CHAPITRE III Piété aride
§ I . Diminution des faveurs sensibles
172. De cette doctrine de saint Jean de la Croix il ressort donc que les âmes chrétiennes, arrivées à ce point de la vie spirituelle, sont pleines de louables dispositions, mais encore bien éloignées de la perfection.
Il est des chrétiens qui en demeurent là toute leur vie ; ils sont trop inconstants, trop faibles dans la lutte contre eux-mêmes pour mériter de s'élever plus haut. Mais, tout en se maintenant à ce point, ils éprouvent dans leur état intérieur un chang-ement notable ; les consolations sensibles leur sont peu à peu retirées, ils ne reçoivent plus en si grande abondance ces secours qui suppléaient si puissamment à leur faiblesse. Ils se soutiennent toutefois grâce à la solidité de leur foi, et aussi par suite des bonnes habitudes acquises, habitudes, il est vrai, insuffisantes à les pousser plus avant, mais qui suffisent à les empêcher de reculer.
A ce propos, faisons en passant cette remarque consolante que ces habitudes, tout en diminuant pour eux la difficulté, ne diminuent point leur mérite. En effet, elles sont acceptées, consenties, aimées ; tous les actes qui en procèdent, on les a voulus, on les veut encore, ils sont donc libres et méritoires.
Puisque nous parlons de l'aridité, il importe de ta définir. Certains auteurs semblent confondre l'aridité avec la tendance aux distractions ou avec l'impuissance ; ces états d'âme sont cependant différents, bien que souvent unis. L'âme qui est poursuivie par les distractions ne pense pas autant qu'elle le voudrait aux vérités de la foi ; mais par moments elle peut s'en pénétrer et en être émue. L'âme qui est dans Y impuissance £^émit de ne pouvoir faire des considérations, s'arrêter à des pensées réconfortantes, sa raison semble paralysée, elle peut se rappeler en çros certaines vérités, mais non les approfondir, incapable qu'elle est de réflexions suivies. Il peut arriver au contraire qu'une âme soit dans V aridité et fasse de sérieuses considérations, qu'elle se représente sans difficulté les mystères de la foi; mais tous ces raisonnements, souvenirs, représentations, qui la fortifient, ne la touchent
pas. Ils peuvent déterminer la volonté à agir pour Dieu, mais sans causer d'émotion dans la partie sensible.
L'aridité n'est donc que la diminution ou la soustraction des douceurs sensibles.