‹ Les degrés de la vie spirituelle (volume 3)Chapitre 55 sur 69 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Difficultés qui se rencontrent dans la pratique de l'oraison afifective

§ I. Causes des sécheresses \ — Conduite à tenir dans les sécheresses

292 . « Mais ce beau temps si agréable ne durera pas toujours; ains il adviendra que quelquefois vous serez tellement privée et destituée du senti-^ ment de la dévotion qu'il vous sera avis que votre âme soit une terre déserte, infructueuse, stérile,

^ Les sécheresses se rencontrent aux différents deg^rés de la vie spirituelle ; ici nous considérons celles de l'àme pieuse peu avancée dans le détachement et qui, pour cette raison,, est encore loin de la contemplation.

en laquelle il n'y ait ni sentier, ni chemin pour trouver Dieu, ni aucune eau de grâce qui la puisse arroser, à cause des sécheresses, qui, ce semble, la réduiront totalement en friche. » (Vie dévole, IV, ïh.)

Ces sécheresses viennent « quelquefois, d'une infidélité, d'une recherche ou jouissance d'une créature. Il faut alors traiter doucement ces âmes, leur faire faire un examen et prendre des résolutions là-dessus, les établir dans des sentiments d'humiliation devant Dieu, les consoler et les tenir en paix, autant que possible, en les rendant soumises à la volonté de Dieu qui les prive, et dociles à ses bons plaisirs.

« Quelquefois cela ne vient d'aucune faute, mais Dieu veut éprouver leur soumission humble et douce à sa divine volonté et leur fidélité au milieu de ces sécheresses. Il faut profiter de ces moments pour les détacher et leur montrer que le tout ne consiste point dans ces sensibilités, qui ne sont rien du tout, et qui ne servent souvent qu'à nous y attacher; qu'il faut se donner tout à Dieu , parce que c'est là que réside la perfection ; qu'elles doivent se servir de toutes les grâces pour être plus à Lui, et ne pas croire qu'on est plus saint parce qu'on a plus de sentiments. Elles

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seront plus capables alors de comprendre ces considérations que lorsqu'elles nagent dans les joies. » (Libermann, Ecrits spirituels, p. 166.)

293. On leur rappellera donc que la grâce ne se sent pas, qu'elle peut exister dans notre âme à notre insu ; que, par conséquent, les impressions et émotions sensibles ne sont pas la grâce, mais nous sont données en raison de notre faiblesse, pour nous encourager à prier, comme on donne aux enfants des confitures, qui ne nourrissent guère, pour leur faire manger le pain, aliment plus substantiel ; que la fidélité dans les sécheresses est beaucoup plus utile aux progrès de l'âme que les oraisons les plus .consolantes, parce qu'elle est l'occasion d'actes d'amour plus fermes et plus ardents. Dans ces moments d'aridités, ajoutera-t-on, voici ce que vous direz au bon Dieu : « Mon Dieu, c'est pour vous et non pour moi, c'est pour vous être agréable et non pour ma satisfaction personnelle que je me livre à ce saint exercice de l'oraison : je continuerai de m'y adonner, maintenant qu'il m'est à charge, aussi bien que quand j'y trouvais toutes sortes de douceurs, et je vous donnerai par là une marque d'amour que vous apprécierez bien davantage. »

j?94. On doit, en pareil cas, continuer ses

efforts. Il se rencontre, en effet, des personnes qui, sous prétexte que la dévotion sensible n'est pas nécessaire, ne se donnent aucune peine pour exciter en elles la ferveur. Elles prennent si facilement leur parti quand elles se trouvent dans la sécheresse, qu'elles ne réag-issent que très faiblement contre les distractions, et ainsi restent-elles sans scrupule, non pas seulement, comme elles se l'imaçinent, dans l'aridité, mais dans une véritable dissipation intérieure.

Il faut, au contraire, lutter contre les vaines pensées, se plaindre amoureusement à Notre- Seigneur, faire des actes d'humilité en confessant sa misère, prendre un livre et le lire avec attention, jusqu'à ce que l'esprit soit remis de sa distraction ; ou encore baiser son crucifix en réitérant des actes d'amour. « Que si, après tout cela, vous n'êtes point consolée, pour «^rande que soit votre sécheresse, ne vous troublez point, mais continuez à vous tenir dans une contenance dévote devant votre Dieu. Combien de courtisans y a-t-il qui vont cent fois l'année en la chambre du prince sans espérance de lui parler, mais seulement pour être vus de lui et rendre leurs devoirs. Ainsi devons-nous venir, ma chère Philotée, à la sainte oraison, purement et simplement pour

rendre noire devoir et témoigner notre fidélité. Que s'il plaît à la divine Majesté de nous parler et s'entretenir avec nous par ses saintes inspirations et consolations intérieures, ce nous sera sans doute un çrand honneur et un plaisir très délicieux ; mais s'il ne Lui plaît pas de nous faire cette g^ràce, nous laissant !à sans nous parler, non plus que s'il ne nous voyait pas et que nous ne fussions pas en sa présence, nous ne devons pourtant pas sortir ainsi ; au contraire nous devons demeurer là devant celte souveraine bonté, avec un maintien dévotieux et paisible, et lors, infailliblement, Il ag-réera notre patience et remarquera notre assiduité et persévérance. » (Vie dévotey ibid.)

§ 2. Oaelles sont les âmes plus exposées aux sécheresses

290. En parlant des chrétiens du troisième degré, nous avons disling-ué parmi eux :

1° Les commençants qui n'ont pu faire de g'rands progrès, mais que Dieu traite comme de petits enfants, leur accordant, pour encourager leur bonne volonté, le lait des consolations sensibles. L'oraison affective, telle que nous l'avons décrite, est celle qui leur convient le mieux;

2'' Les âmes attardées, qui devraient être plus avancées dans la perfection, mais qui, ne s'étant pas données de tout cœur à la pratique du renoncement, sont demeurées dans la vie illuminative et n'ont pas su aller jusqu'à la vie unitive.

Ces dernières, avons-nous dit, sont fort nombreuses. Nous avons montré que chez elles, au bout d'un certain temps, les impressions sensibles s'affaiblissent, les considérations pieuses ne produisent plus les mêmes émotions ; comme par ailleurs elles n'ont pas été élevées à la contemplation, il en résulte quelles sont fort exposées aux sécheresses et aridités.

La plupart d'entre elles, comprenant cependant l'importance de l'oraison, y demeurent fidèles et cette fidélité, qui est fort méritoire, les empêche de décroître. Ce n'est guère qu'à l'aide d'un livre qu'elles peuvent se maintenir en oraison, luttant et combattant l'aridité par les moyens que nous indiquions tout à l'heure d'après saint François de Sales.

Elles feront utilement de recommander à Dieu, dans leurs oraisons, les œuvres qui intéressent sa g^loire et qu'elles ont à cœur, pourvu, toutefois, qu'elles ne prennent pas de là occasion de tomber

dans des rêveries inutiles, qui ne seraient plus une prière, mais un pur jeu de Timag-ination.

§ 3. La mortification, remède aux sécheresses ; sa nécessité pour les âmes d'oraison

296. Enfin et surtout, ces personnes doivent bien se persuader, et leur directeur ne saurait trop le leur rappeler, qu'elles ne goûteront les joies de l'oraison, et qu'elles n'en retireront du fruit que si elles s'appliquent en même temps à la mortification. Saint Bernard {3^ Sermon pour r Ascension, n" 7) parlant des religieux imparfaits qui n'ont point part aux consolations de leurs frères plus fervents en explique ainsi la cause : « Ils cherchent à procurer à leur nature grossière de misérables consolations par des paroles, par des actions ou par tout autre moyen. S'ils s'en privent pour quelque temps, ils n'y renoncent jamais tout à fait. Aussi... leur componction n'est pas continuelle; elle ne dure que quelques heures, que dis-je, quelques instants. Une âme esclave de ces préoccupations ne peut être remplie des visites du Seigneur. Impleri visitationibiis Domini anima non potest quœ his distractionibus sub- Jacei. Plus elle saura se vider des premières, plus

elle sera remplie des secondes ; si elle se vide beaucoup, elle sera abondamment remplie; elle recevra peu, si elle se vide peu. »

(( Pendant qu'on répétait l'oraison, disait aux prêtres de sa Compagnie saint Vincent de Paul, je pensais en moi-même d'où pourrait provenir que quelques-uns fissent si peu de prog-rès en ce saint exercice de la méditation ; il y a sujet de craindre que la cause de ce mal ne soit qu'ils ne s'exercent pas assez en la mortification, et qu'ils donnent trop de liberté à leurs sens. Qu'on lise ce que les plus habiles maîtres de la vie spirituelle ont laissé par écrit touchant l'oraison, et on verra que tous, unanimement, ont tenu que la pratique de la mortification était absolument nécessaire pour bien faire ses oraisons, et que, pour s'y bien disposer, il faut mortifier non seulement ses yeux, sa langue, ses oreilles et ses autres sens extérieurs^ mais aussi les facultés de son âme, l'entendement, la mémoire et la volonté ; par ce moyen, la mortification disposera à bien faire l'oraison , et réciproquement l'oraison aidera à bien pratiquer la mortification. »

« La mortification et l'oraison, dit de son côté sainte Chantai, sont les deux ailes de la colombe

pour s'envoler dans quelques saintes retraites, afin de trouver son repos en Dieu, loin du commerce des hommes. Les oiseaux ne sauraient se g-uinder en haut avec une aile seule, aussi ne doit-on pas se persuader qu'avec la seule mortification sans oraison une âme puisse prendre le vol pour s'élever à Dieu. La mortification sans oraison est une peine inutile, l'oraison sans mortification est une viande sans sel, qui se corrompt aisément. C'est donc une nécessité de donner à nos âmes ces deux ailes, pour prendre le vol jusqu'à la cour céleste, où l'on doit trouver le rassasiement du cœur dans la conversation avec Dieu. »

« Sans la mortification, disait la Vénérable Marie de l'Incarnation , il n'y a point de vraie oraison ni de véritable esprit intérieur. L'un et l'autre doivent aller de même pas, autrement toutes nos dévotions doivent êtres suspectes.

« La mortification et l'oraison sont deux sœurs jumelles, qui ne doivent point se quitter : si l'une cesse, l'autre périt'. » (Histoire de la Vénérable Marie de l'Incarnation, par l'abbé Chapot, IP partie, ch. v.)

^ Ces pages sur l'oraison afifective ont été tirées à part, ^o fr. 20 l'exemplaire.)

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