elle seule, bravant l'orgueil et l'injustice, X a. jusque sous le dais faire pâlir le vice.
Le dais portatif, dans les processions, est ce qui abrite le saint-sacrement et le prêtre qui le porte; ou ce qui, dans les cérémonies d'autrefois, abritait les rois et princes faisant leur entrée solennelle .
Le dais est l'emblème de la souveraineté : dans l'interrègne de deux papes, c'est le sacré-collège des Cardinaux qui est souverain : alors « chaque stalle du Conclave est surmontée d'un dais; soixante-dix stalles, soixante-dix dais, soixante-dix parts ou plutôt soixante-dix éléments de la souveraineté, en attendant qu'un pape soit élu, que tous les dais s'abattent, sauf un seul, et que la souveraineté, au lieu d'ùtre une
en soixante-dix personnes, redevienne une en une seule personne, comme le Saint- Siège est un, comme l'Église est une » *.
D autres fois, la signification du mot va se rétrécissant.
Laborare, en latin, avait la signification générale de « travailler » d'une manière quelconque. 11 s'est réduit chez nous au travail de la terre, « labourer », le travail par excellence, sans lequel aucun autre ne saurait exister.
Il y avait en latin un substantif felis ou fêles, qui signifiait « la femelle ». Ce nom convenait à la femelle de tous les animaux, au moins de tous les animaux mammifères (de fêla, « mamelle ». La même racine fe,