II
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grâces particulières, « connaissance distinctes, touches divines, sentiments si secrets et si profonds qu'ils semblent se produire dans la substance même de Tâme ». (Montée, ii, 82.) De ces dernières faveurs il parle tout différemment, les présentant comme bien plus rares, toutes gratuites et impossibles à prévoir, « Dieu en gratifie, dit-il, qui II veut et pour des motifs connus de Lui seul ». D'après lui, les faveurs extraordinaires, visions, révélations, etc., sont souvent dangereuses (Montée^ 1. II, ch. 11); l'âme « doit j renoncer avec constance et générosité, sans quoi elles seraient plus nuisibles qu'utiles au progrès Téel dans la perfection » (Chap. 17). Aussi (( beaucoup d'âmes, sans être enrichies de semblables faveurs, sont, sans contredit, infiniment plus avancées que d'autres qui les ont reçues à profusion » (Chap. 22). Au contraire, il nous présente constamment la contemplation obscure, mais surnaturelle, où la foi seule agit, comme le vrai moyen d'arriver à l'union divine, comme la voie qui conduit à la perfection.
71. Qu'on lise les ouvrages des Pères Surin, Grou , de Caussade, etc., et l'on arrivera à la même conclusion, que la voie contemplative est celle où sont le plus ordinairement appelées les
F[\fc:ori:NCK de ci:ttk oraison i3i
âmes qui s'adonnent sans réserve au service de Dieu.
(( Je puis assurer, dit le P. Surin, qu'entre toutes les personnes que j'ai vu se donner plei^ nement à Dieu, je n'en ai remarqué aucune qui nait été favorisée de ce don après s'être exercée quelque temps dans la méditation des mystères et des vérités de la foi. » {Dial. spir., t. I, 1. IV, ch. II.)
72. « Il faut, dit sainte Chantai (Réponses sur le Coutumier de la Visitation), que je dise simplement ce que, pour de bonnes considérations, j'avais retenu, mais que la nécessité des âmes me contraint de dire maintenant avec franchise; c'est que plus je vais en avant et plus clairement je reconnais que Notre-Seig^neur conduit quasi toutes les Filles de la Visitation à l'oraison d'une très simple unité et unique simplicité de présence de Dieu, par un entier abandon d'elles-mêmes à sa sainte volonté et au soin de la divine Providence^ »
^ Notons en passant les paroles suivantes de la Sainte, qui ne laissent pas d'être instructives : « Je sais que cette oraison est fort combattue par ceux que Dieu conduit par la voie du discours, et plusieurs de nos Sœurs ont été trouble^es, leur disant qu'elles sont oisives et perdent leur temps; mais, sans vouloir manquer au respect que je dois
r3i L'ORAISON CONTEMPLATIVE
Et dans une lettre à une supérieure de son Ordre elle écrit : « L*attrait quasi universel des Filles de la Visitation est d'une très simple présence de Dieu et d'un entier abandon... Et je pourrais bien dire sans quasi, car vraiment j'ai reconnu que toutes celles qui, dès le commencement, s'appliquent à l'oraison comme il faut, y sont d'abord attirées. . . »
73. Nous avons montré (n. 5) saint François de Sales enseig^nant qu'à force de méditer l'amour grandissait et produisait la contemplation; mais si celle-ci est à ses yeux comme la suite naturelle de la dévotion et de la ferveur, il est loin d'en être ainsi des phénomènes extatiques : « Plusieurs Saints, dit-il, sont au ciel, qui ne furent jamais en extase ou ravissement de contemplation. » (L. VII, ch. VII.) Dans un autre passage du traité de y Amour de Dieu (L. X, ch. iv), il déclare que la quiétude, ou repos amoureux, est donnée par Dieu, de temps à autre, « aux âmes imparfaites qui aiment avec superfluité ». Rappelons encore les paroles de Bossuet, déjà citées : « L'âme, par sa fidélité à se recueillir et à se mortifier, reçoit,
à ces personnes-là, je vous assure, mes très chères Sœurs, que vous ne devez point vous détourner de votre train par tels discours, etc. »
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pour F ordinaire , cette oraison de simplicité et de repos en Dieu. » Scaramelli qui, pourtant, a le grand tort de placer la contemplation dans la voie extraordinaire^ déclare avoir expérimenté, dans sa longue vie de missionnaire, qu'il n'y avait pour ainsi dire pas une bourgade où ne se trouve au moins quelque âme menée par les voies contemplatives
74. Le Vénérable Libermann n'est pas moins explicite : « L'oraison d'affection, dit-il, n'est pas un état permanent, ce n'est qu'un chemin pour arriver à la contemplation si l'âme est fidèle. » Et cette doctrine revient souvent sous sa plume. Ailleurs, après avoir montré comment les âmes ayant besoin d'être purifiées Dieu les fait passer, après une première période de consolations sensibles, par des épreuves de sécheresses et d'aridités : « Pendant tout le temps de ces peines des sens, ajoute-t-il, l'âme qui est fidèle entre peu à peu dans une voie contemplative qui la mène à grands pas à l'union parfaite. » Dans une lettre à un directeur de séminaire, il expose la marche qu'il suivait dans la direction des âmes (Lettre 196, écrite en 1839) : il s'efforçait, avant tout, d'amener
"• Voir Vie d'union no 419.
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les novices ou les séminaristes à travailler avec zèle à leur perfection et cherchait à leur faire surmonter l'obstacle principal qui empêchait leur sanctification; il s'appliquait alors à les établir dans le calme, la tranquillité, la paix du cœur : « Celte paix, ajoute-t-il, les disposait peu à peu à la vie intérieure et les menait toujours à la con^ templation aussi bien qu'au renoncement. » Et un peu plus loin : « J'admirais comment, souvent, ils me disaient des choses qui se passaient en eux et qui étaient de pure contemplation, et cela sans que je leur eusse jamais dit un mot pour les mettre dans cet état. . . Plus tard. . . lorsqu'ils avaient du dégoût pour les considérations et que je n'y voyais plus de fruit, je les eng-ageais à cette simple vue de Dieu, et je les portais à se tenir devant Lui par la foi. »
75. Mais si la contemplation ne sort pas de la voie commune, elle en marque le sommet, elle est la dernière étape pour ceux que Dieu ne veut point favoriser de dons miraculeux, en un mot, comme le disent les théologiens, elle est l'oraison qui convient à la vie unitive '.
^ Dicendam est contemplationem qiiœ spectat ad viam unitivam esse propriarn perfectoriim ^ qaia talis contemplatio non quasi per occasionem et in transita exercetar.
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Gela est facile à comprendre. Les opérations contemplatives, avons-nous dit, s'exercent dans la partie supérieure de Pâme. Pour être capables de produire souvent de pareilles opérations, il a fallu que les facultés intérieures (imag-ination et appétit sensitif) si puissantes dans les âmes sensuelles et même encore dans les âmes pieuses, aient été affaiblies et pour ainsi dire amoindries par un combat vaillamment soutenu et par les épreuves bien supportées'; c'est ce qu'exprime saint Jean de la Croix en disant qu'il faut que l'âme ait eu sa nuit active et sa nuit passive.
D'un autre côté, cette oraison suppose une grande confiance, un entier abandon entre les mains de Dieu; autrement, l'âme, restant trop accessible aux soucis et aux préoccupations de
sed per se et quasi ex habitii. Talis autem contemplatîo reqairit animiim valde moderatiiin et compositiim, diiiqae exercitatum et ilUiminatnm; hœc aiiiem omnia non invenianliir nisi in his qui graduin perfectionis aitigerunt, Siiarez, De devotione , cap. xi, n^ 9.
^ Commaniter et ut in plurimum domun conteinplationis perfectorum est, qui vitiis extinctis et ajfectibus moderatis et virtutibus acquisitis et magno Dei amore decoratis , eam mentis tranquillitatem habent qua possint mentis obtutum in Deo Jigere ^ et tanquam ligna arida suavissime igni divini amoris ardere. Alvarez de Paz, 1. V. De nat. cont^, P. 2, cap. iv.
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tout genre, trouverait à la contemplation un obstacle insurmontable. Elle suppose, pour le même motif, ce que le P. Lallemant appelle la pureté du cœur, c'est-à-dire le véritable esprit de détachement; le P. de Caussade déclare avec raison « qu'à un grand détachement de cœur répond une grande facilité pour entrer dans cette oraison et à un moindre détachement une moindre facilité ». Avec ces dispositions, on sera peut-être encore loin de la sainteté, mais on sera établi dans la vie unitive. La pratique généreuse des vertus chrétiennes a détruit les habitudes contraires, les tentations, sans avoir peut-être perdu de leurs violences, ont bien moins de prise sur Tâme ; un rapide désaveu, que l'on répétera souvent, si elles deviennent vives et tenaces, ordinairement^ du
^ Nous disons « ordinairement », car il est des cas où, pour repousser la tentation, il est à propos de rappeler à sa mémoire quelque forte considération : la mort, l'enfer, l'avantage qu'on gag-ne à être fidèle, la gloire que l'on rend à Dieu, l'amour qu'on témoigne à Jésus, le surcroît de gloire qui sera au ciel la récompense de nos pénibles combats. « La considération de ces vérités — particulièrement du néant des choses de ce monde et de la grandeur des biens éternels — est, dit sainte Thérèse {Vie, ch. xv), pour ceux qui commencent, extrêmement importante... Ces vérités sont même nécessaires aux âmes les plus élevées dans
moins, suffira pour les repousser. L'âme qui n'a plus besoin de raisonner pour se décider à prendre le bon parti ne s'attachera plus dans ses oraisons aux considérations : elle n'y trouverait que de la fatigue'. Aussi Dieu, dont la Providence paternelle ne fait jamais défaut à ceux qui Lui sont fidèles, l'introduit alors dans la contemplation, qui deviendra plus facile à mesure qu'on avancera dans cette vie de renoncement au monde et d'union à Dieu.
§ 2. Y a-t-il beaucoup d'âmes parfaites qui ne soient pas contemplatives ?
76. Il serait puéril de demander si Dieu peut -communiquer à une âme qui en est à la médita-
l'oraison, en certains temps où Dieu veut les éprouver et semble les abandonner.,. Il se lève des jours où ceux mêmes qui ont fait au Seigneur un don absolu de leur volonté et qui, plutôt que de commettre une imperfection, se laisseraient torturer et subiraient mille morts, ont besoin de prendre en main les premières armes de l'oraison. Les tentations, les persécutions se déchaînent alors avec une effroyable violence ; ils doivent, eux aussi, pour échapper au péril d'offenser Dieu, se faire un rempart des vérités de la foi en considérant, d'une vue attentive, que tout finit, qu'il y a un ciel et un enfer. » Cf. Amour de Dieu, t. XI, •ch. XVII.
* Cf. Montée du Carmel, t. II, ch. xiv.
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lion les vertus parfaites ou même les vertus héroïques. Nombre de martyrs, sans avoir vécu dans la contemplation, ont reçu, à l'heure de l'épreuve, des g^râces éminentes de lumières et de force, et soutenus par elles ils ont dans les tortures et devant la mort fait preuve d'un véritable héroïsme. Il est vrai que les dons du Saint-Esprit, qui établissent l'âme dans la contemplation, sont aussi le principe des œuvres parfaites et héroïques^ et que, pour cette raison, la perfection et la contemplation sont étroitement liées ; mais il n'est pas impossible que les dons du Saint-Esprit s'exercent dans la conduite de la vie et n'opèrent pas au moment de l'oraison.
Si les auteurs sont d'accord sur ce point % ils ne le sont pas moins, d'après Suarez, pour dis-
' Addendam vero est non esse contemplât ionem ita propriam perfectis , at conveniat omnibus: non omnibus viris perfectis datur ut gradu illo contemplationis friiantur, quod interdum contingii ex divina dispositions pertinente ad ej'iis occulta judicia. Suarez, De oratione mental i ^ XI, n° g. Nolons-le cependant, la contemplation que Suarez ici déclare ne pas être accordée à tous les parfaits , est celle qui s'exerce sans effort et d'une façon habituelle. (Voir note du n° 75.) Il serait en effet difficile de prouver qu'il y a des âmes parfaites qui ne reçoivent jamais, pas même de temps à autre et d'une façon transitoire, des. grâces contemplatives.
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tingiier Toraison en trois g-enres, correspondant aux trois degrés de la charité S et pour attribuer aux âmes parfaites Toraison contemplative. La voie que nous avons tracée d'après les Saints et les théologiens nous semble donc la voie la plus ordinaire.
Ceci paraîtra plus évident encore si, au lieu de restreindre, comme on le fait trop souvent, le sens du mot contemplation à la seule contemplation intellectuelle ou à la quiétude parfaite, on prend ce mot dans le sens plus général où nous l'avons pris. De la contemplation ainsi entendue nous pensons que peu de saintes âmes sont privées. Elles peuvent ne pas goûter les douceurs qui souvent s'y joignent, peut-être même n'auront-elles pas le sentiment de cette paix intime qui accompagne la contemplation la plus aride ^j
* V. t. I, 11° 128. Est hœc partitio valgaris inter scriptores prœsertim mijsticos et est in ratione fiindata. Ibidem, XI, n» 5.
2 « L'âme a la paix, dit le P. Grou {Manuel^ p. 19), mais elle ne s'en aperçoit pas, elle ne croit pas même l'avoir. » — « La volonté, dit saint Franaois de Sales, n'aperçoit point cet aise et contentement qu'elle reçoit, jouissant insensiblement d'icelui. > Amour de Dieu, VI, 8. — Ce qui montre que les troubles et les angoisses de ces parfaits serviteurs de Dieu demeurent à la superficie de l'âme, c'est
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mais quand elles s'appliqueront à l'oraison , il sera rare que les éléments essentiels de la contemplation, les opérations secrètes de TEsprit- Saint agissant par ses dons sur la cime de Tintellig-ence et produisant dans la volonté l'union amoureuse, leur soient refusées.
I 3. Division des âmes en trois classes selon que prédominent la volonté, l'intelligence ou la mémoire
77. On comprendra mieux encore que les phénomènes contemplatifs sont parfois faciles et parfois difficiles à discerner, si l'on observe les dissemblances qui existent entre les âmes et qui font que la grâce de la contemplation s'adapte plus ou moins à leur nature. Il en est des âmes humaines comme des esprits célestes : les séraphins, les chérubins, les autres anges* sont
qu'ils restent constamment maîtres d'eux-mêmes, leur volonté n'est nullement ébranlée par les inquiétudes qu'ils éprouvent, leur fidélité à Dieu ne se dément pas ; ils savent au besoin encourager les âmes troublées et leur inspirer cette confiance inébranlable qu'ils se plaignent de ne pas avoir eux-mêmes.
^ Les divers caractères que nous allons établir n'ont pas. leur cause, comme les tempéraments, dans les dissemblances de l'organisme ; ils sont les traits distinctifs des âmes ellesmêmes. Dans la première période de la vie spirituelle, nous
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tous remplis d'admiration par la vue des perfections divines, et tousbrûlentd'amour pour leur Dieu, mais chez les séraphins Tamour est le caractère dominant, le trait distinclif; chez les chérubins, c'est la lumière. Il semble que les séraphins, embrasés par l'amour que l'Esprit-Saint leur communique, sont illuminés parce qu'ils aiment et parce que l'amour les porte à contempler les sublimes beautés de Dieu; les chérubins, au contraire, admirablement illuminés par la science que leur communique le Verbe éternel, sont ravis d'abord, et se portent ensuite de toute l'ardeur de leur amour vers Celui qu'ils voient si beau. La flamme éclaire et échauffe à la fois, mais il est des flammes plus lumineuses que chaudes, et d'autres plus brûlantes que lumineuses.
78. Chez les âmes humaines se remarquent les mêmes différences. Chez les unes que nous nommerons âmes séraphiques, la faculté qu'atteint plus directement la grâce, c'est la volonté : saisies
l'avons déjà remarqué, le fidèle étant encore dans un état où les sens prédominent, le tempérament s'accuse davantag-e; mais après la purification sensible bien supportée, le tempérament perd beaucoup de son influence, et les facultés supérieures étant devenues plus fortes, la physionomie spirituelle de chaque fidèle se manifeste plus clairement.
l[^2 L'ORAISON CONTEMPLATIVE
par les grâces d'amour, elles se portent au bien avec ardeur et fermeté. Les âmes séraphiques se sentent surtout poussées à prouver à Dieu leur amour; elles cherchent les moyens de Lui plaire : que ferai-je pour Dieu, quelle œuvre entreprendrai-je pour sa g'ioire, telle est leur première préoccupation. Ce ne sera que secondairement et par suite de leur amour qu'elles s'appliqueront à Le mieux connaître. Elles recevront alors, si elles sont fidèles, de grandes lumières, surtout des lumières pratiques, mais ces lumières semblent être chez elles la conséquence plutôt que le principe de l'amour.
Saint Pierre, saint Grégoire VII, saint Charles Borromée, saint Vincent de Paul, sainte Jeanne de Chantai, la Vén. Mère Pelletier paraissent avoir été de ces âmes séraphiques, plus remarquables parla puissance de l'amour qui leur a fait faire de si grandes œuvres que par l'abondance des lumières. De même encore la Bienheureuse Marguerite-Marie, plus portée à l'amour actif qu'à l'amour d'admiration, plus avide de souffrir et de travailler pour son Dieu que de Le contempler.
79. Saint Jean l'Evangéliste, saint Augustin, saint François de Sales, sainte Thérèse, saint Jean de la Croix, la Vén. Marie de l'Incarnation res-
Kiu':ouENCt: dk cetti: oraison 143
semblent davantag-e aux chérubins. Dans les âmes de celle seconde classe, en effet, les grâces dominantes sont des grâces d'illumination. Quand elles sont fidèles Dieu les éclaire d'une manière merveilleuse, leur donnant de Lui-même, de ses perfections, des divins mystères, des idées qui les plongent dans Fadmiration et le ravissement. Elles se délectent dans la contemplation des spectacles divins, et ensuite, par voie de conséquence, l'amour en elles grandit; car comment ne pas aimer un Dieu qu'elles voient si beau, si grand, si aimant! Quand elles sont tout à fait fidèles, leur amour répond à leurs lumières, et pour ce Dieu qui les ravit, elles feront des œuvres héroïques. Mais elles seront moins attentives que les premières à multiplier ces œuvres. Appelées à exercer surtout l'amour de complaisance, elles sentiront plus que leurs sœurs séraphiques le besoin de contempler et moins le besoin d'agir.
(( Mon âme, dit la Vén. Marie de l'Incarnation, se voyant comme absorbée dans la grandeur immense et infinie de la Majesté de Dieu, s'écriait : 0 largeur, ô longueur, ô profondeur, ô hauteur infinie, immense, incompréhensible, ineffable, adorable. Vous êtes, ô mon grand Dieu, et lout ce qui est n'est pas, qu'en tant qu'il subsiste en
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VOUS et par vous. 0 éternité, beauté, bonté, pureté, amour, mon centre, mon principe, ma fin, ma béatitude, mon tout. »
(( Dans cette vue admirable des grandeurs de Dieu elle était si humiliée qu'elle désirait souffrir la mort pour rendre hommage à son immortalité et à ses autres perfections, mais ne pouvant satisfaire ce désir, elle se martyrisait elle même par les pénitences les plus rigoureuses qu'elle eût encore pratiquées. Ces rigueurs excessives ne servaient qu'à purifier encore davantage la vue de son esprit et à le rendre capable de plus grandes lumières. C'est pourquoi elle continue en cette sorte : « Après ces sacrifices de la pénitence, mon esprit était rempli de tant de nouvelles, lumières, qu'il était offusqué et ébloui, s'il faut ainsi parler, de la grandeur de la Majesté de Dieu. » (Sa Vie, par Cl. Martin, I, 22, p. 102.)
C'est donc l'abondance des lumières qui anime à la pénitence les âmes chérubiques. Les séraphiques sont portées d'une façon plus directe à la pratique des austérités; elles y voient une manière d'exercer l'amour et de s'unir au Bien-Aimé. En effet, qui se fait souffrir fait acte d'amour et s'unit à Dieu; et comme elles sont avides de pratiquer l'amour de toutes les manières possibles, elles
FREQUENCE DE CETTE ORAISON i45
ressentent comme un besoin pressant de se mortifier. La Bienheureuse Marg-uerite-Marie en est un exemple frappant :
« Après avoir vidé mon cœur, dit-elle, et mis mon âme toute nue, Notre-Seigneur y alluma un si ardent désir de V aimer et de souffrir qu'il ne me donnait point de repos, me poursuivant de si près que je n'avais de loisir que pour penser comment je Le pourrais aimer en me crucifiant... (C'était aux débuts de sa vie relig"ieuse.)
« Il me fut montré, dit-elle ailleurs (peu après sa profession), une g-rande croix ; je ne pouvais voir le bout, mais elle était toute couverte de fleurs : voilà le lit de mes chastes épouses. Peu à peu ces fleurs tomberont et il ne te restera que les épines qu'elles cachent à cause de ta faiblesse, mais elles te feront si vivement sentir leurs piqûres que tu auras besoin de toute la force de mon amour pour en supporter la douleur. Ces paroles me réjouirent beaucoup, pensant qu'il n'y aurait jamais assez de souff'rances, d'humiliations ni de mépris pour désaltérer l'ardente soif que j'en avais, et que je ne pourrais jamais trouver de plus g-rande soufl'rance que de ne pas assez souffrir. Plus je souffrais et plus je contentais cette sainteté d'amour, qui avait allumé trois
désirs dans mon cœur, qui me tourmentaient incessamment, Fun de souffrir, l'autre de l'aimer et de communier et le troisième de mourir pour m'unir à Lui. »
Ce que raconte d'elle-même sainte Véronique Juliani n'est pas moins frappant, et montre non moins clairement comment chez certaines âmes la grâce agit sur la volonté plus que sur l'intelligence.
« Je sentais parfois un vif désir de me mortifier : tout ce qui pouvait flatter mes goûts, je m'en privais ; tout ce que l'humanité réclamait, je le lui refusais. Je faisais tout cela sans savoir comment, il ne me souvient pas de l'avoir fait avec intelligence. (Diario, i vol., p. 44»)
« Après avoir fait mes petits autels — quand elle était encore enfant — je me mettais à genoux, je demeurais longtemps dans cette posture, je ne sais ce que je faisais alors. J'étais comme hors de moi, tellement heureuse que je ne me serais inquiétée ni du manger, ni de quoi que ce soit; il me venait des désirs très ardents que Dieu fût loué et honoré par toutes les créatures, (p. 48.)
« Dès l'âge de quatorze ans, je commençais à faire l'oraison mentale. J'y trouvais beaucoup de consolations; je ne dis pas que j'y recevais des
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lumières, car au commencement je n'avais d'autre consolation que de demeurer là pour faire plaisir au Seigneur, j'éprouvais des désirs de souffrir... quand je prolongeais mon oraison, ces désirs de souffrance devenaient des anxiétés. {Ibld,, p. 52.)
« Quand je retournais à la maison, je me retirais dans quelque endroit où je n'étais point vue, etje faisais quelque pénitence. Je ne comprenais nullement pourquoi je me mortifiais, mais je sentais en moi une vive inclination à souffrir. Tantôt je me traînais sur les genoux, je faisais des croix avec la langue, ou bien je tenais les bras étendus. Je faisais tout cela sans lumière de Dieu, ne comprenant pas bien ce que yd faisais. » (P. 89.)
80. L'intelligence, qui chez les âmes chérubiques reçoit surtout les touches de la grâce, est une faculté qui perçoit les idées générales, qui s'élève à des vues d'ensemble et qui trouve dans la contemplation du beau de vraies délices. La mémoire qui, dans notre état présent^, est liée intimement à l'imagination, et s'exerce surtout par
^ Sans doute il n'en est plus de même après la mort, puisque l'imag-ination et les autres sens n'existent plus dans lame séparée du corps, mais si la mémoire peut alors embrasser à la fois de plus nombreux souvenirs, elle a toujours pour objet des faits particuliers et contingents.
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des représentations sensibles, a pour objet des êtres ou des faits particuliers, qu'elle repasse l'un après l'autre. Les personnes chez qui dominent la mémoire et l'attention aux objets et aux faits remarquent mieux les circonstances les plus minutieuses, elles s'appliquent volontiers aux détails; elles sont frappées par une parole, un sig-ne, un simple incident. La g^râce s'adapte à leur nature, et à celles qui sont fidèles, elle montre clairement dans leurs occupations multiples le devoir à remplir, Dieu à glorifier; elle leur fait trouver dans un mot, dans une maxime, un sens profond, une leçon salutaire, mais elle n'ouvre pas aussi souvent devant leurs yeux de vastes horizons. Leur attrait principal les porte à s'appliquer avec attention aux moyens de perfection qui leur sont offerts. Nous comparerions volontiers ces âmes aux anges qui , charg-és par le Seigneur de veiller sur les créatures inférieures, s'occupent de chacune avec un soin admirable, et rendent à Dieu par ce ministère une grande gloire.
Ces âmes angéliques ne sont pas inférieures à leurs sœurs séraphiques ou chérubiques; elles peuvent aussi bien que les autres s^élever aux plus hauts degrés de la sainteté. La valeur d'une
FRb:QUENCE DE CETTE ORAISON 149
AME SE MESURE A SA FIDELITE, ET NON A LA PREDO- MINANCE DE TELLE OU TELLE DE SES FACULTES.
Saint Alphonse, qui semble avoir eu plutôt cet esprit pratique que de grandes envolées ou de larges conceptions, fut un Saint admirable, qui reçut et remplit merveilleusement la mission de combattre le jansénisme et l'incrédulité. Celui qui fut au XVIII® siècle le soutien et la g-loire de l'Eg-lise ne manqua, certes, ni de lumières ni d'amour, mais lumières et amour semblent chez lui le résultat plus que le principe de ses grandes œuvres ; c'est parce qu'il était admirablement fidèle que Dieu l'éclairait et l'embrasait. Chaque soij avant de s'endormir ce grand Saint s'astreignait à formuler : « dix actes d'amour, dix actes de confiance, dix actes de contrition, dix actes de conformité à la volonté de Dieu, dix actes d'amour envers Jésus-Christ, dix actes d'amour envers la Sainte Vierge, dix actes d'amour envers le Saint- Sacrement, dix actes de confiance en Marie, dix actes de résignation, dix actes d'abandon à Dieu, dix actes d'abandon à Jésus-Christ, dix actes d'abandon à Marie, dix prières pour faire la volonté de Dieu », soit cent trente actes différents (Sa Vie, par le P. Berthe, vi, 1 3.) Ce simple trait,
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choisi entre beaucoup d'autres, nous montre combien, sans leur être inférieur, il différait d'un saint François de Sales, d'un saint Jean de la Croix, d'une sainte Thérèse. Si saint Alphonse se montra si attentif à rechercher des moyens de plaire à Dieu, d'avancer en sainteté, les pratiques qu'il s'imposait, par exemple ses effrayantes pénitences, montrent bien l'héroïcité de sa foi et de son amour.
De même saint Jean Berchmans employa avec une grande g'énérosité de multiples pratiques de dévotion; il obtint, par ce moyen, de très grandes lumières et un très ardent amour, et parvint rapidement à une haute sainteté.
8i . Nous ne voulons pas dire que les âmes ang-éhques, en accomplissant avec tantde soin leurs diverses pratiques, et les séraphiques, en multipliant les preuves de leur amour, n'aient pas déjà des lumières précieuses. Chez toutes les âmes arrivées à la perfection se rencontrent ces grâces éminentes qui donnent une haute idée de Dieu et un attrait infus d'amour pour Lui, mais nous avons voulu marquer quelles sont dans chacune les premières opérations de la grâce et les plus saillantes. Lumières, amour, fidélité à bien remplir ses devoirs vont en augmentant à proportion des
FREQUENCE DE CETTE ORAISON i5r
mérites de chaque âme, mais chez les unes le& lumières sont plus abondantes, chez les autres l'amour est plus actif, chez d'autres enfin la fidélité est plus remarquable. Les unes sont plus portées à l'admiration, les autres à l'action, les autres à Fattention ou à l'apphcation au devoir»
Les grâces mystiques sont très faciles à discerner chez les chériihiqnes; elles le sont moins chez les séraphiques^ moins encore chez lésâmes de la troisième classe.
Aussi le goût des livres de spiritualité, du moins des livres mystiques, se montre chez les âmes chérubiques plus tôt que chez les autres, presque aussitôt qu'elles commencent à sortir des voies sensibles; elles y reconnaissent vite leur état et leurs dispositions intimes, et se plaisent à en lire la description. Ce même attrait naît bien plus tardivement chez les autres âmes et suppose chez elles, quand il commence à apparaître, de plus grands progrès dans l'amour; elles sont en efFet plus portées à l'action qu'à la spéculation, mais surtout elles ne reconnaissent en elles l'état mystique que lorsqu'elles y sont déjà assez avancées.
Les âmes chérubiques, en qui la grâce atteint plus directement l'intelligence, se délectent plus que les autres dans la contemplation des divines
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vérités; elles passent sans doute par des sécheresses, surtout quand elles ont besoin d'être purifiées, ou quand elles ne sont pas fidèles, mais elles y sont moins sujettes; elles sont aussi moins exposées aux distractions^ Une fois purifiées elles tendent de plus en plus vers l'abîme insondable de toute beauté et de toute bonté qui se manifeste à elles, elles aspirent à s'y unir, à s'y plonger, à s'y perdre avec délices.
Chez l'âme séraphique arrivée à l'état parfait, il y a bien cette connaissance confuse des grandeurs divines qui est un élément essentiel de l'état mystique, et qui se trouve chez tous ceux qui sont avancés dans la perfection : ces âmes savent qui elles aiment, elles comprennent que leur Bien- Aimé est digne de tout amour; mais le plus souvent il n'y a pas chez elles, comme chez les chérubiques, cette abondance de lumières qui réjouit l'âme. En revanche si l'attrait d'amour est moins doux, il est plus puissant. Ces âmes sont plus que les pré-
^ (( Grâce à la divine bonté, disait saint François de Sales, je suis exempt de distractions tout le temps que je m'occupe aux saintes méditations. Je ne sais ce que j'ai fait à Notre- Sei^neur, sa miséricorde est incompréhensible à mon endroit, car je ne me suis pas plus tôt mis en oraison que j'oublie tout, excepté Lui ». {Sa Vie, par M. Hamon, 1. VII, ch. ii).
1 REOUENCE DE CETTE ORAISON i53
cédentes exposées aux sécheresses; elles le sont plus aussi que les âmes angéliques qui trouvent dans les secours ordinaires de la piété de g-randes douceurs, le lémoig-nent volontiers et excitent Tenvie de leurs sœurs séraphiques qui g-émissent d'être froides quand les autres sont enthousiastes. On rencontre de ces âmes séraphiques qui, même au début de leur vie de piété, g-oùtent fort peu de consolations. Plus tard, ayant reçu des g-râces très élevées, elles veulent aimer ce Dieu, dont elles entrevoient les grandeurs, elles veulent Le servir, elles le veulent d'une volonté ferme et énergique; or, souvent c'est cet acte persistant au milieu de leurs sécheresses qui constitue toute leur oraison. Mais, plus facilement que d'autres, elles persistent dans ces dispositions, sans que de nouvelles lumières leur soient accordées, et même pendant que la mémoire et l'intelligence s'occupent à d'autres objets. Leur oraison a souvent moins de douceurs sans avoir moins démérites^. Lésâmes de la troisième classe, quand elles
' Sainte Jeanne de Chantai a donné à diverses reprises des descriptions de ses oraisons, qui étaient bien ce que nous venons de dire. La B. Marguerite- Marie y trouvait plus de jouissances, mais, elle aussi, ressentait plus l'amour qu'elle ne recevait de lumières.
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ont, par une fidélité éprouvée au service de Dieu €t par un détachement généreux, fait de grands progrès dans la vertu, reçoivent, elles aussi, et €es lumières précieuses qui donnent une haute idée des grandeurs et bontés divines, et cette impulsion d'amour qui sont le fondement de Tétat mystique. Mais ces grâces mystiques qui résident dans l'intelligence et la volonté, chez elles sont souvent unies à des lumières distinctes sur une vérité particulière, ou sur une parole de la Sainte- Ecriture, ou sur la grandeur et l'importance de leurs devoirs. Ces lumières les frappent davantage et elles-mêmes discernent moins facilement les autres grâces plus précieuses mais voilées, qui sont le véritable principe de leurs mérites. Elles arrivent plus rarement à Foraison de silence et souvent elles trouvent l'union mystique dans la récitation de leurs prières vocales.
82. Nous ferons mieux comprendre la différence entre ces trois classes d'âmes et l'utilité de les bien discerner en montrant quels sont pour chacune les obstacles à surmonter et les dangers à éviter.
Les âmes de la troisième classe, chez qui domine la mémoire, en qui on remarque un esprit plus
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pratique, plus apte aux détails, et que nous avons appeléesangéliques, étant plus attentivesauxobjets sensibles, aux vérités particulières, aux moyens dont elles se servent pour aller à Dieu, se décident plus difficilement à entrer dans la voie de la foi pure. Au lieu de porter directement leur attention sur Dieu, quand Lui-même les y convie en rendant stériles pour elles certains moyens dont elles s'étaient jusque-là servi, elles continuent de chercher lumières et douceurs dans ces moyens devenus inutiles et même nuisibles. Certaines méthodes, certains raisonnements les ont pendant long-temps soutenues et consolées, elles veulent y revenir toujours.
Elles s'attachent aussi avec excès aux pratiques bonnes en elles-mêmes, mais qui ne conduisent qu'indirectement à Dieu ; les unes, par exemple, mettront toute leur perfeclion dans les austérités, les autres dans le dévouement ; celles-ci ne penseront qu'à leurs occupations, à leurs travaux habituels, celles-là à la récitation d'interminables prières vocales. Tel est l'écueil le plus dangereux pour les âmes chez qui dominent la mémoire et l'aptitude aux choses de détail. Il peut les empêcher d'arriver au port de la contemplation et
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même quand elles sont entrées dans la voie contemplative, il peut les retarder encore et rendre plus difficile pour elles l'union divine.
83. Les âmes séraphiques cherchent bien, il est vrai, de multiples moyens pour prouver à Dieu leur amour, mais ces moyens, elles ne les aiment pas pour eux-mêmes, elles regardent beaucoup moins les moyens que la fin; ils ne sont à leurs yeux que des échelons qui leur permettent de monter jusqu'à Dieu. Dès lors tous les moyens leur sont bons, elles ne s'attachent avec excès à aucun. Gomme d'une partellesdésirentardemment agir pour Dieu, que par ailleurs elles n'ont pas d'attache à tel ou tel moyen de Lui plaire, elles sont très aptes aux grandes œuvres : tout ce qui leur paraît de nature à réjouir le cœur de Dieu excite aussitôt leur zèle.
Mais recueil pour elles est dans l'énergie de leur volonté qui peut dégénérer en raideur et en obstination. Si l'âme angélique est souvent sans fermeté dans ses bonnes résolutions, l'âme séraphique est souvent attachée à son propre jugement et tenace dans ses désirs, la conduite de Dieu sur cette âme tend surtout à l'assouplir et à briser sa volonté.
Un autre danger pour les âmes séraphiques,
moins à redouter cependant que pour les angéliques, mais beaucoup plus que pour les chérubiques, est de ne pas quitter les voies inférieures de l'oraison quand le moment en est venu. L'épreuve de transition entre la voie méditative et la voie contemplative leur est dure, et souvent se prolonge beaucoup, parce que les lumières mystiques, moins abondantes, leur offrent moins de douceurs ; elles comprennent plus difficilement qu'elles doivent se contenter d'une oraison aussi aride, et elles peuvent céder à la pensée de donner trop aux œuvres actives aux dépens de la prière.
84. L'âme chérubique se met moins promptement au travail, elle n'a pas l'ardente activité de sa sœur séraphique, ni comme l'âme ang-élique le goût des choses de détail, qu'elle est trop souvent portée à négliger. Elle réfléchit davantage, elle s'arrête avec bonheur à contempler le bien qui se présente, les titres que Dieu possède à son amour, les perfections divines, les joies célestes; elle s'arrête aussi plus volontiers à peser toutes les suites de ses actes, elle voit mieux tous les avantages qu'elle tirera de ses œuvres, mais aussi toutes les difficultés, toutes les peines qu'elle y rencontrera.
Le danger pour elle est de se contenter des
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lumières qui lui sont données et de ne pas conformer sa conduite à ces lumières; pendant que rintelligence est fort éclairée la volonté souvent manque d'ardeur; l'âme chérubique, quand elle n'est pas encore arrivée à une sainteté héroïque, gémit de la lenteur et même des répugnances de sa volonté à suivre les lumières de Tintelligence, elle demande à grands cris des grâces de force et d'énergie^; il lui faut un généreux effort pour passer aux actes, et cet effort, à égalité de vertu, lui coûte plus qu'à l'âme séraphique.
Nous disons ; à égalité de vertus. Il est évident qu'une âme chérubique qui aura été très fidèle et très généreuse aura acquis une plus grande facilité dans le sacrifice qu'une âme séraphique qui aura mal correspondu à la grâce. De même une âme séraphique ou angélique fidèle et courageuse sera plus éclairée qu'une âme chérubique inconstante et lâche.
* Les Saints eux-mêmes, quand ils sont chérubiques, constatent qu'ils reçoivent plus vite des lumières dans l'intelligence que de fortes impulsions dans la volonté. « Si vous saviez, disait saint François de Sales, comme Dieu traite mon cœur ! Vous en remercieriez sa bonté et le prieriez de me donner l'esprit de conseil et àe force pour exécuter les inspirations de sagesse et d'intelligence qu'il me communique. » {Esprit de S. Fr. de SaL, Xe partie, sect. XXXI.)
85. Eu résumé, pour qu\ine âme arrive au deg-ré d'amour où Dieu l'appelle, elle doit d'abord correspondre fidèlement aux grâces qui lui sont données selon sa propre nature, et qui affectent la faculté dominante, puis disposer ses autres puissances à recevoir elles aussi les saintes influences de la g-râce. Cette grâce divine pénètre successivement dans la triple enceinte de l'âme, c'est-à-dire dans chacune de ses facultés, dès qu'on lui ouvre la porte. Elle reste dans la première «nceinle, si on ne lui ouvre pas la seconde, et dans la seconde, si on garde fermée la troisième. Elle «ntre d'autant plus abondamment que la porte lui est plus largement ouverte. Si l'on n'est pas fidèle aux premières grâces, on se privera forcément des suivantes : si l'âme angélique, appelée à se sanctifier surtout par la pratique fidèle de ses devoirs d'état, les néglige, si elle ne laisse pas l'Esprit- Saint agir pleinement dans sa mémoire et ses facultés inférieures pour les appliquer aux œuvres diverses dont elle doit s'acquitter, elle ne recevra pas les grâces éminentes qui ensuite, si elle sait y correspondre, perfectionneront son intelligence et sa volonté. Si l'âme séraphique n'obéit pas aux impulsions qui pressent sa volonté et la poussent au sacrifice, elle ne recevra pas les lumières qui,
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d'après le plan divin, devaient ensuite être versées dans son intellig-ence; mais quand elle aura correspondu à ces premières grâces, elle devra se disposer à recevoir les secondes. De même Tâme chérubique doit tout d'abord purifier son intelligence, en la vidant autant que possible des choses profanes pour l'appliquer à Dieu, sous peine de ne pas recevoir les grâces éminentes de lumières qui lui sont réservées, mais elle devra ensuite coopérer à l'action divine qui fortifiera sa volonté et enfin appliquer sa mémoire et ses facultés inférieures aux œuvres que le Seigneur lui impose. En se montrant ainsi fidèle jusqu'au bout, non seulement l'âme obtient les deuxièmes et les troisièmes grâces, mais les premières elles-mêmes lui sont de nouveau communiquées et avec plus d'abondance.
Dans les âmes constamment fidèles le trait dominant de la grâce ne disparaît jamais; on peut discerner quelle est la faculté qui reçoit la première l'opération divine, mais les autres puissances, bien que secondairement atteintes, sont si souples, elles aussi, sous la main de Dieu, qu'elles produisent leurs œuvres propres avec un merveilleux succès. On conçoit que sainte Thérèse eût pu être une aussi grande Sainte sans accomplir ses grandes
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œuvres; mais quand Dieu Teut choisie pour réformer le Carmel et fonder tant de monastères, elle ne négligea aucune démarche, elle ne recula devant aucune difficulté, elle mena à bien toutes ses entreprises. Dans sainte Jeanne de Chantai, dans la Bienheureuse Marguerite-Marie on admire surtout la force de la volonté et l'ardeur de l'amour, c'est là leur trait caractéristique; mais quelles vives lumières ne reçurent pas ces grandes âmes; comme elles comprenaient admirablement leurs devoirs et quels sages conseils elles savaient donner !