CHAPITRE II
lies âmes dissipées et sensuelles, leur vie purement naturelle
§ I. Disposi lions de ces âmes
i[\. « Il y a, dit sainte Thérèse {Château inté- <( rieur, chap. i.) un grand nombre d'âmes qui « n'habitent que dans l'enceinte extérieure du « château, elles ne se mettent nullement en peine « de pénétrer dans l'intérieur », c'est-à-dire, selon l'explication de la Sainte, elles ne rentrent jamais en elles-mêmes^. « Ces âmes qui ne « s'exercent en aucune manière à l'oraison » (la Sainte entend par là — elle le déclare elle-même — toutes sortes de considérations et réflexions sur les choses de la foi) « ressemblent à un corps « paralysé, qui a des pieds et des mains mais ne « peut plus les remuer. Elles sont si malades, si « habituées à vivTe dans les choses extérieures, <( qu'elles sont inguérissables; il semble qu'elles « ne peuvent plus rentrer en elles-mêmes. Elles « se sont si bien habituées à vivre avec les rep- « tiles et les animaux qui sont autour du château,
^ V. infra, n" 3i.
« qu'elles sont devenues comme l'un d'eux. Elles « qui ont reçu en partage une si noble nature et « le pouvoir de s'entretenir avec leur Dieu, elles « ont par leur faute perdu ce pouvoir. »
Il y a donc des âmes qui ne vivent que de la vie animale, de la vie des sens, chez qui l'esprit chrétien est fort peu développé, et qui, comme le déclare encore la Sainte, sont fort exposées à se perdre.
25. Ils sont nombreux les chrétiens de cette catégorie, même dans les bonnes paroisses. A première vue ils ne se distinguent guère des vrais fidèles : le même couvert de religion enveloppe les uns et les autres, comme le même uniforme les braves et les lâches. Mais si les mauvais soldats n'ont du soldat que l'habit, pour les personnes dont nous parlons, la religion semble aussi se réduire aux rites purement extérieurs,, elle ne pénètre pas jusque dans le fond de l'âme,, dans l'intime des sentiments et des idées, elle exerce très peu d'influence sur la conduite de la vie.
Il peut se faire que, grâce à une bonne éducation, à un heureux tempérament, ou à d'autres circonstances favorables, ces personnes se trouvent préservées des vices et des défauts trop sen-
sibles, et qu'elles soient relativement bonnes; le monde peut les juger favorablement, et l'on en rencontre, en effet, qui ne méritent pas de très grands reproches.
Cependant il en va rarement de la sorte, la plupart commettent de temps à autre, publiquement ou en secret, des fautes graves. Quand vient le moment de se confesser pour communier, par exemple à l'approche de Pâques, elles ont encore assez de foi pour exciter en elles une contrition rigoureusement suffisante et se relever momentanément ; mais leur bonne volonté est si faible, les grandes vérités, à la pensée desquelles elles ne s'arrêtent presque jamais, font sur elles si peu d'impression, que l'on a souvent lieu de douter de leur repentir et que les rechutes sont pour ainsi dire inévitables.
En fait de pratiques chrétiennes , ces personnes ne gardent que l'essentiel : l'assistance à la messe du dimanche, de rares prières, faites avec bien peu de recueillement. Les lectures pieuses, les exercices de dévotion ne leur inspirent que du dégoût ; du reste, absorbées par des préoccupations toutes matérielles, elles n'y songent pas. Ce n'est point dans cette sphère que s'agite leur esprit, et si une influence extérieure vient à les amener dans la
région des choses spirituelles, elles s'y trouvent comme dépaysées et n'y font pas long-ue demeure.
Les pensées ordinaires de ces âmes, les désirs qu'elles forment le plus habituellement, leurs préoccupations, les rêveries qui hantent leur imagination, tout cela est purement naturel ; jamais ou presque jamais de réflexions plus sérieuses inspirées par la foi; point de désir de s'amender. Si elles ont quelque vertu, si elles savent parfois faire abnégation d'elles-mêmes, se dévouer pour leurs proches ou leurs amis, ce n'est point qu'elles suivent les inspirations de la grâce ; elles obéissent à l'instinct de la nature ou à des considérations tout humaines. Si elles combattent leurs défauts, c'est bien plus pour des motifs humains que dans des vues chrétiennes ; bien plus pour s'épargner les accidents fâcheux, suite ordinaire du péché, que pour éviter d'offenser Dieu.
De loin en loin , la grâce leur inspire quelques bons mouvements, leur foi se réveille; une cérémonie brillante, une occasion extraordinaire fera naître en elles de bons sentiments. De même, après leurs fautes, surtout si elles sont tombées dans quelque faute nouvelle ou plus grave, elles sentiront des remords; mais en dehors de ces circonstances, dans l'ordinaire de la vie, elles n'en-
tendent guère cette voix intime de Dieu , dont le doux murmure exige le calme et le recueillement — non in commotione Dominas (3 Reg. xiv, 11). Le Seigneur ne parle guère au milieu du trouble et du bruit, et ces âmes, toutes livrées à la dissipation, ne sont guère capables de l'écouter.
C'est donc à peine une vie chrétienne que celle de ces malheureuses âmes; la foi reste bien au fond de leur cœur, mais elle y demeure comme engourdie, leurs jours sont vides devant Dieu et leur salut est en grand péril. Elles peuvent être maintenues dans cet état par les circonstances extérieures; si elles sont entourées de personnes chrétiennes, préservées du contact des compagnies mauvaises, éloignées des occasions dangereuses, elles ne donneront pas dans de grands écarts. Mais que ces secours extérieurs viennent à leur manquer, qu'elles soient par exemple transplantées dans un milieu indifférent ou impie, vite elles perdront leurs bonnes habitudes, délaisseront leurs pratiques religieuses, et seront bientôt semblables à ceux qui les entourent.
26 . L'état que nous venons de décrire est celui de beaucoup d'enfants qui appartiennent à des familles peu chrétiennes, et dont l'éducation religieuse n'est pas encore faite. N'entendant parler
que très rarement des choses de la foi, comment ne vivraient-ils pas de cette vie de dissipation et de sensualité? D'autres enfants, après avoir fait quelques pas dans la vie chrétienne, retombent dans cet état après leur première communion. Pendant la période de préparation, on avait obtenu d'eux quelques efforts; la perspective de cette g-rande action , des instructions et exhortations nombreuses avaient touché leurs âmes et développé leur foi; mais, ces bonnes influences ayant cessé, ils retombent dans leur première disposition de langueur et de dissipation, et ils sont bien exposés à glisser sur la pente du mal et à tomber dans l'abîme.
§ 2. Comment on peut inspirer à ces âmes de meilleures dispositions.
27 . Comment faut-il s'y prendre pour tirer ces âmes de leur dissipation et leur inspirer quelques désirs de vie chrétienne?
Disons, une fois pour toutes, que les deux grands moyens signalés plus haut comme indispensables quand il s'agit de la conversion de pécheurs invétérés, la prière et la pénitence, sont toujours les plus puissants pour faire du bien aux âmes, à quelque degré de la vie spirituelle qu'elles
soient parvenues, et donneront à tous les autres moyens qu'on pourra employer une bien plus g^rande efficacité.
Pour ces personnes plongées dans la vie des sens, le directeur ne devra jamais oublier qu'elles ne voient pas la vérité aussi clairement que lui, aveuglées qu'elles sont par les passions; il faut donc éviter de leur présenter certaines considérations excellentes en soi et de nature à produire une bonne impression sur des âmes plus avancées, mais au-dessus de la portée de celles-ci. Avant tout, on doit chercher à les éclairer; pour cela leur rappeler souvent les grandes vérités : le ciel, l'enfer, la bonté de Dieu et sa providence si paternelle, l'amour qui éclate dans l'Incarnation, l'Eucharistie, la Passion; insister sur l'importance du salut, le néant de la vie qui est si peu de chose en face de l'éternité. C'est ainsi que saint Ignace convertit saint François Xavier, en lui répétant prudemment et aimablement, mais avec insistance, ces paroles de Xotre-Seigneur : « Que sert à l'homme de gagner l'univers, s'il vient à perdre son âme ? »
28. En même temps qu'on cherche de la sorte à éclairer leur intelligence, il faut agir sur leur volonté, la porter vers Dieu et lui faire produire
5o PRELIMINAIRES
les actes dont elle est capable. Sur ce point, ce qu'il y a de plus pratique à exiger de ces âmes, ce sont des prières régulières et attentives. En même temps qu'elles les habitueront à agir surnaturellement, ces prières toucheront le cœur de Dieu et obtiendront pour ces pauvres aveugles des lumières plus abondantes.
Le but à atteindre étant de tirer ces âmes de leur insouciance et de leur inspirer quelque désir de progrès, il faut qu'elles s'aperçoivent combien l'on a à cœur de les initier à la vie chrétienne ; cela les frappera davantage que les meilleurs arguments.
Si elles tombent fréquemment dans le péché mortel, l'action de l'Esprit-Saint sur elles ne se manifeste guère qu'après leurs fautes, il excite en leur conscience le trouble et le remords^. Le dégoût du mal, la crainte, la honte, le désir de sortir du vice , tels sont les sentiments que l'Esprit divin leur inspire. Le directeur devra seconder cette action de TEsprit-Saint, plaignant les âmes et prenant part avec douceur et compassion à leurs regrets, aux craintes qu'elles doivent éprouver de tombera l'improviste entre les mains
* Cf. Saint Ignace, £'j?erc. ir/)i>. Discernement des esprits.
LES AMES DISSIPEES ET SENSUELLES 5i
du souverain Jug-e. Puis il leur rappellera que, si la nature est faible, la grâce est puissante, et que des pécheurs plus coupables sont, avec l'aide de Dieu, revenus à la vertu.
29, Quant aux enfants qui en sont là, moins coupables que les grandes personnes, ayant moins abusé de la grâce, ils sont plus susceptibles de recevoir une heureuse formation ; mais aussi l'étourderie de leur âge rend plus fugitives les bonnes impressions qu'on leur communique.
Pour leur faire un vrai bien, il faudrait, même avant leur première communion, les confesser au moins tous les mois, en leur recommandant bien de ne pas attendre ce terme, s'ils avaient le malheur de commettre quelque faute grave. Il faudrait aussi, dans les catéchismes, insister beaucoup sur la nécessité de servir Dieu, sur les motifs pressants que nous avons de travailler à notre salut. En règle générale, il ne sera pas très difficile de leur inspirer de bons désirs et de bons sentiments.
Le danger le plus fréquent pour ces âmes encore faibles vient des mauvaises compagnies : combien d'enfants sont par là entraînés au mal, combien de jeunes gens et de jeunes personnes entendent ainsi à Tinsu de leurs parents et de
leurs maîtres des réflexions méchantes et impies, qui ébranlent leur foi, ou des propos vicieux, qui éveillent en eux les mauvaises passions. Un directeur prudent les met en g^arde contre ce péril ; il n'attend pas que le mal soit fait pour y remédier, il s'efforce de le prévenir, soit par ses avertissements paternels, soit même en se faisant rendre compte, quand il soupçonne quelque danger, des fréquentations et de l'emploi du temps. Faute de vigilance, ne s'expose-t-on pas à voir les suppôts de l'enfer renverser en peu de temps l'édifice qu'on aura construit à g-rand'peine ?
VIE PURGATIVE
3o. Quand une âme commence à être quelque peu travaillée d'un sincère désir de vie chrétienne, elle entre dans la voie purgative ou premier degré de la charité.
D'après Suarez' : Charitas incipiens vocahitur illa quœ a concupiscentiis et aliis passionibas NOXDUM MORTiFiCATis TiOTi solum ïmpeditur ne facile et delectabiliter virtutem operetur, sed
^ La charité des commençants est celle qui, contrariée par les vices et les passions que la mortification n'a pas encore réduits, ne trouve ni facilité ni douceur dans l'exercice des vertus et demeure même en danger d'être détruite par le péché mortel. C'est là ce qu'on nomme l'état de lutte ou la voie purgative, car le principal devoir des âmes qui sont dans ces dispositions , c'est de résister à leurs convoitises et de mortifier leurs passions en nourrissant et en développant la charité. De statu religioso , 1. I, ch, xiii.
54 VIE PURGATIVE
etiani in periculo peccati mortalis versatur. Et hic status dicitur piigiiœ et uiœ purgativœ, quia in illo prœcipua cura débet esse resistendi concupiscentiis et mortificandi passiones , nutriendo simul et fovendo charitateni ipsam.
Suarez ne fait ici qu'exposer et développer l'enseis^nement de saint Thomas' : Primo quidem incumbit homini studiuni principale ad recedenduni a peccato et resistendum concupiscentiis ej'us quœ in contra riu m charitatis movent ; et hoc pertinet ad incipientes in quitus charitas est nutrienda vel fovenda , ne corrumpatur.
La vie purgative ou des commençants est donc celle où l'âme se débat contre le péché, lutte plus ou moins victorieusement contre ses défauts et ses vices, et, si elle retombe encore de temps à autre, se relève de ses chutes et sait réparer ses fautes.
Sainte Thérèse partage en deux parties la vie purgative : voyons d'abord ce qu'elle dit de la première.
^ Le premier devoir qui incombe à l'homme, c'est de s'éloigner du péché et de résister aux passions dont les tendances sont opposées à la charité, et ceci regarde les commençants chez lesquels la charité demande à être entretenue et fortifiée pour n'être pas détruite (2. 2., q, 24, a. g, c).