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CHAPITRE III

Comment une âme habituellement contemplative doit faire son oraison

I I . Préparation

i58. D'abord l'âme dans cet état a-t-elle besoin de préparation ?

28o DIRECTION DES AMES PARFAITES

II arrive souvent aux âmes contemplatives de n'avoir besoin d'aucune préparation pour se mettre en oraison. Elles se trouvent par moments tellement remplies de sentiments d'amour, d'union à Dieu, qu'elles entrent en oraison sans aucun effort; elles sont recueillies sans l'avoir cherché.

Toutefois, ce recueillement, qui est une faveur de Dieu, peut devenir un écueil. Ces âmes, en effet, sont tentées de se fier à cette facilité qu'elles ont mainte fois éprouvée et portées à se passer toujours de préparation. « Elles voudraient, dit sainte Thérèse, ne s'occuper toujours qu'à aimer, sans penser à autre chose, et cela vient, déclare la Sainte, de ce que, ayant éprouvé dans la contemplation des joies très douces, elles voudraient toujours les ressentir, sans faire agir en quoi que ce soit l'entendement; mais quelque désir qu'elles en aient, cela n'est point en leur puissance. En voici la raison : bien que la volonté ne soit pas morte, le feu dont elle a coutume de brûler est amorti; ainsi il est nécessaire que quelqu'un le souffle, pour qu'il jette de nouveau des flammes. » {6^ Demeure, ch. vu.)

Dans ce cas, comme le dit sainte Chantai, « il ne faut pas attendre que Notre-Seig'neur nous mette le miel à la bouche », une certaine prépa-

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raliou est nécessaire; d'après sainte Thérèse, il n'y a guère que ceux qui sont parvenus à la septième demeure qui n'en aient que très rarement besoin. (( Prendre pour méthode de ne point se préparer, écrivait saint François de Sales à M'"^ de Chantai, cela m'est un peu dur; cela peut être utilement fait, mais que cela soit une règle, je confesse que j'y ai un peu de répugnance. » (Lettre du 1 1 mars 1610.)

159. Quelle doit être cette préparation? Ce ne sera pas une préparation méthodique comme dans l'oraison discursive : en effet, comme le remarque au même endroit sainte Thérèse, pour l'âme arrivée à ce point tout raisonnement serait inutile et fatigant. Quelques simples pensées, quelques souvenirs pieux suffiront. « Car autre chose^ dit-elle, est discourir avec Ventendement^ et autre chose présenter simplement à V entendement des vérités. » On ne méditera donc pas, mais on se rappellera, on se représentera simplement un des mystères de la vie ou de la passion de Notre- Seigneur. « La plus sublime oraison n'empêchera pas de le faire, dit encore sainte Thérèse, et on ferait une grande faute de ne pas s'occuper souvent à ce saint exercice. » {Ibid.)

Dans Sa Vie, ch. xxiv, la Sainte raconte que

ce fut là le conseil que lui donna saint François de Borgia appelé à juger de son genre d'oraison : « Il me conseilla de toujours commencer Toraison par un mystère de la passion, et si ensuite le Seigneur élevait mon esprit (à la contemplation) sans que j'aie cherché à m'y élever moi-même, je ne devais pas résister, mais m'abandonner à sa conduite. Il montra par là, ajoute la Sainte, combien il était avancé lui-même en me donnant ainsi le remède et le conseil , car en ceci l'expérience fait beaucoup. »

Saint Paul de la Croix donnait le même conseil: <( Je me réjouis, écrivait-il à un maître des novices, d'apprendre les grâces que Dieu fait à ses serviteurs, et spécialement au Père N ... Il commence à avoir le don d'oraison; veillez cependant à ce qu'il ne néglige pas la pratique des vertus et l'imitation de Jésus-Christ. Qu'il commence toujours son oraison par un des mystères de la passion, et qu'il s'entretienne en de pieux soliloques sans faire d'efforts pour méditer. Si Dieu vient ensuite à l'attirer au silence d'amour et de foi dans son sein divin, comme votre Révérence me le dit, qu'il ne trouble pas la paix et le repos de son âme par des réflexions explicites. »

i6o. Certaines âmes n'ont qu'à songer à la

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communion, ou bien qu'à se représenter la sainte hostie pour se sentir aussitôt touchées; d'autresse raj)pellent que Jésus habite en elles; celles-ci songent au salut des âmes, aux offenses dont Dieu est l'objet; celles-là se servent d'un texte de la Sainte Ecriture. Le souvenir du ciel, la gloire et le bonheur des Personnes divines sont pour d'autres le moyen de réveiller leur amour endormi. Il est des personnes qui recourent tout d'abord à leurs prolecteurs célestes, à leur ang-e g^ardien, aux Saints qu'ils vénèrent davantage, à la Très Sainte Vierge; ils se font comme introduire par eux près de Dieu; ils se trouvent alors plus confiants et mieux acceptés du Seigneur. On peut prendre Tune ou l'autre de ces méthodes, ou les varier selon l'attrait du moment. « Mon Seigneur, disait la B. Marguerite-Marie, apprenez-moi ce que vou& voulez que je vous dise. — Rien, répondit Jésus, sinon ces paroles : Mon Dieu, mon Unique et mon Tout, vous êtes tout pour moi et je suis toute pour vous. )) C'est le Dilectus meus mihi et ego illi du Cantique. — « Si nous pouvions, dit sainte Chantai, dire en vérité ces deux mots : Mon Dieu et mon tout, nous ne nous ennuierions^ jamais à l'oraison, car, quand on y serait ennuyé^ ces deux mots bien dits charmeraient l'ennui. »

Ainsi, l'âme contemplative, quand elle ne se sentira pas favorisée de l'union amoureuse, devra, pour y entrer, faire usage de l'entendement ou de l'imagination, mais on voit avec quelle sobriété. i6r. Pour mieux faire comprendre cette doctrine donnons encore un exemple qui précisera notre pensée. S'il s'agit de réciter le Rosaire où la méditation des mystères est requise pour gagner les indulgences, l'âme parvenue à la contemplation habituelle se rappellera simplement le mystère. Si c'est l'Incarnation, « mon Dieu, dira-t-elle, vous vous êtes donc incarné pour nous, vous vous êtes fait si petit pour nous, que vous êtes bon » ! et cette seule pensée lui suffira, elle n'aura besoin d'aucune autre considération pour émouvoir son cœur; et ainsi pour les autres mystères. Pour la Visitation , la seule pensée de la charité de Marie ou de sa modestie la remplira d'admiration, ou plutôt excitera en elle ce sentiment vague mais ardent d'amour, que nous avons donné comme le fond de la contemplation'.

* II peut, sans doute, être nécessaire de mettre quelque efFort dans cette préparation, mais cet effort consistera dans un acte ferme de renoncement aux vaines imag-inations, plutôt que dans l'application à un sujet déterminé. Si la sécheresse persiste encore, bien souvent il suffira, pour

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162. C'est ce que sainte Thérèse appelle faire marcher la « noria » , c'est-à-dire puiser sans grand travail, presque sans aucune peine, à la source de la contemplation. Les lignes suivantes, du saint Evêque de Genève, montreront que cette doctrine est aussi la sienne.

« Il n'est pas possible, écrivait-il à sainte Chantai (avril 1606), de ne se servir en l'oraison ni de l'imagination, ni de l'entendement, mais de ne s'en servir point que pour émouvoir la volonté et, la volonté étant émue, l'employer plus que l'imagination et l'entendement , cela doit se faire indubitablement... Cette imagination doit être fort simple et comme servant d'aiguille pour enfiler dans votre esprit les affections. »

§ 2. Comment doit se condaire^ dans le cours de son oraison, celai qui éprouve la quiétude sensible

i63 . Une fois que l'âme, grâce à cette douce et simple préparation, est entrée en oraison, elle doit, autant que possible, demeurer dans l'union amoureuse, sans chercher à faire des actes distincts, amour, contrition, demande, etc.; non

ranimer la ferveur, d'une pieuse lecture, surtout celle du saint Evangile ou de quelque vie de Saint.

pas, certes, que Pâme ne produise jamais de ces actes, mais elle les reçoit plutôt qu'elle ne les opère ; ils lui sont donnés, ils lui viennent d'euxmêmes, sans qu'elle se mette en peine de les chercher. Eos actus tantummodo faciat, dit saint Liguori, adquos se sentit a Deo suaviter impelli. « L'âme ne doit pas faire d'autres actes que ceux auxquels elle se sent doucement portée par la grâce ». (Praxis, i84.)

Sainte Thérèse ne l'entendait pas autrement r « L'âme, quand elle est dans cette quiétude, doit se conduire avec douceur et sans bruit. J'appelle bruit, chercher avec l'entendement beaucoup de paroles et de considérations pour rendre grâces de ce bienfait, et entasser les uns sur les autres ses péchés et ses fautes afin de montrer qu'elle en était indigne... La volonté doit demeurer sage et en repos et comprendre qu'on ne négocie pas avec Dieu à force de bras : ce serait jeter imprudemment sur cette étincelle de gros morceaux de bois propres à l'éteindre. Qu'elle reconnaisse cette vérité et qu'elle dise humblement : Seigneur, que puis-je faire ici? Quel rapport entre une esclave et son Maître, entre la terre et le ciel, ou d'autres paroles d'amour qui se présentent d'ellesmêmes. Qu'elle s'applique, surtout, à bien se

pénétrer de ce qu'elle dit et ne s'inquiète en aucune façon de l'entendement, qui n'est qu'un faiseur de bruit. Souvent, tandis qu'il s'ég-are, la volonté se verra unie avec Dieu et dans Une paix profonde.

« L'âme perdrait beaucoup en néglig^eant cet avis, surtout si l'entendement est subtil... De plus, nous voyant si près de Dieu, nous devons Lui demander des grâces. Le prier pour l'Eg-lise, pour ceux qui se sont recommandés à nous, pour les âmes du purgatoire, et cela sans bruit de paroles, mais avec un vif désir d'être exaucés. Cette manière de prier comprend beaucoup ; on y obtient plus qu'en faisant de belles considérations. Que la volonté, pour aviver son amour, éveille seulement quelques pensées qui naissent comme d'elles-mêmes, comme celle des progrès que le Seigneur lui a donné de faire; qu'elle produise quelques actes d'amour, se confondant du peu qu'elle fait pour Celui à qui elle doit tant, et tout cela sans laisser l'entendement faire son tapage en recourant à de grands raisonnements. Quelques petits brins de paille jetés avec humilité dans ce feu d'amour, — et s'ils viennent de nous, ils sont moins que des brins de paille, — serviront plus à l'enflammer qu'une grande quantité

de bois, c'est-à dire que des raisonnements savants, qui, dans l'espace d'un Credo, étoufferaient la flamme naissante...

« Ainsi dans ces moments de quiétude, on doit laisser l'âme se reposer doucement en Dieu, et mettre la science de côté... L'entendement se met en peine de trouver des remerciements bien tournés, mais la volonté demeurant en repos et n'osant, comme le publicain, lever seulement les yeux, rend au Seigneur de plus dignes actions de grâces que l'entendement avec tout l'artifice delà rhétorique. » {Vie, cli. xv.)

Ainsi, ne point chercher de grandes considérations, accepter de pieuses pensées si elles se présentent ; mais surtout demeurer uni à Dieu dans un doux repos et une paix silencieuse, lui exprimant seulement les sentiments d'amour qui s'off'rent d'eux-mêmes, ou les demandes que l'on se sent porté à Lui faire, tel est, d'après sainte Thérèse, le rôle de l'âme dans cette oraison.

164. L'empressement naturel à produire des actes est donc l'un des écueils contre lesquels les contemplatifs ont besoin d'être prémunis.

Fénelon allait jusqu'à enseigner qu'entre la contemplation active et la contemplation passive il n'y a pas d'antre différence que celle-ci : dans

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la première l'âme s'ag"ite encore, au moins de temps en temps, s'inquiète pour produire des actes distincts, afin de mieux sentir son opération et de s'en rendre à elle-même un témoig^nag-e consolant; tandis que dans la seconde, l'âme entièrement et absolument soumise aux motions de la grâce produit seulement les actes que Dieu lui inspire.

« Qu'il est beau, mon très cher, écrivait le Vén. Libermann, de voir une âme bien soumise à Dieu, se tenant parfaitement calme devant Lui, afin qu'il puisse agir en elle selon toute la plénitude de sa très sainte volonté... Il est bien certain que les plus g-rands Saints l'ont servi de celle manière, et je crois qu'ils ont appelé celte voie la voie passive ; ce qui ne dit rien autre chose, à ce qu'il me semble, sinon que nous tâchons dans cet état de ne rien faire et de calmer tous les mouvements de notre âme, nous unissant tout doucement à la g"râce qui est en nous et qui nous meut en toutes nos actions extéiieures et intérieures. » (Lettre du 22 janvier i835.)

i65. Ecoutons sainte Chantai exposant cette tendance qu'elle éprouvait à produire d'elle-même des actes, et les réponses de son saint directeur.

Demande de sainte Chantai : « Si l'âme ne

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