‹ Les degrés de la vie spirituelle (volume 2)Chapitre 45 sur 79 · II · texte numérisé non relu

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doit pas spécialement en l'oraison s'essayer d'arrêter toutes sortes de discours et, au lieu de reg^arder ce qu'elle a fait, ce qu'elle fera, ce qu'elle fait, reg'arder Dieu et ainsi simplifier son esprit et le vider de tout et de tous soins de soi-même, demeurant en cette simple vue de Dieu et de son néant, tout abandonnée à la sainte volonté de Notre-Seigneur, dans les effets de laquelle il faut demeurer contente et tranquille, sans se remuer nullement pour faire des actes de l'entendement ni de la volonté ; je dis même qu'en la pratique des vertus et aux fautes et chutes, il ne faut bouger de là, ce me semble, car Notre-Seig-neur met en Tâme les senlim.ents qu'il faut, et l'éclairé là parfaitement; je dis pour tout, et mieux mille fois qu'elle ne pourrait être par tous ses discours et imaginations. Vous me direz : Pourquoi sortez-vous donc de là? 0 Dieu, c'est mon malheur, et malgré moi, car l'expérience m'a appris que cela est fort nuisible : mais je ne suis pas maîtresse de mon esprit, lequel, sans mon congé, veut tout voir et ménager. C'est pourquoi je demande à mon très cher seigneur l'aide de la sainte obéissance, pour arrêter ce misérable coureur, car il m'est avis qu'il craindra le commandement absolu. »

Réponse de saint François de Sales : « Puisque Notre-Seigneur, dès il y a si longtemps, vous a attirée en cette sorte d'oraison, vous ayant fait g'oûter les fruits tant désirables qui en proviennent et connaître la nuisance de la méthode contraire, demeurez ferme et, avec la plus g^rande douceur que vous pourrez, ramenez votre esprit à cette unité et à cette simplicité de présence et d'abandonnement en Dieu. Et d'autant que votre esprit désire que j'emploie l'obéissance, je lui dis ainsi : Mon cher esprit, pourquoi voulez-vous pratiquer la partie de Marthe en l'oraison, puisque Dieu vous fait entendre qu'il veut que vous exerciez celle de Marie? Je vous commande donc que simplement vons demeuriez ou en Dieu ou auprès de Dieu, sans vous essayer d'y rien faire et sans vous enquérir de Lui de chose quelconque, sinon à mesure qu'il vous excitera. Ne retournez nullement sur vous-même, ains soyez là près de Lui. »

C'est ainsi que l'âme contemplative doit être passive sous la main de Dieu.

§ 3. Distractions

166. Cependant, les distractions peuvent survenir. Pendant que le cœur goûte l'union amou-

reiise, l'esprit se prend à raisonner, Timag^ination surtout travaille. Que faire? Nous avons dit plus haut (n. 54) comment sainte Thérèse recommande de ne pas se mettre en peine en pareil cas et de ne pas faire violence à l'imag^ination pour la captiver. « L'unique remède, dit-elle, c'est de ne pas faire plus de cas de l'imag^ination que d'une folle et de l'abandonner à son thème, Dieu seul pouvant y mettre un terme et la fixer. » (Vie, ch. xvii.) La Sainte revient à maintes reprises sur ce conseil, et elle exphque elle-même la raison de cette insistance. « Il faut bien se garder de se laisser troubler par les pensées importunes dans Toraison, ni de s'en mettre en peine... J'ai de cela beaucoup souffert. Dans la pensée que peut-être vous en souffrirez vous-mêmes, je saisis toutes les occasions de vous en parler, désirant, mes Filles, vous bien faire comprendre que, cela étant inévitable, il ne faut ni vous en inquiéter, ni vous en affliger. Laissez marcher cette imagination, vrai traquet de moulin, et occupez-vous de faire votre farine, c'est-à-dire de poursuivre votre oraison à l'aide de la volonté et de l'entendement^ » 11 faut

' Y como cosa tan penosa para mi . pienso que qaiza sera para vosostras asi , y no hago sino decirlo en an cabo, y en olro , para si acertasse alguna vez a daros a

donc alors savourer l'union amoureuse, si elle continue de se faire sentir, et ramener tout doucement et bellement son esprit vers Dieu par une simple et courte pensée; en un mot rentrer dans l'oraison de la même manière qu'on y était entré.

Ainsi l'enseignait Bossuet. M"^^delaMaisonfort lui avait par écrit posé cette demande :

(( Il paraît, par divers endroits des écrits de saint François de Sales, qu'il voulait que certaines âmes se contentassent, lorsqu'elles apercevaient de la distraction dans leur oraison, de revenir à Dieu par un simple retour, et que de ramener ainsi leur esprit à Dieu était le seul effort qu'il voulait qu'elles fissent alors. » Et le savant directeur répondait : « Ce simple retour est très suffisant : c'est l'acte le plus effectif; souvent les autres ne sont que dans l'imagination. »

167. On pourrait de même recourir, mais sans effort violent, à quelque pieuse considération.

(( Vous pourriez quelquefois, mon bien cher, écrivait à un séminariste le Vén. Libermann, lorsque vous vous apercevez des divagations et

entende/' como es cosa forzosa, y no os traiga inquiétas y ajligidas sino que dejemos andar esta taravilla de molino ^ y molamos miestra harina no dejando de obrar la volantad y entend i m iento. 4" Demeure, ch. ler.

légèretés de votre esprit, lui donner quelques bonnes pensées dont il pourrait s'occuper et s'amuser, tandis qu'au fond de votre intérieur votre âme s'occuperait à s'unir à Dieu. . . Votre oraison consistera à vous unir intérieurement à Dieu ; seulement comme votre esprit divague facilement, vous lui présenterez de temps à autre quelque bonne pensée, quelque passage de l'Ecriture Sainte, et vous lui livrerez, dis-je, cette bonne pensée pour qu'il s'y amuse, mais ce ne sera pas là votre oraison; pendant que l'homme sensible s'amuse avec cette pensée, vous vous tiendrez toujours dans votre intérieur, uni à Dieu à votre façon ordinaire. Il en est de cela comme de quelqu'un qui serait à table, son petit chien aboie contre lui, parce qu'il veut aussi avoir quelque chose, il le tourmente sans relâche et le tire par ses habits. Que fait alors le maître? Il lui jette un morceau, et puis mange quelque temps en repos. Faites-en de même avec votre esprit : jetez-lui de temps en temps un morceau pour le contenter et demeurez toujours renfermé en toute paix et tranquillité dans votre intérieur. Votre oraison ne consistera pas dans cette bonne pensée que vous abandonnez à votre esprit, mais dans le repos intérieur de votre âme devant Dieu. Je sais bien

gommi:nt elles ferOxNT oraison 295

que ce moyen ne vous servira pas toujours, mais, du reste, ne vous inquiétez jamais, allez toujours votre petit train , et ne cherchez que Dieu seul en toutes choses. » (Lettre 76®, 1837.)

168. Parmi les distractions, il en est une assez ordinaire et dont il est utile de dire un mot. Souvent, au milieu de Toraison survient quelque préoccupation : il s'ag-it de quelque affaire à traiter, à conduire à bonne fin, de quelque inconvénient que Ton prévoit et que l'on voudrait éviter; alors on tire ses plans , on prend ses mesures et on ne songe plus au bon Dieu^.

Le remède, c'est de se souvenir aussitôt qu'on est à l'oraison et que, par conséquent, la volonté de Dieu est qu'on laisse tous ces calculs pour s'en remettre entièrement et avec une confiance aveugle

* Il se rencontre des prêtres qui prétendent préparer leurs sermons en faisant oraison. A moins d'être un grand Saint — saint Vincent Ferrier en ag-issait ainsi — et de pouvoir compter sur l'inspiration de l'Esprit de Dieu, c'est là faire fausse route, c'est chercher une distraction et non pas faire oraison. L'oraison est une prière^ la préparation à la prédication est un travail. Même dans les cas où, pour adresser à un groupe de tidèles une courte exhortation , il suffit de quelques réflexions, ces réflexions ne sont pas l'oraison. Il faut d'abord tracer son plan, trouver les idées, et alors seulement on se livrera à la prière pour attirer les bénédictions divines sur son ministère.

à sa bonté. On gag^ne bien plus en s'abandonnant à Dieu qu'en cherchant toutes les combinaisons possibles et qu'en faisant appel à toutes les ressources de la prudence humaine. Ecoutons encore sur ce point sainte Chantai et saint François de Sales.

Demande. — « Je retourne donc à mon très cher Père, si l'âme, étant ainsi remise, ne doit pas demeurer toute reposée en son Dieu, Lui laissant le soin de ce qui la reg^arde, tant intérieurement qu'extérieurement, et demeurant, comme vous dites, dans sa Providence et sa volonté, sans soin, sans attention, sans élection, sans désir quelconque, sinon que Notre-Seigneur fasse en elle, d'elle et par elle sa très sainte volonté, sans aucun empêchement ni résistance de sa part.

Réponse. — « Dieu vous soit propice, ma très chère Fille. L'enfant qui est entre les bras de sa mère n'a besoin que de se laisser faire et de s'attacher à son cou.

Demande. — « Si Notre-Seigneur n'a pas un soin tout particulier d'ordonner tout ce qui est requis et nécessaire à cette âme ainsi remise?

Réponse. — « Les personnes de cette condition lui sont chères, comme la prunelle de son œil. »

COMMENT I:LLES FERONT OF\AISON 297

§ .4. Règles pour la qniélnde aride

169. Nous avons supposé jusqu'ici que l'âme, dans son oraison, parvient à goûter runion amoureuse, éprouve par conséquent ce que nous avons appelé la quiétude sensible; mais il n'en va pas toujours ainsi.

La préparation dont nous avons parlé ne suffit pas toujours à émouvoir le cœur et à produire sensiblement l'union contemplative.

Faut-il alors revenir à la méditation méthodique? Non, car comme nous l'avons dit après sainte Thérèse et saint Jean de la Croix, l'âme qui a été habituée à la contemplation y éprouverait trop de répugnance.

Ecoutons là-dessus Bossuet^ : « Quand Dieu retire son opération, je crois que c'est le cas de se recueillir comme les autres fidèles {non contemplatifs)^ mais avec douceur et surtout sans anxiété ni inquiétude, car c'est la ruine de l'oraison. » I <( 11 est bien certain, dit à cette occasion M™^ de lia Maisonfort, que M. de Meaux ne demandait à Ices âmes que des excitations fort simples, et il j convenait, après samt François de Sales, et il me

'' Lettre à M°"= de la Maisonfort, du 5 avril 1696.

Ta dit, qu'une heure d'oraison serait bien employée quand on la passerait à ne faire autre chose^ pendant tout ce temps, que ramener son esprit à Dieu chaque fois qu'on s'aperçoit de son égarement. En me parlant sur les sécheresses et les distractions, il me disait que c'était alors qu'il fallait faire l'oraison de patience. »

Sainte Chantai donnait à ses filles des conseils absolument semblables : « Vous êtes à l'oraison. Dieu ne vous donne rien, ne sauriez-vous faire autre chose, adorez-Le, adorez sa présence, ses voies, ses opérations; il n'est pas besoin pour cela de grandes pensées, vous l'adorez mieux par le silence que par le discours. Ne pouvez-vous rien faire du tout, souffrez ; si vous ne faites l'oraison en agissant, vous la ferez en pâtissant. »

Sainte Thérèse {Vie, ch. xxii.) reconnaît qu'il y a des moments où, par suite des affaires, des peines ou des sécheresses, on ne peut ni méditer, ni même s'entretenir en aucune façon avec notre divin Sauveur. Alors, dit-elie, il n'y a plus qu'à « tenir la croix embrassée », c'est-à-dire accepter avec une entière résignation cet état de sécheresse.

§ 5. Résolutions

170. Gomment terminer ces oraisons, qu'elles aient été pleines de douceur ou d'aridité ? Faut-il prendre des résolutions ? Ecoutons encore la doctrine de Bossuet : « Je lui dis un jour, c'est encore M™^ de la Maisonfort qui parle, que mon confesseur m'avait demandé si je faisais des résolutions en finissant mon oraison. Le prélat médit: vous les avez en simplicité, vous en avez le fond; il y a des gens à qui elles ne sont pas nécessaires; pour vous je ne crois pas qu'elles vous le soient; vous les avez en substance. »

Nous n'oserions pas aller aussi loin que Bossuet. Il nous semble que, même aux âmes les plus contemplatives, l'Esprit de Dieu inspire des résolutions et que celles qui ne sentiraient pas son inspiration feraient bien d'en prendre d'ellesmêmes. Elles peuvent d'ailleurs se contenter d'une résolution générale toujours la même et répondant à leurs besoins, par exemple de ne rechercher que Dieu seul, ou de Le servir en toute humilité — ainsi faisait saint Vincent de Paul, qui s'appliqua toute sa vie à cette vertu, — en toute douceur, — ainsi saint François de Sales. Dans certains cas particuliers, elles prendront

3oo DIRECTION DES AMES PARFAITES

des résolutions spéciales en rapport avec les circonstances.

Si cette conduite nous paraît plus sage, nous ne voudrions pas, cependant, condamner l'opinion de Bossuet : il peut se faire que certains contemplatifs, sans tomber pour cela dans le quiétisme, ne prennent pas soin de formuler explicitement leurs résolutions; mais, comme le dit l'illustre Evêque, ils en ont le fond, ils les possèdent en substance.

§ 6. Persistance de la quiétude dans les divers exercices

171. L'état d'union amoureuse étant si précieux, l'on devra s'efforcer d'y demeurer dans tous ses exercices, par exemple, comme le dit Bossuet, dont nous avons déjà cité les paroles, dans « les prières vocales^, le chant du chœur, la sainte messe dite ou entendue^ et même l'examen de conscience, puisque cette même lumière de foi qui nous tient

* Pour les prières vocales, lame habituellement contemplative ne doit pas s'en surcharg-er; il sera bon que le directeur en diminue le nombre, la simple contemplation étant beaucoup plus salutaire.

^ Aux exercices indiqués par Bossuet il faut encore ajouter l'action de g'râces et la visite au Saint Sacrement.

C0.MMI:NT elles feront oraison 3oi

attentifs à Dieu nous fera découvrir nos moindres imperfections et en concevoir un grand déplaisir et reg-ret. Il faut aussi aller aux repas avec le même esprit de simplicité qui rendra plus attentif à Dieu qu'au manger.

« Il faut se récréer dans la même disposition, pour donner au cœur et à l'esprit quelque soulagement, sans se dissiper par des nouvelles curieuses, des ris immodérés, ni aucune f)arole indiscrète, etc.; mais se conserver pur et libre dans l'intérieur sans gêner les autres, s'unissant à Dieu fréquemment par des retours siuiples et amoureux, se souvenant qu'on est en sa présence et qu'il ne veut pas qu'on se sépare en aucun temps de Lui et de sa sainte volonté. . . On doit se comporter de la même façon et avec le môme esprit, et se conserver dans cette simple et intime union avec Dieu, dans toutes ses actions et sa conduite, au parloir, à la cellule, au souper, à la récréation... Enfin, on finira la journée avec celte sainte présence, l'examen, la prière du soir, le coucher, et on s'endormira avec cette attention amoureuse, entrecoupant son repos de quelques paroles ferventes et pleines d'onction, quand on se réveille pendant la nuit, comme autant de traits et de cris du cœur vers Dieu. »

3o2 DIRECTION DES AMES PARFAITES

« Oraison, vingt-quatre heures par jour, écrivait dans un règlement de vie pour une religieuse saint Paul de la Croix, c'est-à-dire faire toutes les actions le cœur et l'esprit élevés en Dieu, en se tenant dans la solitude intérieure et se reposant saintement en Dieu dans la foi pure. »

Le Vén. Libermann donnait à un séminariste des conseils semblables. (4 janvier i838.)

« Pour le chapelet, ne cherchez pas absolument à entrer dans tous les sentiments et toutes les pensées de la prière que vous récitez ; tenez-vous paisiblement uni à Dieu ou à la très sainte Vierge par le fond de votre intérieur; vous pouvez aussi vous unir de cette manière aux intentions et aux désirs de la sainte Vierge. Pourvu que vous soyez bien uni à Dieu, c'est tout ce qu'il faut. Si vous avez des distractions et des misères, cela ne fait rien. Il en est de cela comme de l'oraison, conduisez-vous-y absolument de la même manière. II faut généralement, dans toutes vos actions intérieures et extérieures de toute la journée, vous tenir de la même façon que dans Toraison ; cela est très important. »

CONCLUSION 3o3

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