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étrange que le cœur des Saints ^ : ils souffrent et sont heureux, leur vie est un mélange incompréhensible de douleurs et de joies qui se mêlent, qui subsistent en même temps sans se détruire. Souvent même il serait difficile de dire si la douleur l'emporte sur la joie, ou si plutôt la joie ne surpasse pas la douleur : Superahnndo gaadio in omni tribiilatione, disait saint Paul. Ils ressentent douloureusement leurs épreuves, et ils en éprouvent un bonheur très vif; ils sont en proie à des angoisses qui les tourmentent cruellement, et ils se rendent compte que leur âme continue de jouir dans son fond d'une paix véritable.
i86. L'âme humaine, toute simple soit-elle, est cependant complexe.
Les Théologiens et les auteurs mystiques distinguent en elle deux parties, qu'ils ont appelées la partie supérieure et la partie inférieure, et ils reconnaissent que cette dernière peut être le siège de peines et d'anxiclés cuisantes, pendant que la partie supérieure demeure dans le calme et la joie.
^ Il se passe bien quelque chose d'analogue chez les fervents, et plus encore chez les parfaits ; mais plus l'àme progresse, plus ce contrasle de sentiments opposés existant en môme temps s'accentue, et chez les Saints il est très frappant,
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Oaelles sont ces deux parties de Tâme? Disons d'abord, avec saint François de Sales (Amour de Dieu, I, II), pour prévenir une erreur dans laquelle le lecteur pourrait facilement tomber : « La portion inférieure de l'âme n'est pas la même chose que le degré sensitif d'icelle, ni la volonté inférieure la même chose avec l'appétit sensuel. » Et, en effet, ce sont les facultés spirituelles, intellig-ence et volonté, qui sont ainsi divisées : il y a une intelhg-ence supérieure, qui jug'e et raisonne d'après les notions plus élevées qu'elle atteint par elle-même, et une intellig-ence inférieure qui opère sur les connaissances à elle fournies directement par les sens. Et à ce double mode d'opérations intellectuelles correspond une double tendance dans la volonté. « En noire âme, dit encore saint François de Sales, en tant qu'elle est raisonnable, nous remarquons manifestement deux degrés de perfection que le grand saint Augustin, et après lui tous les docteurs, ont appelés deux portions de Tâme, l'inférieure et la supérieure, desquelles celle-là est dite inférieure qui discourt et fait ses conséquences selon ce qu'elle apprend et expérimente par les sens ; et celle-là est dite supérieure qui discourt et fait ses conséquences selon la
connaissance intellectuelle qui n'est pas fondée sur l'expérience des sens, ains sur le discernement et jugement de l'esprit. » Le saint Docteur démontre ce qu'il avance par l'exemple de Notre- Seig-neur parfaitement glorieux dès le sein de sa Mère, « et néanmoins en même temps sujet aux tristesses, regrets et afflictions de cœur, et ne faut pas dire qu'il souff'rit seulement selon le corps, ni même selon l'âme en tant qu'elle était sensible, ou, ce qui est la même chose, selon le sens, car Lui même atteste qu'avant qu'il souffrît aucun tourment extérieur, ni même qu'il vît les bourreaux, après de soi, son âme était triste jusqu'à la mort ».
187. N'y avait il là vraiment que deux parties, et ne serait-il pas plus exact de subdiviser davantag-e? Sans doute le divin Sauveur soufl^rit dans la .partie inférieure de son âme. Au jardin de l'Ag^onie, non seulement la représentation des tourments qu'il allait endurer, et pendant les scènes de la Passion la présence de ces tourments faisaient éprouver aux sens des souffrances aiguës, mais aussi la partie raisonnable de son humanité, qui voyait tous ces maux, ne pouvait manquer de ressentir de vives douleurs. Mais il y avait pour Notre-Seigneur d'autres peines plus acerbes
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encore. Elles étaient causées par la connaissance des offenses faites à son Père, par la vue de l'ingratitude des hommes, par la prévision de la damnation d'un grand nombre. Or, peut-on dire de ces peines qu'elles affectaient la partie inférieure des facultés spirituelles?
Sans prétendre corriger saint François de Sales, il ne semble pas téméraire de le compléter sur ce point. Voici du moins ce que nous croyons : Notre-Seigneur, dans sa passion, souffrait dans les sens, dans la partie inférieure de ses facultés spirituelles, et aussi dans la partie supérieure de ces mêmes facultés. En même temps, Il était heureux, heureux d'accomplir la volonté de son Père et de réparer les outrages faits à la Majesté divine, heureux de procurer notre salut ; enfin, au-dessus de tous ces sentiments. Il ressentait, dans la suprême partie de son être, les joies ineffables de la vision intuitive.
Les parfaits serviteurs de Jésus-Christ, en cela comme en tout le reste, ont quelque ressemblance avec leur divin modèle. Nous ne prétendons pas déterminer avec précision le nombre des étages, s'il est permis de parler de la sorte, qui peuvent se superposer dans l'âme humaine, mais il faut en admettre plusieurs. Dans la partie supérieure
de leur être, là où se passent les opérations contemplatives, les Saints éprouvent la paix, le contentement, les sentiments de joie qui naissent de Tamour satisfait, de la vue des grandeurs ineffables de leur Dieu. Par ailleurs, et comme dans une autre partie de leur âme, le sentiment de leur impuissance à servir ce grand Dieu, la pensée de leurs péchés et de ceux de leurs frères, et d'autres motifs de même genre leur causent des peines cruelles.