‹ Les degrés de la vie spirituelle (volume 3)Chapitre 6 sur 69 · LETTRE A L'AUTEUR · texte numérisé non relu

LETTRE A L'AUTEUR

extraordinaires . Ce point fort bien traité est important , car les divers états d'oraison sont moins rares quon le croit communément. Beaucoup d'âmes qui s'y sentent inclinées ou appelées végètent et s'attardent faute d'une direction plus éclairée. Cependant aucune illusion n'est à redouter sous le secours d'une main suffisante, et votre livre rend parfaitement accessibles les principes et moyens qui doivent inspirer la direction de ces âmes.

Le rapide examen que vous faites des voies extraordinaires a aussi son utilité pour bien délimiter les divers états de la vie spirituelle, et vous en traitez avec clarté et précision.

Permettez -moi de vous féliciter de ce bon el grave travail. Je souhaite qu'il soit connu, étudié et par suite profitable à de nombreux lecteurs.

Agréez, Monsieur l'Aumônier, mes sentiments dévoués en N.-S.

t ABEL,

Eoèque da Mans.

PREFACE

Ce n'est pas une nouveauté d'établir parmi les âmes chrétiennes une classification fondée sur leur degré plus ou moins élevé de perfection. Déjà, dans l'antiquité, l'auteur des œuvres qui portent le nom de Denys l'Aréopagite posait en principe qu'il fallait reconnaître, dans le travail de formation d'une âme par la grâce, trois phases successives : l'état de purification, l'état d'illumination et l'état de perfection.

Longtemps avant, au deuxième siècle, Clément ■d'Alexandrie avait décrit, dans les Stromates , l'ascension du fidèle vers la gnose, c'est-à-dire vers la science parfaite; il distinguait également trois degrés : dans le premier domine la crainte, par laquelle on s'abstient de l'injustice; dans le second l'espérance qui fait désirer le souverain

PREFACE

Bien; dans le troisième la charité qui donne la connaissance parfaite {Strom., iv, 7)^

Saint Basile reproduit la même doctrine {Prœm, in Reg.fas. tract., n» 3).

« Saint Grégoire de Nazianze, dit Fénelon , a « suivi, comme presque tous les Pères, la divi- « sion des esclaves, des mercenaires et des « enfants, les premiers guidés par la crainte, les « seconds par l'intérêt, les troisièmes par l'ace mour. »

Au moyen âge, la même distinction devient classique parmi les théologiens. Reprenant les termes de Denys, ils distinguèrent la voie purgative ou des commençants, la voie illuminative ou des avancés et la voie unitive ou des parfaits, et l'Église a confirmé cette doctrine en condamnant une proposition de Molinos qui la rejetait.

Les auteurs mystiques se sont plu, eux aussi, à diviser en des catégories distinctes les justes qui vivent sur la terre.

1 V. Mgr Freppel, Clément d'Alexandrie, 18» leçon.

PREFACE i3

Sainte Catherine de Sienne indique, dans son Dialogue, les étapes que l'on rencontre au chemin de la perfection. Dans cette sorte d'ascension de l'âme vers Dieu, elle compte trois degrés et elle y ajoute plus tard un degré supérieur, qui n'est autre que l'union parfaite et consommée, ou le mariage mystique.

Saint François de Sales, dans son Traité de l'amour de Dieu (L. X., ch. iv), divise les serviteurs de Dieu en quatre classes. Richard de Saint- Victor distingue trois degrés de la charité. Sainte Thérèse, dans son livre du Château intérieur, traite plus longuement et plus explicitement cette question, et son génie naturel, sa grande expérience, les lumières surabondantes que Dieu lui communiquait, nous ont valu un vrai chefd'œuvre.

Si ce n'est point une nouveauté de classifier de la sorte les états d'âme par où passent ceux qui travaillent à leur perfection, ce n'est point non plus une chose vaine et superflue. S'il en était ainsi, les Pères, les théologiens, les auteurs mys-

i4 PRÉFACE

tiques n'auraient pas insisté sur ce point comme ils l'ont fait. D'ailleurs cette description des phases successives de la vie ascétique forme toute une psycholog-ie spirituelle , dont l'étude est aussi instructive qu'intéressante. Et puis n'est-il pas « certain que les commençants et les parfaits « doivent être conduits par des règles diffé- « rentes^ »? Pour sagement diriger les âmes, il importe beaucoup de tenir compte du degré de perfection qu'elles ont acquis, « La grâce des com- « mençants, dit le Père Grou {Manuel des âmes « intérieures, p. 71), n'est pas la même que celle « des personnes avancées, ni celle des personnes V avancées la même que celle des personnes court sommées en perfection. Telle disposition, qui « est bonne dans un commençant, ne le serait « pas dans quelqu'un de plus avancé; telle pra- « tique convient dans un état, qui ne convient « plus dans un autre. » Sainte Thérèse faiUit s'arrêter dans la voie de la perfection parce qu'un

^ Articles d'Issy rédigés par Bossuet, Fénelon et Tronson, n° 34.

PREFACE i5

prêtre, du reste bon et zélé, Gaspar Daza, voulait l'y pousser trop vite; beaucoup d'autres, au contraire, sont demeurées dans une regrettable médiocrité, qui se seraient élevées très haut si on leur avait appliqué les règles qui conviennent aux âmes généreuses et déjà avancées.

Comment faut-il établir cette classification?

Il y a d'abord la distinction classique des trois voies qu'il serait téméraire de rejeter. Nous l'adopterons comme base. Mais cette classification est bien large et les auteurs spirituels ont imaginé d'autres distinctions plus détaillées ; pour ces subdivisions nous croyons ne pas pouvoir prendre de meilleur guide que sainte Thérèse, non seulement parce que son autorité en matière spirituelle est de premier ordre, mais aussi parce qu'elle a traité longuement et explicitement cette question dans ses Demeures ou Château intérieur. La doctrine des autres maîtres de la vie spirituelle viendra, du reste, souvent confirmer et compléter l'enseignement de cette grande Sainte.

PREFACE

Est-il besoin d'en faire la remarque? dans cette sorte de graduation morale les divers degrés ne sont pas séparés par des limites nettes et précises. Prenons pour exemple les pécheurs : l'ignorance, la faiblesse, l'insouciance et la malice — c'est sur ces différents défauts que nous appuyons notre distinction — se trouvent mélangés, suivant les sujets, dans des proportions bien différentes. Ainsi en est-il des âmes fidèles; des sentiments bien divers, les uns plus proches, les autres plus distants de la perfection, se croisent et se mêlent dans la même âme. C'est le cas d'appliquer l'adage des théologiens : « Judicium fertur ex communiter contingentibiis. w Le classement se fait donc d'après les dispositions prédominantes, qu'un observateur attentif saura bien découvrir.

Gomment avons-nous pu être amené à traiter un aussi grave sujet; nous devons peut-être l'expliquer, afin de n'être pas taxé de témérité.

Nous étions loin, en commençant, de vouloir donner à notre étude d'aussi complets dévelop-

PREFACE I 7

pements. Un simple article de revue sur une question qui paraissait utile à élucider, voilà ce qui nous avait été d'abord demandé ; et l'idée ne nous serait pas venue de porter plus haut nos visées si, le premier travail achevé, les encouragements qui nous furent donnés et qui venaient de juges fort compétents n'avaient stimulé notre ardeur. Il ne nous parut pas impossible de compléter notre œuvre ; nous pouvions en effet mettre à profit des notes que nous avions prises pour nous guider nous-même dans la pratique de la •direction des âmes. Peu à peu ces notes devinrent un livre. Tous ceux qui ont étudié sérieusement «ne question savent ce qui arrive : la carrière semble d'abord courte et facile; à mesure que l'on avance, de nouvelles perspectives se déroulent et la route s'allonge. Ainsi s'est fait notre travail. Quel accueil recevra-t-il ? Dieu le sait^ Si

1 Quand ces lig'nes parurent, il y a (juelques années, nous étions loin de compter sur une aussi grande diffusion. Les deux éditions françaises, maintenant épuisées, comprenaient 4-000 exemplaires. Des traductions ont été faites en Jangue étrangère ; d'autres se préparent. Dieu a visiblement

i8 PREFACE

l'oQ juge l'entreprise trop haute et l'auteur inférieur à sa tâche, qu'on lui pardonne du moins en faveur de ses intentions. Certaines choses nous paraissaient vraies et utiles à dire : nous les avons dites ; nous croyons n'avoir été que l'écho des g^rands maîtres ; s'il en résulte quelque bien, c'est à eux qu'il sera dû. X'eussions-nous fait que mettre en relief certains textes de leurs ouvrages et qu'inspirer par là le désir de les mieux connaître, nous estimerions n'avoir pas perdu notre temps et n'avoir pas fait perdre celui de nos lecteurs.

béni notre travail. Qu'il daigne le bénir encore et le faire servir à l'instruction et à l'édification des âmes chrétiennes l {Note de la 3^ édition.)

LES DKGRÉS

Page 1