Colère. — « La recherche des douceurs
spirituelles est, pour ainsi dire, générale chez les commençants; ils ne savent pas en jouir ordinairement sans commettre beaucoup de fautes qui viennent de la colère. Lorsque ces douceurs et ces délices leur manquent, ils sont frappés d'une morne tiédeur qui les rend désagréables dans leurs rapports avec le prochain , irascibles à la moindre occasion et vraiment insupportables. Et cet état succède très souvent au recueillement sensible et savoureux de l'oraison. Dès que cette jouissance leur est enlevée, la nature se laisse aller au dégoût et à l'ennui, absolument comme fait l'enfant à qui on enlève le sein où il prenait ses délices. Cet ennui est un effet naturel où il n'y a pas de faute, pourvu que la volonté n'y adhère pas, mais dont l'imperfection doit être purifiée par les aridités et les angoisses de la nuit obscure.
« Il y a encore des commençants que leur zèle inquiet fait tomber dans un autre genre de colère spirituelle. Ils s'emportent contre les péchés d'autrui, ils observent le prochain, et sont parfois saisis d'un impétueux désir de le reprendre avec indignation. Ils le font même quelquefois" comme s'ils étaient la règle souveraine de la vertu. Tout cela est bien opposé à la mansuétude spirituelle. »
Ce n'est pas seulement à propos des défauts qu'ils aperçoivent en autrui que ces chrétiens se montrent impatients et irrités ; c'est aussi quand ils ont à subir quelque contrariété ou quelque contradiction. Il est « une imperfection grandement nuisible, au dire de saint François de Sales, de laquelle peu de gens s'abstiennent, qui est que s'il nous arrive de censurer le prochain ou de nous plaindre de lui, ce qui nous devrait rarement arriver, nous ne finissons jamais, mais recommençons toujours et répétons nos plaintes et <loléances sans fin, qui est signe d'un cœur piqué et qui n'a point encore de vraie charité ». (Lettre à 3/™^ de Brulard, janvier 1606.)
Mais reprenons le texte de saint Jean de la Croix : « D'autres s'irritent durement contre euxmêmes à cause de leurs imperfections. Ils sont si impatients qu'ils voudraient devenir des saints en un jour... Plus ils se donnent de mouvement et moins ils avancent, faut d'attendre avec patience que le Seigneur leur donne les grâces nécessaires pour arriver. »
1 70 . Gourmandise spirituelle. — « Il y a beaucoup à dire sur ce sujet, car à peine rencontre-ton un seul commençant, si fervents d'ailleurs que soient ses premiers pas dans la carrière spiri-
tuelle, qui ne tombe dans une des nombreuses imperfections auxquelles donne naissance la douceur des dél)uts dans la vie intérieure ; c'est ce plaisir qu'ils recherchent plus que la pureté et la vraie dévotion... Le ij^oùt qu'ils y trouvent les porte, par exemple, à se tuer par les pénitences, ou à épuiser leurs forces dans des jeûnes prolong-és, sans l'ordre ni le conseil de personne... Vous en verrez d'autres s'obstiner avec leurs maîtres spirituels pour les faire céder à leurs désirs et obtenir, à la fin, comme par force, leur assentiment. Ne parviennent-ils pas à leur fin, ils s'attristent aussitôt comme des enfants ; ils sont de mauvaise humeur, et il leur semble qu'ils ne font rien pour le service de Dieu parce qu'ils ne suivent pas leurs inclinations...
« Les personnes dévorées de cette soif des satisfactions les recherchent beaucoup plus dans leur communion qu'elles ne s'appliquent à louer et à adorer en toute humilité le Seigneur venu en elles... De même à l'oraison ; elles font consister toute son importance dans la dévotion sensible et savoureuse ; elles cherchent à se la procurer, à tour de bras, comme on dit, se fatiguant la tète et s'épuisant; manquent-elles leur but, elles sont inconsolables, et la répugnance qu'elles
éprouvent à se livrer de nouveau à roiaisoii la leur fait abandonner tout à fait. »
171 . Envie et paresse spirituelle. — « Le bien du prochain cause quelquefois du déplaisir aux commençants. Ils ressentent de la jalousie et des mouvements d'humeur contre ceux qui, plus avancés dans la vie intérieure, les surpassent en mérite. Ils s'attristent de leurs vertus et ne peuvent souffrir qu'on en fasse l'élog-e sans aussitôt prendre la contre-partie et chercher à neutraliser autant que possible l'effet de la louange. Toujours avides de prééminence, ils sont très peines de ne pas être l'objet de la même admiration que les autres...
« La paresse spirituelle porte d'ordinaire les commençants à se traîner avec lenteur dans les exercices où l'esprit a le plus de part. Comme ils sont accoutumés aux consolations sensibles, lorsqu'ils ne les rencontrent pas dans les choses spirituelles, celles-ci leur deviennent à charg-e... Beaucoup d'entre eux voudraient voir Dieu désirer ce qu'ils désirent ; ils s'attristent d'être forcés de subir sa volonté, et ce n'est pas sans une extrême répugnance qu'ils se soumettent à ce divin vouloir... Ils deviennent aussitôt tièdes, si on leur commande quelque chose contre leur gré.
Très empressés à la poursuite des jouissances et des délices de l'esprit, ils sont pleins de mollesse dans tout ce qui exig-e de l'énergie et dans le travail de la perfection. »
Beaucoup d'âmes pieuses, avons-nous dit plus haut, ne montrent pas de ces défauts choquants que le saint auteur vient de nous signaler ; elles servent Dieu de bon coeur, marchent par une voie douce et tranquille, répandent autour d'elles l'édification et le bon exemple. On reconnaît pourtant qu'elles ne sont encore qu'au début de la dévotion en ce que les vertus fondamentales, l'humilité, la patience, la mortification ne sont pas en elles profondément enracinées ; une petite épreuve, une humiliation les trouve trop sensibles ; aussi se laissent-elles aller à beaucoup de fautes de surprise et de fragilité.