CHAPITRE PREMIER Les Pécheurs
I r . L'endurcissement
I . Avant d'étudier les ascensions de Tâme dans la vie spirituelle, essayons d'établir en quelques pag"es les degrés du péché. Si l'âme constamment fidèle s'élève de sommet en sommet jusqu'à la sublime perfection, l'âme rebelle, au contraire, peut descendre de précipice en précipice et s'enfoncer dans les abîmes du mal jusqu'à d'insondables profondeurs.
Il n'est pas question, pour le moment, de ceux qui tombent accidentellement dans les fautes
çrraves et savent ensuite se relever; mais de ceux qui demeurent dans le péché et n'ont pas le courag^e d'en sortir.
2 Chez les uns, la foi reste entière; ils ne cherchent point à en secouer le joug-. Est-ce grâce particulière de Dieu, est-ce attachement naturel à leur relig-ion, ou bien influence salutaire d'un milieu chrétien? Toujours est-il que leur foi a été préservée de tout assaut; ils ne connaissent pas le doute, et la vérité n'a pour eux rien perdu de son évidence.
Dans ce premier cas, les remords sont vifs, le pécheur voudrait quitter son péché, mais il n'en a pas le courag^e; il souffre de la tyrannie de ses passions, cependant il en demeure l'esclave; si c'est la difficulté de l'aveu qui retient dans l'éloignement des sacrements ou peut-être dans le sacrilèg-e, grand encore est son tourment et grand le désir qu'il éprouve de sortir de cet état ; souvent même il y est résolu, mais au dernier moment il recule et remet à plus tard. Ce n'est pas encore l'endurcissement, l'obstination dans le péché. Aussi, de toutes les âmes pécheresses, celles-ci qui ont conservé une foi plus vive sont les plus faciles à convertir, surtout si elles ont gardé quelque habitude de la prière.
3. Mais rarement on en demeure là; la résistance au bien, l'infidélité continuelle finit par rendre les grâces moins abondantes et moins efficaces, la voix de Dieu toujours repoussée devient moins pressante, les remords diminuent, la foi, si elle ne s'éteint pas, est obscurcie; d'un autre côté, les passions toujours caressées deviennent de plus en plus exigeantes et tyranniques; alors le pécheur tombe dans l'endurcissement.
Cet état est déplorable, il est très injurieux à Dieu et dangereux pour l'âme. Celle-ci se montre insensible aux meilleurs raisonnements, elle ne se laisse pas ébranler même par les considérations les plus graves; tout glisse sur elle comme l'eau sur le marbre, sans pénétrer, sans amollir sa dureté. C'est que le mal n'est pas dans le jugement, il est dans la volonté; c'est la volonté qui est rebelle, qui se raidit avec obstination, repousse à l'avance tous les arguments et dédaigne de s'y arrêter.
I 2. Causes de l'endurcissement
l\. Nous avons dit que l'endurcissement venait de la résistance à la grâce; cette résistance produira des effets d'autant plus pernicieux qu'elle sera plus coupable. Ainsi elle est moins dangereuse
si elle vient de V ignorance , comme il arrive pour nombre d'âmes peu instruites, à l'intellig-ence peu ouverte, ou dont l'éducation chrétienne a été fort incomplète. On pourrait ranger dans la même catégorie certains caractères très étourdis et inconsidérés, peu capables de réfléchir à la grièveté de leurs fautes. Avant moins reçu de Dieu et appelés par Lui à une moindre perfection, ils sont plus excusables et le Jui^e pour eux sera moins sévère.
5. Si c'est par lâcheté qu'on est infidèle à la voix de la conscience, par exemple par crainte de se faire violence ou par lassitude et découragement, les effets de cette infidélité seront beaucoup plus funestes.
6. Ils le seront bien davantage encore si la résistance à la grâce va jusqu'à la malice, le pécheur préférant de choix délibéré, de gaieté de cœur, les penchants mauvais, que le démon excite, aux bons désirs qui viennent de Dieu^ Bien que plus rares, les péchés de malice se rencontrent trop souvent encore. Certains chrétiens s'irritent de voir leurs entreprises échouer, les malheurs fondre sur eux, la mort leur ravir des êtres aimés;
^ Cf. Vénérable Libermann, Ecrits spirituels, p. 260.
ils s'en prennent à la Providence : qu'ai-je fait à Dieu, disent ces pauvres insensés, pour qu'il me traite si durement? Et par une sorte de vengeance, ils s'éloignent de plus en plus de leurs devoirs et s'enfoncent volontairement dans le péché.
D'autres se dépitent de ne pouvoir se livrer en paix à toutes leurs passions, ils se livrent à une sorte de colère contre eux-mêmes et contre Dieu ; n'ayant pu rejeter la foi, sentant vivement l'horreur de leurs fautes et l'aiguillon de leur conscience, ils entrent alors en lutte avec Dieu et, comme Mathan, ils voudraient
A force d'aUentats perdre tous leurs remords.
Toutefois ce n'est point encore là le point extrême de l'endurcissement, car il y a dans cette frénésie un aveuglement, une sorte de démence qui en atténue quelque peu la culpabilité.
Mais, si c'est une malice froide et maîtresse d'elle-même, la faute est encore plus grave et l'endurcissement qui en résulte plus terrible. Luther et Calvin ne furent-ils pas plus coupables que les malheureux fanatisés par eux, Voltaire plus responsable que Marat ?
I 3. Obstacles aux progrès du mal
7. Une fois partis dans la voie de l'iniquité, les pécheurs peuvent donc aller et vont, en effet, jusqu'au dernier degré du crime, s'il ne se rencontre des obstacles qui les arrêtent et leur font garder une certaine mesure dans leurs déplorables égarements^.
On peut ranger en trois classes les influences heureuses qui contrebalancent l'impulsion des mauvaises passions : d'autres passions contraires au vice dominant, une certaine droiture naturelle, enfin un reste de foi.
8 . D'abord d'autres passions humaines. Comme l'arbre isolé prend des proportions gigantesques,
' « Le vice du tempéramenl fait de très grands ravaiçes en ceux où il ne rencontre aucun obstacle, ni dans la nature, ni dans la çràce, c'est-à-dire dans les gens qui rejettent toutes les sollicitations de la grâce divine. C'est là ce qui fait et ce qui a toujours fait les grands scélérats qui ont existé sur la terre, le plus grand nombre d'entre eux n'ont rien fait que de se laisser entraîner à leur mauvais tempérament, auquel ils auraient pu résister, s'ils avaient voulu. La colère, la vengeance, la cruauté, la haine, l'envie, l'avarice, les immondices de la chair et une multitude de crimes énormes viennent très souvent d'un vice de tempérament , et alors , ordinairement , on se porte à un grand excès, à moins qu'on n'éprouve de la résistance. » (Vénérable Libermann, Ecrits spirituels, p. 242).
tandis que, resserré dans la forêt, il ne s'étend pas, de même certains vices sont g-ênés et arrêtés dans leur développement par d'autres vices contraires ; ainsi l'avarice peut retenir dans la voie de la débauche; ainsi encore, et plus souvent, la passion de l'honneur, le souci de la réputation fera éviter bien des écarts. Que d'âmes résistent de la sorte, sans çrand mérite, à leurs penchants mauvais et ne les laissent pas prendre tout l'empire qu'ils devraient acquérir ! Il est clair que ceux qui ne rencontrent pas d'autre obstacle dans la voie du mal vont loin dans le vice ; tout en conservant certains dehors honnêtes, ils sont au fond bien mauvais. Ces gens-là éprouvent pour les bons une vive antipathie qui se traduit par des moqueries, des attaques contre la religion et ses ministres, etc., la bouche parle de l'abondance du cœur, et le cœur de ces pauvres dévoyés est plein de corruption et de haine.
9. La raison humaine, l'honnêteté naturelle, l'horreur inslinclive que le vice inspire font aussi que beaucoup se contraignent, et évitent les derniers excès. Ces pécheurs ont souvent des qualités, des vertus naturelles assez développées ; mais ils n'ont qu'une instruction religieuse très imparfaite, et cette ignorance les excuse en partie {non a
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toto sed a tanto, disent les ihéolog-iens) ; ils sont moins coupables qu'on ne pourrait le supposer. Quand des hommes de cette sorte vivent en dehors des influences chrétiennes dans des pays où règ^ne l'indiff'érence relig^ieuse, ils en viennent à se faire de leurs devoirs envers Dieu des idées très incomplètes et parfois fort bizarres : ainsi , parce qu'ils aiment la religion et qu'ils ont en horreur les impies, ils se croient bons chrétiens tout en négligeant les pratiques religieuses les plus essentielles, comme l'accomplissement du devoir pascal, l'assistance à la messe ; il est même difficile de leur faire comprendre l'importance et la gravité de ces préceptes, il s'en faut donc que tout soit mauvais chez eux ; ils sont plus ignorants ou plus sots que méchants, et si, parfois, ils prennent part à des discours contraires à la religion, ce sera par faiblesse et respect humain, mais non par impiété.
10. Enfin, et surtout, ce qui retient beaucoup de pécheurs sur la pente du mal, c'est la foi qui demeure, aff'aiblie sans doute, diminuée, mais non éteinte. Cette lueur obscurcie de la foi continue de briller dans leur âme grâce à une protection particulière de Dieu, ou au reste d'une éducation première qui aura laissé des traces profondes, ou
encore grâce à rinfluence salutaire d'un milieu chrétien; ainsi les pécheurs qui vivent dans les pays où la foi règne encore, dans des famille vraiment chrétiennes, surtout s'ils ne subissent pas en même temps l'influence contraire d'amis irréligieux, pensent bien tout en agissant mal. Il est vrai que, souvent, ils cherchent à étouffer ces convictions g-ênantes — noluit intelligere ut bene ageret : il a refusé de comprendre pour ag^ir à sa guise — ; mais qu'ils les acceptent de bonne grâce ou de force, dans l'intime de leur conscience, ils rendent hommage à la vérité. Il y a ordinairement chez ces âmes un mélange étonnant de bons et de mauvais sentiments; il ne faudrait donc pas prendre trop à la lettre leurs protestations d'incréduhté, comme aussi on se tromperait fort en taxant d'hypocrisie les sentiments de foi qu'ils font paraître parfois au milieu de leurs désordres.
Mais s'il ne faut pas les croire pires qu'ils ne sont, il ne faudrait pas non plus les juger trop favorablement comme souvent ils se jugent euxmêmes. Ils sont fort exposés à se faire illusion. L'habitude du mal a émoussé leur conscience et leur fait paraître moins coupables les fautes les plus graves; en même temps l'amour-propre, qui n'aime pas à avouer ses torts, les bons sentiments
qui restent en eux et qui ne sont que des velléités, c'est-à-diredes approbations que porte le jugement plutôt que des actes de vraie volonté, tout cela les trompe sur leur propre compte. Comme Pilate, ils se lavent les mains, parce qu'ils senlenten eux un certain désir de ne point crucifier leur Dieu, mais cela ne les empêche pas de l'immoler à leurs intérêts et à leurs plaisirs.
§ 4- Les divers degrés de l'endurcissement
I r . Nous avons dit les causes qui amènent l'endurcissement du cœur et, d'un autre côté, les obstacles qui s'opposent aux progrès du mal; maintenant, si l'on examine les effets qui résultent de ces influences contraires, il nous semble qu'en fin de compte il y a quatre sortes de pécheurs fixés dans le mal.
1 2 . Les premiers sont les pécheurs d'ignorance. Nous supposons, en établissant celte première catégorie, le cas assez fréquent, croyons-nous, où l'ignorance, le peu d'intelligence des choses de la foi n'est guère imputable. Dans ce cas, s'ils ne se sont pas rendus coupables par ailleurs. Dieu jugera avec beaucoup de miséricorde ces pauvres gens. S'il a dit : Ciii multiim datiim est, miiltum
quœretiir ab eo : il sera beaucoup demandé à qui il a été beaucoup donné, il est clair qu'il demandera peu à celui qui aura peu reçu. Or, il en est qui ont vraiment très peu reçu. Lorsque l'éducation chrétienne a été nulle ou très nég-lig-ée, que l'on a vécu dans un milieu indifférent où l'on n'entendait jamais parler de Dieu, où l'on a rencontré à l'accomplissement de ses devoirs religieux des obstacles presque insurmontables — ce qui habitue à les violer sans scrupule — est-il étonnant que la conscience soit restée ou soit devenue peu clairvoyante?Beaucoup des péchés quecommettent ces malheureux, et qui seraient fort graves pour des chrétiens éclairés, le sont beaucoup moins pour eux. Aussi, s'ils ont évité les fautes qui leur faisaient plus horreur; si, en outre, ils ont conservé le respect de la religion et des sentiments vraiment chrétiens, ils ne sont pas loin du royaume de Dieu.
Il suffira souvent d'une simple occasion pour les ramener à leur devoir, par exemple : l'entrée dans un cercle catholique, dans une corporation chrétienne. Ce qui les retenait dans l'infidélité, c'était le manque d'habitude, le respect humain; dès que ces obstacles, qui sont plutôt extérieurs et n'atteignent pas le fond de l'âme, se trouvent
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contrebalancés par les secours qu'on leur offre, ils reviennent à Dieu sans grand effort.
Malheureusement, après leur conversion, la plupart demeurent tièdes, ou plutôt ils restent fort ignorants. Ainsi s'en trouve-t-il par exemple avec lesquels il faudra revenir souvent à la charge, pour leur faire comprendre que l'on pèche non pas légèrement, comme ils se le figureraient volontiers, mais gravement, en néghgeant d'assister à la messe, en s'enivrant, etc. Leur foi est si peu éclairée, les idées fausses qu'ils se sont faites sont si profondément ancrées dans leur esprit que, sans grande faute de leur part, ils retiendront longtemps quelque chose de leurs anciennes erreurs. Il est donc bien à désirer qu'après leur conversion on ne les laisse pas à eux-mêmes, mais que l'on prenne tous les moyens pour compléter leur instruction religieuse et les former à des idées plus chrétiennes.
i3. Il y a, en second lieu, les pécheurs qui se livrent au vice par faiblesse. Ceux-ci gardent un certain désir du bien, ils regrettent le mal qu'ils font, ils aiment et estiment les gens vertueux, mais, au moment funeste, l'ivresse de la passion les met hors d'eux-mêmes et, fascinés, étourdis, ils succombent. Ils pèchent encore par entraînement, ou
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bien ils n'ont pas le courag-e nécessaire pour accomplir un devoir pénible. Ce ne sont là sans doute que des chutes accidentelles, dont ils pourraient se relever; mais il y a de plus, chez ces pécheurs, une disposition de découragement qui les maintient dans le mal : se sentant faibles et irrésolus, n'ayant, à cause de cela, g^uère d'espoir de rompre leurs liens ou de faire acte d'énerg-ie, ils se laissent aller par mollesse et lâcheté et ne font rien pour sortir de leur triste état.
Ceux-là encore ne sont pas très mauvais, ni fort avancés dans le péché. Aussi, quand bien même ils mettraient dans leurs désordres quelque légère fanfaronnade, car ils sont souvent vaniteux et esclaves du respect humain, il ne faudrait pas trop les en croire, ni désespérer de leur amendement.
i4. La troisième classe est celle des indifférents. Ceux-ci font le mal par insouciance ; ils ne se préoccupent g^uère de savoir si leurs actes sont permis ou défendus ; leur unique pensée, c'est de se repaître de toutes les jouissances possibles. Ces malheureux n'ont plus qu'une conscience bien voilée. C'est l'état d'aveuglement, état fort dangereux et injurieux à Dieu, de qui ils font si peu de cas. Dans cet état d'insouciance complète, la foi est très amoindrie, souvent entièrement éteinte,
et il y a beaucoup moins d'espoir de conversion ; on voit de ces gens qui meurent tranquillement dans l'impénitence et s'en vont dans l'éternité sans crainte ni souci. S'il y a dans ces âmes une grande part d'ignorance, Dieu les jugera sans doute moins sévèrement ; mais si c'est le résultat d'un aveuglement volontaire, d'une affectation à rejeter les remords de conscience, leur sort est déplorable.
i5. Enfin, il y a les pécheurs qui font le mal de gaieté de cœur, sachant et comprenant très bien la grièveté de leurs désordres, de leur irréligion ou de leurs vices, et en prenant joyeusement leur parti. On peut ranger dans la même classe ceux qui font le mal par dépit, par orgueil révolté; ils ont commencé par être trop faibles, puis, leurs désordres leur ayant attiré des humiliations méritées, l'amour-propre a été froissé et ils se sont vengés en s'enfonçant davantage dans l'abîme. Les uns et les autres ne sont pas seulement indifférents, comme ceux dont nous parhons précédemment, ils sont haineux; ils ont de la répugnance pour la vertu et de l'aversion pour les gens de bien. S'ils entretiennent volontairement cette haine du bien, elle prend à la longue des proportions épouvantables, et ils finissent par
avoir la rage furieuse des démons et des damnés. Tels sont, dans les sociétés secrètes, les initiés des hauts sirades, ces énergumènes dont on ne peut lire sans frémir les saturnales effroyables, les blasphèmes et tous les actes sataniques. Ils ont laissé l'ange maudit prendre sur eux une telle puissance, ils suivent si facilement et si promptement ses impulsions qu'on peut dire d'eux en retournant la parole de saint Paul : ce n'est plus eux qui vivent, c'est Satan qui vit en eux^
§ 5. Conduite à tenir envers les pécheurs
i6. Quelle est la conduite à tenir envers ces malheureux enfoncés dans le péché, comment
^ Sans aller aussi loin, tous ceux qui, d'une façon ou d'une autre, appellent le démon à leur aide, donnent à cet infernal ennemi une puissance très redoutable sur eux ; il leur faudra un "•rand effort pour secouer le joug- qu'ils ont mis sur leurs épaules ; le premier usage que fait le démon du pouvoir qui lui est ainsi laissé est de les empêcher d'avouer leurs fautes. Pour la même raison, certaines pratiques superstitieuses ou plutôt diaboliques, comme les tables tournantes, sont fort dangereuses, parce que tout recours, même implicite, au tentateur augmente ses forces et peut entraîner des conséquences déplorables. L'Eglise se montre une mère attentive aux besoins de ses enfants en demandant à Dieu , dans une de ses collectes, de les préserver de tout contact avec l'esprit malin.
chasser Satan qui a fait de leur cœur sa demeure permanente? L'Évangile nous dit qu'un jour les apôtres, auxquels Xotre-Seigneur avait donné le pouvoir de chasser les démons, se virent tenus en échec par un de ces esprits infernaux, qui résistait à tous leurs exorcismes; il fallut l'intervention de Jésus Lui-même pour faire lâcher à Satan sa proie. Les apôtres, étonnés, interrogèrent alors le Sauveur : Oiiare nos non potiiimiis ejicere illum? Pourquoi n'avons-nous pu le chasser? — Hoc genus, répond le divin Maître — non ejicilur nisi per orationem et jejunium : cette sorte de démon ne peut se chasser que par la prière et le jeûne (Marc, IX, 27) '. — La prière et la mortification, tels sont, en effet, les moyens souvent indispensables et seuls capables de procurer la conversion des pécheurs invétérés ; il faut à tout prix obtenir de Dieu des grâces plus qu'ordinaires pour toucher ces cœurs endurcis. On connaît le mot du curé d'Ars à un curé qui se plaignait de ne pou-
^ Le démon muet exerce encore ses ravages sur les âmes ; n'est-ce pas lui qui arrête sur les lèvres de certains pénitents l'aveu de leurs fautes '? Aussi tout confesseur devrait se rappeler les paroles de Notre-Seigneur, prier et offrir de bon cœur ses jeûnes et pénitences pour chasser Satan des cœurs qu'il possède et qu'il retient dans le sacrilège.
voir convertir ses paroissiens : « Avez-vous jeûné, avez-vous veillé, vous êtes-vous donné la discipline? tant que vous n'aurez pas pris de pareils moyens, ne croyez pas avoir tout fait. »
17. Le prêtre est sur la terre le continuateur de l'œuvre de Jésus ; quelle illusion serait la sienne s'il pensait sauver les âmes sans recourir aux moyens employés par le Sauveur. Jésus s'est offert pour nous aux coups de la divine justice : Père, disait-Il, frappez sur moi; je consens à payer la dette de tant d'iniquités, mais aux pécheurs, pardonnez, car ils ne savent pas ce qu'ils font. Le prêtre, qui est un autre Christ — sacerdos aller Christus — doit, lui aussi, faire pénitence pour ses frères.
Il se rencontre des âmes qui, au milieu même de leurs désordres, semblent l'objet d'une attention très délicate de la Providence ; elles sont beaucoup plus que d'autres poursuivies par les remords, la foi chez elles reste très vive ; ou bien elles sont préservées d'une manière humainement inexplicable des dangers où tant d'autres se perdent : d'où vient ce privilèg-e? C'est que Dieu se laisse toucher par les prières d'une âme fidèle; les sacrifices qui Lui sont offerts apaisent sa justice et tiennent le châtiment suspendu; ils
finissent par obtenir de sa miséricorde des g'râces en quelque sorte irrésistibles.
Or qui donc plus que le prêtre peut et doit rendre aux pauvres pécheurs cet immense service ; il n'a pas été appelé à l'honneur du sacerdoce pour son avantage personnel, mais pour le bien de ses frères ; — on est chrétien pour soi, on est prêtre pour les autres, christianus propter se, sacerdos propter alios. Jésus, le bon Pasteur, lui a confié des âmes. Il lui demandera compte de son administration — redde rationem villicaiionis tuœ. Oh! qu'heureux seront, au jour du jugement, les prêtres qui se seront faits victimes pour les pécheurs, qui auront tout sacrifié et se seront sacrifiés eux-mêmes pour le salut de leurs frères !
i8. Mettons donc toujours en première ligne les moyens surnaturels. Il paraît superflu d'énoncer une vérité si évidente : est-elle pourtant généralement admise, et ne sont-ils pas au contraire trop nombreux, ceux dont toute l'activité, tout le zèle se dépensent dans la recherche de procédés adroits, dans la mise en œuvre d'industries purement humaines?
L'habileté et la finesse sont d'un très petit secours, quand il s'agit de rompre les liens du
péché et de ramener la charité dans un cœur. Les moyens humains serviront à rendre possible i'emploi des moyens surnaturels, ils seront dans la main des pécheurs d'hommes comme l'appât <]ui recouvre l'hameçon ; mais qu'on se garde de leur donner l'importance qu'il n'ont pas, de leur attribuer le rôle principal. Une méthode tout humaine n'obtiendrait que des résultats humains. La conversion des âmes est une œuvre divine : l'Ouvrier divin, seul, la peut mener à bonne fin. 19. Après la prière et la pénitence — Bona est oratio cum jejunio : la prière est excellente quand elle est jointe au jeûne (Tobie, xii, 6), — qui touchent le cœur de Dieu et obtiennent son invincible concours, l'un des moyens surnaturels les plus efficaces, c'est la formation à l'apostolat d'auxiliaires dévoués, plus à même d'approcher des pécheurs et de travailler à leur conversion que les ministres de Dieu eux-mêmes. Le g-énéral qui forme de bons capitaines augmente beaucoup ses chances de victoire ; celui qui voudrait tout faire par lui-même, quelles que soient ses qualités, sentirait bien vite son impuissance. Dans les pays infidèles, les missionnaires se font aider dans leurs travaux apostoliques par des catéchistes, véritables précurseurs qui préparent les voies et
disposent les païens à recevoir la bonne nouvelle ; cette méthode est en usage dans tous les pays de mission, aussi bien chez les peuples civilisés de l'Extrême-Orient que chez les nèg-res de l'Afrique.
Dans les paroisses peu ferventes, où le nombre des pécheurs est souvent considérable, l'un des premiers soins d'un bon pasteur doit être de travailler tout particulièrement à former des chrétiens d'élite, qui seront pour lui des lieutenants précieux dans la lutte contre le mal.
Ils l'aideront d'abord par leurs prières. Dix justes auraient sauvé Sodome; combien de Sodomes modernes ont été sauvées par les justes ignorés qu'elles renfermaient dans leur sein ! Combien de paroisses, malgré la rag"e de l'enfer, malgré tous les moyens d'action employés de nos jours par les ennemis de l'Eglise , restent solidement chrétiennes, grâce aux bénédictions qu'attirent sur elles les âmes saintes qu'elles contiennent !
Pour ramener les pécheurs , ces âmes ferventes sont d'un grand secours. Il est relativement rare qu'une âme pécheresse soit atteinte directement par le prêtre. Le premier travail de conversion se fait le plus souvent par un chrétien, une chrétienne zélée, dont la salutaire influence s'exerce douce-
ment et prudemment sur le pécheur et le rapproche insensiblement de Dieu. Or, ce sont surtout les âmes foncièrement pieuses qui réussissent dans cet apostolat.
20. S'il ne peut placer de vrais amis de Dieu près de ces vétérans du péché, le prêtre doit travailler lui-même à s'insinuer dans leur esprit, nouer avec eux des relations amicales, compatir à leurs peines, leur prodig'uer son dévouement et gag-ner ainsi leur cœur. Mais, en même temps, qu'il ne cache pas son désir de les gag-ner à Dieu, qu'il n'omette aucune occasion de leur adresser de bonnes paroles ; en un mot qu'il soit toujours prêtre et se montre en toute circonstance le vrai représentant et le continuateur de Jésus-Christ.
Qu'il prêche surtout d'exemple : le spectacle d'une vie sainte dans le prêtre produit sur les pécheurs eux-mêmes plus d'impression qu'on ne se le figure. Qu'il ne cherche pas à éblouir par l'étalage de ses connaissances, par l'éclat d'une éloquence toute humaine ou de qualités purement naturelles : les préoccupations de la vanité, outre qu'elles déplaisent fort à Dieu et éloig'nent les grâces, n'échappent point aux yeux des hommes; elles diminuent, loin de l'aug-menter, le prestige du prêtre de Jésus-Christ. Evidemment il ne
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s'agit point pour lui de viser à passer pour un ange exempt d'imperfections. Que l'on reconnaisse en lui un homme, sujet comme ses frères à bien des faiblesses, mais que l'on constate aussi que,, les reconnaissant humblement, il s'applique à se mettre en garde contre elles et qu'il sait par sa générosité dans la lutte, par sa fidélité à la prière, obtenir de Dieu des grâces puissantes qui peu à | peu le transforment. Alors ses vertus prêcheront mieux que ses paroles : les bons se sentiront i encouragés à les imiter ; des pécheurs eux-mêmes i verront leur foi se raviver et le désir d'une vie plus chrétienne renaître en eux.
21. Quant aux moyens extérieurs à employer vis-à-vis des âmes pécheresses, on peut les diviser en deux classes : les moyens lents et continus et les moyens rapides et extraordinaires.
Les premiers demandent plus de constance, mais sont plus féconds en résultats ; le cœur endurci s'amollit peu à peu, la foi pénètre doucement, elle s'étend d'une manière insensible et finit par envahir l'âme toute entière. Ainsi fait-on beaucoup de bien à de vieux pécheurs, si on peut les amener à faire habituellement de bonnes lectures, comme celle d'un journal sincèrement
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religieux , à entendre souvent des prédications , à fréquenter assidûment des chrétiens instruits et ■éclairés. Leurs idées se modifient à leur insu, les bons exemples et les bonnes paroles tombent sur leur cœur comme une pluie bienfaisante sur une plante altérée mais encore vivante. Sous cette influence, le fruit germera, se développera et, quand il sera mûr, il se détachera de lui-même ; il suffira alors d'une occasion pour achever l'œuvre de conversion.
22. Quant aux moyens extraordinaires, l'action de Dieu s'y montre souvent aussi soudaine que puissante ; tels sont les pèlerinages^, retraites, missions. Les résultats en sont plus grands qu'on ne peut croire : les bons sont raffermis et stimulés, les tièdes sont réchauffés, des pécheurs secrets reviennent à la vertu, des sacrilèges au respect et au saint usage des sacrements. Quant aux pécheurs manifestes, tous ne sont pas convertis, et parmi les convertis, tous ne persévèrent pas ; mais une bonne semence est déposée dans leur àme et, si Dieu le permet, un temps viendra
^ Par pèlerinages , nous voulons désigner les vrais pèlerinages, ceux où l'on sent un souffle chrétien, ceux de Lourdes, par exemple, qui sont des manifestations de foi si admirables et si émouvantes.
OÙ les effets cachés de ces grâces passées se manifesteront au grand jour.
23. Les g"ens dont nous parlons ne viennent pas se présenter au confessionnal, sauf à la veille de leur mariage; alors si, dans ces pécheurs endurcis, il reste encore quelque fibre chrétienne, quelque souvenir d'une vie autrefois meilleure^ d'une première communion bien faite, il sera possible de toucher momentanément leur cœur et, au souvenir des g-randes vérités, de leur faire prendre quelque bonne résolution. Dans tous les cas et quelle que soit leur impiété, il est à propos de rappeler l'importance des devoirs religieux, de montrer combien est injurieuse à Dieu une vie passée tout entière en dehors de Lui , sans Le prier, sans même penser à ce Maître redoutable, ne tenant pas plus compte de Celui à qui nous devons tout que s'il n'existait pas. On ne saurait mieux faire en cette occasion que de recommander aux futurs époux, surtout si l'un d'entre eux est resté fidèle à ses devoirs relig"ieux, l'excellente pratique de la prière en commun, et de les engas^er à y être fidèles dès les premiers jours de leur mariagre.