L'abnégation chez tous ces chrétiens du
troisième degré n'est pas nulle, mais elle est incomplète ; ils ne semblent pas comprendre fout le prix du par/ait renoncement, i/s n'y aspirent pas. De là il résulte que leurs vertus et leurs imperfections non seulement se succèdent, mais se mélang^ent souvent dans l'accomplissement d'une même œuvre. Ainsi, quand ils exercent le zèle, ils mêlent à des pensées de foi beaucoup d'agitation purement naturelle ; ils s'appuient fort sur les moyens humains et n'ont pas en Dieu cette confiance absolue qui donne aux âmes parfaites une si tranquille énergie et une pleine possession d'elles-mêmes.
Dans l'édifice que chacun de nous bâtit pour l'éternité, il y a, dit l'Apôtre (I. Cor., III, 12), des matériaux de valeur bien diverse; tout passera par le feu : l'or, l'argent, les pierres précieuses s'y purifieront; le bois, le foin, le chaume y seront consumés. Ceux dont nous parlons mettent sans doute dans leur œuvre de chaque jour des matériaux de prix, mais ils y laissent entrer aussi beaucoup d'éléments vils, qui deviendront autant d'aliments pour le feu purificateur.
En attendant « le jour du Seigneur, où l'œuvre de chacun apparaîtra comme elle est », uniuscujusque opus manifestum erit, dies enim Domini
declarabit, il n'est pas facile à l'œil humain d'apprécier la valeur de l'édifice. Parfois sous une couche de riches métaux se cachent des matériaux moins précieux; parfois, au contraire, l'or et l'arg-ent sont dissimulés sous des dehors vulgaires : chez les uns ce sont les qualités, chez les autres ce sont les défauts qui se montrent à première vue. Tout jugement précipité risque fort d'être erroné.
182. On peut toutefois assurer, sans crainte d'erreur, que les défauts plus ou moins visibles que nous avons attribués aux chrétiens de cette catégorie nuisent grandement à leurs mérites ; et s'ils sont obligés par état de travailler au salut et à la sanctification des autres, — bien des prêtres et des religieux doivent être classés dans cette troisième demeure — des imperfections aussi nombreuses font grand tort à leurs œuvres. Trop pleins d'eux-mêmes, ces ouvriers évangéliques « ne font rien purement pour Dieu ; ils se cherchent en tout et mêlent toujours secrètement leur propre intérêt avec la gloire de Dieu dans leurs meilleurs entreprises ».
Voyez comme ils se dépitent et sont tentés de se décourager quand leurs œuvres n'ont pas tout le succès désirable; s'ils tenaient tant à réussir,
ago LES PHASES DE LA PIETE
c'était bien pour la çloire de Dieu, mais c'était aussi — leur dépit en est la preuve — pour leur satisfaction personnelle.
Tant qu'ils ne seront pas plus avancés dans le renoncement, leurs travaux, leur activité paraîtront peut-cire fort efficaces, eux-mêmes ne seront pas les derniers à les croire tels ; en réalité leur zèle, sans être stérile, ne produira pas de g^rands fruits.
i83 . Sainte Thérèse décrit, comme nous l'avons fait, l'état des âmes de la troisième demeure ; elle ! signale ce mélange de piété et d'imperfection que l'on rencontre chez elles :
« J'ai connu, dit-elle, des personnes, et je crois pouvoir dire en assez grand nombre, parvenues à cet état Elles avaient mené pendant de nombreuses années une vie correcte ; l'Ame, le corps, tout en elles était bien réglé, autant qu'on en pouvait juger, et voilà qu'après ces années de fidélité, lorsqu'on pouvait croire qu'elles foulaient le monde sous leurs pieds, du moins qu'elles en étaient complètement désabusées, Dieu venant à les éprouver dans des choses de peu d'importance, elles se laissaient aller à tant d'inquiétudes, à de telles angoisses de cœur que j'en étais tout interdite, et même je craignais pour elles...
« Quelque cliose de semblable se passe pour peu qu'on méprise ces personnes ou qu'on touche à leur honneur. Souvent, il est vrai, Dieu leur fait la grâce de bien le supporter, car II aime à rendre la vertu recommandable, Il ne veut pas que l'eslime qu'on a pour elle souffre d'atteinte ; de plus II veut récompenser ces âmes de leurs fidèles services, car II est si bon, Lui, notre vrai Bien ; mais même dans ce cas il leur reste une inquiétude qu'elles ne peuvent maîtriser, et qui ne cesse pas de sitôt. Et pourtant, ô grand Dieu, ces personnes-là n'ont-elles pas tant et tant de fois considéré les souffrances du Seigneur, et compris combien il est bon de souffrir, et même ne le désirent-elles pas? Que dis-je, elles voudraient que tout le monde imitât leur vie ! Plaise au ciel qu'elles ne rejettent pas sur les autres la cause des peines qu'elles subissent et ne s'en attribuent que le mérite. »
La Sainte donne d'autres exemples des défauts que l'on rencontre dans celte troisième demeure : une attache plus ou moins avouée aux biens de ce monde, l'empressement à les augmenter, et cette crainte excessive d'en trop faire, de dépasser les limites de la prudence, de compromettre son repos ou sa santé au service du bon Maître, etc.
Telles sont les faiblesses que blâme avec raison sainte Thérèse ; on les trouve en effet chez ces âmes sincèrement bonnes, qui, du reste, ont bien conscience de leur mérite, mais qui sont encore loin de la perfection.
§ 3. Défauts provenant du tempérament
184. Dans toutes les âmes dont nous avons parlé jusqu'ici les défauts de tempérament restent très apparents. On les remarque surtout dans les premiers degrés de la vertu; ils deviennent moins choquants, mais ne disparaissent pas, pendant la période des consolations sensibles; ensuite ils redeviennent plus visibles, si l'âme cesse de s'élever dans la vertu. Le tempéramentest en effet une disposition naturelle provenant de l'organisme : tant que les puissances supérieures de l'âme ne sont pas assez fortes pour résister aux impulsions des facultés inférieures, le tempérament fait vivement sentir son action.
Avant la faute originelle tous les éléments du corps humain étaient dans un équilibre parfait, aucun n'avait sur les autres une prépondérance nuisible; depuis le péché, ce bel ordre a disparu. Sans doute chez certaines personnes les divers principes d'activité, de modération, d'impression-
Habilité, de fermeté, se contrebalancent très heureusement; mais chez beaucoup d'autres l'un des éléments a une grande puissance et les autres une action très faible; l'organisme alors est mal ha-rmonisé et exerce sur l'âme une influence fâcheuse. On distingue assez généralement les tempéraments sanguin, lymphatique, nerveux et bilieux. Qu'on ait raison ou non d'attribuer à la prédominance des éléments désignés par ces mots les caractères que nous allons décrire, nous ne l'examinerons pas : cette question n'est pas de notre compétence; mais on ne peut contester l'existence des caractères eux-mêmes; et le lecteur nous permettra de les rattacher, ne serait-ce que parce que cette hypothèse est généralement admise, à l'influence de ces divers éléments.
i85. Il se rencontre des personnes qui par disposition native sont ardentes mais peu réfléchies, actives mais inconstantes, aimables et prévenantes rlquand rien ne les choque, mais, quand elles se heurtent à quelque obstacle, vives et impatientes; leur mauvaise humeur est du reste passagère et le dégénère point en rancune. Elles sont optinistes, mais parce qu'elles voient tout en rose et le prennent guère le temps de réfléchir, elles sont mprudentes : quand on leur expose une affaire, en
trois mots elles veulent la régler. Elles ne sont ni molles ni paresseuses, ne manquent pas d'initiative, se mettent de bon cœur au travail, mais facilement elles deviennent ombrageuses, jalouses quand d'autres réussissent mieux qu'elles. Elles sont d'une humeur agréable, souvent d'une gaieté expansive, elles ont un esprit primesautier, prompt aux réparties, mais elles sont mobiles, brouillonnes et téméraires. Le sang, quand il est vif et bouillonnant, et quand les autres éléments ne viennent pas modérer son action, serait, croit-on, le principe de ces qualités et de ces défauts; aussi appelle-t-on ce tempérament le tempérament sanguin.
i86. Tout autres sont les défauts que l'on attribue au tempérament lymphatique, à savoir la lenteur, l'insouciance, la mollesse : « Je ne puis pas, c'est trop difficile, c'est impossible » telle est la plainte qui s'échappe fréquemment des lèvres du lymphatique; le sang paraît figé dans ses veines, et rien ne peut l'échauffer. Son indolence le préserve des grands crimes, mais tant qu'elle n'aura pas fait place à une énergie surnaturelle, elle le rendra incapable de vraie vertu. Quand l'élément qui produit cette apathie n'existe qu'à petite dose, il sert de modérateur à la précipitation
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produite par le tempérament sani^uin, il permet à i'âme de réfléchir, de prendre ses mesures; mais s'il devient prédominant, il engendre la paresse et l'inaction.
187. Plus déplorables encore sont les défauts du tempérament nerveux. Nous avons dépeint la mobilité des sanguins; l'inconstance des nerveux est plus fâcheuse encore. Les causes les plus insig^nifiantes produisent sur eux de vives impressions; très souvent même ces impressions n'ont pour cause rien de réel, mais des faits purement imag-i- Haires. Si l'imagination ne crée pas de toutes pièces les fantômes qui agitent les nerveux, qui les plongent dans une noire tristesse, ou leur font concevoir des espérances chimériques, du moins elle grossit les moindres faits, et en fait déduire les conclusions les plus inattendues. L'imagination est reine chez les nerveux; or cette puissance est à la fois mobile et tenace : parfois, en effet, elle passe en un clin d'oeil et sans raison d'une conviction à une autre toute contraire; parfois aussi ;lle s'attache sans motif à une idée fausse, elle s'en nourrit, elle y revient sans cesse et y puise des entiments de joie ou de tristesse, d'amour ou l'aversion que rien n'autorise. La raison a très >eu de prise sur les nerveux; aussi s'ils se laissent
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aller à leurs tendances, s'ils négligent le seul moyen de se corriger, qui est de réagir contre leurs nerfs et contre leurs impressions avec une volonté fernu et énergique, ils deviennent de plus en plus fantasques, capricieux, bizarres.
Cependant l'absence de toute nervosité ne serait pas une qualité. Celui qui, tout en sachant se contenir et se diriger toujours par des motifs sages et mûrement pesés, ressent vivement le bien et le mal, peut communiquer ses bonnes et salutaires impressions : il faut être ému pour émouvoir.
i88. Aux personnes d'un tempérament bilieux on attribue communément un caractère froid, énergique, résolu et tenace^. Les qualités auxquelles prédispose ce tempérament sont des plus précieuses. En revanche, quand il est sans mélange, il engendre facilement la dureté, l'égoïsme, l'amour du commandement, la soif de la domination. Facilement aussi il porte aux jugements sévères, injustes, aux critiques, au dénigrement;
' L'énergie et la ténacité peuvent provenir de la volonté, comme nous le dirons plus tard , par conséquent du caractère de l'àme et non de l'organisme. Il nous semble vrai cependant, comme on le croit généralement, que certain tempérament peut contribuer, pour sa part, à produire o: dispositions.
les bilieux sont souvent pessimistes; dans leurs rapports avec le prochain ils se montrent peu ouverts et peu aimables.
I89. Les qualités et défauts provenant du tempérament sont rarement aussi tranchés que nous venons de les montrer, parce que les divers éléments dont nous avons parlé se combinent et s'atténuent les uns les autres, et aussi parce que l'éducation, les leçons de l'expérience contribuent à corriger les défauts naturels. Souvent aussi les dons de l'esprit, la vivacité de l'intelhg^ence, la droiture du jugement rendent ces défauts moins choquants. Mais surtout les combats vaillamment soutenus pour l'amour de Dieu, les victoires fréquemment remportées en affaiblissent la violence.
Les chrétiens lâches et égoïstes ne luttent que très faiblement contre leur tempérament; ils croient avoir trouvé une excuse à leur paresse quand ils ont dit : « il ne tient pas à moi d'avoir tel ou tel défaut; si ma nature est violente, apathique ou sottement impressionnable, je n'en suis pas responsable, je ne me suis pas choisi moimême mon tempérament ». L'âme généreuse ne recourt pas à ces vaines excuses, elle lutte et elle parvient toujours, sinon à faire entièrement disparaître, du moins à enlever en partie ce qu'il y a
de défectueux dans ses dispositions naturelles. Quand elle aura par sa fidélité gravi les deg"rés de la perfection et obtenu les grâces éminentes de lumières et de force que Dieu accorde aux âmes ferventes et parfaites, elle verra ses qualités natives grandir et se surnaturaliser, et ses défauts diminuer de beaucoup et devenir presque imperceptibles.