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67. Dispositions intimes. — Bien que les préoccupations des âmes de cel le demeure soient encore le plus souvent des préoccupations toutes naturelles, les pensées de foi sont cependant plus fréquentes que dans la demeure précédente. Toutefois, ici encore, elles ne naissent guère spontanément. « Dieu pour se faire entendre, dit sainte Thérèse, se servira des discours des gens de bien, des sermons, de la lecture des bons livres et de beaucoup d'autres moyens bien connus, comme les maladies, les épreuve s; ou bien il fait, luire à l'( sprit quelque vérité dans les moments que l'on c©flsanre à l'oraison. Car, si peu fervente que soit cotte oraison, Dieu en fait cependant grand cas. »
C'est, pour ainsi parler, un état de pieté intermittente ; nous disons de piété, car on désire non seulement se corriger de ses défauts, mais aussi avancer dans le bien; toutefois ces désirs sont intermittents; on les éprouvera par exemple en s3 confesen cuiiiiuuniant, en entendant un sermon, en un mot dans les divers: s occasions que vient de signaler sainte Thérèse; hors de là, ces désirs de progrès ne se montrent guère. On est aussi plus résolu à. rester fidèle à Dieu. Cependant ces âmes sont sous ce rapport bien moins fermes qu'on ne le supposerait et qu'elles ne le supposent elles-mêmes; souvent elles ignorent leur fragilité.
68. Conduite extérieure . — L'abnégation chrétienne commence à apparaître. De temps à autre on saura se faire violence, on se montrera capable d'efforts sérieux et pénibles à la nature, mais sans grande constance. Les fautes graves sont rares, sauf quand
présente des occasions dangereuses où ces âmes, bonnes mais faibles, succombent assez vite; sauf aussi, pour c lies qui ont connu le mal, les cas de tentations vives contre la pureté; car alors ces âmes peu mortifiées ne sont pas assz fortes pour vaincre constamment.
Dans la demeure précédente, on avait encore peu d'horreur pour les fautes vénielles; trop facilement, sans même que les passions fussent très émues, on y commettait des péchés véniels délibérés : « Ce que je fais n'est pas bien, peu importe. » Dans la seconde demeure, on fuit avec plus de soin ces fautes légères; mais quand l'intérêt est en jeu, quand les passions sont excitées, quand la susceptibilité, Pamour-propre, la vanité ou la sensualité travaillent l'âme, ou encore quand on redoute quelque
ennui, on pèche en connafssance de cause et avec plein consentement. « Après tout, se dit-on à soi-même, ce n'est pas bien grave. » Il est vrai que, l'occasion passée et la passion apaisée, on regrette sincèrement d'avoir succombé, mais il est fort à craindre qu'on ne retombe. Ces personnes ne sont pas attachées à leurs défauts, mais elles n'ont pas vraiment à cœur de les combattre tous.
Les chrétiens parvenus à ce degré de la vie spirituelle ont donc des apparences de piété, sans avoir encore la vraie dévotion ; comme nous venons de le dire, ils tombent parfois dans des écarts regrettables, et même tiennent de temps à autre un langage peu édifiant. A cause de cela ils sont souvent jugés fort sévèrement ; on les taxe de fausseté et de fourberie, tandis qu'au fond leur foi est sincère, leurs bonnes dispositions réelles. Un directeur doit se garder de ces jugements trop sévères et se rappeler que ce sont des âmes inconstantes mais non hypocrites.
C'est encore en raison de leur inconstance, de cette alternative de bons et de mauvais moments, de ce mélange de sentiments religieux et d'esprit mondain, que certains chrétiens ne donnent pas à la cause de Dieu le concours sur lequel on croirait devoir compter. Ce n'est point par des invectives ou par d'amers reproches qu'on les changera ; c'est plutôt en les amenant à la piété qu'on pourra leur inspirer l'abnégation et le dévouement des vrais soldats de Dieu.
69. Tels sont donc les caractères généraux de cette deuxième demeure : on y éprouve de temps à autre de réels désirs de progrès, mais la vertu paraît encore bien difficile à atteindre, on y doit subir d'ordinaire de pénibles combats *.
Il est cependant des âmes qui n'ont pas dépassé ce degré de la vie spirituelle et qui n'éprouvent pas ces luttes violentes. Comme, d'un côté, elles n'ont pas ce vif attrait pour la vertu qu'éprouvent les âmes avancées, ces lumières plus abondantes, cette foi ardentp, qui sont les signes caractéristiques de la vie illuminative, elles doivent être rangées dans cette seconde demeure. Tels sont un grand nombre de bons chrétiens qui, sans avoir beaucoup fréquenté les sacrements, ni cultivé la médi-
1 V. Sainte Thérès • Deuxième demeure.
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talion, se sont affermis dans le bien. S'étant tenus à l'écart des dangers du monde, ils ont encore été préservés par Phonvur que leur inspirent les impics et même ks mondains. D'un autre côté, la bonne éducation qu'ils ont reçue, la fréquentation habituelle des gens de bien, le profit qu'ils ont su tirer des sermons et des autres secours extérieurs du culte, la fidélité à leurs devoirs d'état ont développé leurs bonnes dispositions. On remarque en eux une certaine vie de foi, un sincère amour de l'Église et un vrai zèle pour ses intérêts. — Tels d'entre eux sont pour le prêtre des auxiliaires précieux, car, fort attachés à la cause de Dieu, ils mettent au service du bien des qualités naturelles parfois éminentes et un grand dévouement. Il n'a manqué à ces âmes, pour s'avancer loin dans la piété, qu'une formation spirituelle plus complète.
70. Enfin, certains enfants et jeunes gens, surtout nofnbrc de jeunes personnes, qui n'ont pas cependant de grandes luttes à soutenir, nous paraissent aussi devoir être rangés parmi les habitants de la seconde demeure. Ce sont ceux dont les défauts n'ont pas acquis un grand développement, et qui, par ailleurs,, ont été préservés des atteintes du vice. Leur piété naissante ne rencontre pas de grands obstacles et, s'ils sont bien conduits, ils s'avancent doucement vers la troisième demeure, qui est celle de la vraie piété. Dans les paroisses ferventes, dans les collèges, et pensionnats bien dirigés, et même dans les écoles primaires,. quand la communion y est en honneur, ces âmes sont nombreuses et donnent au cœur du prêtre de douces espérances.
§ 3. Comment les âmes de ce deuxième degré peuvent déchoir ou rester stationnaires
71. L'état des âmes que nous avons, à la suite de sainte Thérèse, rangées dans la deuxième demeure, n'est pas, il est vrai, un état de haute vertu; il suppose cependant qu'un certain chemin a été parcouru, que des grâces assez nombreuses ont été accordées. Au nombre de ces grâces nous venons d'indiquer une éducation vraiment chrétienne, ou l'influence heureuse d'un milieu excellent ; peut-être encore ces âmes auront-elles pratiqué fidèlement leur devoir et trouvé, dans cette fidélité, sinon des consolations sensibles très vives, du moins cette satisfaction du
devoir accompli qui affermit les bonnes dispositions et rend plus facile la persévérance.
Arrivées à ce degré, on voit certaines âmes rétrograder misérablement, d'autres se maintenir, mais sans aller plus avant •dans le bien, d'autres, enfin, progresser et s'élever insensiblement à un degré supérieur. Cette différence entre les unes et les autres dépend surtout de la façon dont elles subissent les épreuves que la Providence leur ménage.
72. La première de ces épreuves, c'est la soustraction des secours qui leur étaient accordés et qui favorisaient singulièrement la piété. Ces âmes chrétiennes se trouvaient, par exemple, •au sein d'une famille profondément religieuse, ou dans une maison d'éducation où tout les portait au bien; et Ls voilà .soudain éloignées de ce milieu si favorable et jetées dans un monde' bien différent, où les secours sont moins abondants et où elles se trouvent fort exposées à l'indifférence, à la mondanité et souvent aux exemples du vice. Si elles réagissent, et c'est leur devoir, elles deviendront plus formes, plus généreuses, et 1'épjreuve, comme c'est son but providentiel, n'aura servi qu'à «purer leur vertu et à augmenter leurs mérites. Mais cette •épreuve est fort dangereuse pour ces personnes qui ne sont pas foncièrement pieuses. Beaucoup y succombent : les sollicitudes mondaines, les tracas, les embarras d'une vie souvent fort tourmentée, les préoccupations matérielles absorbent toute l'attention de ces pauvres âmes; elles perdent de vue le soin d ï leur sanctification et retombent dans l'insouciance et la tiédeur. L'abandon des sacrements, qu'on ne reçoit plus qu'à d ! longs intervalles, la négligence de la prière amènent une •diminution de grâces; en même temps les péchés véniels se multiplient et produisent les effets les plus funestes. « La ruine des âmes, dit le P. Lallemant ', vient de la multiplication des péchés véniels crui cause la diminution des lumières et des inspirations divines, des grâces et des consolations intérieures,
1 Doctrine spirituelle, 3e Principe, ch. n, p. 132. (Paris, Habalda).
"L? P. Lallemant, dont le nom reviendra plus dune l'ois dans
< p t ouvrage, fut un des plus illustres religieux de la Compagnie de Jésus.
Favorisé, p°ndant sa vie, d? dons extraordinaires, il mourut à Bourges
in odeur de sainteté, le 5 avril 1635. Los Pères Surin, Nouet, Rigoleuc,
Vén.-P. Maunoir furent ses disciples.
LEUR PORTRAIT 63ï
de la ferveur et du courage pour résister aux attaques del'ennemi. De là s'ensuit l'aveuglement, la faiblesse, les chutesfréquentes, l'habitude, l'insensibilité, parce que l'affection étant gagnée, on pèche sans sentiment de son péché. »
Le mal que nous signalons est plus facile à prévenir qu'à guérir. Il importe donc d'avertir les âmes des dangers qu'elles courront, quand ell. s seront privées des moyens de salut que Dieu leur prodigue. En leur inspirant ainsi une crainte salutaire, (on les amène à prier davantage, à recommander à Dieu leur avenir et à former, pour l'heure du danger, de solides résolutions. Plus elles seront sur leurs gardes, plus elles auront dechances de triompher. Au moment critique, il faut les entourer d'une plus grande sollicitude; quand ce n'est pas possible, il faut au moins, les recommander instamment à Dieu, qui peut, quand II le veut, tirer le bien du mal, et qui ménage parfois à espauvres âmes des secours inattendus.
73. La décadence de ces âmes vient aussi, fort souvent, du découragement. Éprouvées par des tentations quelquefois bien redoutables, auxquelles elles succombent trop souvent, finissent par perdre tout espoir d'amendement; elles n'ont ni ass' z de crainte de la justice de Dieu, ni surtout assez deconfiance dans sa miséricorde infatigable. Quelles que soient leurs fautes, tant qu'elles ne se décourageront pas, tant qu'ell< s continueront de prier et de lutter, leurs sentiments de foi, leur désir de mieux faire pourront ne pas faiblir l; mais, dès que le démon — car c'est lui seul qui agit en cette occasion — est parvenu à leur communiquer quelque chose de son infernal désespoir, leurs dispositions ne sont plus les mêmes. Ce ne sont ment les chutes trop fréquentes dai s le vice quint ce triste état d'âme; i'amour-propre froissé, par le dépit qu'il engendre, conduit au même résultat; il produit ces. effets que nous signalait tout à l'heure le P. Lallemant : affai-
1 « Quelques chutes è. -péchés mortels, pouivu que ce ne soit pasi y croupir, ni avec un endoi misse ment au mai, n'empêchent pas quf- Ton a fait n la dévotion, laquelle bien que l'on p
péchant mortellement, oa la recouvre néanmoins au pr< miei véiiiable ir que l'on a de son péché, n.êm.' comme je dis, quand on n'a pas ment trempé au maih ur. » Saint François de Sales, Lettre à une: Édition Biiday, VI, 404).
■6'l LES BONNES AMES
fclissement des bons sentiments, aveuglement, chutes fréquentes et insensibilité.
Ainsi donc, ces chrétiens qui avaient fait quelques pas dans la voie de la piété, reculent en arrière, quand ils ne savent pas profiter des épreuves multiples qui se présentent à eux.
74. Beaucoup d'autres restent toujours stationnaires; l'épreuve ne les trouve pas trop infidèles, mais elle ne tire pas non plus de leur cœur de grands actes de vertu. Le but de la sagesse divine, dans ces épreuves, c'est de donner à leur foi, à i'ur confiance, à leur amour, l'occasion de s'exercer; malheureusement leurs efforts sont faibles, et surtout inconstants. Aujourd'hui diligents, ils redeviendront bientôt dissipés et mous ; ils feront preuve, parfois, de courage et de générosité, mais ces jours de ferveur sont plutôt des exceptions qu'une règle; l'irréflexion, l'étourderie, le laisser-aller ont trop de part dans leur vie; ils combattent quelque peu leurs défauts, mais ils n'apportent dans cette lutte ni assez de vigueur, ni assez de confiance. Ces efforts passagers, cette demi-générosité, ces quelques victoires qu'ils remportent, les empêchent de tomber plus bas, mais ne suffisent pas à les élever.
75. S'ils sont, par état, obligés de tendre à la perfection, la disposition que nous venons de décrire est, pour eux, très dangers usn, car elle suppose un grand abus des grâces. Ce sont les gens de cette sorte qu'avait en vue le P. Lallemant quand il disait (77e Princ, § 2, ch. il, p. 85) : « Il est des religieux qui ne refusent rien à leurs sens. Ont-ils froid? ils se chauffent. Ont-ils faim? ils mangent. Leur vient-il en pensée quelque divertissement? Ils le prennent sans délibérer, toujours déterminés à se satisfaire, sans presque savoir en pratique ce que c'est que de se mortifier. Pour leurs fonctions, ils les font par manière d'acquit, sans esprit intérieur, sans goût et sans fruit. . . Ils n'examinent que fort superficiellement l'état de leur conscience. Dans ce profond oubli d'eux-mêmes, une infinité d'objets passent tous Les jours par leur esprit, et leur cœur, étant emporté hors de luimême, est comme enivré par le tracas de choses extérieures. . . 'Ces religieux peuvent être souvent en plus grand danger que les séculiers. » Assurément, de telles gens ne répondent nullement aux desseins que Dieu avait sur eux, ils on* fort mal profité et même grandement abusé des secours qui leur ont été offerts.
76. D'autres demeurent stationnairessansêtrebiencoupables: ce sont les chrétiens moins favorisés, à qui Dieu ne semble pas demander une grande perfection. Il peut se faire que, sans s'élever à la piété, et tout en demeurant dans ce deuxième degré, ils arrivent à un état à peu près satisfaisant et qui n'est pas sans mérite; leur foi est vive et même va s'éclairant, leur résolution d'être fidèles à Dieu est sincère, leurs sentiments sont louables, toutefois leur amour demeure toujours faible et leur esprit de renoncement bien imparfait. Souvent aussi, après être restés longtemps dans cet état, on les voit soudain prendre un généreux élan et marcher d'un pas ferme dans la voie du progrès. C'est, en effet, la conduite la plus ordinaire de la Providence de laisser les âmes chrétiennes, pendant un temps plus ou moins long, dans cet état intermédiaire de demi-piété, de fidélité sans grande ardeur. Puis, quand Elle les juge mûres pour de nouvelles grâces, Elle leur ménage des circonstances heureuses, de nature à favoriser singulièrement leur avancement; par exemple une retraite fervente, un changement de situation qui les dégage des entraves d'une vie mondaine ou trop occupée, ou encore la fréquention de pieux amis, la rencontre d'un directeur zélé; souvent aussi une épreuve, un chagrin profond, mais qui sera supporté avec foi. Dans ces diverses occasions, la grâce travaille profondément leurs âmes bien disposées; elle éclaire les esprits et embrase les cœurs; alors les vertus surnaturelles, dont ces chrétiens portent les germes, s'exercent et grandissent, et ils entrent dans une vie nouvelle de foi et de vraie piété.