‹ Les degrés de la vie spirituelle (volume 3)Chapitre 56 sur 69 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Portrait des âmes ferventes

§ I. Les âmes ferventes comprennent bien mieux que les âmes pieuses l'abnégation évangêlique

297. Nous avons expliqué plus haut (n'' i5o) ce qu'est la vie illuminative. Dans cette vie nous distinguons deux deg^rés, l'étal de simple piété que nous avons décrit, et l'état de ferveur dont il nous reste à parler.

Les âmes pieuses, avons-nous dit, non contentes d'éviter le péché grave et de faire leur salut, ont une volonté sincère et constante de s'appliquer au service de Dieu et à la pratique des vertus. Mais, à côté de ces excellentes dispositions, il y a chez elles une lacune regrettable : elles ne comprennent pas suffisamment le renoncement éuan-

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gélique, et ne visent pas à V acquérir ; de là, nous l'avons montré, naissent des défauts nombreux. Les âmes ferventes entendent mieux l'abnégation chrétienne et s'efforcent sincèrement d'y parvenir. Fermement convaincues que Dieu ne les a pas mises sur la terre pour jouir et pour se contenter, mais pour g-ag^ner le ciel par l'épreuve et la lutte, elles cherchent à se renoncer partout et toujours. Aussi ne trouve-t-on plus en elles les défauts choquants dont nous avons parlé : celte vanité sotte toujours pleine d'elle-même ou esclave des jug-ements humains, cette susceptibilité mesquine, ces préoccupations personnelles, pour ne pas dire égoïstes, que beaucoup de gens de bien portent jusque dans leurs bonnes œuvres, cet amour excessif de soi-même, de ses aises, de son bien-être, qui chez trop de chrétiens s'allie à une fui vive et profonde, et dépare des qualités réelles. Les fervents ne sont point encore, il est vrai, parvenus à la perfection, mais leurs fautes ne sont que des fautes passagères, échappées à leur fragilité et toujours sincèrement reg'rettées. Elles ne procèdent plus de ces dispositions habituelles et permanentes qu'on se dég^uise à soi-même, que l'on excuse ou que l'on ne combat que mollement, comme il arrive, avons-nous dit, dans la simple

piété. L'âme fervente se connaît, elle ne cherche point à s'excuser à ses propres yeux, et ces imperfections qu'elle avoue et déplore, elle a le désir sincère de s'en cori iy^er.

§ 2. Caractère et étendue de la charité des âmes ferventes

298. Pour mieux tracer le portrait des âmes ferventes, nous allons montrer comment elles l'emportent sur les âmes simplement pieuses dans la pratique des vertus chréliennes. Commençons par la première et la plus importante, la charité.

Il ne sera pas superflu de rappeler ici les notions théologiques sur la charité.

Chacun est tenu d'aimer Dieu plus que toute chose; c'est la condition pour demeurer en état de grâce. Mais qu'est-ce au juste qu'aimer Dieu plus que toute chose?

Aimer Dieu plus que toute chose, c'est d'abord Lui vouloir plus de bien qu'à tout être quel qu'il soil, amor objective summiis ; c'est en second lieu avoir pour Lui tant d'estime et tenir tant à son affection qu'on préfère perdre tout plutôt que de se séparer de Lui, amor oppretiatiue summus.

Oii peut encore avoir pour Dieu un amour plus véhément et plus intense que pour toute autre

chose, et certes Dieu le mérke : ainsi l'aiment tous les élus au ciel , mais non tous les justes sur la terre. Dieu ne prescrit point cet amour plus intense, et voici la raison qu'en donnent les Théologiens' : la volonté se porte avec d'autant plus de force vers l'objet de son amour que celui-ci l'impressionne plus fortement ; or les objets sensibles touchent plus directement et émeuvent plus vivement que les êtres spirituels, sans être pour cela nécessairement préférés ; on peut de même ressentir plus de passion pour un objet présent qui frappe les sens, par exemple un beau vêtement, un mets agréable, et cependant préférer à ces objets, que l'on estime de peu de valeur, un autre objet, pour lequel on ne ressent pas une aussi vive émotion , l'argent par exemple qu'il faudrait dépenser pour se les procurer.

L'amour que Dieu doit nécessairement exiger de ses créatures est donc un amour de préférence ; et cette charité essentielle ne sera pas détruite par d'autres affections plus violentes, pourvu que celles-ci laissent à Dieu la première place ; elle ne sera détruite que par le péché mortel.

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