EFFETS DE LEUR ARDENTE CHARITÉ
qu'ils ne sont plus tentés. Saint Paul était plus élevé en vertu que les âmes dont nous parlons, quand il se plaignait si vivement des soufflets de Satan. Si beaucoup de tentations ont cessé pour les parfaits, d'autres subsistent; des démons plus acharnés contre eux et plus puissants que ceux qui s'attaquent au commun des chrétiens réveillent parfois leurs passions endormies; le Seigneur qui veut par la lutte glorifier ses fidèles serviteurs, et qui les sait plus capables de résister et de vaincre, laisse aux anges maudits plus de liberté. Chez les pécheurs certains vices ne peuvent se développer, parce que d'autres leur sont contraires; les imparfaits gardent beaucoup d'attaches naturelles,, qui occupent leur esprit, captivent leur cœur, et font diversion à leurs tentations. Les parfaits, plus indifférents aux choses dece monde, ne peuvent lutter qu'en opposant les actes d'amour aux c nvoitises coupables, mais leurs combats, s'ils sont pluspénibles, sont aussi beaucoup plus méritoires.
109. Cependant, hâtons-nous de le dire, ce grand détachement, cette sainte indifférence de l'âme parfaite sont aussi éloignés de l'apathie froide et dédaigneuse des sloïciens que de l'indolence des gens sans cœur.
L'âme parfaite ne méconnaît pas la distinction des biens et des maux, du plaisir et de la douleur. Si Dieu lui envoie les biens temporels, santé, talents, richesses, elle Lui témoigne sa reconnaissance, et ces bienfaits de Dieu sont pour elle des moyens de Le mieux servir. Si parfois elle les désire, c'est pour les employer à la gloire de son Maître l, mais sa confiance extrême en la Providence rend ce désir, quand elle l'éprouve, toujoursfort modéré et tranquille.
Les ardeurs d'amour qu'elle ressent pour son Dieu doivent sans doute considérablement atténuer, mais ils ne vont pasjusqu'à étouffer en elle tout attrait inférieur. Elle sentira de l'inclination pour certaines fonctions qui conviennent à sa nature, études, travaux, occupations de son état, mais cesattraits naturels, dont elle se sert quand son devoir l'y engage,
1 Temporalia, dit saint Thomas, licet desiderare non quidem principaliter ut in eis finem constituamus , sed sicut quœdam adminicula quibus adjuvamur ad tendendum in beatitudinem, in quantum scilicet per ea vita corporalis sustentatur, et in quantum nobis organice deserviunt ad aclus virtutum, 2. 2. q. 83 a. 6, c.
elle les modère, eile les dirige, surtout elle sait y renoncer quand Je s devoirs urgents le lui imposent.
Pour ce qui est des parents et des amis, sainte Thérèse, nous venons de l'entendre, dit que le contemplatif est délivré d'un attachement excessif. N'éprouvera-t-il donc à leur endroit que froideur et insouciance? Bien au contraire, son affection, d. venue plus surnaturelle, n'en sera que plus profonde et plus vraie. Nous avons entendu les accents de tendresse sortis de la bouche de saint Paul (t. I, n° 78). Les Saints qui ont le mieux prêché le détachement et la parfaite indifférence, sainte Thérèse, saint François de Sales, ont connu toutes les délicatesses des saintes affections 1. L'Esprit de Dieu, qui inspire à l'âme fidèle l'abnégation complète d'elle-même, l'incline en même temps veis le prochain. Dès lors qu'elle ne se compte pour rien, elle n'en prodigue qu'avec plus d'aisance son dévouement; plus elle est dure à elle-même, plus elle est sensible aux joie s comme aux douleurs de ses frères. Non, ce n'est pas l'union de la volonté à ee-lle de Dieu, mais bien au contraire l'égoïsme et le vice qui étouffent toute tendresse dans le cœur de l'homme et empêchent tout iuement.
§ 3. — Désir du ciel. Les anxiétés d'amour
110. « Dégoûtée du monde, l'âme souhaite ardemment d"en sortir. » (5e Demeure, eh. a.) D'une part elle ne trouve point sur cette terre de grandes satisfactions : les divertissements, les joies qu'on y rencontre n'ayant plus guère d'attrait pour elle, elle s'y trouve comme dépaysée. Par ailleurs, elle y est en butte à de grandes peines; attirée vivement à l'amour de Dieu, il lui est fort pénible de constater sa faiblesse, de ressentir en elle des tentations qui l'éloignent de Lui et la rendent odieuse à ses propres yeux. « Injel(x ego homo, quis me liberabit a corpore nwrtis hujus ? »
Comment dépeindre les angoisses d'un cœur qui se sent
1 La Vénérable Mère Marie de Sainte- Euphrasie Pelletier, fondatrice du généralat du Bon-Pasteur, si entièn ment détachée d'elle-même et si intimement unie à Dieu, avait pour les âmes confiées à ses soins, et pour ses religieuses en particulier, les sentiments de la plus tendre et de la plus maternelle affection.