CHAPITRE PREMIER Portrait des âmes croyantes
§ 1 . — Doctrine de sainte Thérèse et du B. Suzo
31. « Autant que je le puis comprendre, dit la Sainte, la « porte par où l'on entre dans le château l est l'oraison et la « considération », prière mentale, ou même vocale, pourvu que •cette dernière soit accompagnée de considération, et qu'en priant on songe à ce que l'on est, et quel est Celui à qui l'on parle. Telle est l'explication de sainte Thérèse.
Ces âmes qui font ainsi ce premier pas, « quoique bien engagées encore dans le monde, ont cependant de bons désirs; de loin en loin elles se recommandent encore instamment à Notre- Seigneur; elles font réflexion sur l'état où elles sont, mais non, il est vrai, avec beaucoup d'attention; plusieurs fois dans le courant de chaque mois elles s'appliquent spécialement à la prière, mais avec mille distractions causées par les affaires qui sont l'objet ordinaire de leurs préoccupations et auxquelles elles sont encore fort attachées; leur cœur s'en va là où est leur trésor. Cependant, elles s'arrachent de temps à autre à tous ces
1 Pour sainte Thérèse, le château c'est le lieu où Dieu habite, c'est l'âme du juste, paradis où Dieu, comme Lui-même le déclare, prendses délices (1« Demeure, ch. 1er). Quand l'âme rentre en elle-même par l'oraison et la considération, elle entre donc dans ce château, et elle y trouve son Dieu. La Sainte distingue dans ce château sept demeures de plus en plus belles.à mesure que l'âme, devenant plus fidèle, s'unit plus intimement à Dieu, qui lui communique une splendeur toujours croissante.
tracas, et certes c'est une grande chose pour elles de connaître qu'elles ne prenaient pas la bonne route pour arriver à la porte du château» {Première Demeure, ch. Ier).
« Bien que ce ne soit encore que la première demeure, elle est déjà très précieuse et remplie de grandes richesses et l'on ne manquera pas dé passer plus avant, si l'on sait échapper aux reptiles qui s'y rencontrent », c'est-à-dire aux inclinations vicieuses, à l'amour des plaisirs, des richesses et des honneuis, dont les âmes, de cette demeure sont loin d'être détachées. C'est donc là pour elles un grand danger. « Elles sont bien exposées, dit en effet la Sainte, parce qu'elles sont encore pleines de l'amour du monde, engagées dans ses plaisirs, passionnées pour ses honneurs et ses prétentions; les sens et les puissances, qui sont les vassaux que Dieu donne à nos âmes, sont trop f pour les défendre. » Voilà pourquoi « elles sont facilement vaincues » (Première Demeure, chap. il).
Ces âmes ne sont encore que peu éclairées*; sans être dans les ténèbres comme les pécheurs, elles sont dans une demi-obscurité: la pleine lumière du jour n'a pas lui à leurs yeux.
« Bien que les personnes qui sont dais cet état aient le désir de ne point offenser Dieu et s*exercent aux bonnes ceuvi n'est point assez. Elles doivent encore recourir fréquemment au Seigneur, prendre sa Mère bénie pour avocate, demander aux Saints de combattre pour elles, puisque leurs vassaux (les puissances de l'âme, l'intelligence et la volonté) ont si peu la force de les défendre. . . Il faudra encore, pour passer dans la seconde demeure, que chacun, selon son état, travaille à s'affranchir des soins et des occupations non nécessaires. »
32. De cette doctrine de la réformatrice du Carmel rapprochons ce qui est dit dans le Dialogue des neuf rochers l des habitants du premier rocher :
« Ces habitants sont ks tiède s et les lâches qui ne travai: pas à leur perfection; il leur suffît de vivre avec la volonté dj ne pas commettre de péchés mortels; ils se contentent de
1 Opuscule allemand du XIVe siècle où est racontée une vision du B. Suzo. On a cru longtemps qu'il était l'œuvre du Bienheureux lui-mêm' . On ignore quel en est l'auteur. Quoi qu'il en soit, l'opuscule a une vraie valeur et par son antiquité et par la doctrine qu'il renferme.