CHAPITRE III Humilité
I. Humilité commune et humilité de perfection. — Le directeur doit inculquer les principes de l'humilité ; faire sentir à ses pénitents le besoin qu'ils en ont ; en faire ressortir les grands avantages.
211. D'après ce qne nous avons dit jusqu'ici, les grâces sensibles qui gagnent le cœur et l'attachent fermement au service de Dieu sont surtout abondantes chez ceux qui mènent une vie recueillie et mortifiée; mais ces douceurs, que Dieu accorde pour nous exciter à la prière et au renoncement, peuvent devenir dangereuses ; elles peuvent développer l'amour-propre et fournir un aliment à l'orgueil. Quand même elles ne l'aviveraient pas, si elles ne le rabaissent, si l'âme n'en prend occasion de mieux connaître ses misères et d'avouer son néant, les effets de cette grâce de dévotion seront bien atténués, et la marche en avant de l'âme vers la perfection sera bientôt arrêtée.
L'humilité est donc indispensable ; si elle accompagne la mortification, les grâces divines devien-
dront de plus en plus puissantes, Deiis hamilibus dat gratiam, et l'avancement sera assuré et rapide.
L'humilité qu'on doit inculquer à ces âmes pieuses n'est pas seulement l'humilité commune, de précepte pour tous, parce que tous, même les chrétiens vulgaires, en comprennent la nécessité. L'humilité commune, en effet, consiste à ne pas s'estimer et à ne pas se faire admirer et louer pour des qualités qu'on n'a pas, ou pour des avantagées futiles qui ne méritent évidemment aucune estime, comme la toilette, le luxe. Elle consiste encore à ne pas vouloir s'élever au-dessus des autres et à ne pas les mépriser; et, enfin, à souffrir sans aigreur, de la part de ceux qui ont charge et mission pour cela, les blâmes et les reproches qu'on s'est attirés par ses fautes.
Mais il est une humilité plus parfaite, qui suppose des connaissances plus délicates que le vulg-aire ne possède pas, à laquelle, par conséquent, il peut manquer sans pécher, n'en comprenant pas l'oblig-ation. C'est l'humilité de perfection. Pour la pratiquer, il faut non seulement ne pas tirer occasion des qualités que l'on possède, pour se grandir à ses propres yeux, mais avoir une basse opinion de soi-même, et cette basse
opinion, accepter de bon cœur que les autres la partag'ent et qu'ils témoignent leur peu d'estime par des manques d'ég-ards ou même des mépris.
212 . C'est à ce deg-ré plus avancé de l'humilité qu'il faut amener les âmes pieuses, si l'on veut consolider leur piété et les conduire à la ferveur.
Ce n'est certes pas une petite tâche; de cette sorte d'humilité on a dit avec raison, qu'inconnue des philosophes de l'antiquité, c'était une vertu réservée au christianisme. Elle est au-dessus des forces de la nature ; mais Celui qui est venu par ses exemples et ses leçons l'enseigner au monde, Celui qui a dit de Lui-même : Ecfo sum. vermis et non homo , opprobrium hominum et abjectio plebis^, le Dieu qui s'est anéanti jusqu'à prendre la forme de l'esclave, donne aux âmes de bonne volonté ces sentiments d'humilité parfaite et les façonne ainsi à sa propre ressemblance.
La première chose que doit observer le directeur, c'est de bien inculquer à ses pénitents les principes de l'humihté, de les engager à se les rappeler souvent, afin de s'en bien pénétrer et d'en être persuadés comme nous le sommes des vérités premières, dont l'évidence ne nous abandonne
' Je suis un ver et non un homme, l'opprobre des humains et le rebut du peuple. Psalm., xxi, 7.
34o DIRECTION DES AMES PIEUSES
jamais. Le grand principe de l'humilité, c'est celui qu'exprime si bien saint Paul : Quid habes quod non accepisti? Si autem accepisti, quid gloriaris quasi non acceperis'^ ? Les quelques qualités que nous avons et que, du reste, nous sommes toujours portés à nous exagérer, ne viennent pas de nous, mais de Dieu; nous ne possédons en propre que nos défauts et nos péchés. « Hélas, dit saint François de Sales {Vie déuote, III, 5) les mulets laissent-ils d'être de lourdes et puantes bêtes pour être chargés des meubles précieux et parfumés du prince. »
2i3. Les auteurs spirituels exposent longuement toutes les raisons que nous avons d'être humbles : de nous-mêmes nous ne sommes rien, nous ne possédons rien, nous ne valons rien et enfin nous sommes pécheurs. Ne faisant point un traité d'humilité, nous ne nous étendrons pas sur ces principes^; nous dirons seulement que le directeur doit les posséder afin de montrer souvent à ses pénitents déjà pieux combien l'estime de soi est une chose vaine et insensée.
^ Ou'as-tu que tu n'aies reçu ? Si l'on t'a donné, pourquoi le montrer fier comme si lu n'avais pas reçu? (/"= Cor., iv, 7,)
2 Voir sur ce point M. Olier : Introduction aux Vertus chrétiennes. Il est admirable de clarté et de profondeur.
Le père spirituel doit s'appliquer aussi à rabattre chez ses enfants l'esprit de superbe par la façon dont il en use avec eux ; non pas qu'il convienne de les rudoyer, ils ne seraient pas encore assez fervents pour subir cette épreuve avec profit, mais il ne leur témoignera aucune admiration, aucune estime exagérée. De plus il attirera leur attention sur leur amour-propre, car c'est un défaut auquel les commençants se laissent aller le plus ordinairement d'une manière inconsciente. Quand ils auront failli en quelque point, et que leur faute, comme cela arrive souvent, procédera d'un manque d'humilité, il leur fera remarquer doucement, mais sans faiblesse, leurs torts; il les leur fera avouer, en leur montrant combien ils sont encore loin de la perfection, et comment, s'ils avaient voulu, il n'eût point été trop difficile, en priant et en s'humiliant, d'éviter cet écart. « Je ne m'étonne nullement, dira-t-il, de votre faiblesse; je sais ce qu'il y a de bon en vous, mais je sais bien aussi ce qui reste en vous d'orgueil et d'amour de vous-même; vous avouerez bien que l'humilité n'est pas votre vertu dominante. Il serait si beau pourtant de savoir reconnaître sa misère et , par amour pour Jésus humilié, de supporter les froissements et les
humiliations. Oh ! que les âmes humbles sont saintes, qu'elles sont fermes dans le bien, fortes contre le démon, qu'elles sont aimées de Dieu. Qu'il est beau de dire avec les Saints : « Seigneur je consens volontiers à souffrir et à être méprisé pour vous. Domine pati et contemni pro te*. » — Et il n'est point aussi difficile que tous pourriez le croire d'atteindre à cette humilité ; il suffit d'aimer beaucoup Celui qui est si aimable ; l'amour de Jésus rend douces toutes les épreuves et toutes les humiliations ; priez, aimez et vous deviendrez des héros d'humilité. »
Si l'on craint que les pénitents ne s'abandonnent à quelques vains sentiments de complaisance en eux-mêmes, on leur proposera l'exemple de ceux dont les vertus sont plus parfaites, dont les mérites surpassent les leurs, ceux qui ont travaillé, souffert et mérité davantage pour leur Dieu; ou bien encore, tout en les encourageant et se réjouissant avec eux de leurs petits efforts, on leur rappelera que c'est bien peu de chose auprès de ce que Dieu mérite. — Oh ! si Ton comprenait combien bon, combien parfait, com-
1 Réponse de saint Jean de la Croix à Notre-Seigneur, qui lui demandait quelle récompense il désirait. V. son office dans le Bréviaire.
HUMILITE i'A^
bien aimable est ce g^rand Dieu , on ferait sans peine pour Lui de bien plus grands sacrifices !
Enfin on leur remontrera encore ce qu'ils auraient pu et ce qu'ils auraient dû faire, s'ils avaient été fidèles aux grâces de choix qui leur ont été octroyées, s'ils avaient répondu aux vues toutes de miséricorde que Dieu avait sur eux.
2i4. Nous venons de dire que, tout en montrant aux âmes pieuses le besoin qu'elles ont de l'humilité, il fallait leur en montrer les charmes et les avantages ; c'est, en effet, l'une des tâches les plus importantes de la direction de faire estimer et désirer cette belle vertu, et d'amener les chrétiens à la demander par d'ardentes et d'instantes prières.
Il faut donc rappeler quelle haute opinion tous les Saints ont eue de l'humilité, comment tous sont d'accord pour la représenter comme le fondement de la sainteté : sanctitatis fiindamentuni (S. Cyprien), la première vertu des chrétiens : prima virtus christianoriim (S. Jérôme), la gardienne de toutes les vertus (S. Bernard). De même que l'orgueil est le principe de tout péché, initium omnis peccati superbia [EccL, x, i5), le péché capital parmi les péchés capitaux, l'humilité est une vertu capitale et le principe de toutes les
autres. Saint Athanase, dans la Vie de saint Antoine, raconte que le Seig^neur montra un jour au saint cénobite le monde entier couvert de filets €t de pièges, et que, effrayé à la vue de tant et de si grands dangers, Antoine demanda comment on pouvait y échapper. — Par l'humilité, lui fut-il répondu.
« L'humilité et la charité, écrivait saint Fran- ■çois de Sales, sont les maîtresses vertus ; les autres suivent, comme les poussins font des mères poules. )) Il faut rappeler souvent aussi quel amour de prédilection le Seigneur a toujours eu pour les humbles, combien cette vertu nous rend chers au Cœur de Jésus, chers au Cœur de Marie, enfin que les plus hautes places du ciel sont réservées à ceux qui se seront ici-bas humiliés davantage : Oui se humiliât, exaltabitur.
Heureux sont ceux qui se sont fait une haute idée de l'humilité, qui la désirent et la recherchent comme la perle précieuse de l'Evangile, qui surtout adressent à Dieu pour l'obtenir de vives et constantes supplications. C'est le chemin le plus sûr pour arriver à l'humilité ; la prière persévérante fera plus pour l'acquisition de cette vertu surhumaine que toutes les méthodes du monde. Et, pour mieux le faire comprendre à ses enfants,
le père spirituel fera bien quelquefois, quand ils lui demanderont des prières, de répondre : « Oui, je prierai pour vous, je supplierai le bon Dieu de vous rendre bien humbles, quand même il devrait pour cela vous faire passer par de rudes humiliations. »
//. Pratique de l'humilité, — i" Avouer sa bassesse ; 20 consentir à ce que les autres la reconnaissent, et renoncer à leur estime ; 3° enfin accepter les humiliations.
2i5. Nous ne voulons pas dire cependant que la prière doive être employée à l'exclusion de tout autre moyen. Ce n'est point une chose vaine de s'étudier à produire des actes d'humilité : Humiliatio est via ad hiimilitatem siciit lectio ad scientiam. « On devient humble en s'humilianf, comme on devient savant en étudiant. » Ces efforts pour s'humilier sont fort louables et, d'ailleurs, quelle est l'âme de bonne volonté qui demanderait sincèrement au Seigneur la vertu d'humilité sans s'efforcer d'en produire les actes.
La première manière d'exercer l'humilité, c'est d'accepter sa bassesse, ou, comme le dit saint François de Sales, d'aimer son abjection. {Vie dévote, in, 6.) Nous sommes néant, confessons de bonne grâce notre néant et, au lieu de nous
courroucer en nous voyant infirmes, misérables, sujets à toutes sortes de faiblesses, d'imperfections et de péchés, avouons en toute simplicité que c'est une grande grâce de Dieu si nous ne sommes pas encore pires, et même réjouissonsnous de n'avoir rien de bon que ce que Dieu a mis en nous. Voilà ce qu'il faut rappeler à ceux qui se dépitent, s'irritent contre eux-mêmes, à ceux qui s'étonnent de leurs chutes ou qui se laissent aller à de vaines inquiétudes et au découragement ; car ce qui manque à ces chrétiens si portés aux noires pensées, c'est l'amour de leur abjection ; dans le désir inquiet qu'ils éprouvent d'être délivrés de leurs misères, il entre, à leur insu, peut-être, une grande part d'amour-propre et d'orgueil.
216. Si nous avons une basse opinion de nousmêmes et que nous nous traitions en conséquence, il nous sera facile d'accepter sans humeur que les autres aient de nous la même opinion ; et c'est dans ce renoncement à l'estime d'autrui que consiste la seconde manière de pratiquer l'humilité.
La première chose à conseiller sur ce point, c'est de réprimer vigoureusement et constamment les désirs, les préoccupations de vaine gloire qui
naissent si spontanément dans le cœur humain. On devra donc repousser, dès qu'on s'en apercevra, tout désir d'être admiré ou estimé, de passer pour habile, aimable, intellig-ent, pieux, etc. On ne s'arrêtera point à ces rêveries enfantines où l'on imagine des conversations et des événements dans lesquels on se donne toujours le beau rôle. On ne s'arrêtera pas davantage au désir d'être recherché, consulté, ni même d'être approuvé.
Enfin, il faut lutter contre un sentiment bien ordinaire à l'âme vaniteuse et qui, trop souvent^ influe sur sa conduite : que va-t-on dire, que pensera-l-on de moi ? Ne vaut-il pas mieux dire avec saint Paul : « Peu m'importe le jugement des créatures, je ne veux m'inquiéter que de plaire à Dieu. » Parum est mihi ut a vobis judicer... qui autem judicat me. Dominas est ?
Le renoncement à l'estime d'autrui se pratiquera encore de bouche, par le retranchement de toute vanterie, ou de toite parole tendant à se faire valoir; et, en action, par le soin que l'on mettra à re point montrer avec ostentation, et même à cacher ce que l'on peut avoir de bon, ou ce qui est de nature à susciter l'admiration et les éloges du prochain.