‹ Les degrés de la vie spirituelle (volume 2)Chapitre 54 sur 79 · II. DONS SURNATURELS MIRACULEUX ET DONS SURNATURELS NON MIRACULEUX · texte numérisé non relu

II. DONS SURNATURELS MIRACULEUX ET DONS SURNATURELS NON MIRACULEUX

i88. Un autre point à noter fort important, c'est le double caractère des grâces éminentes faites par Dieu à ces âmes d'élite, d'où suit, entre ces grâces, une distinction notable. « Il y a, dit le P. Surin, deux sortes de biens surnaturels : les uns sont entièrement extraordinaires comme visions, paroles intérieures, extases, ravissements et choses tout à fait hors de Tordre de la foi ; les autres, qui sont dans l'ordre de la foi, consistent en lumières et en sentiments... » [Traité de r amour de Dieu, III, i.)

Nous avons eu déjà l'occasion de le remarquer (n. 3i et 32), dans la contemplation les vérités

que Tàme saisit et pénètre d'une façon merveilleuse à l'aide du don d'intelligence sont des vérités de foi, crues sur le témoignag'e de l'Eg-lise. Il est évident qu'il n'en est plus de même dans les visions et paroles intérieures ; elles sont « en dehors de l'ordre de la foi ». Nous croyons que le P. Surin a raison de dire la même chose des extases et ravissements. Dans le ravissement, en effet, des vérités nouvelles sont révélées à l'âme, que l'enseignement de la foi ne lui ferait pas connaître; Dieu lui communique, ordinairement à l'aide de visions intellectuelles, de merveilleux secrets.

Cette dernière condition paraît essentielle à sainte Thérèse, a Je suis persuadée, dit-elle (6*^ Demeure, ch. 4), que si l'âme dans ses ravissements n'entend point de ces secrets divins, ce ne sont point des ravissements véritables, mais des effets naturels, causés par faiblesse de complexion, comme il peut arriver aux femmes. >>

189. Mais pour être d'un ordre différent, les dons surnaturels non miraculeux n'en sont pas moins très précieux.

(( Ily a cette différence, dit encore le P. Surin, que les choses extraordinaires comme les visions, extases, miracles, sont des choses surprenantes

et contre le cours ordinaire de la grâce mêlée

avec la liberté, et que les autres sont en suite des

causes ordinaires que Dieu met dans l'économie

de la foi et de la grâce qu'il donne à ses enfants.

Et, quoique ces choses et ces effets soient reçus

en suite des coopérations ordinaires à la grâce,

qu'elles soient promises par les Prophètes et

décrites par les Apôtres, elles sont d'une telle

nature, c'est-à-dire fondées dans une foi si haute,

dans une espérance si forte, dans une charité si

vive, que l'homme qui les a n'est pas moins assuré

de l'être surnaturel, et élevé en l'étage qui passe

la raison et le sens humain, et n'entre pas moins

dans l'expérience du siècle futur, que par les

dons extraordinaires que Dieu fait à ceux à qui

Il a réservé ces privilèges. »

Non, Dieu ne donne pas à tous ses amis, même aux plus intimes, les dons miraculeux qui sont en dehors de la foi : apparitions, visions imaginaires ou intellectuelles, ravissements. Saint Vincent de Paul était déjà arrivé à une très haute sainteté, qu'il n'avait encore été favorisé d'aucune vision, au moins d'aucune vision imaginaire, puisqu'il assura qu'avant celle où lui fut révélée la mort de sainte Chantai et sa réunion au Ciel avec

l'âme de saint François de Sales, il n'avait jamais eu de faveur de même genres

Sainte Thérèse nous enseigne qu'on ne doit pas jug-er de la valeur d'une âme par ces sortes de g^râces, comme les apparitions deNotre-Seigneur, « puisqu'il y a, dit-elle, plusieurs personnes saintes qui n'en ont jamais reçu et d'autres qui ne sont pas saintes et qui en ont reçu ». (6*^ Dem., ch. ix.)

190. Bien plus, pour ce qui regarde les extases et ravissements, ils peuvent être parfois « des marques d'imperfection ou de quelques restes d'impureté, quand ils arrivent à une âme, précisément parce qu'elle n'est pas accoutumée aux objets qui la ravissent ». (Lallemant, Doct. spir., 7^ princ, ch. iv, art. 6.) A mesure qu'une âme se purifie, l'esprit devient plus fort et plus capable de porter les opérations divines, sans émotion ni suspension des sens : « Notre-Seigneur, la Sainte Vierge, les Apôtres et quelques autres Saints avaient l'esprit toujours occupé des connaissances

' Remarquons cependant qu'il n'est pas prouvé par là que ce grand serviteur de Dieu n'ait pas reçu d'autres faveurs extraordinaires comme paroles intérieures, visions intellectuelles, connaissances miraculeuses, etc.; jamais Saint ne cacha avec un soin aussi jaloux les grâces qu'il rei'ut du Ciel.

33o LES AMES HEROÏQUES

les plus sublimes avec des transports intérieurs merveilleux, mais sans qu'il en partit rien au dehors par des ravissements et des extases. » (Lallemant, Ibid., art. i.)

« Les ravissements et les extases, dit encore le même judicieux auteur (Ibid.), arrivent d'ordinaire plutôt aux femmes et aux personnes qui sont le moins dans l'action qu'aux autres, parce que leur vie a plus de disposition pour cela, et que leur santé, qui s'affaiblit extrêmement par ces sortes de g-râces, n'est pas si nécessaire pour procurer la gloire de Dieu. Au contraire, les hommes apostoliques, qui doivent travailler au salut des âmes, ont une dévotion moins sensible, plus spirituelle et plus solide. Dieu ne leur donne pas ordinairement la grâce des extases, si ce n'est qu'il prétende autoriser par là leur ministère, comme Il fait quelquefois, témoin saint Vincent Ferrier, saint François Xavier, et II se communique plutôt à eux par la voie de l'entendement qui peut recevoir les plus excellentes lumières, que par celles de l'imagination, où les lumières divines sont plus sensibles et dont les effets éclatent plus au dehors ^ »

^ Cf. sainte Thérèse. Vie, additions. C'est par la môme raison que, dans l'état d'union transformante qui est le

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igi. Quant aux grâces éminentes, mais qui sont, selon le mot du P. Surin, dans Tordre de la foi, g-râces si sublimes qu'elles mettent l'homme, dit le même auteur, « au faubourg- de réternité et dans les avant-goûts de la gloire », Dieu ne les refuse à aucune de ces âmes saintes. « Ce sont les choses que ceux qui coopèrent à la grâce ordinaire peuvent espérer, et qui sont les fruits et les récompenses des travaux des chrétiens, desquels, en quelque sens, on peut dire à chacun qu'il y peut atteindre, et que c'est par sa faute s'il n'y parvient pas, ayant les aides que Dieu donne en l'Eglise et l'efficacité du sang de Jésus-Christ, qu'il a répandu pour acquérir ces trésors aux hommes. » (Surin, Amour de Dieu, m, i.)

§ 3. Lumières plus grandes communiquées aux âmes d'élite, et actes d'amour très parfaits qui s'ensuivent

192. L'âme entièrement et constamment fidèle reçoit donc des grâces de plus en plus précieuses qui la font avancer à grands pas dans le chemin de la perfection.

Les lumières que l'Esprit-Saint lui communique

suprême degré de la perfection , les ravissements et extases deviennent beaucoup plus rares. Sainte Thérèse, Château, 76 demeure, ch. m.

portent, avant tout, sur les grandeurs divines, la majesté de Dieu, sa miséricorde, ses amabilités infinies; sur les perfections ou l'amour de Jésus, le Verbe incarné; sur les souffrances qu'il endura pour nous dans sa Passion; sur sa douceur et sa bonté dans l'Eucharistie, etc. Sur toutes ces choses, l'âme fidèle dont nous parlons possède, sinon des notions bien distinctes et faciles à formuler en termes nets et précis, du moins des idées très hautes et qui produisent en elles des impressions profondes. De même elle comprend bien mieux que les imparfaits ce qu'est la Très Sainte Vierge; elle ressent par là même une dévotion bien plus tendre et bien plus ardente pour cette bonne Mère. Enfin, comme nous le dirons tout à l'heure, elle a d'elle-même et de ses misères une connaissance bien plus exacte.

igS. Nombreux et variés sont les moyens dont Dieu se sert pour éclairer l'âme. Saint Jean de la Croix nous signale d'abord' les créatures ellesmêmes, dans lesquelles, selon l'expression des

^ Cantique spirituel, strophes 4» 5 et 6. L'ordre suivi par le saint auteur est basé, évidemment, sur le degré de perfection de ces divers moyens de connaissance. Quant à l'ordre dans lequel ils se succèdent, il n'y en a point de régulier, et cela peut varier avec chaque sujet.

Théologiens (S. Th., I, q. 45 a. 7. o.), Dieu a laissé des vestig-es de ses perfections. « L'âme, dit-il, dans la lumière de la contemplation et dans la vive connaissance des créatures qui en résulte, voit clairement qu'il y a en elles une si grande abondance de grâces et de perfections, que Dieu leur a données, qu'elles lui semblent toutes revêtues d'une admirable beauté et d'une vertu surnaturelle... et ainsi les créatures font connaître à l'âme quelque chose de la beauté et de Texcellence de son Bien-Aimé, par les traces que son passag"e a laissées en elles. »

A cette conception de Dieu la moins parfaite, et qui cependant accroît l'amour divin et rend plus vive la douleur qui résulte de son absence {Vanxiété d'amour), s'ajoutent des connaissances plus élevées et plus efficaces encore : c'est la connaissance de l'Incarnation du Verbe et des mystères de la foi (Ihid., str. 7.). Les Anges, parleurs inspirations^ et les hommes par leurs ensei-

* Les inspirations angéliques sont, comme les sug-gestions humaines, distinctes et précises, et semblent n'atteindre l'intelligence de l'homme que par les idées sensibles et avec le concours de l'imagination , tandis que l'Esprit-Saint peut asrir directement sur la volonté sans aucun intermédiaire. <i II appartient à Dieu seul, dit saint Ignace, de donner de

gnements attirent l'attention de l'âme sur ces merveilles de la gi ace et de la miséricorde divines, lui en découvrant des aperçus nouveaux, et ces nouvelles lumières accrues dans la contemplation « ne font, en augmentant son amour, qu'ajouter aux douleurs de sa blessure ».

Enfin et surtout, il est une troisième grâce indéfinissable qui produit et sur l'intelligence et

la consolation à l'âme sans cause précédente, parce qu'il n'appartient qu'au Créateur d'entrer dans l'âme, d'en sortir et d'y exciter les mouvements intérieurs qui l'attirent tout entière à l'amour de sa divine majesté. Je dis sans cause, c'est-à-dire sans aucun sentiment précédent, ou connaissance préalable d'aucun objet qui ait pu faire naître cette consolation aux moyens des actes de l'entendement et de la volonté » (Exercices spir'it. Discernement des esprits, 2^ semaine, 2^ règle). Aussi, Jean de la Croix nous paraîtil d'accord avec saint Ignace, en attribuant aux anges certaines notions précises, certaines idées ou manières nouvelles d'envisager les mystères de la foi, et en attribuant à l'action de Dieu lui-même la troisième sorte de grâces dont nous parlerons tout à l'beure. Par ailleurs les lumières données directement par Dieu sont plus générales et plus brillantes. Une étoile n'éclaire qu'un point du ciel : ainsi l'ange ne fait briller qu'une vérité, ou tout au plus quelques-unes Au contraire le soleil rend visibles tous les objets sur lesquels tombent ses rayons; si nous ne les voyons pas tous, l'impuissance de nos yeux en est la seule cause : ainsi le Seigneur ouvre devant l'âme de vastes horizons, et seule la faiblesse du regard humain l'empêche de voir tout ce qu'il éclaire.

GOMMENT S'ACQUIERT L'HEROÏSME 335

sur le cœur des effets plus merveilleux encore. « C'est un je ne sais quoi, une chose qu'on ne connaît pas et qui reste tout entière à dire, c'est une connaissance de Dieu si élevée qu'elle est absolument inexprimable... Les âmes avancées en perfection ressentent parfois celte impression de grâce. C'est qu'en effet et dans ce qu'elles peuvent entendre, voir ou connaître, et quelquefois indépendamment de tout cela, Dieu leur accorde la faveur d'un sentiment extrêmement élevé de son excellence et de sa g-randeur. Ce sentiment, quand une âme l'éprouve, lui donne de Dieu des idées si grandes, qu'elle voit avec la clarté de l'évidence que tout lui reste à connaître en Lui. . . Il lui fait tellement apprécier l'immensité divine qu'à travers cette sublime connaissance de Lui-même que Dieu donne à l'âme, elle voit avec la même clarté l'impuissance où elle est de jamais Le comprendre parfaitement. »

194. Sainte Catherine de Gênes, dans ses Dialogues^ nous signale, elle aussi, les g^râces d'illumination qui, à ce moment de la vie spirituelle^,

'' Nous disons à ce moment de la vie spirituelle, car cette ecrande Sainte, dans ce livre des Dialogues où elle dépeint l'itinéraire de l'àme vers la sainteté, nous montre, après une période de luttes et d'efforts g-énéreux, l'àme enfin

deviennent plus abondantes et plus vives. « Dieu envoie à l'âme, dit-elle*, sa divine lumière, et lui fait voir une étincelle du pur amour qu'il nous porte et les g-randes choses qu'il a opérées et opère par cet amour. » 11 éclaire encore cette âme, d'après la même Sainte, sur le prix et l'abondance des grâces qui lui ont été faites, mettant en regard la grandeur de la miséricorde divine et l'aveuglement, la malice du pécheur. Il Téclaire encore sur les mystères de la vie et de la mort de Notre-Seigneur, où éclate d'une manière si frappante Tamour de Dieu pour nous".

195. Tant de lumières ne peuvent manquer de produire de grands effets. Par elles se trouve allumé dans le cœur du contemplatif un véritable incendie de charité. Il aime Dieu, il pense à Lui sans cesse, l'amour lie ses pensées, les ramenant toujours à Dieu dont il ne peut se divertir qu'avec

arrivée au parfait dépouillement (ch. vu), mettant toute sa confiance en Dieu et s'abandonnant sans restriction à la volonté divine. Or, cet état de parfait renoncement constitue, avons-nous dit, le cinquième degré, et c'est alors, d'après elle, quand Dieu veut pousser plus loin dans l'abnégation l'âme fidèle, qu'il lui envoie les lumières dont nous parlons (ch, viii).

^ ire partie, ch. viii.

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violence ; c'est là ce que Richard de Saint-Victor nomme caritas UganSy la captivité d'amour. Plus il aime, plus il aspire à aimer; de là, dans toute la conduite de sa vie, une vigilance plus attentive, des efforts plus généreux, et surtout une ardeur pour le sacrifice qui va grandissant et qui lui fait accepter avec joie les épreuves les plus dures et produire les œuvres les plus pénibles et les plus méritoires ^

I 4- L,^s épreuves purificatrices

196 . Toutes les preuves de dévouement qu'elle donne à son Bien-Aimé ne suffisent pas à contenter l'âme blessée de l'amour divin. Ce qui lui cause alors une peine amère et qui ne sert cependant qu'à aviver sa tendresse, ce sont les obstacles qu'elle rencontre, soit en elle-même, soit en dehors d'elle, et qui s'opposent à son union avec Dieu. Ainsi les besoins de la vie auxquels elle se voit obligée de subvenir (S. Jean de la Croix, Cant. spir., str. 8), les relations nécessaires avec le monde (Ibid., str. 10), en un mot tout ce qui la disirait et l'empêche de vaquer à son amour, lui

^ Cf. Sainte Catherine de Gênes, Dialog., ire partie, ch. IX et X

cause de vrais tourments. Elle se résig-ne cependant, parce que la volonté de Dieu lui est plus chère que tout le reste, mais elle n'en ressent pas moins un ennui pesant. Les tentations, qui souvent alors redoublent de violence, lui apportent une source plus féconde de peines et d'anxiétés. Quand il arrive à cette âme de commettre quelques infidélités, avec quelle amertume ne se les reproche-t-elle pas?

197. Ecoutons le récit que nous fait de ses propres combats la B. Marg^uerite-Marie. Vers l'âge de dix-huit ans, après avoir été pendant longtemps favorisée du don de la contemplation parfaite et élevée à une haute perfection, elle eut à lutter contre la tentation de plaire au monde et de trop donner à ses divertissements. Ce qu'elle va nous dire donnera quelque idée des douleurs et des ang-oisses que causent à l'âme aimante ces rudes combats.

« Au milieu des divertissements, mon Dieu me lançait des flèches si ardentes, qu'elles perçaient et consommaient mon cœur de toutes parts, et la douleur que je sentais me rendait tout interdite. Et cela n'étant pas encore assez pour un cœur aussi ingrat que le mien pour lui faire quitter prise, je me sentais comme liée et tirée à force de

corde si fortement, qu'enfin j'étais contrainte de suivre Celui qui m'appelait en quelque lieu secret, et 11 me faisait de sévères réprimandes : car II était jaloux de mon misérable cœur qui souffrait des persécutions épouvantables. Et après Lui avoir demandé pardon, la face prosternée contre terre, Il me faisait prendre une rude et long^ue discipline; et puis je retournais tout comme devant dans mes résistances et vanités.

« Et puis le soir, quand je quittais ces livrées de Satan, je veux dire ces vains ajustements, instruments de sa malice, mon Souverain Maître se présentait à moi, comme 11 était en sa flagellation, tout défiguré, me faisant des reproches étranges ^ : que c'était ma vanité qui l'avait réduite en cet état et que je perdais un temps si précieux et dont II me demanderait un compte rigoureux à l'heure de la mort; que je Le trahissais et persécutais, après qu'il m'avait donné tant de preuves de son amour et du désir qu'il avait que je me rendisse conforme à Lui. Tout cela s'imprimait si fortement en moi et faisait de si douloureuses plaies dans mon cœur que je pleurais amèrement,

^ Notre-Seigneur se servit donc, en celte occasion, de grâces d'ordre miraculeux ; d'autres foiS;, il proJuit le même etFet par des dons non miraculeux.

34o LES AMES HEROÏQUES

et il me serait bien difficile d'exprimer tout ce que je souffrais et ce qui se passait en moi.

« Pour me veng"er sur moi des injures que je faisais à mon Maître et reprendre cette ressemblance et conformité avec Lui, en soulag-eant la douleur qui me pressait, je liais ce misérable corps criminel de cordes avec des nœuds et le serrais si fort qu'à peine pouvait-il respirer et manger. Je laissais si longtemps ces cordes qu'elles étaient comme tout enfoncées dans la chair, laquelle venant à croître dessus, je ne pouvais les arracher qu'avec de grandes violences et cruelles douleurs : et de même quant aux petites chaînettes dont je serrais mes bras, lesquelles emportaient la pièce en sortant.

(( Les craintes où j'étais d'offenser mon Dieu me tourmentaient plus encore que tout le reste, car il me semblait mes péchés être continuels... Ayant passé plusieurs années parmi toutes ces peines et combats, et beaucoup d'autres souffrances, sans autre consolation que mon Seigneur Jésus-Christ, qui s'était rendu mon maître et mon gouverneur , le désir de la vie religieuse se ranima si ardemment dans mon cœur, que je me résolus de l'être à quelque prix que ce fût. Mais,

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hélas ! cela ne se put encore accomplir de plus de quatre ou cinq ans après, pendant lequel temps mes peines et combats redoublèrent de toutes parts, et je tâchais aussi de redoubler mes pénitences, selon que mon divin Maîlre me le permettait. »

198. Quelques lecteurs s'étonnent de voir ces faiblesses dans de si grandes âmes^; ils se demanderaient volontiers si, lorsqu'elles soutenaient, avec des succès divers, de telles luttes, elles étaient déjà parvenues à une haute vertu. Peut-on dire qu'elles avaient fait à Dieu le don sincère d'elles-mêmes? Ne semblent-elles pas audessous des dispositions que nous avons attribuées à la simple ferveur?

Nous avons dépeint l'âme fervente comme une âme disposée à ne rien refuser à la grâce; avec une pleine sincérité elle proteste souvent qu'elle veut être à Dieu sans réserve; cependant elle est loin d'être aussi vertueuse que l'était la Bienheu-

* Sainte Thérèse s'est reprochée amèrement le trop de condescendance qui, à une époque de sa vie, la faisait aller au parloir plus que sa conscience n'aurait voulu, reg^ardant ces faiblesses comme de grandes infidélités ; cependant ces entretiens étaient en eux-mêmes fort innocents.

reuse Marg-uerite-Marie à l'époque des luttes qu'elle vient de nous décrire. Dieu proportionne «es inspirations aux forces de ses enfants. Aux âmes ferventes II demande moins, connaissant leur faiblesse, Il éloig^ne d'elles beaucoup de sacrifices, Il ne leur découvre pas tous ceux qu'elles pourraient accomplir : ceux qu'il leur laisse à faire leur semblent déjà si durs; et pourtant souvent II les rend plus aisés par des g-râces sensibles.

Malgré ses désirs de perfection l'âme fervente commet beaucoup de fautes de fragilité qu'elle se reproche; elle en commet aussi à son insu, et elle '■ tombe dans beaucoup d'imperfections, sur lesquelles elle se fait illusion, parce qu'elle ne comprend pas toute l'étendue du renoncement auquel elle aspire. Une âme simplement fervente ne se serait reproché ni ces entretiens et ces amitiés qui faisaient g-émir sainte Thérèse, ni ces sorties dans le monde, ni ces ajustements, sans doute fort simples et sans prétention, dont la Bienheureuse Marg-uerite-Marie se punissait si héroïquement.

199. L'âme parfaite elle-même, quand elle dit à son Dieu : « Je suis toute à vous » , ne voit pas de réserve dans cette donation d'elle-même. Dieu, qui lui demande plus qu'à l'âme fervente, ne la

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presse pas aulant que rame héroïque \ Elle ne doit rien refuser à la grâce, mais elle ne doit pas non plus la devancer et agir par empressement humain. Si elle est constamment fidèle, les inspirations deviendront de plus en plus fréquentes et exigeantes. Si les désirs de progrès se ralentissent, si l'âme ne se montre pas avide de faire toujours plus pour son Dieu, alors la giâce cesse de se faire plus lumineuse et plus pressante. Mais celle qui veut, à quelque prix que ce soit, parvenir au sommet de l'amour, reçoit de plus vives lumières et de plus fortes impulsions : plus elle donne à Dieu, plus II demande, et en même temps II permet que redoublent les tentations et les épreuves afin que plus nombreuses soient les vic-

^ Dans un chapitre de son Traité de l'amour de Dieu (x-i3), intitulé : « Comme Dieu est jaloux de nous o saint Franrois de Sales cite le trait suivant : « Un jour sainte Catherine de Sienne était en un ravissement qui ne lui ôtait pas Tusag'e de ses sens; et, tandis que Dieu lui faisait voir des merveilles, un sien frère passa près d'elle, qui, faisant du bruit, la divertit, en sorte qu'elle se retourna pour le regarder un seul petit moment. Cette petite distraction survenue à l'imprévu ne fut pas un péché ni une infidélité, ains une seule ombre de péché et une seule image d'infidélité. Et néanmoins la très sainte Mère de l'Epoux céleste l'en tança si fort, et le glorieux saint Paul lui en fit une si grande confusion, qu'elle pensa fondre en larmes. »

toires. Il ménag-e des circonstances nouvelles qui imposent des sacrifices inattendus, et souvent révèlent à l'âme des attaches secrètes, des restes d'amour d'elle-même, ou bien un défaut de courage et de générosité qu'elle ne remarquait pas. 200. Un riche seigneur donne à ses vassaux une terre à cultiver, terre ingrate qui exige de rudes labeurs. Les uns trop paresseux n'en labourent avec soin qu'une partie ; le reste demeure en friche et ils y laissent pousser les ronces, les broussailles, les mauvaises herbes; ils représentent les chrétiens fidèles mais imparfaits, qui ne visent pas à l'abnégation complète et gardent à côté de vertus réelles beaucoup de défauts. D'autres plus laborieux ne veulent pas qu'un seul pouce de terrain reste infécond; mais parmi ces derniers la plupart n'usent pour déchirer le sol que de bêches ou de charrues, et comme sous une légère couche de terre végétale sont cachés beaucoup de rochers, ils ne peuvent y faire pousser que des plantes à courtes racines; les arbres ombrageux et les arbres fruitiers n'y peuvent croître. Tels sont les fervents, qui bannissent de leur cœur le péché, travaillent à atteindre le vrai renoncement, ne laissent par conséquent aucun défaut sans le combattre, mais dont les vertus

CiOM.NŒNT S'ACQUIERT L'HEROÏSME 345

n'alteig-nent pas une f^rande élévation. D'autres serviteurs, mais en petit nombre, ne craignent pas d'ouvrir les entrailles de cette terre peu fertile; ils ia creusent à une grande profondeur, et extirpent les blocs de pierre qui nuisent à la fécondité du sol. Leur maître, voyant leur bonne volonté, vient à leur secours, employant la mine et faisant sauter les rocs les plus lourds et les plus durs que les serviteurs, malg-ré leur travail acharné, ne pourraient arracher. Ceux-ci remplacent alors ces roches par une terre vég^étaled'unegrande richesse, et sur ce sol renouvelé, ils réussissent à faire pousser et les plantes les plus utiles et les arbres les plus mag-nifiques. Aussi voit-on sur le terrain qui leur a été confié de riches moissons, des jardins remplis de plantes utiles, des verg-ers et des vignes, des parcs aux' allées ombrag-euses. Ces serviteurs si laborieux sont l'imag-e des chrétiens fidèles, au courage indomptable, qui ont fait à la nature une guerre sans merci, dont le Seigneur a achevé l'œuvre en leur envoyant des épreuves rigoureuses, et dans l'âme desquels germent alors et grandissent toutes sortes d'héroïques vertus.

201 . L'âme gagne donc beaucoup à passer par ces épreuves purificatrices. Plus elle se sent éloignée de Dieu, plus elle aspire vers Lui; harcelée

346 LES AMES HÉRÔiOUES

par la tentation, elle redouble d'efforts pour se dégager des étreintes de Satan et s'unir à son Dieu. De là ses luttes contre elle-même ; de là une guerre sans trêve ni merci contre ses tendances à l'amour-propre, à la sensualité, etc. ; de là des victoires admirables, des mortifications prodigieuses.

202. L'histoire de tous les Saints — de tous ceux du moins dont nous connaissons la vie intime — nous présente des épreuves semblables à celle de la B. Marguerite-Marie et se prolongeant, comme les siennes, pendant des années, durant lesquelles ils font sans cesse de nouveaux progrès. Quand,, par une longue et constante fidélité à la grâce, ils ont dompté les résistances de la nature et sont devenus entièrement soumis à Notre-Seigneur, qui « s'est rendu leur maître et gouverneur », on pourrait croire que l'heure de la paix a sonné ; tout au contraire, « ces peines et combats redoublent de toutes parts ». L'âme, en effet, étant devenue capable d'une plus complète purification, les phénomènes que nous venons de signaler s'accentuent chaque jour davantage •et finissent par atteindre un degré d'intensité effrayant. « L'âme en cet état se sent emportée vers Dieu avec une rapidité comparable à la

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vitesse d'une pierre qui, dans son mouvement précipité, s'approche de son centre ». {Cantique spir., str. 12.) L'attraction divine devient de plu& en plus puissante ; mais par là même deviennent de plus en plus vives les douleurs de l'âme incapable de s'unir à Dieu comme elle le voudrait, et mesurant de mieux en mieux la puissance des obstacles qui la séparent de Lui.

Dieu lui donne en effet un sentiment très énergique du néant de la créature, de la laideur et de l'ingratitude du péché. En même temps, Il imprime en elle un sentiment non moins fort de sa sainteté et de sa redoutable justice. On ne peut se faire une idée de Tétat où l'âme est alors réduite, « il lui semble que cela durera toujours » {Nuit obsc, II, 6) et les angoisses qui la torturent sont inexprimables.

2o3. C'est cette crise que saint Jean de la Croix appelle la nuit de l'esprit et qui s'opère,, nous dit-il, par une contemplation très haute et très secrète. Il est bien clair, en effet, que ni les raisonnements de l'oraison méditative, ni les sentiments ordinaires de la vie affective, ne pourraient donner aux Saints cette humilité, cet amour du sacrifice, cet oubli, cette haine d'eux-mêmes,, qui nous étonnent et nous stupéfient. Il faut à

cela une action de la grâce bien aulrement puissante et qui ne peut s'exercer que par les dons du Saint-Esprit.

C'est donc une lumière secrète que Dieu répand dans ces âmes pour les éclairer et les purifier. « A la lueur de cette lumière si pure qui l'envahit pour chasser d'elle les impuretés, l'âme se voit toute misérable et toute souillée; il lui semble que Dieu s'élève contre elle et qu'elle s'élève contre Lui. C'est là un sentiment on ne peut plus pénible... ; elle comprend alors, g-râce aux rayons lumineux qui l'éclairent, qu'elle est indigne du reg"ard de Dieu et des créatures ». {Nuit obsc, 11,5.)

§ 5. But principal de la purification spirituelle

2o4. Le Seigneur ne se contente pas de découvrir à l'âme fidèle son indignité, Il la réduit à une impuissance désolante. Son but est de lui faire toucher du doigt que, par elle-même, elle ne peut rien, et de la rendre de plus en plus passive sous faction de la grâce.

Les épreuves subies dans les deg^rés inférieurs et particulièrement dans la quatrième et la cinquième demeure n'avaient pas le même caractère. Destinées à détacher l'âme des biens trompeurs

COMMENT S'ACQUIERT L'HEROÏSME 349

et à l'attacher aux biens spirituels, elles la rendaient, quand elles étaient bien supportées, de plus en plus ardente à recourir aux moyens et aux pratiques qui rapprochent de Dieu : fréquentation des sacrements, usag"e de la direction, des bonnes lectures, surtout pratique exacte des vertus, charité, apostolat, obéissance, pénitence. L'âme fidèle, grâce à tous ces moyens de perfection, avait donc fait jusque-là de très consolants prog'rès, mais un reste d'activité humaine se mêlait trop souvent à l'opération de la grâce.

Nous avons dit que l'empressement était fort commun et d'ordinaire très visible chez les âmes ferventes; moins sensible chez les parfaits, qui pratiquent les vertus avec plus de force et de courage, mais avec plus de calme, il n'a cependant pas disparu. Ils agissent pour Dieu, mais la nature trouve encore quelque satisfaction dans les vertus qu'ils exercent, dans les pratiques qu'ils emploient; ils aiment à s'humilier auprès d'un supérieur, d'un directeur, parce qu'ils peuvent ensuite se reposer dans les assurances, dans les encouragements qu'ils en reçoivent ; les vertus les plus difficiles sont aussi les plus belles : cette beauté les ravit, elle fait naître en eux des désirs ardents et justement enthousiastes, et leur

35o LES AMES HEROÏQUES

communique un puissant élan vers le bien ; il leur est doux de se dépenser dans les labeurs de l'apostolat, Fespoir d'j réussir excite leur cou« rag-e : s'ils ne reculent pas devant des travaux fort pénibles, si la perspective d'une vie de luttes continuelles, d'abnégation incessante ne les effraie pas, c'est que la pensée des fruits qu'ils recueilleront accroît leur force ; ils trouvent même une consolation dans leurs pénitences et dans leurs épreuves à la pensée que ces souffrances et ces sacrifices sont offerts pour des âmes qu'ils aiment; cette affection, du reste fort légitime, les soutient et les anime. Si la nature en beaucoup de choses s'oppose à la grâce et cause des tiraillements pénibles, sur d'autres points elle agit de concert avec la g-râce et pousse aux mêmes actes; les vertus alors sont pratiquées avec une grande ardeur, et l'âme, si elle est fidèle, gagne de grands mérites et s'élève très haut dans la perfection.

2o5. Un jour vient où Dieu, voyant cette âme assez affermie pour subir avec succès une purification plus rigoureuse et parvenir à un amour plus élevé, faitmouriren elle tout ce qui est humain. (( Pour arriver à être tout, dit saint Jean de la Croix, vous devez vouloir n'être rien. » (Montée, I, i3.) Mais cet anéantissement nécessaire, l'âme ne le réa-

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Userait jamais, si Dieu Lui-même ne Toperait en elle. Il la prive donc pour un temps de tous ses appuis, Il met toutes les facultés dans un état de vide, de dénuement, d'abandon général {Nuit obsc.y II, 6.) L'imag-ination est comme liée, l'esprit est dans les ténèbres, la volonté dans la sécheresse et l'étreinte, le cœur réduit à l'inaction {Ibid., 3 et i6.). L'âme se sent délaissée, ne pouvant trouver de réconfort, ni dans les livres, ni dans les conseils qui lui sont donnés {Ibid., 7.). Elle se voit même parfois impuissante à faire des actes distincts de foi, d'espérance et d'amour; cependant elle possède véritablement ces vertus et continue de mériter, parce qu'elle demeure très librement dans des dispositions de soumission entière à la volonté divine, qui renferment ces trois vertus. Elle s'abandonne en effet entre les mains de Dieu, et attend pour produire des actes distincts qu'il lui en donne le pouvoir.

206. Quand cette rigoureuse purification est généreusement subie, elle établit l'âme dans une disposition excellente. Alors, en effet, elle ne veut que ce que Dieu veut; elle souffre pour qui Dieu veut qu'elle souffre, aussi volontiers pour ceux qui la persécutent que pour ceux qui l'aiment. Ses attraits naturels ont perdu presque toute leur

force; ses répug'nances ont presque disparu; elle n'est plus, à beaucoup près, aussi sensible qu'autrefois. Le désir de faire quelque chose pour son Dieu la possède si pleinement qu'elle a comme perdu l'habitude de formuler d'autres désirs. Si, jadis, avant d'agir, elle consultait le bon plaisir divin, elle regardait aussi du côté de la terre, examinant les actes qu'elle allait accomplir, en pesant les avantages et les difficultés; maintenant elle regarde constamment du côté du ciel, elle ne veut pas s'arrêter à considérer autre chose que la volonté de son Dieu. Cette volonté divine va-t-elle lui demander de nouveaux sacrifices, la placer sur la croix ou l'élever sur le Thabor, elle ne s'en préoccupe pas, disposée qu'elle est à accepter tous les événements que la Providence ménagera, à exécuter tous les ordres qui lui seront donnés, à suivre tous les mouvements de la grâce. Du reste la partie suprême de ses puissances, ce que les Maîtres appellent la pointe de l'âme est si bien tournée vers Dieu , si fortement liée à l'Objet de son amour, qu'elle se sent comme incapable de se détourner de Lui. Sans doute elle n'est pas à l'abri de toute faute, mais les fautes ne peuvent être que rares et légères chez une âme dont les dispositions ordinaires sont celles que nous venons de décrire.

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207. La Vénérable Marie de l'Incarnation explique très bien comment et pourquoi Dieu chez les âmes généreuses purifie successivement toutes les puissances.

Après avoir parlé du retranchement des douceurs sensibles, elle dit : « La nature étant anéantie premièrement par la pénitence, et en second lieu par la privation des délices spirituelles (sensibles). . . est humiliée à un point qui ne peut se dire, pendant que la partie supérieure est dans un contentement très véritable de se voir délivrée de ce qui empêchait la vraie et parfaite pureté dans la jouissance de son souverain Bien. » L'âme dégagée du sensible entre donc dans un état supérieur qui est l'état contemplatif.

« Mais l'Esprit de Dieu, qui veut tout pour Lui, voyant que l'entendement, pour épuré qu'il soit, mêle encore quelque chose du sien et de son propre agir dans les opérations divines, ce qui est une impureté et un défaut notable... l'arrête, en sorte qu'il est comme suspendu et rendu entièrement incapable de ses opérations propres et ordinaires » ; celles-ci cependant, dégagées des influences sensibles, étaient fort élevées et ne nourrissaient pas l'amour-propre car l'entendement (( ne les estimait pas être siennes, vu que

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