CHAPITRE V Conduite extérieure des parfaits
§. I Influence de la charité sur toutes leurs œuvres
124. Les œuvres des âmes parfaites sont précieuses devant Dieu; ce qui en fait la grande valeur, c'est le motif de charité qui les inspire. Possédées du désir constant d'aimer et de glorifier leur Dieu, elles se proposent en toutes choses cette sainte intention; point ne leur est nécessaire de grands efforts pour la renouveler, tant le penchant de leur cœur les porte de ce côté; leurs œuvres, même les plus insignifiantes, tendent à ce but, et elles réalisent le conseil de TApôtre : Sive manducatis sive bibitis, omnia in gloriam Dei facile.
Il y a donc là une source de mérites qui ne paraît pas aux yeux des hommes, mais qui n'en est pas moins féconde; les actes de vertu que pratiquent les parfaits ont plus de valeur que ceux des autres chrétiens, parce que l'amour de Dieu y a une bien plus grande part. Ce qui, par exemple, les portera à se mortifier, c'est la crainte de ne pas
LEUIl CONDUITE EXTÉRIEURE 229
aimer Dieu assez purement et le désir d'avoir pour Lui toute raffection qu'il mérite. Ainsi leurs sacrifices seront des actes de charité très pure et vraiment désintéressée. II en est de même de leur patience, de leur charité envers le prochain, de la fidélité à leurs exercices, etc.
126. Mais prenons un exemple qui rendra plus claire cette doctrine.
On connaît Tacte d'abnégation qui consiste à abandonner aux âmes du purg-atoire toute la valeur satisfactoire de ses propres œuvres, sans se rien réserver pour expier ses fautes personnelles. Cet acte, encouragé par l'Eglise et assurément digne d'éloges, est appelé acte héroïque de charité envers les âmes du purgatoire^ Bien des personnes pieuses le font sans montrer pour cela un grand héroïsme. Les unes, touchées de compassion pour les âmes souffrantes, ne calculent guère qu'en passant à celles-ci le bénéfice de leurs
* Disons en passant qu'un pareil acte ne doit pas être recommandé indistinctement à tous. Bien compris, il est manifestement en dehors des voies communes et, pour le permettre, il faut y reconnaître l'inspiration de la grâce : serait-il sage de conseiller un acte aussi grave à des âmes qui le feraient par pure sentimentalité et sans en comprendre toute la portée ?
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propres expiations, elles s'en dépouillent ellesmêmes, et s'exposent à de rudes tourments, quand viendra pour elles Theure de la justice; ou bien elles comptent sur la miséricorde de Dieu et espèrent être exemptées, même sans l'avoir mérité, des dettes par elles contractées. Il y a bien là acte de charité, mais sans le désintéressement qui lui donnerait tant de valeur.
D'autres, et avec plus d'apparence de raison, s'attendent bien à ce que Dieu accepte leur contrat; elles pensent donc qu'elles auront à souffrir longuement dans le purgatoire pour les fautes de leur vie. Cette perspective n'est pas sans les effrayer, mais elles savent que cette substitution qu'elles font d'elles-mêmes aux âmes de leurs frères dans l'œuvre si dure de Texpiation est fort méritoire, qu'il en résultera pour elles un surcroît de bonheur dans le ciel, et elles font ce très juste calcul : mieux vaut endurer de grandes souffrances qui ne seront que temporaires et accroître une félicité qui doit être éternelle. Cette disposition est déjà plus méritoire que la précédente : on la trouve souvent chez les âmes ferventes.
Il est des personnes qui font cet acte de charité, avec des dispositions plus parfaites encore. « Après tout, se disent-elles, je l'aurai bien mérité
et, puisque par ma lâcheté en ce monde je me dispense trop souvent de subir le châtiment que méritent mes fautes, alors je ne pourrai me dérober, et force me sera de payer intégralement ma dette à la justice divine. » L'Esprit-Saint qui, par ses dons, dirig-e habituellement ces âmes, leur inspire les sentiments qui sont les siens, et particulièrement une grande haine du péché et un vif désir de réparer leurs torts et de satisfaire à la divine justice, comme aussi un grand amour de tout ce que Dieu dispose et ordonne. C'est là, nous apprennent les Saints, les sentiments qu'éprouvent les âmes du purgatoire, et qui leur fait accepter avec amour et joie leur rude expiation'. Or, cette excellente disposition se retrouve, dans un degré moindre, il est vrai, chez plus d'une âme fervente; elle est bien plus habituelle chez les parfaits.
126. Les parfaits, épris pour Dieu d'un amour insatiable, ont encore une autre façon d'envisager l'acte dont nous parlons. Ils voient dans les souffrances qu'ils se résignent à subir un moyen d'augmenter pendant l'éternité leur amour envers Dieu. C'était le seul regret de saint Jean de la
* V. Sainte Catherine de Gênes. Traité du Purgatoire,
Croix quand il mourut, âgé seulement de quarante-neuf ans, de ne pouvoir plus, en prolongeant ses souffrances, accroître la charité dont il devait brûler pour son Dieu pendant toute la durée dessiècles. En se dépouillant du bénéfice de leurssatisfactions, les âmes parfaites savent qu'elles seront dédommagées des souffrances qui s'ensuivront pour elles, par un redoublement de charité, et cette espérance d'aimer Dieu davantage, de s'unir à Lui plus parfaitement dans le ciel, leur fait accomplir avec joie l'acte d'abnégation dont nous parlons.
On le voit par cet exemple, le même acte peut être le fruit de dispositions bien diverses, et voilà comment les œuvres des âmes plus avancées, sans différer extérieurement de celles des autres chrétiens, sont d'un bien plus grand poids dans la balance de l'infaillible Juge.
127. Nous avons montré comment la grâce agit avec beaucoup plus d'aisance dans les âme& parfaites; si elle emploie encore les procédés humains qui consistent à suivre les déductions de la raison, souvent aussi, et d'autant plus fréquemment que l'âme es.t plus détachée et plus docile, elle agit directement sur l'intelligence et la volonté mettant dans l'esprit de précieuses
lumières et dans la volonté de fortes impulsions vers le Bien suprême. Ainsi éclairée et attirée vers Dieu, Tâme parfaite, disions-nous, ne suit plus dans l'oraison les procédés de la méditation et devient contemplative. En même temps, admirablement aidée par les grâces éminentes qu'elle reçoit, elle pratique les vertus avec une perfection inconnue auparavant. Sainte Thérèse, qui appelle surnaturelle l'oraison obtenue par le mode ultra humain des dons, appelle aussi surnaturelles les vertus accomplies avec le secours de ces dons divins (Cf. Etat mystique, n" 35).
Oaicumque Spirita Dei aguntur ii sunt filii Dei {Rom., vin, i4.) Ceux qui sont ainsi mus par â'Esprit, ceux-là sont les fils de Dieu; ils ne sont pas seulement des serviteurs qui travaillent pour gagner leur salaire; ils sont des enfants animés pour leur Père céleste d'un amour tout filial {Ibid.y Set i5.) et en retour ils ont part à ses plus précieux trésors.
Les serviteurs aidés de la grâce commune, s'appliquent à accomplir leurs devoirs, ils s'étudient à conformer leurs actes aux enseignements de la foi et se conduisent en chrétiens sages et raisonnables. Les enfants sont sous Tinfluence directe de l'Esprit divin, qui les éclaire
Lui-même et les pousse fortement à la pratique des vertus; Il leur communique une force merveilleuse et leur fait accomplir des œuvres parfaites.
§ 2. Les qualités naturelles. Sont-elles développées par la pratique de la vertu ^ ou contribuent-elles à rendre la vertu plus élevée et plus méritoire ?
128. Ce que nous avons dit des âmes ferventes est plus vrai encore des âmes parfaites : exemptes des passions qui abusent, moins sensibles aux illusions de l'imagination, qui chez elles a perdu beaucoup de son influence, si on les compare aux imparfaits, elles ont à égalité d'intelligence une grande supériorité de jugement. On rencontre même de ces personnes simples, peu cultivées, d'une intelligence commune, qui savent apprécier les hommes, juger des choses de la vie, des événements de ce monde avec un rare bon sens. Mais c'est surtout dans les choses de la piété, dans la conduite de leur âme que paraît la supériorité de leur jugement; on voit là clairement l'influence des dons du Saint-Esprit communiquant à l'âme ses précieuses lumières.
Mais, dira-t-on peut-être, cette rectitude de jug^ement que vous prenez pour l'effet de la perfection, n'en est-elle point plutôt la cause au moins partielle ; n'est-ce point parce que ces personnes sont bien douées du côté de Tintellig-ence, qu'elles sont allées plus avant dans les sentiers de la vertu?
129. Ceci nous amène à examiner la délicate question de l'influence des dons de nature dans les prog^rès spirituels.
Il n'est pas rare d'entendre attribuer au caractère plus au moins énerg^ique, au tempérament plus ou moins heureux, au degré plus ou moins grand d'intelligence, les progrès ouïes défaillances -des âmes. Et pourtant saint François de Sales, dans son traité de VAmoiir de Dieu, a tout un chapitre (livre XII, ch. i) où il déclare que « le progrès au saint amour ne dépend pas de la complexion naturelle ».
Il est absolument certain que les dons naturels les plus heureux, l'intelligence la plus ouverte, le caractère le plus énergique ne peuvent mener à la sainteté, qui est une œuvre toute surnaturelle. On se trompe donc souvent en attribuant à ces qualités purement humaines des mérites qui
viennent d'ailleurs. Le jugement si droit des Saints, leur fermeté si admirable, sont bien plus un efFet de la grâce que de la nature : c'est la force infuse de TEsprit-Saint qui fait leur héroïsme,, ce sont ses lumières qui font leur sagesse. Et il en> est de même pour les âmes moins avancées. Chez, ces dernières, à la vérité, l'influence des dons divins est à première vue moins évidente ; les vertus naturelles n'étant pas éclipsées et commeabsorbées par les qualités surnaturelles, on les remarque davantage ; mais les progrès que ces âmes font dans la perfection doivent être attribués aux dons de la grâce et non pas au tempérament.
i3o. Toutefois, si nous ne voulons reconnaîtreaucune influence positive aux qualités naturelles dans l'œuvre de la sanctification, nous ne méconnaissons pas que les défauts naturels peuvent avoir une influence négative et nuire au progrès dans le bien. Dieu n'appelle pas habituellement à la même perfection que les prêtres ou les religieux les personnes qui vivent dans un milieu indifférent, entourées de gens sans religion; il n'appelle pas à une haute perfection des personnes chez qui l'intelligence reste obtuse et qui ne peuvent saisir que le gros de/la doctrine catho-
lique^ Il y a des obstacles naturels qui s'opposent à ce que ces chrétiens s'élèvent bien haut dans la sainteté. De même, nous semble-t-il, la sottise, le défaut de rectitude dans le jugement, une. mollesse excessive ou une mobilité extrême de caractère, une nervosité mal réprimée peuvent être des obstacles à la sanctification et empêcher l'âme chrétienne de prendre un grand essor vers la perfection.
Chez les âmes parfaites, cette influence nuisible du tempérament est fortement amoindrie ; elles agissent habituellement par la pointe de l'esprit,
^ Nous entendons désig-ner ici ces gens hébétés et demiidiots qui semblent condamnés à une enfance perpétuelle. Quant aux gens simples et ignorants, mais jouissant de toutes leurs facultés, ils peuvent s'élever à une très haute perfection : Le B. Frère Gilles,, des premiers compagnons de-saint François, dit un jour à saint Bonaventure : « Oh ! que vous êtes heureux, vous autres doctes ! car vous savez maintes choses par lesquelles vous louez Dieu , mais nous autres idiots, que ferons-nous? » Et saint Bonaventure répondit : « La grâce de pouvoir aimer Dieu suffit ». « Mais, mon Père, répliqua Frère Gilles, un ignorant peut-il autant aimer Dieu qu'un lettré ! » « Il le peut, dit saint Bonaventure, ainsi je vous dis qu'une pauvre simple femme peut autant aimer Dieu qu'un docteur en théologie ». Lors Frère Gilles entrant en ferveur s'écria : « 0 pauvre et simple femme, aime ton Sauveur, et tu pourras être autant que frère Bonaventure » ; et là-dessus il demeura trois
« pointe qui est au-dessus de tout le reste de notre âme, et qui est indépendante de toute complexion naturelle ». {Amour de Dieu, II, i.) « Le caractère, dit le Vén. Libermann, a sa grande influence dans les commencements, lorsque nous sommes dans un état sensible; mais, plus tard, quand nous avons acquis la domination sur nos sens, quand nous ne leur sommes plus assujettis, quand Tàme est dans un état où ses opérations sont plus intellectuelles, vous ne verrez plus tant eette teinte de caractère ; il n'aura plus qu'une petite influence, il seia sous la domination delà grâce, il paraîtra alors ce qu'il est, une simple forme ». (Lettre du 9 août 1842.)
En effet, le tempérament peut diversifier la sainteté, lui donner telle ou telle forme, mais non l'augmenter ni la diminuer. Ainsi la différence de sexe, déposition, etc., donne une physionomie différente aux divers serviteurs de Dieu ; les Saintes ne ressemblent pas aux Saints, les solitaires, comme saint Paul ermite, aux soldats, comme saint Georges, les missionnaires, comme saint François Xavier, aux docteurs, comme saint Thomas, les rois, comme saint Louis, aux men-
heures en ravissement. (Saint François de Sales, Amour de DieUf 1. VI, ch. iv.)
li:lii conduite kxteuieuhe
diants, comme saint Labre; mais ces différences,, qui viennent de la nature, n'influent pas sur le fond même de la sainteté et ne rendent pas les uns plus parfaits que les autres.
§ 3. L'union mystique et les œuvres extérieures
i3i. Outre ces dissemblances qui viennent de la nature, il y a aussi chez les Saints différence dans les dons qu'ils reçoivent de Dieu : « Divi^ siones ministrationam siint, idem aiitem Dominus, et diuisiones operationum simt, idem uero Dominas y qui operatur omnia in omnibus ». (iCor., XII, 4-) A voir certains héros chrétiens dévorés d'activité, d'une initiative ardente, on s'imag-ine parfois que cel esprit d'entreprise vient tout entier chez eux du caractère; volontiers on leur attribuerait un g"enre de piété substantiellement différente de celle des Saints qui ont vécu dans le cloître ; aux yeux de beaucoup de personnes, les dons contemplatifs supposent une âme toute passive et ne s'accordent pas avec la vie d'un guerrier comme saint Louis, d'un lutteur comme saint Grégoire VII ou saint Jean de Gapistran.
La vérité est que chez ces grands serviteurs de Dieu la part de la grâce est bien plus g-rande que
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celle de la nature. Hœc omnia operatur iinus atqiie idem Spiritus, dioidens singulis proiit vult, et que les grâces qu'elles reçoivent sont du genre de celles que Dieu accorde aux parfaits et non aux débutants. Ce sont les dons du Saint-Esprit qui les éclairent et les dirig-ent, qui les soutiennent dans les œuvres les plus ardues.
i32. Au milieu du tracas de leurs multiples entreprises, ils demeurent fort unis à Dieu, et cette union intime s'établit non par de longs raisonnements ou des représentations imag"inaires comme chez les imparfaits, mais plutôt par des vues simples et rapides, par des actes directs d'intelligence et d'amour, qui en font une véritable union contemplative. Que l'on se rappelle le passage par nous cité (supra, n° 54) où sainte Thérèse montre comment la quiétude persiste souvent au milieu des occupations profanes ; nous donnions pour raison de cette persistance que, la contemplation se produisant dans la cime de l'esprit, les opérations inférieures peuvent très bien ne pas l'atteindre et ne pas la troublera
^ Aussi n'est-il /)<25 essentiel à la contemplation, comme quelques-uns semblent le croire, de produire un effet sensible sur le corps^ de gêner ses opérations et de lier plus ou moins les facultés de l'âme. Il est vrai, dans la contem-
C'est justement ce qui arrive aux parfaits. Leur vie extérieure pourra donc être fort active, fort ag^itée, mais leur vie intérieure sera une vie d'union étroite à Dieu et de docilité constante à l'Esprit-Saint.
Plus ils feront de progrès, plus cette sorte de dualité s'accentuera. Les chrétiens imparfaits sont comme forcément absorbés par leurs occupations et par les soucis d'ordre inférieur. Ne recevant pas ces grâces de choix qui opèrent dans la partie suprême de l'esprit et de la volonté, ils emploient toutes leurs puissances aux affaires qu'ils traitent, et quand ils veulent s'unir à Dieu, ils doivent, pour un moment, détourner leur attention des objets qui la captivent et la porter vers Dieu. Les parfaits, au contraire, continuent de demeurer unis à Dieu en vaquant à leurs travaux, et à mesure qu'ils mettent moins d'obstacles aux opérations mystiques et que celles-ci
plation parfaite, où l'àme est toute absorbée en Dieu, elle éprouve une peine extrême à prononcer des paroles, à réciter des prières. Vivement attirée vers Dieu , elle n'aspire qu'à l'aimer, toute autre occupation la fatig-ue et lui répugne. Il en est souvent ainsi dans la quiétude sensible. Mais dans la contemplation aride, et dans celle dont parlent ici sainte Thérèse et Marie de l'Incarnation, qui s'allie avec la vie active, cette gêne des puissances, cette lig-ature n'existe pas.
deviennent chez eux plus puissantes et plus fréquentes, cette coexistence de la vie mystique et de la vie active devient aussi plus habituelle et plus manifeste.
i33. La Vénérable Marie de Tlncarnation écrivait à son fils : a Quand Dieu voudra que, nonobstant vos occupations extérieures, vous ne Le perdiez pas de vue, Il fera cela Lui-même. Et de plus quand son esprit se sera rendu maître du vôtre, et qu'il se sera emparé de votre fond pour vous tenir dans Tunion intime et actuelle avec sa divine Majesté par une vue d'amour, toutes vos occupations ne vous pourront distraire de ce divin commerce. Je dis : dans ce fond, parce qu'il n'est pas possible de traiter en ce monde les affaires temporelles sans s'y appliquer avec l'attention convenable du jugement et de la raison. En cet état d'union et de commerce avec Dieu dans la suprême partie de l'âme, on ne perd point sa sainte présence... Quand on est actuellement occupé au dehors, l'union est d'un simple reg^ard vers ce divin Objet, et on ne Lui parle que par de petits moments, quand II le permet et qu'il y donne de Tattrait. (Lettre 99, du 18 octobre i663.)